Afrique du Sud : l’État capitaliste accaparé... par les capitalistes

Depuis son élection à la présidence de la République sud-africaine, en 2009, Jacob Zuma a présidé un régime de plus en plus corrompu et haï de la population pauvre. Le 18 décembre dernier, Zuma a été remplacé à la tête du Congrès national africain (ANC) par Cyril Ramaphosa, un ancien dirigeant syndical devenu la deuxième fortune du pays. Et sans doute Ramaphosa remplacera-t-il également Zuma à la présidence du pays, à l’occasion de l’élection présidentielle prévue pour 2019. Ainsi sera symboliquement parachevée l’ascension au pouvoir de cette nouvelle bourgeoisie noire qui s’est développée, autour de l’ANC et des organisations politiques et syndicales qui lui sont liées, en parasitant les ressources étatiques et le travail de la classe ouvrière noire dont la mobilisation avait réussi à imposer la fin de l’apartheid. L’article ci-dessous a été publié par nos camarades britanniques de Workers’ Fight (Class Struggle no 110, automne 2017) avant l’élection de Cyril Ramaphosa à la tête de l’ANC. Il fait le bilan de la corruption des huit années de la présidence de Zuma, ce que bien des banderoles de manifestations ont dénoncé comme « l’accaparement » du pouvoir par Zuma et sa clique.

Jacob Zuma, le président de l’Afrique du Sud, a réussi jusqu’à maintenant à échapper à toutes les tentatives de le destituer, et il y en a eu un certain nombre. Il semble se maintenir au pouvoir par une sorte de méthode stalinienne, au sens où il s’est entouré de personnes qui dépendent de son bon vouloir et ne craignent rien plus que le contredire. Durant ses deux mandats, il a procédé à onze remaniements ministériels. Il vient de se débarrasser de son complice, Blade Nzimande, secrétaire général du Parti communiste sud-africain (SACP), qui avait été ministre de l’Enseignement supérieur et de la formation. Une alliance tripartite, composée de l’ANC, du SACP et de la Confédération des syndicats (Cosatu), gouverne l’Afrique du Sud.

La principale préoccupation de ces gens-là est ce que tout le monde appelle la capture de l’État, c’est-à-dire « l’influence inacceptable » exercée sur Zuma par les Gupta, un clan d’affairistes présent dans les mines, les chemins de fer, l’armement ou encore les médias. Zuma fait face à des poursuites pour corruption.

Cette histoire à épisodes, où sont également impliqués des cabinets de consultants internationaux, a fait les choux gras des médias depuis plusieurs mois, et pas seulement en Afrique du Sud. Le scandale a également concerné l’entreprise britannique de communication Bell Pottinger. Les transactions de cette entreprise avec les Gupta n’ont servi qu’à détruire la réputation de Bell Pottinger, maintenant menacé de dépôt de bilan.

Bell Pottinger avait affirmé que la meilleure tactique de Zuma pour se défendre serait de lancer une offensive contre « le capital monopoliste blanc » et de prétendre que ce dernier est la cause de tous les maux du pays. Et comme il y a une part de vérité dans cette affirmation, Bell Pottinger considérait que cela suffirait pour faire diversion.

La grande diversion… et un peu d’histoire

Toute l’affaire Gupta constitue une tentative de détourner la classe ouvrière et les pauvres des sujets véritablement importants.

Il faut une certaine dose de naïveté pour accorder du crédit à l’idée même de capture de l’État par des individus riches qui « influencent la politique, le système juridique et l’économie d’un pays pour que ceux-ci servent ses propres intérêts », pour reprendre la définition de l’ONG Transparency International (« Ensemble contre la corruption »). En effet que l’État peut-il faire d’autre dans le cadre du capitalisme ? Les États capitalistes ne sont-ils pas, par définition, contrôlés par la bourgeoisie et conçus pour protéger ses intérêts contre la majorité de la population ?

L’affaire Gupta n’est donc pas une exception : que l’État soit contrôlé par une seule famille bourgeoise ou par plusieurs, cette caractéristique lui est inhérente dans un régime capitaliste. Depuis que l’État sud-africain existe, ses politiques ont été façonnées par les familles de la bourgeoisie pour leurs propres intérêts, jusqu’au système de l’apartheid lui-même. Il trouve son origine, en tant que système de ségrégation raciale, dans les exigences de la Chambre des mines, organe représentant les principales familles propriétaires qui voulaient disposer d’une main-d’œuvre fiable et bon marché.

Les Oppenheimer étaient la plus importante de ces familles. Ils sont restés jusqu’en 2011 les principaux actionnaires du géant minier Anglo-American et de De Beers diamonds, société fondée en 1888 par Cecil Rhodes et Alfred Beit, et financée par la Banque Rothschild. Lors des révoltes dans les townships des années 1980, ce sont les Oppenheimer qui ont organisé des négociations entre la direction en exil du Congrès national africain (ANC) de Mandela et le gouvernement du Parti nationaliste afrikaner, afin d’aboutir à une solution dans leur intérêt propre. Et ces négociations ont commencé à mettre en place le cadre général de la « transition pacifique et démocratique » qui a débarrassé le pays de l’apartheid en 1994. On pourrait dire que les Oppenheimer avaient capturé l’État des Afrikaners nationalistes blancs, puis celui du premier président noir démocratiquement élu, Nelson Mandela.

Il semble que cette histoire soit oubliée, aujourd’hui que l’on pousse les hauts cris parce que la « nation démocratique arc-en-ciel » est capturée par les Gupta (ou les Zupta, étant donné l’existence d’intérêts croisés entre les membres de la famille Zuma et leurs bienfaiteurs).

Présider le pays le plus inégalitaire du monde

Entretemps, c’est l’apartheid social qui s’est imposé tandis que le capital faisait régner sa loi, de manière sanglante, comme il l’a montré en 2012 avec le massacre de 34 des mineurs en grève de Marikana, avec l’approbation de Zuma. La « réconciliation » organisée par Nelson Mandela quand il a été élu président en 1994 n’avait pas pour but de remettre en cause le pouvoir des capitalistes. Pour le gouvernement Zuma, en place depuis 2009, le problème est que, vingt-trois ans après que le premier gouvernement à majorité noire a brandi la Charte de la liberté, qui promettait à la fois le retour de la terre au peuple et la mise en place de la prospérité pour tous, il est devenu plus difficile de justifier la pauvreté, les inégalités criantes et l’incapacité du gouvernement à satisfaire les besoins les plus élémentaires de la population.

L’ANC au pouvoir a fait émerger une économie dans laquelle 60 % des richesses du pays sont détenues par 10 % de la population, dont une frange modeste mais notable de membres de la bourgeoisie noire (responsables politiques, chefs d’entreprise).

L’essor d’une bourgeoisie noire a été partiellement la conséquence de la politique visant à rendre une partie du pouvoir économique aux Noirs (Black Economic Empowerment, ou BEE). Cette politique visait à corriger les injustices causées par l’apartheid tout en ne dépassant pas les limites du capitalisme, au sein desquelles les impérialistes blancs, principalement britanniques et américains, et les membres de la bourgeoisie nationale blanche possédaient effectivement tout.

Après l’abolition de l’apartheid, la loi obligea les entreprises à ouvrir leurs instances dirigeantes et conseils d’administration à des Noirs, et à leur octroyer des parts substantielles dans toutes les entreprises. Mais les principaux avantages offerts par la politique du BEE l’ont été par le biais de l’attribution préférentielle de contrats et de postes gouvernementaux. Ceux-ci furent accordés aux amis et à la famille des nouveaux dirigeants noirs, générant de nombreuses commissions au passage, au fur et à mesure que la corruption s’étendait. C’est ce processus qui a construit cette élite noire, petite mais très riche. Et, ironie de l’histoire, ces nouveaux riches sont issus d’une génération qui s’est battue contre l’oppression de l’apartheid, parce qu’elle avait un idéal. Mais cet idéal n’empêcha pas ces bénéficiaires de la politique BEE de n’avoir rien à redire au vol constitué par le système du profit, l’exploitation des travailleurs et l’oppression de classe. Beaucoup parmi eux, comme Zuma, ont même pris plaisir à se permettre de profiter de tout cela. Ils n’étaient ni socialistes ni communistes, même s’ils avaient ou ont encore la carte du parti.

L’Afrique du Sud compte aujourd’hui 55,9 millions d’habitants et affiche un taux de chômage officiel de 27,7 %, un record depuis 2003. Et la situation s’aggrave. Rien que depuis début 2017, 75 000 emplois ont été détruits dans le secteur formel. Et 58,6 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. D’après la Banque mondiale, l’Afrique du Sud est le pays le plus inégalitaire au monde. Il n’est donc pas étonnant que la situation dans les townships pauvres et les zones d’habitation informelle se détériore au point que les blocages de route et les protestations avec pneus brûlés soient désormais considérés comme normaux. Les gens veulent des maisons en brique, avec des toilettes, des emplois, de quoi se nourrir et des vêtements, et ils sont bien conscients que Zuma et son gouvernement sont responsables de leurs difficultés persistantes.

En théorie, Zuma peut encore rester deux ans à son poste : la prochaine élection générale est prévue en 2019. Pendant ces deux ans, il va pouvoir profiter de la situation, et notamment embellir sa propriété de Nkandla, qu’il a construite avec l’argent du contribuable.

En août 2017, il a survécu à une motion de censure qui a obtenu 177 voix (dont 35 députés de son propre parti, l’ANC) contre 198. Il est probable qu’il fera de nouveau l’objet de motions de censure à l’avenir. Les partis de l’opposition le harcèlent en permanence au Parlement, et en particulier Julius Malema, son « meilleur ennemi », leader des Economic Freedom Fighters (combattants pour la liberté économique, mouvement qui se prétend marxiste-léniniste), ancien dirigeant du mouvement de jeunesse de l’ANC, qui a aidé Zuma à accéder au pouvoir et n’a pas tardé à s’en mordre les doigts.

Mais, pendant que Zuma reste en poste, dans le cadre de la préparation de la conférence du parti qui se tient en décembre 2017, ses successeurs sont mis en avant par les principales factions du parti : les loyalistes, représentés par Nkosazana Dlamini-Zuma, l’une de ses anciennes épouses et par ailleurs politicienne rouée, et Cyril Ramaphosa, actuel adjoint de Zuma.

Mais actuellement de nombreux anciens partisans de Zuma se retournent contre lui. C’est le cas des dirigeants de la confédération syndicale sud-africaine Cosatu, maintenant scindée. La Cosatu a même organisé une journée de protestation contre la corruption du gouvernement, le 27 septembre, avec des slogans comme « Zuma doit partir ! », « À bas les Gupta ! » et, de manière révélatrice « Cyril Ramaphosa président ! »

Cela ne pose aucun problème à ces responsables syndicaux que Ramaphosa soit un des anciens patrons de Lonmin[1], et qu’il ait sur les mains le sang des 34 mineurs grévistes massacrés à Marikana. En effet le syndicat des mineurs NUM, qui reste le plus grand syndicat affilié à la Cosatu, était contre la grève des mineurs de Marikana en 2012, et il s’est de facto placé du côté des patrons et des assassins que l’État a mis à leur disposition pour mettre fin à la grève. Ramaphosa était aussi déjà l’un des hommes les plus riches d’Afrique, avant de transférer officiellement son patrimoine à sa femme lorsqu’il a commencé sa carrière politique. C’est sans aucun doute le candidat des patrons. Il n’a plus aucun lien avec le militantisme de sa jeunesse, lorsqu’il était le premier dirigeant du syndicat des mineurs, en 1987.

Mais l’ironie de cette journée de grève générale contre la corruption, du reste pas très suivie, est qu’elle était soutenue par de nombreuses entreprises, parmi lesquelles la Chambre des mines, qui a offert la journée à ses employés pour qu’ils puissent manifester ! Les amitiés corrompues de Zuma avec d’autres capitalistes auraient-elles donc purement et simplement effacé les oppositions de classe ?

Nous aborderons plus tard la politique menée par l’opposition syndicale à la Cosatu et au syndicat NUM, incarnée par le Syndicat national des métallos d’Afrique du Sud (Numsa) et la Fédération sud-africaine des syndicats (Saftu), nouvelle fédération créée début 2017. Pour le moment, contentons-nous de souligner que cette opposition syndicale a systématiquement évité de participer à la journée d’action appelée par la Cosatu.

Le syndicat des mineurs Amcu (Association of Mineworkers and Construction Union), qui a été créé à la suite de la trahison des mineurs par la NUM, a également boycotté la journée d’action de la Cosatu.

La vulnérabilité de Zuma

Zuma a de plus en plus inquiété le capital monopoliste blanc (et par conséquent la nouvelle bourgeoisie noire) pendant son mandat : en effet, à la suite du remaniement ministériel d’avril 2017, écartant le ministre des Finances et vétéran de l’ANC Pravin Gordhan, les agences de notation Standard and Poor (S & P) et Fitch ont abaissé la note de la dette souveraine du pays au niveau spéculatif. Or ce remaniement aurait été demandé par la famille Gupta, dont Gordhan avait critiqué l’influence sur Zuma.

En fait, si quelque chose peut pousser Zuma dehors avant la fin de son mandat, c’est ce type de décision irréfléchie, qui nuit gravement aux intérêts généraux de la bourgeoisie.

Cela dit, si la bourgeoisie dans son ensemble peut fort bien ne pas apprécier ni contrôler ce que Zuma dit ou fait, elle est disposée à faire avec, tant que la paix sociale et donc la réalisation du profit ne sont pas trop perturbées.

Par le passé, ceux qui ont dépassé ces limites l’ont payé. Il suffit de penser au président Thabo Mbeki, contraint de démissionner en 2007 à la suite de manoeuvres politiques impliquant les directions du SACP et de Cosatu. Mbeki avait en effet nié la gravité du virus du sida, alors même que le pays présentait le taux de contamination le plus élevé au monde, et qu’il était en augmentation. Cela dépassait les limites autorisées par la bourgeoisie, car l’épidémie risquait de décimer la population capable de travailler. Ce fut l’une des raisons qui amenèrent la bourgeoisie à finalement accepter le départ de Mbeki (mais pas avant que 20 % de la population soit infectée), préparant l’ascension de Zuma.

Reste à savoir si la bourgeoisie peut attendre jusqu’à 2019, ou si elle va tenter de se débarrasser de Zuma ou de réduire son influence lors de la conférence de l’ANC en décembre 2017. Si Zuma devait connaître le même destin que Mbeki, ce ne serait, là encore qu’un juste retour des choses. Mais il y a bien pire : c’est le nombre d’assassinats politiques qui ont été perpétrés durant le mandat de Zuma. Trois militants de la Fédération des travailleurs de la métallurgie, Numsa, ont été tués en 2014 parce qu’ils s’opposaient à la Cosatu pro-Zuma. De nombreux candidats opposants à l’ANC aux élections locales de 2016 l’ont également été. En tout, 45 conseillers municipaux ont été assassinés en raison de positions anti-Zuma ou anticorruption. Sindiso Magaqa, ancien responsable des jeunes de l’ANC, a été tué en septembre 2017, parce qu’il aurait détenu des documents qui auraient rendu publique la corruption dans une municipalité.

Où en est la lutte de classe ?

L’Afrique du Sud demeure l’un des pays les plus prospères du continent : son PIB par habitant atteint 5 261 dollars, soit plus que ceux du Nigeria (2 211 dollars) et de l’Égypte (3 685). Mais tous les pays africains voient leur situation se dégrader, du fait de l’impact différé de la récession financière mondiale.

Le recul de l’économie sud-africaine entraîne celui de la lutte de classe, qui s’exprime désormais moins par des grèves organisées par les syndicats, souvent de manière assez bureaucratique, que par des protestations et manifestations lancées par des travailleurs non organisés. Les townships et zones d’habitation informelle continuent d’être les lieux de protestations fréquentes sur l’absence de services publics, la dégradation des logements, la corruption régissant leur attribution, etc., et la police répond souvent à ces protestations par la violence. Il y a peu, lors de manifestations de pêcheurs à Hout Bay, au Cap, contre la réduction de leur quota de pêche de homards, la police a tué un adolescent en lui tirant à bout portant une balle en caoutchouc dans la bouche.

Mais, malgré cette situation défavorable, la classe ouvrière sud-africaine conserve sa combativité. Aujourd’hui, peut-être à la suite de la scission au sein du mouvement syndical et du fait que ses chefs sont surtout préoccupés par leurs propres intérêts et leurs rivalités, le nombre de grèves sauvages et illégales ou, comme on dit en Afrique du Sud, non protégées (par la loi) a augmenté par rapport aux grèves protégées.

Un rapport recense 122 grèves en 2016, soit 10 % de plus qu’en 2015, mais avec un nombre de grévistes au plus bas depuis 2013. Il y a eu moins de grèves dans l’industrie. Les principaux mouvements se sont déroulés dans les mines et les services publics (comme la collecte des déchets ou l’enseignement). Pas moins de 59 % de ces mouvements étaient sauvages et illégaux, et selon les auteurs de ce rapport, il s’agit là d’une tendance observée depuis les grèves de Marikana en 2012.

Chose assez inhabituelle aujourd’hui, ce rapport manifeste de la sympathie vis-à-vis des travailleurs : « Le marché du travail sud-africain […] est caractérisé par une inégalité élevée au sein de la force de travail. Cette inégalité peut être mesurée par l’indice de Gini, qui atteint 0,771 [la valeur 1 correspondrait au maximum possible d’inégalité]. Dans cette situation, les syndicats ont de bonnes raisons de bander leurs muscles et de revendiquer des hausses de salaire plus importantes que l’inflation, afin que les travailleurs voient leur niveau de vie s’améliorer quelque peu. » L’augmentation de salaire moyenne obtenue par les grévistes – et les salaires ont été le principal objet des grèves – s’est élevée à 8 %, c’est-à-dire plus que l’inflation officielle. Voilà peut-être une illustration de l’efficacité des grèves sauvages, illégales et violentes .

Mais le principal problème auquel la classe ouvrière est confrontée, ce sont les destructions d’emplois à grande échelle, notamment dans les mines, où plus de 77 000 emplois ont été supprimés entre 2012 et 2017.

L’absence d’un parti de la classe ouvrière

Après la décision prise en décembre 2013 par la Numsa, la fédération syndicale de la métallurgie, de retirer son soutien à l’ANC et de construire un nouveau parti qui prendrait la place, pour les travailleurs, de l’alliance corrompue ANC-Parti communiste, le processus s’est pour ainsi dire arrêté. C’est en grande partie dû à l’exclusion de la Numsa de la Cosatu : elle a dû chercher d’autres sources de financement pour son importante bureaucratie. Et en 2015, Zwelinzima Vavi, qui était considéré comme un soutien de la Numsa, a été lui aussi exclu de la Cosatu, qu’il avait dirigée depuis 1999. Comme de nombreux syndicats et militants sympathisaient avec les positions de la Numsa et de Vavi, les conditions étaient réunies pour mettre en place une nouvelle fédération syndicale face à la Cosatu.

Ainsi, en mars 2017, la Saftu a finalement été créée. Elle se présente comme une alternative propre à la Cosatu. Celle-ci est corrompue et participe au gouvernement, mais demeure la fédération la plus importante, avec 1,8 million de membres revendiqués. Zwelinzima Vavi et la Numsa, qui sont à l’origine de la Saftu, ont passé deux ans à essayer de convaincre les responsables des syndicats qui étaient opposés aux exclusions de la Cosatu de les rejoindre dans la Saftu.

La Saftu regroupe à présent 24 syndicats et un total d’environ 700 000 membres, dont quelque 340 000 sont syndiqués à la Numsa. Seize autres fédérations ont envoyé des observateurs au congrès de fondation. Il semblait aller de soi que Zwelinzima Vavi serait élu chef de la nouvelle centrale.

Mais une autre fédération syndicale, appelée Nactu, avait été construite, comme la Cosatu, au milieu des années 1980, avec notamment comme but de promouvoir la conscience noire et panafricaniste. Ce syndicat existe toujours et revendique aujourd’hui 21 fédérations et 390 000 membres.

Parmi les fédérations affiliées à la Nactu, il y a notamment l’Amcu, fondée en 2001, qui se targue maintenant d’avoir 200 000 membres et est arrivée sur le devant de la scène en 2012, à l’époque de la grève de Marikana, lorsqu’elle s’est opposée au NUM (syndicat des mineurs affilié à Cosatu), qui s’opposait à la grève. Mais le dernier congrès de la Nactu a été le théâtre de contestations violentes sur les cotisations des syndicats affiliés, si bien que le statut de l’Amcu n’est pas clarifié. Toutes ces querelles internes entre factions, entre autres sur des questions financières, qui font aussi partie du mode de fonctionnement de la Numsa et de la Saftu, contribuent à détourner les travailleurs des problèmes réels de la classe ouvrière. Cela n’augure rien de bon pour l’avenir de ces organisations ni pour les projets de celles qui, comme la Numsa, veulent créer un parti de la classe ouvrière.

Le nombre total des membres de la Cosatu est sans doute plus proche du 1,2 million que du 1,8 million annoncés. Et l’hémorragie continue, à la fois à cause de son caractère corrompu, de son soutien à la politique du gouvernement de Zuma et des énormes destructions d’emplois subies du fait de l’aggravation de la crise économique. La Cosatu a déjà perdu des milliers de membres dans les mines, qui ont rejoint l’Amcu avant même le massacre de Marikana.

La Cosatu n’a pas changé sa position officielle sur ce massacre (elle continue de soutenir la version de la police et du gouvernement), et elle continuera d’en subir les conséquences. Ironie de l’histoire, cette position était défendue à l’époque par nul autre que Zwelinzima Vavi lui-même ! Celui-ci et Patrick Craven, porte-parole du syndicat (qui l’a suivi à la Saftu), prétendaient que les mineurs avaient tiré sur la police et qu’il ne s’agissait donc pas d’un massacre planifié commis de sang-froid. Ces deux individus étaient alors impliqués dans la lutte à mort menée contre l’Amcu. Vavi, accompagné d’un groupe de responsables du syndicat de mineurs de Cosatu, NUM, avait été envoyé à Rustenburg (capitale de la province où se trouve Marikana) pour « récupérer Lonmin » ! Dans le même temps, Lesiba Seshoka, porte-parole du NUM, traitait les grévistes de criminels et demandait que des renforts de police soient envoyés sur place.

On peut certes changer d’avis. On peut même changer de personnalité. Il suffit de penser à Cyril Ramaphosa, premier responsable syndical des mineurs, qui s’est métamorphosé en propriétaire de mines à présent millionnaire aspirant à devenir président du pays à la place de Zuma. En revanche, il est assez peu probable que Vavi ait fait le chemin inverse, cessant d’être un briseur de grève pour militer désormais pour les droits des travailleurs.

L’absence d’une politique de classe

Il est significatif que les statuts et le projet de charte de la Saftu ne mentionnent pas la nécessité de lutter contre le capitalisme, mais seulement contre l’élite mondialisée et la bête noire préférée de ses fondateurs, le néolibéralisme.

Autrement dit, la Saftu n’est rien d’autre qu’une nouvelle version de la Cosatu. Elle prétend être d’ores et déjà l’incarnation de l’unité nécessaire de la classe ouvrière, et être en mesure d’apporter encore davantage d’unité entre les travailleurs organisés (et ayant un emploi) et ce qu’elle appelle le précariat, c’est-à-dire les millions de travailleurs qui vivent dans la précarité dans les townships officiels et les zones d’habitation informelle.

Dans le préambule de son projet de charte, la Saftu affirme que « la classe ouvrière et les pauvres sont à nouveau forcés de payer le prix de l’avidité et des erreurs de gestion de l’économie mondiale par les élites nationales et mondiales » et que « l’adoption d’une orthodoxie néolibérale dans le monde entier est pratiquement achevée ». Le principal problème, d’après les auteurs de ce texte, c’est que les gouvernements n’osent pas s’opposer aux élites. Mais, heureusement pour eux, il y a une solution : il suffit d’élire un nouveau gouvernement qui rejettera le néolibéralisme et réintroduira les bonnes politiques sociales. Si l’on en croit les auteurs de la charte, le capitalisme national n’est plus l’ennemi de la classe ouvrière et il n’est donc pas nécessaire de le mentionner, ou au moins pas en Afrique du Sud.

Les responsables de la Saftu aspirent à l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement qui mettrait en œuvre la charte de la liberté (Freedom Charter), plateforme vaguement réformiste mais surtout nationaliste conçue par l’ANC en 1955 !

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Que conclure, si ce n’est que la classe ouvrière sud-africaine a encore une longue route devant elle avant de pouvoir construire l’organisation dont elle a besoin pour s’émanciper ? Elle pourrait certes avancer plus vite s’il existait une direction décidée à se battre en construisant sur les initiatives dont les travailleurs ont fait preuve après le massacre de Marikana, lorsque des grèves organisées collectivement se sont propagées à travers les régions minières, non pas sous le contrôle des responsables syndicaux mais sous celui des travailleurs eux-mêmes. Ces mouvements ont montré ce que les travailleurs pourraient faire s’ils étaient effectivement organisés au sein de leur propre parti, non pas seulement un parti des travailleurs, mais un parti révolutionnaire des travailleurs.

 

 

[1]     Troisième producteur mondial de platine, qui possède la mine de la région de Marikana.