Porto Rico en faillite

Lors du référendum du dimanche 11 juin dernier, la population de Porto Rico était invitée à voter pour que l’île de Porto Rico, dans les Caraïbes, devienne le 51e État américain, qu’elle devienne indépendante, ou qu’elle demeure État libre associé. 97 % des votants, soit un demi-million de personnes, ont choisi le statut d’État américain, 7 600 se sont prononcées pour l’indépendance et 6 700 pour maintenir le statut actuel. Ce scrutin fut marqué par une très forte abstention (77 %). Le fait que plusieurs partis d’opposition ont appelé à boycotter le référendum n’explique pas tout. Une grande partie de la population, désorientée par la crise sévère que vit Porto Rico, n’a pas vu dans un tel référendum un moyen de se sortir de la crise. Ce scrutin, le cinquième du genre, intervient en effet dans un contexte où la population est confrontée à la plus grande crise économique et sociale de l’histoire de ce pays.

La population étranglée par les rapaces de la finance

Les travailleurs et les étudiants portoricains ont manifesté ces derniers mois surtout contre la politique d’austérité, dont ils sont les principales victimes. Pour les étudiants, cette politique se traduit par des réductions importantes des budgets de l’université. Le 6 avril, ils ont cessé les cours et depuis s’affrontent parfois à la police dans des manifestations.

Le 1er mai, la manifestation a été appelée par les syndicats de travailleurs et les partis d’opposition. Très vite, les forces de l’ordre ont attaqué les manifestants, en particulier au voisinage de l’hôpital en grève. Des drapeaux américains ont été brûlés et le nouveau gouverneur de l’île, Ricardo Rossello, a été conspué, accusé d’être « en train de vendre Porto Rico ». Ce gouverneur, associé à une commission non élue envoyée par l’État américain, impose en effet des mesures d’austérité afin de rembourser une dette de plus de 73 milliards de dollars à de gros financiers américains. Mais tous savent que la classe ouvrière n’a pas dépensé cet argent, qu’elle n’est donc pas responsable de cette dette et n’a aucune raison de la payer

Ce 1er mai dernier, plusieurs milliers de Portoricains sont descendus dans la rue à San Juan, la capitale, avec pancartes et slogans de protestation. Ils ont fait d’importants blocages et fermé des entreprises. Les étudiants de dix campus universitaires sur onze étaient déjà en lutte depuis trois semaines. Les manifestants ont dû affronter la police. Les syndicats de l’île avaient appelé à la grève générale pour ce 1er mai. La colère d’une partie des manifestants s’est exprimée fortement. Car la politique d’austérité dont ils sont victimes depuis plusieurs années étrangle les travailleurs et la population pauvre.

Une des cibles de la colère a été, ce jour-là, la Banque populaire de Porto Rico, dont le bâtiment a été dégradé par les manifestants. C’est un fait très symbolique. Ce sont en effet les banques, les financiers, aidés par les gouvernements américain et portoricain, qui veulent faire payer cruellement une dette colossale aux travailleurs et à la population, par une série de taxes et de mesures qui entament sérieusement leur niveau de vie. Le 3 mai dernier, Ricardo Rossello a annoncé publiquement et officiellement la faillite de l’État. Il ne peut rembourser sa dette de plus 73 milliards de dollars, à laquelle s’ajoutent 47 milliards de dollars de retraites impayées

Porto Rico, colonie des USA

Porto Rico est une île des Antilles de 8 959 km2, située entre la Guadeloupe et Haïti. Elle marque le début des Grandes Antilles. Elle compte 3,5 millions d’habitants vivant sur l’île, et 5 millions de Portoricains vivent aux USA. Elle fut une colonie espagnole avant d’être occupée par les USA et cédée par l’Espagne à l’issue la guerre hispano-américaine en 1898. Depuis 1952, Porto Rico est un État libre associé aux USA. Ses habitants ont le droit de libre circulation en Amérique du Nord, mais ils n’ont pas le droit de vote aux élections américaines, sauf aux primaires.

Les scrutins sur le statut de l’île en 1967, 1993 et 1998 ont à chaque fois donné une majorité au statut d’État libre associé.

Mais en 2012, lors d’un nouveau vote local, 33 % des votants se sont exprimés pour maintenir le statut d’État libre associé, 5,5 % pour l’indépendance et 61 % pour que l’île devienne le 51e État américain. Mais le gouvernement américain n’a pas tenu compte pour le moment de cette majorité en faveur de l’incorporation de Porto Rico comme État dans la fédération des USA. L’un de ses arguments était hypocritement le taux d’abstention trop élevé. En sera-t-il de même cette fois ? En réalité, le gouvernement américain retarde ce processus qui conduirait les USA à absorber des centaines de milliers de pauvres.

Les raisons de la colère

La faillite de Porto Rico est causée par la plus importante dette d’une collectivité locale américaine ou liée aux USA. Elle dépasse celle de la ville de Detroit, qui était de 18 milliards en 2013. Jusqu’à maintenant, Porto Rico, n’étant ni une ville ni un État américain, n’avait pas le droit de se placer sous le régime des faillites. Mais une loi de sauvetage votée par le Congrès des USA, à l’époque où Obama était au pouvoir, l’an dernier, peut permettre au gouvernement de Porto Rico de restructurer sa dette sous l’égide d’un comité de supervision.

Le gouvernement espère alléger cette dette jusqu’à un niveau qui lui permettrait de ne rembourser que… 800 millions chaque année, selon un nouveau plan de restructuration. Et cette somme importante représente pourtant une décote de 80 % par rapport au remboursement précédent. Cela devrait être décidé par la justice des USA. En attendant, le moratoire sur les remboursements a été levé, les créanciers de Porto Rico réclament d’être payés et menacent d’aller devant les tribunaux. Ces créanciers sont les banques, les fonds de pensions, les spéculateurs. Depuis plusieurs années, cette dette est devenue un placement alléchant pour les spéculateurs, qui achètent et vendent de la dette portoricaine comme il y a quelques années ils achetaient et vendaient de la dette grecque.

Dans le passé, Porto Rico était appelé la Grèce des Caraïbes, pour ses nombreuses et belles plages. Aujourd’hui, c’est plus en raison de la crise de la dette qu’il conserve cette comparaison, devenue peu flatteuse.

Ce que représente cette appellation n’est pas de bon augure pour la population de Porto Rico. En Grèce, la population est encore aujourd’hui pressurée pour payer cette dette dont elle n’est pas responsable. Et à Porto Rico le comité de supervision du remboursement de la dette imposera encore plus de mesures d’austérité et de privations à la population. Déjà depuis quelques années, des dizaines d’écoles ont été fermées, des enseignants limogés, des universités sont menacées de privatisation. Il est à prévoir encore plus de hausses d’impôts, l’interdiction du droit de grève pour les fonctionnaires, la baisse du salaire minimum pour les jeunes de moins de 25 ans. Il passerait de 7,25 à 4,25 dollars par heure. La diminution du montant des pensions est imminente. Les écoles, les hôpitaux n’ont plus d’argent, les routes ne sont pas réparées. Trente mille fonctionnaires ont déjà été licenciés. Au début de l’année, Ricardo Rossello a signé une loi augmentant les horaires de travail obligatoires, réduisant le nombre de congés maladie et de congés annuels accordés aux salariés. Vendredi 5 mai, le gouvernement de Porto Rico a annoncé la fermeture de 179 écoles publiques, dans l’espoir d’économiser plus de 7 millions de dollars. Le taux de chômage est de plus de 14 %. En 2013, 45,4 % de la population était déjà sous le seuil de pauvreté et ce pourcentage ne fait qu’augmenter. La vie est chère. Non seulement les produits viennent essentiellement des USA mais, depuis 1920, une loi oblige les importateurs à faire transiter les marchandises par les USA avant d’arriver à Porto Rico, ce qui augmente d’autant le coût de la vie.

Toute cette situation entraîne un départ accru des Portoricains vers les États-Unis. 500 000 personnes ont déjà quitté l’île en dix ans pour tenter de trouver du travail et une vie meilleure. Cette hémorragie se poursuit au rythme de 200 départs quotidiens. L’une des conséquences de ces départs, outre le drame humain, est la baisse des impôts qui entrent dans les caisses de l’État.

Chronique d’une faillite annoncée

Pendant de nombreuses années, les exonérations fiscales massives accordées aux entreprises avaient attiré de grandes multinationales et dopé l’activité. Des entreprises petites et moyennes aussi, notamment pharmaceutiques, s’étaient développées dans le pays. Tout produit réalisé à Porto Rico était exempté d’impôt. Les capitalistes ont engrangé d’énormes profits, qui en très grande partie repartaient aux USA. La population profitait certes de plus d’emplois alors, mais avec des salaires bien moindres que ceux des salariés américains. Les retombées des profits n’étaient pas pour les salariés.

Mais en 2006 le Congrès des USA a sonné la fin du régime des exonérations fiscales des sociétés. Cette décision a entraîné la récession et fait toujours plus gonfler la dette du territoire. Depuis, à plusieurs reprises, l’État libre associé de Porto Rico s’est trouvé en défaut de paiement et s’enfonce toujours plus dans la crise.

Beaucoup d’entreprises ont fermé ou ont quitté l’île. La crise financière de 2008 est survenue juste après, accentuant la récession. La spéculation financière s’est poursuivie de plus belle. Les possédants de hedge funds (des fonds spéculatifs parmi les plus risqués, qui peuvent aussi rapporter très gros et très vite à leurs possesseurs) ont continué d’acheter des obligations, car celles-ci étaient triplement exemptées de taxes : au niveau fédéral, local et de l’État. Ces obligations ont été classées par les agences de notation capitalistes elles-mêmes parmi les obligations pourries.

Il n’y a pas que l’État de Porto Rico qui a emprunté, il y a aussi les collectivités et les services publics, ceux de l’eau et de l’électricité (la compagnie Prepa). Après la faillite de Detroit, les fonds spéculatifs vautours se sont rabattus sur Porto Rico, misant sur des privatisations qui sont sur le point de se produire. Les fonds spéculatifs ont déjà rapporté beaucoup d’argent à leurs détenteurs et aux banquiers américains. C’est la population qui fait les frais de la crise. Les mesures proposées par les conseillers du comité de supervision, que les Portoricains nomment la junte, comme dans une dictature, sont toujours les mêmes : toujours plus de diminution de services publics, baisse des salaires, augmentation des taxes et impôts divers.

En réalité, les décisions du Congrès américain dans le passé d’exonérer totalement fiscalement les entreprises, et aujourd’hui de supprimer la mesure, sont faites au profit des seuls financiers et spéculateurs. Car ce sont eux qui gouvernent en réalité et prennent les décisions quand cela les arrange. Peu leur importe que des peuples crèvent à petit feu, pourvu qu’ils s’enrichissent le plus rapidement possible.

Le gouvernement américain est actuellement entièrement dirigé par des milliardaires, eux-mêmes spéculateurs vautours, autour de Trump qui est le milliardaire en chef. C’est un gouvernement de milliardaires, de banquiers de Goldman Sachs, de profiteurs de crise, de vautours pour se servir eux-mêmes. Qu’ils soient démocrates ou républicains, les gouvernements US sont là pour servir les riches de la classe capitaliste.

Quelle voie pour les travailleurs et la population ?

Les manifestations de colère qui se multiplient à Porto Rico et le mécontentement croissant de la population montrent qu’elle n’accepte pas cette situation sans réagir. Pour l’instant les indépendantistes, traditionnellement très minoritaires, mais toujours présents depuis longtemps, tentent de surfer sur ce mécontentement. Ils déclarent que l’indépendance préserverait l’île de la crise. L’exemple de la Grèce montre qu’il n’en est rien. Tsipras, le Premier ministre grec, a dû faire accepter à son peuple des mesures draconiennes imposées par l’Union européenne pour rembourser sa dette. Ces mesures profitent surtout aux financiers et aux banques. Tsipras a été transformé par l’impérialisme en instrument pour étrangler son propre peuple.

La voie choisie lors du référendum du 11 juin, devenir le 51e État américain, préserverait-elle plus la population des conséquences de la crise ? Non. La population citoyenne des USA et en particulier les travailleurs et les couches populaires paient un lourd tribut à la crise générale du capitalisme. Bon nombre de Portoricains rejoindraient tout simplement la cohorte des pauvres, nullement préservés de la misère par une carte d’identité bien américaine. La bourgeoisie, les classes aisées, elles, s’en sortiront toujours, qu’elles soient portoricaines ou deviennent américaines. Mais pour les exploités, pour les pauvres, il n’y a pas de solution dans le cadre de l’impérialisme. Il n’y en aura jamais. En composant avec l’impérialisme, on ne peut être que perdant. Du reste, c’est ce que les classes possédantes de la colonie de Porto Rico ont toujours fait avec la puissance colonisatrice, les USA. On voit aujourd’hui où cela a conduit le pays, aggravant la situation des classes populaires.

En ne se situant que dans le cadre de l’impérialisme, les partis et leurs différentes politiques offrent une voie bouchée aux masses de Porto Rico. Il en est de même en Grèce.

En sortir, et ouvrir une voie différente, dépendra avant tout de la volonté des travailleurs et des masses pauvres de choisir leur propre politique, indépendante de celles de l’impérialisme et des classes possédantes, ainsi que de leur force pour imposer des solutions respectant avant tout leurs propres intérêts de classe.

20 juin 2017