Un échange de lettres entre Lutte ouvrière et Lotta comunista

Dans le courant de l’année 2016, l’organisation italienne Lotta comunista (Lutte communiste) s’est adressée à Lutte ouvrière pour demander une confrontation sur les grands événements mondiaux, estimant que « pour des organisations telles que les nôtres » et « dans un monde où des tempêtes économiques, politiques et sociales s’annoncent », il était nécessaire de confronter nos points de vue. Elle citait notamment « l’ordre impérialiste remis en discussion dans de nombreuses régions de la planète » et « le fort développement quantitatif du prolétariat dans le monde, où la classe ouvrière chinoise se distingue par importance ».

Lutte ouvrière ne pouvait que trouver le geste positif, venant d’une organisation s’étant jusqu’à présent distinguée par sa prétention à représenter à elle seule le véritable marxisme, voire à être le « parti-science ». Cependant, le fait d’accepter des rencontres et éventuellement une discussion avec une organisation implique d’être informé le plus complètement possible des agissements de celle-ci. Lotta comunista étant accusée, en Italie, d’avoir agressé physiquement et empêché une réunion de militants de Bergame critiques à son égard, nous lui avons demandé quelle était sa version des faits. Lotta comunista a alors tenu à justifier son comportement dans une lettre dont nous publions ici des extraits :

« Les prétendus faits de Bergame (que nous continuons à considérer comme des faits inconsistants d’un point de vue politique) imposent un certain nombre de considérations plus globales. Il faut que vous preniez en compte le fait que notre organisation est enracinée et possède un certain poids en Italie, et non seulement en Italie, parce qu’elle a été en mesure de résister à une attaque furibonde du stalinisme, à savoir du PCI et de plusieurs groupes et groupuscules qui se mirent à son service. Entre 1973 et 1976, nous dûmes engager une bataille très dure à Gênes et à Milan. [...]

À la suite des expériences des années l970, nous décidâmes de ne plus permettre à personne d’insulter, de calomnier ou, ce qui est encore pire, de pratiquer la délation contre notre organisation. Cela n’a pas changé depuis. Pour être encore plus clair : ceux qui écrivent dans des tracts ou des journaux que Lotta comunista est une organisation mafieuse, qui accomplit des actions mafieuses, qui utilise des méthodes employées par la Mafia, n’insultent pas seulement nos militants, nos sympathisants et nos milliers de cotisants, mais pratiquent également la calomnie et la délation. En Italie, la Mafia est une organisation criminelle, l’association mafieuse est un délit poursuivi par les organes de l’État.

[…] Cela étant dit, les faits de Bergame ne sont pour nous qu’une échauffourée entre étudiants : quatre ou cinq d’un côté, sept ou huit de l’autre. Parmi les jeunes qui avaient organisé la réunion, certains s’étaient rendus coupables d’insultes, de calomnies et de délation à notre égard. L’appartenance politique confuse de ces derniers n’avait plus aucune importance à ce moment-là. Nos jeunes sympathisants ont réagi. L’agression physique dont il est question n’a représenté qu’une simple gifle à un jeune qui n’a évidemment pas le sens des proportions.

[…] Vous pouvez en être sûrs. S’ils arrêtaient d’insulter, calomnier et pratiquer la délation, plus personne ne s’occuperait d’eux en Italie, mais vraiment personne, nous vous le garantissons.

Nous sommes absolument certains d’être sur le terrain du communisme, qui ne peut qu’être révolutionnaire, cela vaut en Italie tout comme partout ailleurs. Nous sommes fiers de notre militantisme, de notre développement, ici et en Europe.

Tout aussi franchement, nous vous affirmons que si, en revanche, d’« autres groupes politiques » se permettaient d’insulter, de calomnier, de pratiquer la délation ou de se comporter comme de véritables espions à l’égard de notre organisation, nous les traiterions comme ils le méritent et comme cela a toujours été fait dans l’histoire du mouvement révolutionnaire. Il n’est pas question de “démocratie ouvrière”, une formulation très ambiguë, toujours utilisée en Italie par le PCI à notre égard [...].

Salutations communistes
Pino Lelli, Massimo Bigongiali »

Lutte ouvrière a alors répondu dans une lettre du 17 mars 2017 dont voici également des extraits :

« Chers camarades,

Nous vous avions fait part de nos inquiétudes au sujet des nouvelles que nous avions reçues sur ce qui s’était produit à Bergame. Vos réponses confirment que nous avions raison d’être inquiets. À nos questions sur ces faits qui ont eu lieu le 4 février, vous répondez en parlant de vos batailles politiques contre des staliniens à Milan et à Gênes... “entre 1973 et 1976”. Mais comment une bataille vieille de quarante ans pourrait-elle justifier les actions de Lotta comunista durant toutes les décennies suivantes ?

En tant qu’organisation trotskiste, nous avons dû lutter pendant des années contre le stalinisme pour imposer notre droit à nous exprimer, en particulier dans les usines. […] Mais l’idée de faire de ce passé une raison pour chercher à faire taire des militants qui critiquent notre organisation ne nous traverserait pas l’esprit. Nous devons répondre politiquement à ceux-là, à partir de la situation que nous vivons aujourd’hui, parce que lorsqu’on fait de la politique c’est ainsi. Il nous paraît incroyable qu’avec votre expérience pluridécennale vous ne l’ayez pas compris.

[…] Lorsque certains ont parlé ou parlent, en faisant référence à votre façon d’agir, de “méthodes mafieuses” ou même de “mafia”, vous les accusez de délation. Mais il est évident pour qui réfléchit qu’ils ne vous accusent pas là de faire partie de l’“honorable société” sicilienne [...] : ils critiquent vos méthodes. Il n’est certes pas agréable de recevoir de telles critiques, et même le choix de mots est discutable. Nous préférons parler en pareil cas de méthodes staliniennes, mais le terme n’est certainement pas plus flatteur, et d’autre part les méthodes staliniennes sont souvent une copie des méthodes mafieuses.

[…] Ce n’est malheureusement pas une surprise pour nous. Nous savions que vous aviez eu de telles attitudes par le passé mais on pouvait espérer qu’il s’agissait d’initiatives isolées, ou que le chapitre était clos. Mais nous constatons que ce n’est pas le cas et votre lettre nous démontre que cela s’inscrit dans un système de pensée et une logique d’intervention.

Dans ces conditions, il serait surréaliste de tenir, comme si de rien n’était, des rencontres consacrées à la nature de l’économie chinoise. La confrontation sur les grandes questions imposées par le cours mondial du capitalisme n’a de sens qu’entre révolutionnaires sincèrement préoccupés de définir une politique pour les travailleurs, et donc pleinement respectueux des principes de la démocratie ouvrière, que vous définissez dans votre lettre comme étant “ambigus”. Pour nous ils sont très clairs : il s’agit du simple respect du droit de la classe ouvrière de choisir démocratiquement ses représentants parmi les diverses tendances politiques présentes en son sein. Nous ne pouvons que constater avec quelle légèreté vous piétinez des principes que nous considérons comme fondamentaux. Nous ne voulons ni perdre du temps dans une discussion n’ayant aucun sens ni contribuer ainsi à vous fournir une caution.

[…] Vous pouvez prendre connaissance de ce que nous pensons de la Chine, de la crise économique, de l’impérialisme et de la situation politique mondiale par nos textes. […] En ce qui nous concerne, nous avons vos journaux et vos livres et nous sommes informés de la situation en Italie. Chacun a la possibilité de suivre la politique de l’autre et de se forger une opinion. Si vos méthodes changent, vous trouverez le moyen de le démontrer à tous et à nous aussi.

Salutations communistes révolutionnaires,

Pour Lutte ouvrière,
Nadia Cantale, André Frys »

Il est souhaitable, et même indispensable, que des organisations qui se réclament du communisme révolutionnaire, et qui de surcroît militent dans des pays proches, confrontent leurs points de vue, et cela même si elles ont des histoires et des traditions politiques très différentes. En revanche, Lutte ouvrière refuse qu’une telle confrontation puisse être interprétée par d’autres militants comme une caution donnée par avance aux comportements de cette organisation et tient donc à rendre public cet échange de lettres.