Après la déroute des partis de l’alternance gauche-droite, la nouvelle configuration politique

Le deuxième tour des élections législatives a parachevé l’œuvre de six mois d’élections successives. Il met en place une nouvelle configuration politique en lieu de cette alternance gauche-droite qui a caractérisé la démocratie bourgeoise, du moins ici en France, sous la Ve République. Le « macronisme » est né sur les décombres de ce système d’alternance et s’en est nourri.

Des deux anciens pôles de l’alternance, pas grand-chose n’a survécu.

La droite, sous sa dernière mouture, l’association LR-UDI, s’en tire moins mal que le PS, mais avec 130 députés au lieu de 225. Elle est déchirée par des antagonismes, notamment entre ceux qui sont prêts à rejoindre ceux qui se sont déjà intégrés dans la mouvance macroniste et ceux qui se veulent dans l’opposition, voire le principal groupe d’opposition, et se revendiquent des idées conservatrices et réactionnaires de la droite extrême.

La scission de feu le groupe parlementaire LR-UDI en deux groupes parlementaires annonce l’explosion de la droite.

Quant au PS, c’est l’effondrement complet. Ce parti qui, après l’élection de Hollande en 2012, a eu la majorité non seulement à l’Assemblée nationale mais aussi, grande nouveauté à l’époque, au Sénat, puis a dominé toutes les régions, à une exception près, est en voie d’extinction. Nombre de ses dignitaires ont déjà fait allégeance à Macron, les uns en s’intégrant dans le mouvement En marche ! avant son élection, les autres de façon plus hypocrite mais assez visible pour ne pas perdre leur siège de député, En marche ! n’ayant présenté personne contre eux.

Du point de vue des intérêts politiques de la bourgeoisie, le bilan de cette longue période électorale de presque une année est double.

D’un côté, les multiples rebondissements de la campagne de la présidentielle ont illustré à quel point son système politique était vermoulu. Il est inutile de reprendre ici tous les épisodes, commençant par les primaires qui dans les deux blocs ont « dégagé » les vedettes, continuant par de multiples scandales. Un véritable jeu de chamboule-tout qui a mis au grand jour l’incapacité des grands partis de l’alternance à retrouver un minimum de crédibilité.

D’un autre côté, l’opération Macron a apporté à la bourgeoisie une solution de rechange. Macron a réussi à créer une nouvelle configuration politique qui a remplacé les grands partis déconsidérés de l’alternance gauche-droite en recyclant au passage un certain nombre de politiciens. Il a réussi à procurer à la bourgeoisie une équipe rafraîchie pour gérer ses affaires politiques. Il incarne avec arrogance, avec son gouvernement et sa majorité parlementaire, les intérêts de la France possédante. Lui et son équipe sont des ennemis déclarés des travailleurs.

Pour le moment, la bourgeoisie a toutes les raisons d’être satisfaite de Macron. Mais pour combien de temps ?

Sparadrap macroniste sur une démocratie bourgeoise gangrenée

Les grands médias de la bourgeoisie, qui ont tant contribué à la fabrication du « produit » Macron, continuent à s’émerveiller devant la success story de cet homme encore jeune, pratiquement inconnu il y a trois ou quatre ans, qui a réussi en quelques mois à conquérir l’Élysée à la hussarde. Mieux, dans la foulée, il a réussi à donner un coup de jeune à une caste politique défraîchie et à se concocter une majorité parlementaire qui lui permet, sur le plan institutionnel, de gouverner sans souci. Et les commentateurs de s’enthousiasmer devant le rajeunissement et la féminisation de l’Assemblée, la « modernisation du système politique », la « profondeur du changement ». Vrai conte de fées apte à émerveiller les Macron en herbe qui se bousculent dans la mouvance de leur grand homme, avec la conviction que, comme les grognards de Napoléon, ils portent tous dans leur giberne leur bâton de maréchal.

La réalité est plus prosaïque. Si Macron était il y a peu encore inconnu du grand public, il ne l’était pas de la grande bourgeoisie. S’il ne s’est jamais frotté à la moindre élection, il a été testé, jaugé, par les milieux dirigeants d’une grande banque d’affaires puis dans les cabinets de la présidence de la République. Méconnu de l’électorat, certes, mais connu de ceux qui ont la puissance de faire ou de défaire les carrières. Il a su passer les tests qu’il fallait. Les portes des grands médias ne se sont pas ouvertes devant lui par miracle.

Derrière cet enthousiasme pour la fulgurante carrière de Macron pointe cependant l’inquiétude. Dans la bouche des commentateurs, elle prend la forme de questionnements sur les aspects les plus anecdotiques par rapport au fonctionnement du Parlement, comme sur l’inexpérience de la nouvelle garde macroniste, son caractère hétérogène, le manque de responsables compétents pour les encadrer.

Incontestablement, la personnalité de Macron, la politique sans saveur et sans odeur qu’il prétend incarner avec la formule « ni de gauche ni de droite », qui lui ont été si précieuses pour conquérir le pouvoir présidentiel, ne représentent pas forcément un atout pour exercer ce pouvoir. Laissons les politologues distingués gloser sur la question : c’est leur gagne-pain !

Mais, au-delà du reflet parlementaire de la réalité, il y a la réalité elle-même. Il y a le fait que la crise continue et que la grande bourgeoisie exigera de Macron ce qu’elle exige de toutes les équipes politiques au pouvoir : prendre toutes les mesures qu’il faut pour permettre au grand patronat et aux financiers, avec l’aide de l’État, de prélever sur les classes exploitées de quoi continuer à s’enrichir, en poussant une fraction croissante de la population vers la pauvreté ; et parvenir à le faire sans déclencher trop de vagues.

Dans un pays impérialiste comme la France, privilégié par l’histoire et par l’accumulation antérieure au détriment des peuples colonisés, qui peut se permettre le luxe de la démocratie, les représentants politiques de la bourgeoisie n’ont pas trop de mal, d’ordinaire, à avoir la crédibilité pour perpétuer l’exploitation, y compris lorsqu’il s’agit de faire passer des mesures défavorables à la majorité de la population. Les partis réformistes, issus à l’origine du mouvement ouvrier, sont là pour canaliser les mécontentements vers les joutes parlementaires et entretenir un illusoire espoir de changement avec la possibilité d’une nouvelle majorité. Les appareils syndicaux sont là pour temporiser et tenter de faire rentrer la lutte des classes ou, plus précisément, celle des classes exploitées, dans le cadre de négociations entre partenaires sociaux. La démocratie parlementaire bourgeoise peut ronronner lorsque l’économie tourne à peu près rond. En période de crise, cela tient de la quadrature du cercle. L’opposition entre les intérêts des exploiteurs et ceux des exploités apparaît plus crûment.

C’est cela qui a démoli le Parti socialiste au gouvernement sous Hollande. C’est cela qui a usé l’ancien système d’alternance. Cela usera encore plus vite le nouveau système mis en place par Macron.

Par ailleurs, le décorum démocratique ne peut fonctionner avec toute l’efficacité que la bourgeoisie demande à ses institutions politiques qu’à condition qu’il y ait une opposition assez crédible pour contribuer à accréditer l’illusion que la politique se fait dans le cadre de ces institutions et que l’Assemblée nationale peut devenir un contre-pouvoir par rapport au président de la République. Une opposition parlementaire trop minoritaire ou trop jugulée n’est pas à même d’entretenir l’illusion qu’elle constitue un contrepoids à l’exécutif et, par là même, de canaliser et d’atténuer les mécontentements en les transformant en palabres parlementaires. Il y a le risque, pour la bourgeoisie, que l’opposition s’exprime ailleurs, dans la rue, dans les quartiers populaires, dans les entreprises.

La période qui s’ouvre sera inévitablement une période d’instabilité politique. Elle n’est due ni à l’inexpérience de la majorité autour de Macron, ni à son hétérogénéité. Elle est due à la crise, qui révèle avec plus de violence et plus de clarté l’opposition entre les intérêts de la minorité capitaliste qui détient le pouvoir et les classes exploitées.

La « société civile » bourgeoise associée à la guerre contre les travailleurs

La présidence Macron aura commencé par deux mesures annoncées par avance et censées indiquer l’orientation générale de sa politique.

La première, celle de la moralisation de la vie publique, est complètement bidon. Elle a été imposée par les circonstances, par tous les scandales qui ont émaillé cette période électorale. Mais les législatives qui devaient donner à Macron une majorité confortable à l’Assemblée nationale n’avaient même pas encore eu lieu que la presse se faisait l’écho des obscures magouilles immobilières de Richard Ferrand et de la suspicion d’utilisation frauduleuse d’assistants du Modem au Parlement européen. La suspicion concerne Marielle de Sarnez et, surtout, François Bayrou qui, en qualité de nouveau ministre de la Justice, était censé présenter la nouvelle loi sur la moralisation de la vie publique.

Cela tombait mal : la nouvelle équipe macroniste a démarré avec le même genre de casseroles que ses prédécesseurs. Comme renouvellement, on peut faire mieux !

Pour ce qui est de Ferrand, Macron a réglé l’affaire en le propulsant vers la présidence du groupe parlementaire LRM, mais en s’en débarrassant en tant que ministre. Et depuis que les législatives ont assuré la majorité absolue à LRM, même sans les députés du Modem, Macron ayant moins besoin de son grand allié Bayrou, le trio des ministres du Modem,  Goulard, de Sarnez et Bayrou lui-même, a été poussé vers la sortie.

Mais comment donc moraliser la vie publique ?

La bourgeoisie ne serait pas opposée à avoir des serviteurs politiques qui soient aussi désintéressés qu’elle est intéressée ! Mais cela lui arrive rarement. Du point de vue des classes exploitées, les petites affaires des serviteurs politiques de la bourgeoisie sont certes significatives. Mais elles pèsent bien peu par rapport au poids de l’exploitation que ces gens gèrent sur le plan politique et qu’ils contribuent à justifier.

Le projet de réforme du Code du travail est autrement plus significatif de la politique que Macron entend mener. Son contenu n’est, pour le moment, connu que par des fuites, intentionnelles ou fortuites, reprises par la presse. L’ensemble des mesures répondent aux vœux du patronat d’atténuer, voire d’annuler tout ce qui dans la législation du travail protège un tant soit peu les salariés.

Au-delà même du contenu précis de ce projet, c’est un geste en direction de la bourgeoisie pour lui montrer que le nouveau gouvernement, non seulement exaucera les quatre volontés du grand patronat, ce qui n’est pas original par rapport à ses prédécesseurs, mais qu’il l’annonce par avance et qu’il l’assume. C’est peut-être là la seule spécificité de Macron. Contrairement à Hollande, il ne s’est pas fait élire en proclamant que son ennemi est la finance, pour démontrer l’inverse une fois au pouvoir. Macron a cherché à plaire à la seule bourgeoisie, petite, moyenne et surtout grande. Il a été élu par la bourgeoisie et a fabriqué une majorité parlementaire à l’image de cet électorat.

L’épreuve de force avec la classe ouvrière est annoncée. Seule, la classe ouvrière, par sa réaction collective, est capable de relever le gant, et certainement pas les bavardages des partis en compétition pour le rôle de principal opposant à la majorité macroniste. Ce n’est certainement pas le procès en illégitimité, intenté à Macron aussi bien par La France insoumise (LFI) de Mélenchon que par le Front national (FN), qui l’empêchera d’aller jusqu’au bout. Procès en illégitimité fondé sur le fait que les députés macronistes ont beau avoir une majorité écrasante à l’Assemblée, compte tenu du taux record des abstentions, cette majorité parlementaire représente moins d’un quart du corps électoral. Le fait est incontestable, mais l’arithmétique dissimule les réalités de classe.

L’abstention et sa signification

Le nombre des abstentionnistes a battu, lors des législatives, tous les records sous la Ve République. L’abstention, déjà un record au premier tour, 51,3 %, est passée à 57,4 % au deuxième.

Et les commentateurs de discuter de la façon d’y porter remède, les uns prônant l’instauration d’une forme de vote à la proportionnelle, pour que les électeurs d’un courant minoritaire se trouvent représentés, les autres allant jusqu’à évoquer l’idée de rendre le vote obligatoire.

C’est l’électorat populaire, les travailleurs, les chômeurs, les retraités du monde du travail, qui s’est largement tenu à l’écart de ces élections. Dans les quartiers populaires, l’abstention a dépassé les 60 %, voire 70 %. Et il faut y ajouter les votes blancs et nuls, ainsi que tous ceux, dans les quartiers populaires, qui sont tellement dégoûtés des élections qui ne changent rien à leur sort qu’ils ne sont même pas inscrits sur les listes électorales.

Une comparaison entre deux villes de la région parisienne, Neuilly-sur-Seine, ville bourgeoise, d’un côté, et Aubervilliers, ville classée par l’Insee comme la plus pauvre d’Ile-de-France, est éloquente. Aubervilliers compte 80 273 habitants, Neuilly, seulement 62 075. Mais la différence sociale apparaît déjà dans les nombres respectifs d’inscrits sur les listes électorales : 27 331 à Aubervilliers, mais nettement plus à Neuilly, 37 215. La population d’Aubervilliers compte quelque 30 % d’étrangers, écartés du droit de vote, auxquels s’ajoutent ceux qui ont le droit de vote mais n’ont pas l’envie de voter. Résultat : il n’y a eu au premier tour des législatives que 8 213 votes exprimés à Aubervilliers, commune plus grande mais plus populaire que Neuilly, où il y en a eu 17 980 ! 10 % seulement des habitants d’Aubervilliers ont participé au vote et 29 %, soit trois fois plus, à Neuilly.

Suffrage censitaire de fait

En guise de modernisation, la Ve République, dans sa dernière version macroniste, réinvente la République bourgeoise de ses débuts, avec le suffrage censitaire. Certes, réserver le droit de vote à ceux qui disposent d’une certaine fortune n’est pas inscrit dans les lois. Mais il est inscrit dans les faits.

Cette évolution n’a pas de quoi gêner la bourgeoisie. Son pouvoir ne repose pas sur le jeu des partis, sur une démocratie de spectacle, mais sur l’argent, sur le capital.

Dans une des démocraties bourgeoises les plus anciennes, qui est aussi la plus riche, les États-Unis, l’abstention de plus de la moitié des électeurs, ce qui, ici en France, passe pour être particulièrement élevé, est monnaie courante. La politique est affaire de bourgeois grands et petits. Les exploités n’en sont certes pas légalement écartés. Encore que les immigrés de fraîche date, qui constituent une large part des couches les plus exploitées, n’ont pas le droit de vote. Là-bas ou ici, le suffrage universel n’est nulle part vraiment universel.

Historiquement ce sont des mobilisations populaires, où la classe ouvrière a joué un rôle décisif, qui ont imposé le suffrage non censitaire, en Grande-Bretagne comme en France.

La première grande lutte du mouvement ouvrier sur le terrain politique a été le chartisme en Grande-Bretagne. Il a été une des premières expressions de l’aspiration encore confuse du mouvement ouvrier à la direction politique du pays.

La bourgeoisie aura réussi à dévoyer cette aspiration, à la transformer en électoralisme, un puissant moyen de tromper la classe ouvrière des pays impérialistes. Elle y a réussi en premier lieu en absorbant dans son système institutionnel les partis nés du mouvement ouvrier.

La période de l’entre-deux-guerres a montré à quel point la forme démocratique de domination de la bourgeoisie, le parlementarisme, est fragile. Dans les périodes où la lutte de classe devient aigüe, la bourgeoisie se passe du décorum démocratique pour faire appel aux matraques des bandes fascistes. Et le passage du pouvoir à Pétain, voté par l’Assemblée élue en 1936, a montré avec quelle facilité la bourgeoisie peut changer de régime.

Aujourd’hui, le parlementarisme bourgeois agonise parce qu’il est usé, décrédibilisé, de moins en moins apte à susciter des illusions dans les classes exploitées. Il n’y a cependant pas à se réjouir de cette évolution qui s’exprime par le fait que les classes exploitées se détournent de la politique. Ce serait une façon purement passive de voir les choses et de faire de la résignation des exploités une vertu politique.

La boucle ne sera véritablement bouclée que lorsque, sur les ruines de la démocratie bourgeoise, la classe ouvrière aura retrouvé l’aspiration de ceux qui, il y a 150 ans, se battaient pour qu’elle intervienne dans la vie politique et postule à la direction du pays.

La presse est saisie depuis peu par un vent d’optimisme, relevant des indices qui prouveraient une reprise économique. Rien que la multiplication de ce type d’annonces depuis dix ans, c’est-à-dire depuis l’aggravation de la crise de l’économie capitaliste, en cours depuis bien plus longtemps, montre le peu de crédit que l’on peut accorder à ce type de prévisions.

La grande bourgeoisie n’a aucune raison d’atténuer les coups qu’elle porte à la classe ouvrière et, plus généralement, à toutes les catégories sociales opprimées par le grand capital. Comment les classes populaires réagiront aux coups qui leur sont portés ? La réponse à cette question a infiniment plus d’importance pour l’avenir du régime de Macron que les problèmes du président de la République, aujourd’hui avec ses ministres et demain, sans doute, avec sa majorité parlementaire.

Quelles perspectives pour les travailleurs ?

À en juger par leurs premières réactions, les directions syndicales ne prévoient pas de prendre les initiatives qu’elles devraient face aux attaques contre la législation du travail.

Si FO a rejoint la CFDT pour montrer sa bonne volonté à l’égard du nouveau gouvernement, même la concurrence entre centrales syndicales n’encourage pas pour le moment la CGT à prendre les devants. Mais l’attitude des centrales syndicales dépendra des réactions que les mesures de la future réforme du travail provoqueront.

Ce sont également ces réactions et la colère plus ou moins virulente qu’elles provoqueront qui détermineront les problèmes que Macron aura ou pas avec l’opposition parlementaire.

Trois partis sont en rivalité pour s’affirmer principal parti d’opposition : le FN et LR maintenu, d’un côté, et LFI, de l’autre. Sur le plan parlementaire, tous les trois sont largement minoritaires. Si l’état d’esprit « il faut laisser du temps à Macron », répandu aujourd’hui même dans une partie du monde du travail, perdure, Macron n’aura aucun mal à gérer ses oppositions. Il est significatif que, si son quinquennat a commencé par une minicrise politique et par un remaniement gouvernemental, quelques jours seulement après les élections, cette crise est venue de problèmes internes à la majorité elle-même.

Il en ira différemment en cas de réactions sociales. Chacune de ces oppositions, en partie LFI et le FN, essaiera de canaliser à son profit la colère que les mesures gouvernementales déclencheront, en essayant de donner une expression politique au mécontentement. C’est la lutte de classe qui décidera de la pérennité du macronisme. La seule certitude est que la bourgeoisie mènera la sienne.

Personne ne peut prédire quelle catégorie sociale transformera en premier son mécontentement en mobilisation agissante. Le parti pris de l’une ou de l’autre de ces oppositions dépendra évidemment de la catégorie sociale mobilisée. La grogne des policiers n’aura pas le même effet que celle des agriculteurs, des camionneurs ou des patrons de start-up et à plus forte raison que celle, même purement défensive, de travailleurs menacés de licenciement. Elle ne suscitera pas la même vocation de devenir les avocats de leur cause, s’agissant de La France insoumise ou du Front national.

Et si, en cas de réactions venant de la classe ouvrière, LFI mais aussi le FN peuvent prendre des positions démagogiques pour élargir leur audience, cette démagogie aura d’étroites limites. L’une comme l’autre, chacun à sa façon, est assez responsable vis-à-vis de la bourgeoisie pour s’opposer à tout risque de généralisation susceptible de menacer, mais de menacer vraiment, les intérêts de la bourgeoisie.

C’est justement dans ce contexte qu’il est particulièrement important pour les travailleurs de prendre conscience de leurs intérêts de classe. En premier lieu, pour éviter d’être entraînés derrière d’autres catégories sociales à se battre pour des intérêts qui ne sont pas les leurs et surtout pour éviter, s’ils sont mobilisés, que leur mobilisation soit dévoyée ou détournée vers des voies de garage.

Il est probable que sa majorité parlementaire n’évitera pas à Macron d’avoir à affronter des réactions dans la classe ouvrière, plus ou moins confuses, plus ou moins violentes. La question qui sera déterminante pour les travailleurs sera celle de la conscience de leurs intérêts de classe et leur capacité à les faire prévaloir.

Se battant contre le morcellement de la social-démocratie russe de l’époque, dans un texte intitulé Notre tâche immédiate, écrit en 1899 mais qui garde ô combien son actualité, Lénine affirme :

« Tous conviennent que nous devons organiser la lutte de classe du prolétariat. Mais-qu’est-ce que la lutte de classe ? Lorsque les ouvriers d’une fabrique, ou d’une profession, affrontent leur ou leurs patrons, est-ce là la lutte de classe ? Non, ce n’en est encore qu’un faible embryon. La lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les représentants d’avant-garde de l’ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à agir non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient. C’est seulement lorsque chaque ouvrier a conscience d’être membre de la classe ouvrière dans son ensemble, lorsqu’il considère qu’en luttant quotidiennement, pour des revendications partielles, contre tels patrons et tels fonctionnaires, il se bat contre toute la bourgeoisie et tout le gouvernement, c’est alors seulement que son action devient une lutte de classe. »

Cette conscience de classe dont parle Lénine n’est jamais suspendue en l’air. Elle doit être incarnée par un parti qui représente les intérêts politiques de la classe ouvrière. Voilà pourquoi même la simple défense au quotidien des travailleurs pose aussitôt la question de ce parti et de sa construction.

Seul un parti que rien ne lie aux intérêts de la bourgeoisie et à ses institutions peut mener jusqu’au bout toutes les luttes des travailleurs, parce qu’il ne craint pas que la dynamique de la lutte entraîne les travailleurs mobilisés au-delà de ce qui est le point de départ de leur mobilisation. Un parti d’autant plus décidé à mener jusqu’au bout les luttes, petites et grandes, des travailleurs qu’il a pour objectif fondamental le renversement de la dictature du grand capital sur la société, l’expropriation de la grande bourgeoisie, la fin de l’économie basée sur l’exploitation et la recherche du profit privé, pour une économie basée sur la propriété collective et organisée en fonction des besoins de tous.

23 juin 2017