Le mouvement contre la loi travail

En laissant dévoiler par la presse, le 17 février, les grandes lignes de la loi réformant le Code du travail, Myriam El Khomri espérait lancer sa campagne de communication avant la présentation officielle lors du Conseil des ministres. De son côté, cultivant son personnage d’homme d’État prêt à « réformer » coûte que coûte le pays, Manuel Valls a brandi, dès les premiers grincements de dents de sa majorité parlementaire, la menace de recourir à l’article 49-3.

Il aura dû ravaler sa morgue car ce énième projet de loi antiouvrière aura déclenché la première mobilisation d’une certaine ampleur depuis que Hollande s’est installé à l’Élysée. Ce mouvement, même limité, se poursuit sous diverses formes au moment où nous écrivons, une journée de grèves et de manifestations étant en préparation pour le 28 avril.

Si le projet de loi El Khomri a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, il n’est pas la première attaque contre les travailleurs depuis 2012. Il est en réalité le point d’orgue d’une série de lois détricotant les droits des salariés et permettant au patronat d’aggraver leur exploitation. Cette loi travail généralise l’accord national interprofessionnel (ANI) qui rendait possible l’allongement du temps de travail ou le blocage des salaires sous couvert de la signature d’un « contrat de compétitivité ». Elle prolonge et approfondit les lois Macron puis Rebsamen qui assouplissaient de multiples règles relatives au travail du dimanche, aux prérogatives des tribunaux des prud’hommes, à la médecine du travail, etc.

La loi travail résulte d’une longue campagne menée méthodiquement par le patronat contre ce qu’il appelle les « rigidités » du Code du travail, autrement dit pour faire tomber une à une les barrières légales qui limitent, un peu, l’exploitation et encadrent les licenciements. Cette campagne fut ponctuée par le rapport Badinter, caution morale du Parti socialiste, qui proposait de ramener ce code à quelques grands principes aussi flous que généraux, puis par la publication du rapport Combrexelle. Ce haut fonctionnaire du ministère du Travail, ex-directeur du Travail de l’époque Sarkozy, proposait de remplacer la loi par des accords d’entreprises pour définir les conditions de travail, les salaires et l’emploi. Il introduisait l’une des idées les plus néfastes de la loi El Khomri, « l’inversion des normes », qui permet aux patrons, à l’échelle d’une entreprise, d’appliquer des règles moins protectrices que la loi.

Le gouvernement avançait donc à visage découvert. Dès la rentrée de septembre, Hollande déclarait son intention d’« adapter le travail à la réalité des entreprises ». Les recommandations de Combrexelle à peine formulées, Hollande voulut les mettre en œuvre à marche forcée, modifiant par exemple l’ordre du jour de la 4e conférence sociale, le 19 octobre dernier. Il déclara ce jour-là qu’il voulait « alléger les contraintes qui pèsent sur les entreprises en matière de Code du travail, afin de relancer la compétitivité ». Hollande ajouta : « L’idée du gouvernement est d’aller plus vite que ne le prévoit le rapport Combrexelle sur certains sujets. »

L’inertie complice des confédérations syndicales

Autant dire que les confédérations syndicales n’ont pas été prises par surprise et qu’elles eurent de longs mois pour préparer l’opinion publique ouvrière et organiser la riposte aux attaques massives qui s’annonçaient. Non seulement elles n’en firent rien, mais elles contribuèrent à obscurcir la conscience des travailleurs. Lors de la publication du rapport Combrexelle, Laurent Berger se félicita qu’il « reprenne l’analyse de la CFDT » en envisageant de « construire des normes au plus près du lieu où les droits vont s’exercer ». Si la CGT, de son côté, dénonça ces dérogations à la règle générale en soulignant que « salariés et employeurs ne sont pas à égalité dans l’entreprise », elle s’employa à convaincre le gouvernement qu’il faisait fausse route, entretenant l’illusion que celui-ci se trompait et pourrait mener une autre politique.

Quand, quatre mois plus tard, les détails du projet de loi El Khomri ont été rendus publics, les confédérations ont, un peu, haussé le ton. Mais ce qu’elles reprochaient le plus au gouvernement, c’était de ne pas les avoir consultées. Comme le déplorait Philippe Martinez, secrétaire confédéral de la CGT : « Nous n’avons vu la ministre que deux heures et avons pris connaissance du texte dans la presse. » Réel dépit ou partition convenue à l’avance, même la CFDT se sentit obligée de se démarquer de ce projet. Ainsi, neuf syndicats, six de salariés et trois d’étudiants ou de lycéens, accouchèrent d’une déclaration commune le 23 février. Mais cette déclaration commune indiquait seulement que « les organisations syndicales ne sont pas satisfaites de ce projet » et n’envisageait pas le moindre appel à la grève. Il fallut une nouvelle réunion, une semaine plus tard, pour que six syndicats appellent à une journée de grève fixée…  à l’horizon du 31 mars. Autant dire que les confédérations, dont la CGT, ne brillaient pas par l’envie d’impulser une riposte immédiate et déterminée du monde du travail. Même Martine Aubry, toute à ses rivalités à l’intérieur du PS, dénonça le projet de loi travail avec plus de virulence que Philippe Martinez !

La loi El Khomri cristallise la colère

En dépit de cette mollesse des directions syndicales, l’annonce du projet de loi suscita une certaine effervescence au sein du monde du travail, dans des secteurs et des milieux variés, ainsi que parmi une fraction de la jeunesse inquiète par l’avenir de précarité qu’on lui promet. Dans beaucoup d’entreprises, des petites comme des plus grosses, à la production comme dans les bureaux, et même parmi les cadres, des discussions eurent lieu autour de cette loi, et pas seulement à l’initiative des militants syndicaux. Pour de nombreux travailleurs, en cherchant à imposer ce que Sarkozy lui-même n’avait pas osé, Hollande prenait la mesure de trop. Cette loi apparaissait pour ce qu’elle est : une déclaration de guerre contre les salariés. S’ils avaient largement perdu leurs illusions depuis 2012, ces travailleurs, et parmi eux les militants syndicaux, avaient aussi perdu le moral. Cette nouvelle attaque ranima la combativité de nombreuses équipes militantes et leur donna l’envie de mobiliser leurs camarades de travail.

L’agitation contre la loi prit des canaux variés. La pétition en ligne lancée par la militante féministe, longtemps membre du Parti socialiste, Caroline de Haas eut un succès foudroyant, largement relayé par les médias. Elle contribua à entretenir un climat de rejet de cette loi. C’est ce milieu, celui des frondeurs du PS, celui qui sympathise avec le Front de gauche, ainsi que les syndicats étudiants et lycéens qui lancèrent les premiers un appel à manifester le 9 mars, jour initialement prévu pour présenter la loi en Conseil des ministres. Pressée par ses organisations de base, la confédération CGT – ainsi que FO et SUD – s’y est finalement ralliée. Depuis longtemps, la plupart des syndicats de la SNCF appelaient à une journée de grève, le même jour, contre la mise en place d’une nouvelle réglementation du travail dans la branche ferroviaire qui entend décliner pour le rail, les mêmes reculs que le code général du travail. Toutes ses initiatives, prises isolément par des appareils ou des groupes ayant chacun leurs petits calculs et leurs arrière-pensées, aboutirent malgré tout à créer une dynamique pour faire du 9 mars une première journée test contre la loi.

Les manifestations du 9 mars furent un succès. Entre 250 000 et 400 000 manifestants défilèrent dans près de 150 villes. Ces cortèges, qui mêlaient la jeunesse des lycées et des facs avec de fortes délégations de militants et de travailleurs, de la SNCF, du public et du privé, donnèrent le moral à ceux y participèrent. Il n’y avait pas eu de tels cortèges depuis longtemps et pour beaucoup, cette première journée appelait une suite. Dans diverses entreprises, malgré l’ambiguïté de l’appel confédéral, les syndicats locaux avaient appelé à des débrayages qui furent parfois suivis au-delà du milieu habituel.

Entre-temps, qu’il ait pris la mesure de la contestation ou qu’il ait déroulé un scénario écrit d’avance avec les directions syndicales les plus complaisantes, le gouvernement annonça des rencontres avec celles-ci pour écouter leurs doléances et reporta la présentation de la loi au 14 mars. Valls recula sur quelques points, parmi lesquels le barème impératif plafonnant les indemnités susceptibles d’être accordées par les Prud’hommes en cas de licenciement abusif et la possibilité pour les patrons des PME d’instaurer unilatéralement le forfait jour pour tous les salariés. Ce petit jeu convenu permit à la CFDT et à l’UNSA, pour les salariés, à la Fage pour les étudiants, de trouver la loi travail « acceptable » et même d’y voir « des améliorations sensibles pour les travailleurs ».

Ce retournement plus que prévisible de ces deux centrales, ponctué par quelques cris de Gattaz s’inquiétant des reculs de Valls, permit d’alimenter la campagne médiatique rabâchant que la nouvelle mouture de la loi était désormais équilibrée et acceptable. La question était de savoir si cela allait enrayer la contestation. Si, pour la première fois depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir, une partie du milieu militant retrouvait l’envie d’agir, est-ce que les travailleurs, eux, allaient relever la tête, répondre aux appels à faire grève et à rendre les coups ? Cette question, tout le monde, des ministres aux dirigeants politiques en passant par les directions confédérales, se la posait.

Le début d’un mouvement

Après le succès du 9 mars, les confédérations ont repris à leur compte l’organisation de la riposte. En ayant fixé la date lointaine du 31 mars, elles avaient donné, presque malgré elles, un objectif aux militants. Qu’ils aient ou pas manifesté le 9 mars, les travailleurs disposaient d’une nouvelle échéance pour montrer leur opposition à cette loi. Un peu partout les équipes militantes eurent envie de mobiliser leurs collègues de travail. Ce regain de combativité fut très variable d’une entreprise à l’autre, d’une union locale ou départementale à l’autre, mais il y a eu un peu partout des diffusions de tracts, des tournées militantes, etc. Les militants étaient d’autant plus motivés à recommencer ce travail élémentaire qu’ils rencontraient enfin, parmi leurs camarades de travail, autre chose que du fatalisme, ce sentiment selon lequel « on ne peut pas les faire reculer », fruit des années d’absence de luttes collectives victorieuses face aux attaques incessantes contre les travailleurs. Pour la première fois depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir, une partie du milieu militant avait retrouvé le moral et l’envie de réagir. Cela rompait avec l’ambiance générale réactionnaire marquée depuis des mois par la progression électorale du Front national et les attentats. Et c’est déjà un point positif de ce mouvement.

Sans en faire réellement leur affaire, les confédérations se joignirent aux appels des organisations de jeunesse à manifester le 17 puis le 24 mars. Ces manifestations dans plus d’une centaine de villes, certes modestes, contribuèrent à la préparation du 31 mars. Les confédérations dites contestataires – même si elles n’avaient rien contesté depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir – pouvaient d’autant plus accompagner le mouvement qu’il n’était ni massif ni explosif et qu’elles en gardaient l’entière maîtrise. Ce mouvement naissant, dont tous les appareils, qu’ils soient politiques ou syndicaux, scrutaient de près l’évolution, était une occasion pour les confédérations de redorer leur blason et de montrer au gouvernement qu’il ne peut ni les ignorer ni les mépriser comme il le faisait depuis des mois et même des années. À la veille du congrès confédéral de la CGT, Philippe Martinez, secrétaire général mal élu lors de l’exfiltration de Thierry Lepaon, pouvait montrer à tous les militants que la centrale n’hésitait pas à s’opposer au gouvernement Hollande, sans pour autant mettre tout son poids pour impulser un véritable mouvement de grève reconductible. Aucune fraction significative de travailleurs, à l’échelle d’un secteur ou d’une branche, ne semblant prête à s’engager dans une véritable grève reconductible, cette attitude mi-figue mi-raisin n’a pas provoqué de remous au sein de la centrale.

Une minorité relève la tête

Le 31 mars la grève fut un indéniable succès. Entre 500 000 et 1 million de personnes, dans 260 villes, parfois toutes petites, manifestèrent ce jour-là, deux fois plus que le 9 mars. Si la jeunesse scolarisée était souvent en tête des cortèges, exprimant avec ses pancartes, ses slogans et son envie d’en découdre, sa révolte devant la perspective d’une vie de précarité, l’essentiel des cortèges était composé de salariés venus du privé comme du public, de grandes entreprises comme de plus petites. Il faut ajouter tous ceux qui débrayèrent quelques heures ou toute la journée, sans forcément venir manifester. La mobilisation entraîna ce jour-là des travailleurs qui n’avaient ni manifesté ni fait grève depuis longtemps, voire jamais. Les grandes manœuvres du gouvernement avec la complicité de certaines directions syndicales, largement relayées par les médias, sur la « réécriture de la loi » par Valls avaient fait long feu.

Les organisations syndicales ne firent pas du 31 mars un baroud d’honneur. Avant même cette journée, elles avaient évoqué deux nouvelles dates, le 5 avril derrière les organisations de jeunesse et le samedi 9 avril. Appeler les travailleurs à se mobiliser un samedi était un pari plus qu’une diversion. D’un côté, en permettant de se joindre au mouvement tous ceux qui ne se sentaient pas en situation de faire grève, en particulier parmi les travailleurs isolés, ceux des petites entreprises, c’était un moyen d’élargir la mobilisation à de nouvelles fractions du monde du travail. De l’autre côté, les manifestations du samedi rendent plus difficile les départs collectifs depuis les entreprises ou les zones industrielles. Elles individualisent davantage la participation. Certains travailleurs ont évoqué la violence policière au cours des manifestations pour renoncer à venir en famille, ce qui était en soi un indicateur des limites de leur détermination. En outre, le 9 avril, les vacances scolaires avaient commencé dans certaines zones.

Si des dizaines de milliers de salariés, d’étudiants et de lycéens sont redescendus dans la rue ce jour-là, ils furent moins nombreux que le 31 mars et même un peu moins que le 9 mars. Le mouvement se poursuivait mais il ne s’approfondissait pas et n’entraînait pas de nouveaux contingents, ni dans la jeunesse ni parmi les travailleurs.

Le mouvement dans la jeunesse

Depuis le début, médias et gouvernement insistent sur le mouvement dans la jeunesse, ce qui est une façon de minimiser l’importance de la mobilisation parmi les travailleurs, socialement et politiquement plus inquiétante si elle prenait de l’ampleur. À plusieurs reprises, le gouvernement a tenté d’enfoncer, sans grand succès, un coin entre les jeunes et les salariés, en particulier en satisfaisant quelques-unes des revendications avancées par l’Unef, un syndicat historiquement proche du Parti socialiste, même s’il exprime actuellement les positions des frondeurs et autres déçus du tandem Valls-Hollande.

Une fraction minoritaire mais déterminée de la jeunesse scolarisée s’est mobilisée immédiatement contre la loi El Khomri. Dans les universités, des militants des syndicats étudiants de l’Unef ou de Solidaires Étudiant-e-s, des militants politiques de la JC ou de l’UEC, des groupes anarchistes ou de l’extrême gauche ont pris l’initiative d’organiser des assemblées générales (AG), des tournées d’amphithéâtres, des blocus plus ou moins filtrants pour mobiliser les étudiants. À quelques rares exceptions, les AG n’ont jamais rassemblé au-delà de quelques centaines d’étudiants, même s’ils étaient bien plus nombreux à venir aux multiples manifestations du mois de mars.

La mobilisation a démarré simultanément dans les lycées, y compris dans certains lycées professionnels. Outre les manifestations, cette mobilisation a pris la forme des blocages, filtrants ou pas, qui ont touché, selon les jours quelque 200 lycées, d’assemblées générales, avec ou sans l’accord de l’administration, pour discuter de cette loi et des moyens de la combattre. Un aspect notable de cette mobilisation lycéenne, est qu’elle entraîne parfois des très jeunes, qui ont compris que l’avenir que leur propose cette société est fait de précarité et de flexibilité, ce que résumait le slogan « Loi El Khomri, vie pourrie ». Sans avoir été eux-mêmes confrontés à l’exploitation, les plus mobilisés ont bien compris que cette loi est rédigée par et pour le patronat comme l’exprimait la banderole « Séparation du Medef et de l’État ».

Un autre aspect qui fait discuter et réfléchir les lycéens, c’est l’attitude à adopter face aux violences policières. Dans de nombreuses villes, la police a eu la main très lourde, dispersant sans ménagement les cortèges avant même qu’ils ne sortent des limites strictement autorisées. Les images du policier frappant au visage un lycéen de quinze ans déjà maîtrisé ont choqué. Elles ne cadraient pas avec l’image, encore fraîche, des manifestants offrant des fleurs à la police après les attentats de l’an dernier à Paris ! Si certains lycéens ont incontestablement été refroidis par cette brutalité, d’autres en ont tiré la conclusion qu’il fallait protéger leur cortège, empêcher les casseurs ou les provocateurs de s’abriter parmi eux. Une autre fraction, y compris parmi les très jeunes, a eu envie d’en découdre avec la police et n’a cessé de regarder avec sympathie la mouvance dite « autonome » pour qui le summum du radicalisme politique consiste à casser des vitrines d’agences bancaires ou à s’affronter avec la police. La compréhension, sinon la complaisance, à l’égard de ce type d’actions est une autre caractéristique du mouvement dans la jeunesse.

Quelle que soit l’évolution de ce mouvement, plusieurs dizaines de milliers de lycéens, une nouvelle génération, se politisent, découvrent le rôle de la police, les manœuvres des gouvernements, les tergiversations et les retournements des directions syndicales.

Nuit debout et ses limites

Depuis début avril les projecteurs des médias sont braqués sur Nuit debout, ce rassemblement-forum quotidien, qui se tient sur la place de la République à Paris, imité depuis dans plusieurs villes de province, en en faisant avec une bonne dose d’exagération un élément phare de la mobilisation. Nuit debout, qui rassemble selon les jours de quelques centaines à quelques milliers de participants dans tout le pays, est un produit du mouvement et contribue, à sa façon, à maintenir l’agitation contre la loi El Khomri et contre la politique du gouvernement. Ceux des participants, en particulier les plus jeunes, qui s’éveillent à la politique et expriment sur cette place leur révolte face aux multiples barbaries et injustices de la société et rêvent de construire un monde meilleur, suscitent de la sympathie. La façon dont les responsables politiques, du Parti socialiste au Front national, s’en sont violemment démarqués en exigeant pour certains l’évacuation physique de la place, renforce cette sympathie. Mais sympathie et solidarité ne doivent pas cacher les limites de ces Nuits debout.

Les participants à ces forums proviennent de la petite bourgeoisie intellectuelle, plus ou moins précaire. Ce n’est pas une critique mais un constat fait par certains des initiateurs eux-mêmes, comme le cinéaste François Ruffin, auteur du film Merci patron !, ou Frédéric Lordon, économiste altermondialiste, qui répètent : « Il faut nous méfier de notre entre-soi. » Mais en organisant ces forums le soir, en plein centre de Paris, il faut une certaine cécité sociale pour s’étonner que Nuit debout écarte tous ceux qui se lèvent tôt le matin, pour rejoindre leurs usines ou leurs bureaux, après des heures de transport depuis leur banlieue, autrement dit l’immense majorité des travailleurs !

Cette composition sociale se reflète inévitablement dans les débats et les objectifs affichés du mouvement. Outre l’hétérogénéité de leurs préoccupations, qui vont de la dictature de la finance sur l’économie à la façon optimale de manger bio, les participants sont très sensibles à la forme des débats dans laquelle la parole est censée être libre, avec des temps de parole strictement limités pour tous et des prises de position dites horizontales. Sous prétexte d’une démocratie « directe et participative », il est de mise, sur la place de la République, de rejeter toute forme d’organisation politique, trop verticale à leurs yeux. Les participants affirment vouloir lancer « un nouveau mouvement démocratique, en dehors de tout parti et de toute organisation ».

Accessoirement, cet apolitisme est d’une immense naïveté et permet à des intellectuels très politisés, comme Frédéric Lordon, partisan de la sortie de l’euro et défenseur de la « souveraineté nationale », ou des militants politiques de diverses tendances, comme Aline Paillet, ex-députée du PCF qui n’a pas eu peur d’écrire « Je déteste les appareils qui arrêtent toujours les mouvements », d’être à la manœuvre.

Plus fondamentalement, le rejet des partis politiques qui défendent, élections après élections, le « système » et la pérennité de l’ordre social ne peut être fécond que s’il conduit à comprendre les ressorts de la société de classes dans laquelle nous vivons. « L’oligarchie financière et politique » que dénoncent volontiers les participants à Nuit debout, autrement dit la bourgeoisie capitaliste, ne bavarde pas sur la démocratie directe supposée affaiblir l’État ! Elle dispose justement, dans chaque pays, d’un appareil d’État c’est-à-dire d’une justice, d’une armée, d’une police pour protéger sa propriété privée, pour condamner et réprimer ceux qui contestent l’exploitation, son ordre social, pour lui garantir l’accès aux matières premières ou l’exclusivité sur tel ou tel marché.

Pour construire un monde meilleur, il ne suffira pas de le rêver sur une place, fut-elle noire de monde, il ne suffira pas d’inventer une « démocratie directe et horizontale », il faudra renverser la dictature du capital. Or cette dictature repose sur l’exploitation des travailleurs et des opprimés. Pour la renverser, il faut que les opprimés prennent conscience qu’ils représentent une force sociale, une puissance collective avec des intérêts politiques opposés à ceux des capitalistes.

Quand une fraction significative de la classe ouvrière redressera la tête et retrouvera le chemin des luttes, que ce soit pour s’opposer à la loi El Khomri ou à une prochaine attaque qui tombera inévitablement, il serait dramatique qu’elle se laisse fourvoyer derrière une mouvance qui érige l’apolitisme en vertu supérieure. La classe ouvrière, par son nombre, par son rôle déterminant à tous les niveaux de la production ou de la distribution des richesses, est la seule classe sociale à pouvoir renverser la dictature du capital. Elle doit prendre la tête de ce combat sans se laisser illusionner par les bavardages stériles dans une certaine petite bourgeoisie même bien intentionnée.

Et si Nuit debout durait et prenait de l’ampleur c’est ce qui pourrait se passer. Certains voient déjà en elle une direction potentielle du mouvement. C’est ce que développe par exemple une tribune libre publiée sur le site du NPA et intitulée sans rire « Faire briller les pierres précieuses ». On peut y lire : « Nuit Debout commence à représenter potentiellement une direction alternative à celle des directions syndicales qui reculent devant la perspective d’un mouvement qui se met à leur échapper et d’une confrontation totale avec le gouvernement. » Cette tribune n’engage peut-être que son auteur, mais elle est significative des raisonnements de ceux qui s’extasient avec lyrisme devant Nuit debout.

Si, dans le mouvement actuel ou dans un prochain, la combativité des travailleurs augmentait au point de dépasser les limites acceptables par les directions syndicales, la question de se doter d’une direction alternative devra évidemment se poser. Mais une telle direction devra être l’émanation des grévistes et des assemblées de grévistes, élue, reconnue et contrôlée par elles, à l’échelle locale comme à l’échelle nationale. C’est au niveau d’une entreprise, d’un secteur géographique, d’une zone industrielle avant de le faire au niveau d’une ville, que les travailleurs  peuvent s’organiser démocratiquement. C’est à cette échelle qu’ils se connaissent et peuvent vérifier la pertinence et l’efficacité des idées ou des actions avancées par les uns et les autres.

Les travailleurs doivent construire leur parti politique

Que le mouvement en cours retrouve un second souffle et soit en mesure d’obtenir le retrait de la loi El Khomri ou qu’il n’y parvienne pas, il faut que la fraction de la jeunesse qui s’est éveillée à la politique et la fraction des travailleurs qui a relevé la tête puissent en tirer une leçon politique, une compréhension des mécanismes et des rapports de classes qui régissent la société. Ce serait un gage pour l’avenir, et le rôle des militants communistes révolutionnaires est de leur permettre de faire cet apprentissage.

La principale leçon, c’est que la guerre de classe que mènent le patronat et la bourgeoisie contre les exploités est une guerre sans répit ni merci qui continuera tant que les travailleurs ne leur auront pas arraché et le pouvoir et le contrôle sur les moyens de production. La crise économique rend plus impitoyable encore la lutte de classe. Aggraver l’exploitation, baisser les salaires, affaiblir les capacités de résistance collective ne sont pas des options politiques, ce sont des exigences vitales pour le patronat. Dans ce combat, qui n’est ni une fête ni un immense rêve, les capitalistes disposent de multiples partis, de multiples équipes de politiciens de rechange dès que l’une d’elle est usée. Les exemples grec et espagnol démontrent que, lorsque les partis traditionnels sont rejetés par les électeurs, des partis qui prétendent « faire de la politique autrement » et savent surfer sur le rejet des premiers prennent le relais pour mener au pouvoir la politique exigée par les banquiers et les grands patrons.

Pour défendre leurs intérêts, les travailleurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur leur force collective et sur leur capacité à s’organiser. La mobilisation en cours le montre : même les petits reculs concédés par le gouvernement, aussi dérisoires soient-ils, l’ont été à partir du moment où il a craint une réaction collective contagieuse. Mais pour que chaque combat partiel soit poussé à son maximum, pour que chaque grève soit « l’école de guerre des travailleurs », selon la vieille expression de Engels, ces derniers doivent se doter d’un parti qui exprime leurs intérêts politiques au quotidien, qui vise à ce que chaque lutte, petite ou grande, locale ou générale, permette de modifier le rapport de force, de faire progresser la conscience de classe du plus grand nombre.

Le mouvement actuel a réactivé divers partis ou personnalités politiques qui, chacun dans son registre, cherchent à profiter du petit sursaut dans la jeunesse ou parmi les salariés pour se renforcer, avec en ligne de mire les prochaines échéances électorales. C’est ce qui caractérise tous les mouvements d’une certaine ampleur. Ce sursaut doit aussi permettre aux militants communistes révolutionnaires de s’exprimer et de défendre une perspective politique correspondant aux intérêts de la classe ouvrière. Leur tâche est justement de convaincre le plus grand nombre de jeunes et de travailleurs qu’on ne changera la société ni en reconstruisant une chimérique « vraie gauche », ni en rejetant la politique en général mais en s’attelant à construire un parti des opprimés qui se donne pour but le renversement du capitalisme par une révolution sociale.

20 avril 2016