Le rôle des banques centrales dans la crise

Devant la menace grandissante d’une nouvelle crise financière, les critiques de la politique monétaire européenne fusent de toutes parts. Il faut dire qu’au premier abord, la politique de la Banque centrale européenne, plus qu’accommodante pour le système financier, a de quoi surprendre. Alors que les couches populaires se voient imposer austérité, blocage des salaires et amputation des retraites, cette politique, la même depuis 2008, consiste à faire tourner la planche à billets pour mettre sous perfusion le système financier, à prêter aux banques des sommes colossales à des taux proches de zéro. La BCE, comme ses homologues américaine et japonaise, inonde le système financier avec pour conséquence évidente la formation de nouvelles bulles spéculatives, qui ne peuvent que mener à de nouvelles crises financières plus graves et plus dévastatrices encore (voir LDC n° 174 de mars 2016).

La politique économique des banques centrales s’est d’abord faite, en 2008, au nom du sauvetage d’urgence du système financier. Les centaines de milliards d’euros ou de dollars alors injectés dans les banques les ont sauvées d’une faillite préparée par leurs propres spéculations sur le marché immobilier les années précédentes. En 2010, le système financier, dont le sauvetage par les États avait coûté à ceux-ci une hypertrophie de leur dette, s’est mis à spéculer contre la dette de ces mêmes États. C’est de nouveau la banque centrale, la BCE, qui a éteint le nouvel incendie constitué par la « crise des dettes étatiques » en inondant le marché de liquidités. Depuis, les banques centrales aux États-Unis, en Europe ou au Japon n’ont pas arrêté la perfusion. C’est maintenant au nom de la lutte contre la déflation et au nom de la croissance que les liquidités continuent d’affluer dans la finance et dans ses bulles spéculatives. Les avertissements qu’une crise est imminente, fusant de toutes parts, y compris émanant d’économistes bourgeois, n’empêchent pas la BCE de continuer. Ainsi, le 10 mars dernier, la Banque centrale européenne annonçait trois nouvelles décisions en matière monétaire. D’une part, la BCE décidait de descendre son taux directeur (le taux auquel les banques peuvent lui emprunter) de presque rien (0,05 %) à rien (0 %). D’autre part, le taux de dépôt (taux de rémunération d’un dépôt d’argent des banques sur un compte de la BCE, aujourd’hui négatif (autrement dit les banques paient pour laisser leur argent), passait lui à -0,4 % au lieu de -0,3 %. Enfin, les rachats d’actifs (le Quantitative Easing, dont l’échange de titres de dettes contre de l’argent frais) atteindraient aujourd’hui 80 milliards d’euros par mois, au lieu de 60, et cela devrait durer au moins jusqu’à fin 2017. En plus des dettes des États, la BCE a annoncé qu’elle allait aussi racheter les dettes d’entreprises privées.

La critique de la politique de la BCE, un nouveau terrain pour les illusions réformistes

Cette politique monétaire au service du système financier a ouvert à la gauche de la gauche de nouveaux champs d’intervention et des propositions se voulant compatibles avec le système capitaliste. Leur précédent mot d’ordre de sortie de l’euro a été remplacé par la critique de la politique de la BCE, ce qui leur permet de formuler de nouvelles illusions réformistes. Il y a ceux qui voudraient corriger cette politique en l’orientant vers une relance de l’activité. Une telle correction permettrait, affirment-ils, de sortir l’économie du marasme et de créer des emplois. D’autres pensent que le problème de la BCE réside dans son indépendance vis-à-vis des gouvernements et dans les objectifs qu’elle affiche, à savoir garantir la stabilité des prix. Ces courants d’opinion sont renforcés d’ailleurs par les opinions d’économistes bourgeois qui ne peuvent que constater l’impasse dans laquelle l’économie capitaliste est bloquée et qui cherchent, désespérément, une issue.

Au lendemain du dernier train de mesures de la BCE, on pouvait lire dans l’Humanité du 14 mars 2016 le commentaire suivant d’Yves Dimicoli, membre de la commission économique du PCF : « L’intervention des banques centrales, depuis, aurait pu servir à financer un grand essor des services publics jusqu’aux biens communs publics mondiaux. On aurait ainsi répondu aux besoins et soutenu, à la fois, demande et productivité globales. La France et l’Europe auraient pu ouvrir la voie si François Hollande n’avait pas trahi ses promesses. »

Pour faire croire qu’un bon président changerait les choses, le PCF doit prêter à François Hollande beaucoup plus de pouvoir qu’il n’en a ! En réalité, les banques centrales n’ont pas d’autre choix que de continuer dans la voie où elles se sont engagées. Leur mission fondamentale n’est pas les services publics mais de sauver la planète finance. Elles interviennent ainsi à chaque crise pour tenter de faire repartir le système en épongeant les dégâts. C’est même à la suite d’une crise du même ordre, en 1907, que fut créée la FED, la banque centrale américaine. Les années qui précédèrent 1907 furent celles de l’euphorie spéculative avec, déjà, le développement de puissants fonds spéculatifs en concurrence directe avec les banques d’affaires. La crise de 1907 se déclencha lors de la défaillance du fonds le plus important, le trust Knickerbocker, dont l’activité reposait sur une « chaîne de Ponzi », un montage dans lequel l’argent des nouveaux entrants paie les intérêts promis (jusqu’à 50 % !) aux précédents. Lors de l’effondrement de ce fonds, il ne se trouva personne pour le sauver et la crise tourna à la panique, menant les autres fonds discrédités à la faillite. D’après les historiens, c’est J.P. Morgan lui-même, le plus riche des banquiers de l’époque, qui alla convaincre au nom des banquiers le gouvernement américain au lendemain de la chute de Knickerbocker de la nécessité de créer une institution capable de venir au secours de la finance. Il s’agissait, déjà, de nationaliser les risques. Dès sa naissance, la FED eut le pouvoir d’injecter des millions dans les circuits financiers, mais bien sûr aucun droit dans la gestion des banques. Et comme il se doit, elle fut confiée à l’un des bras droits de Morgan.

Bien incapables de prévenir l’incendie, les banques centrales ont donc toujours joué le rôle de pompier (de « prêteur en dernier ressort », dit-on). C’est ce qu’elles firent après le krach de 1929, à deux reprises dans les années 1970, puis après celui de 1987 en réduisant franchement leurs taux directeurs. Et lors de la crise financière de 2002, elles pratiquèrent le même remède pendant plus de deux ans, pour ranimer la bête. Sur ce terreau d’argent quasiment gratuit s’est formée la gigantesque bulle, en particulier immobilière, qui a éclaté en 2008. Les banques centrales ont alors de nouveau ramené leurs taux d’intérêt à zéro. Mais le krach de 2008 s’est révélé sans commune mesure avec les précédents. La simple baisse des taux n’a pas suffi à réactiver le crédit, les banques centrales ont inventé de nouvelles mesures (dites non conventionnelles) pour injecter toujours plus d’argent dans le système. L’une des raisons qui poussent aujourd’hui la BCE à prodiguer ses largesses et ses liquidités est à chercher dans les remboursements d’emprunts que les banques ont contractés au moment de la crise pour éviter la banqueroute. Des centaines de milliards sont en jeu. Il faut en réinjecter d’autres, sous peine de voir de nouveau le système complètement se gripper. C’est ce que dit Patrick Artus en conclusion de son livre La folie des Banques centrales : « Sachant que la durée de vie moyenne d’une obligation est de 7 ans, […] le rendez-vous est inscrit à l’agenda pour 2016 puisque la politique de taux bas a débuté en 2009 ! Difficile dans ces conditions d’imaginer voir les autorités monétaires prendre le risque d’un bain de sang. » Cela explique aussi les dizaines de milliards déversés par la BCE actuellement dans le système financier pour aider les banques à honorer les emprunts passés. Alors autant dire que « le grand essor des services publics » qu’évoque l’Humanité est le cadet des soucis de la BCE.

Des liquidités au service de la finance… et des industriels

À la gauche de la gauche, il y a d’autres idées de ce genre. Par exemple, Jean-Christophe Le Duigou, dans l’Humanité dimanche du 30 octobre 2015, critique le Quantitative Easing parce qu’il n’arrose que les banques. « Ne pourrait-on pas être plus directif et inciter au rachat par la BCE de titres de dette d’entreprises seulement lorsque ceux-ci sont consacrés au développement de l’emploi ? Si l’on y consacrait la plus grande partie des 60 milliards de rachats de titres mensuels de la BCE, la conjoncture économique serait singulièrement meilleure ! » Il faut croire que la BCE a entendu l’ex-syndicaliste Le Duigou puisque six mois plus tard, en mars, la BCE a décidé de racheter, en plus de ceux des États, les titres de dette de certaines entreprises. Avec quelles conséquences ? Cette annonce a fait chuter quasi instantanément les taux auxquels les grandes entreprises empruntent sur le marché. Ainsi Sanofi a emprunté sur trois ans 500 millions d’euros à 0 %, selon Les Échos du 3 avril. Sanofi sera ainsi mieux armé pour racheter des concurrents petits ou grands. Car l’une des conséquences de l’abondance de liquidités est la course aux rachats et aux fusions, à la concentration en des monopoles toujours plus puissants, à la concentration des richesses. L’année 2015 a été une année record pour les fusions et les acquisitions des trusts. Un record obtenu à crédit, par l’intermédiaire de la finance et des banques centrales. Cela montre également qu’il n’y a pas à distinguer entre le capital financier et le capital industriel, qu’ils ne forment qu’un. Quant aux emplois, les trusts qui fusionnent à crédit pourront toujours dire que cela garantit leur « pérennité » ou pas.

Politique de l’offre/ politique de la demande

Parmi les autres critiques de la politique monétaire actuelle, on trouve les adeptes d’une politique dite « de la demande », opposée à celle « de l’offre ». La politique de l’offre, celle menée actuellement par la BCE, consiste à inonder de capitaux les marchés financiers en espérant (c’est l’argument avancé par les économistes) que ces capitaux finiront par s’investir dans la production, tirant ainsi la croissance vers le haut. Cela bien sûr ne s’est pas produit, car il n’y a aucune raison pour des capitalistes de prendre des risques en investissant dans une production pour laquelle les débouchés sont hasardeux alors qu’ils peuvent faire fructifier bien plus vite cet argent, qui ne leur a pas coûté grand-chose, sur les marchés financiers. Mais pour Mélenchon, la faute en est à la politique de l’Union européenne : « Cette politique [des banques centrales] est censée relancer l’activité économique. Mais aucun de ces effets ne se produit ! Pourquoi ? Parce que, dans le même temps, l’Union européenne impose aux États une politique budgétaire d’austérité, qui déprime l’investissement public et privé, asphyxie la consommation populaire et donc plombe l’activité », écrit ainsi Jean-Luc Mélenchon dans son billet du 20 janvier dernier. La bulle ne serait bulle que parce que les États sont tous sur une ligne d’austérité budgétaire. Mais si, selon Mélenchon, les États décidaient d’investir, ils trouveraient toutes les liquidités disponibles pour développer l’activité économique.

Mélenchon raisonne ouvertement, comme d’habitude, dans le cadre du système capitaliste. Il y a dans cette politique de relance (dont il fixe les axes autour de « l’économie de la mer et de la transition énergétique ») « la possibilité d’un compromis dynamique avec le capital entrepreneurial », dit-il (billet du 3 janvier). Dans le cadre du système, cela revient à dire qu’il faut que les États s’endettent à un niveau supérieur auprès des marchés financiers, un niveau qui leur donne les moyens d’une politique de grands travaux ou de grandes commandes, à l’image du New Deal des années 1930 aux États-Unis, capable selon lui de ranimer l’économie capitaliste (ce qui n’a pas été le cas, car seule la Deuxième Guerre mondiale et son cortège de destructions ont été en mesure de sortir l’économie capitaliste mondiale de la crise). Mais il est faux de dire que les États ont tous pratiqué une simple politique d’austérité budgétaire. Entre 2008 et 2010, avant que la spéculation ne se déchaîne sur la dette européenne, tous les grands États ont mis en place des plans de relance. En France, c’est même Sarkozy qui a décidé de dépenser plus de 36 milliards pour des commandes publiques (LGV, hôpitaux, primes automobiles). Même d’après la Cour des comptes, l’impact sur l’emploi a été minime. Aux États-Unis, ce sont des centaines de milliards que l’État américain a injectés via des commandes publiques et surtout des allégements d’impôts pour les entreprises. Cette politique de relance a pris fin, du moins en Europe, avec la crise des dettes souveraines. Les responsables politiques ont trouvé alors plus simple et moins risqué de financer la bourgeoisie simplement par le haut, en inondant le système de liquidités plutôt qu’au travers de la dette publique.

Aujourd’hui, l’un des problèmes des États et des banques centrales est justement que l’endettement public et privé atteint des niveaux records. La dette publique de la zone euro atteint 96 % de son produit intérieur brut annuel, celle des ménages et des entreprises 160 %. Les gouvernements veulent donc toujours éviter d’augmenter la dette et en particulier la dette souveraine, celle des États. C’est l’un des buts de l’austérité budgétaire qui réduit les investissements publics dans les collectivités locales, dans la santé, les retraites, la Sécurité sociale. Car si aujourd’hui les taux auxquels empruntent la plupart des États sur les marchés financiers sont bas, pour d’autres, comme la Grèce ou le Portugal, ils restent relativement élevés, malgré les taux directeurs nuls des banques centrales. Une politique budgétaire générant plus de dette publique serait la porte ouverte à une remontée des taux d’intérêt auxquels les États empruntent sur les marchés, et à un possible renouveau de la spéculation sur la dette, comme en 2010 et 2011. Car si les banques peuvent dorénavant emprunter auprès de la BCE à 0 %, c’est le marché qui décide du taux auxquels les différents États empruntent. Pour les pays les plus riches de la zone euro, les taux d’emprunts sur les marchés financiers sont même négatifs depuis 2014 (pour des durées d’emprunt jusqu’à 6 ans pour la France et l’Allemagne notamment, 2 ans pour l’Italie), c’est-à-dire que les banques payent pour placer leur argent dans des titres de dettes souveraines, qu’elles considèrent comme des valeurs refuges, moins risquées que bien d’autres placements. Ces taux négatifs permettent aux États qui peuvent en profiter pour alléger la charge de leur dette. Artus, qui discute du point de vue des intérêts généraux du système capitaliste, en montre les « effets pervers » et pointe les « mauvaises habitudes » engendrées par la politique monétaire actuelle : « Les États en profitent-ils pour mettre en place des réformes de long terme susceptibles d’augmenter la croissance de long terme ? Réduisent-ils leur niveau d’endettement ou bien tirent-ils parti au contraire des taux d’intérêt faibles pour le laisser galoper ? Poser la question, c’est déjà y répondre… » Quant aux financiers, ils se paient sur les pays les plus pauvres dont les taux restent élevés, ce qui revient au passage à un transfert direct de richesses de ces pays vers les pays impérialistes et vers les capitalistes de ces pays.

Aujourd’hui, ce qui freine toute politique de relance par le budget des États est donc leur endettement et la concurrence qu’ils se font entre eux. C’est ce qu’a exprimé une responsable de l’OCDE qui s’inquiète des perspectives de l’économie mondiale : « Il faut une réponse collective, la politique monétaire est déjà très accommodante. Il faut maintenant des réformes fiscales et structurelles qui soient déployées pour lui venir en appui. Les trois instruments doivent être déployés ensemble si on veut que cela fonctionne. » (Les Échos du 18 février, article « Il est urgent de soutenir collectivement la demande. »)

En somme, une politique de la demande dans le cadre de ce système exigerait un désendettement préalable ou concomitant des États. Autant dire que, si les États renouent avec une telle manière de financer la bourgeoisie, ils présenteront d’une autre manière la note aux couches populaires, par une austérité plus poussée encore, et que seuls en profiteront vraiment les actionnaires.

La guerre des changes

Les taux négatifs que pratiquent en fait les pays impérialistes (à l’exception des États-Unis) servent également à faire baisser leur monnaie par rapport aux autres, en particulier le dollar. Ces taux négatifs expriment en fait une guerre des changes, des dévaluations compétitives masquées entre blocs européen, américain et japonais. Étant donné d’une part les taux directeurs très faibles pratiqués par la BCE, d’autre part le gros volume de liquidités disponibles, l’Allemagne et la France trouvent sur les marchés des fonds disposés à payer pour que leurs liquidités soient placées sous forme de prêts auprès de ces États. Selon Les Échos du 7 avril, un quart de la dette mondiale porte ainsi des taux négatifs, dont 68 % de la dette allemande. Au Japon, même le taux d’intérêt à 10 ans, le plus élevé, est négatif. Ces taux négatifs réduisent en fait l’afflux de capitaux vers l’Europe et le Japon et les orientent vers le reste du monde, en particulier vers les États-Unis. Cette situation a conduit, depuis l’été 2014, à une hausse du dollar par rapport à l’euro (de plus de 20 %), un change censé favoriser les exportations européennes, renchérir les importations et les réduire.

Si cette guerre des changes a favorisé les exportations européennes, elle a surtout permis aux entreprises européennes de relever leurs taux de marge. Quant aux travailleurs, dans leur ensemble, aux États-Unis ou en Europe, ils sont toujours autant au chômage et dans la précarité. Cette guerre des changes en est véritablement une, car « la première banque centrale qui augmentera ses taux directeurs exposera sa monnaie à l’appréciation… » (Artus) et fera perdre ses gains aux entreprises de sa zone.

Parce que la BCE est la garante des intérêts financiers de la bougeoisie, sa politique monétaire est la seule possible dans le cadre du système capitaliste. Si la BCE arrêtait aujourd’hui d’inonder le système financier, cela ne ferait sans doute que précipiter le krach tant annoncé. Cela aurait le même effet qu’une remontée des taux directeurs de la banque centrale. Cela provoquerait une remontée des taux d’intérêt des emprunts d’États, en déchaînant à nouveau la spéculation sur la dette. Cela dévaloriserait immédiatement les fortunes que les capitalistes ont investies dans ces prêts, car la valeur des obligations est inversement proportionnelle aux taux d’intérêt. Ce serait « le bain de sang » chez les capitalistes que décrit Artus. Garante des intérêts du système financier, la BCE va donc continuer à inonder le système financier… jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée d’une autre manière par la crise, par l’éclatement des bulles spéculatives qu’elle contribue tous les jours à faire grossir.

22 avril 2016