Brésil : le Parti des travailleurs usé au service de la bourgeoisie

À l’heure où nous écrivons, après le vote le 17 avril de plus de deux tiers des députés en faveur de sa destitution, nous ne savons pas si la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, dont les chances de finir normalement son mandat en 2018 s’amenuisent, sera au bout du compte éjectée ou non de son poste. Les sénateurs devront se prononcer bientôt. Elle est officiellement mise en cause pour avoir maquillé les comptes publics afin de faciliter sa réélection en 2014. Mais en fait la droite brésilienne profite de son affaiblissement, dû à la conjonction d’une crise économique grave et d’un scandale de corruption rejaillissant sur son Parti des travailleurs (PT), pour tâcher de la mettre à l’écart, bien que nombre des politiciens en faveur de sa destitution soient eux-mêmes corrompus.

Dilma Rousseff a réagi au vote de l’Assemblée en déclarant qu’elle n’avait pas l’intention de démissionner et qu’elle se battrait pour rester au pouvoir jusqu’au bout. Nous ne savons pas non plus si cela signifie que le PT essayera de mobiliser sa base électorale dans ce but, et encore moins s’il lui reste assez de crédit pour pouvoir le faire. Il est difficile d’apprécier l’ampleur du soutien que le PT et ses dirigeants, Dilma Rousseff mais aussi l’ancien syndicaliste ouvrier Lula, ont gardé dans les classes populaires. Ce crédit a été acquis lors des années de luttes ouvrières à l’époque de la création du PT en 1980. Il a peut-être même été renforcé lors des deux mandats présidentiels de Lula, dans les années 2 000, où la conjoncture favorable à l’économie brésilienne lui a permis d’avoir une politique sociale dont les plus pauvres lui ont été reconnaissants.

Politiciens à vendre

Depuis, la popularité du PT, qui occupe la présidence du Brésil depuis quatorze ans, a beaucoup souffert. Il est englué dans un scandale politico-financier aux multiples ramifications. Au travers d’un système de surfacturation, la compagnie pétrolière nationale Petrobras a enrichi des entreprises qui ont à leur tour acheté et rémunéré tout un petit monde de politiciens, ceux du PT comme ceux des autres partis de gouvernement.

Au Brésil la corruption est courante. À titre d’exemple, Marcelo Odebrecht, dirigeant du grand groupe de travaux publics du même nom, vient d’être condamné à dix-neuf années de prison pour avoir acheté 200 politiciens de tous bords.

Ce n’est pas la première fois que la corruption de dirigeants du PT est révélée au grand jour. En 2005, le scandale du mensalao (grosse mensualité) avait éclaté. Le gouvernement récoltait des fonds venant d’entreprises pour rétribuer mensuellement des députés et acheter leur vote au Parlement. Lula, qui occupait la présidence, avait prétendu ne rien savoir et avait été épargné de justesse par le scandale. Mais son plus proche collaborateur, le ministre de la Maison civile qui tient lieu de Premier ministre, José Dirceu, avait dû démissionner. Il purge actuellement une peine de sept ans de prison.

La présente affaire Petrobras, opération lava jato (lavage express) pour la justice, a une autre dimension. Elle met en cause par ricochet la présidente actuelle du pays, Dilma Rousseff, et son prédécesseur Lula, tous deux portés au pouvoir par le PT, qui étaient au courant de ce système de corruption, s’ils n’étaient pas parmi ses instigateurs.

Ces révélations sont survenues dans une période où la popularité de Dilma Rousseff, élue une première fois à la présidence en 2010 et réélue de justesse en 2014, était déjà basse. Contrairement à la décennie précédente, où l’économie brésilienne florissante avait permis à Lula de surmonter le scandale du mensalao, la crise économique actuelle plombe le second mandat de Dilma Rousseff. L’étalage quotidien de ces turpitudes a indigné une partie de la population au point que de grandes manifestations d’hostilité au gouvernement ont eu lieu à plusieurs reprises dans le pays. L’usure du PT, à la présidence depuis 2003, est devenue patente.

Déjà en mars 2015, 2,5 millions de personnes avaient défilé contre la corruption, réclamant la démission de Dilma Rousseff. La petite bourgeoisie de droite avait donné le ton des manifestations et profité de l’occasion pour exprimer son rejet du PT, de la gauche, et en partie son hostilité aux classes populaires, qui ont formé le gros de l’électorat de Lula puis de Dilma Rousseff.

Les hommes politiques de la trentaine de petits partis représentés au Parlement, qui doivent leur carrière et leurs postes aux nombreuses combinaisons politiciennes locales ou nationales, n’ont pas tout de suite, ni tous, profité de ces manifestations pour exiger la démission de la présidente. Une partie est associée au pouvoir par le PT, qui ne dispose pas à lui seul de la majorité au Parlement, et basculer dans l’opposition comporte une dose d’incertitude pour qui occupe un poste officiel. Certains craignaient aussi de voir révélée leur propre corruption. Ainsi le président de l’Assemblée, Eduardo Cunha, n’a autorisé une procédure de destitution à l’encontre de la présidente qu’au moment où elle l’a mis personnellement en cause dans le scandale Petrobras.

La présidence menacée de Dilma Rousseff

La crise politique a connu récemment une accélération, avec la mise en cause directe de Lula et de nouvelles manifestations, les plus nombreuses dans le pays depuis longtemps, notamment celles du 13 mars 2016 regroupant 3,3 millions de personnes selon la police, dont 1,4 million dans les rues de la capitale économique Sao Paulo. Le PT a répliqué avec ses propres manifestations pour empêcher la destitution de Dilma Rousseff – ce que la gauche appelle un coup d’État de la droite – et pour appuyer l’entrée au gouvernement de Lula, censé sauver la présidence. Mais la gauche a mobilisé moins que la droite. En effet, pourquoi les travailleurs se mobiliseraient-ils en masse pour un gouvernement qui ne tient aucun compte d’eux ? Ainsi le président du syndicat de l’automobile de Sao Bernardo s’est fait huer quand il venu défendre l’actuelle présidente devant une assemblée de salariés de Volkswagen en lutte contre 2 000 licenciements, dans une banlieue ouvrière de Sao Paulo où Lula a milité et où il habite toujours.

À présent, la droite voit venir l’heure de sa revanche sur le PT. Une partie du patronat exige ouvertement le départ de la présidente. Les partis alliés au PT la lâchent les uns après les autres. La crise politique est dans une phase parlementaire. À ce jeu-là les manifestations de rue ont surtout comme rôle d’appuyer les manœuvres d’appareil. Dilma Rousseff sera-t-elle poussée hors de la présidence, comme l’avait été le président de droite Fernando Collor pour corruption en 1992 ? Et au profit de qui ? De son vice-président centriste Michel Temer, qui après avoir gouverné avec le PT pourrait continuer avec la droite ? Du président de l’Assemblée Eduardo Cunha, également centriste ? D’un autre homme de la bourgeoisie qui remporterait une éventuelle élection présidentielle avancée ? Ou bien le PT gardera-t-il entre ses mains une partie du pouvoir central, avec Dilma Rousseff, en tandem avec Lula, aux commandes ?

On ne peut pas encore le savoir. Mais au fond ce n’est pas le plus important pour les classes populaires, car tous ces personnages sont leurs adversaires de classe. Lula, malgré son passé de militant syndical, et le Parti des travailleurs, malgré son nom, mènent au pouvoir la politique qu’exige la bourgeoisie brésilienne. Cette classe capitaliste ne veut pas subir les effets de la crise économique et de la baisse de 3,8 % du produit intérieur brut (PIB) en 2015. Elle mène une guerre de classe au monde du travail, se traduisant par des licenciements et une hausse du chômage. Et que fait le gouvernement du PT ? Il privatise, s’attaque à la Sécurité sociale et aux retraites, à l’enseignement, aux hôpitaux et transports publics, supprime lui-même des emplois de fonctionnaires. Fin mars, il a annoncé un projet de loi annulant l’augmentation automatique du salaire minimum, alors que l’inflation dépasse les 10 % annuels et diminue d’autant les salaires réels.

Le PT : un parti réformiste dès l’origine

Et pourtant le PT est né en 1980 sur fond d’importantes grèves ouvrières faisant vaciller la dictature militaire. Il s’est formé comme un conglomérat de tendances de gauche, d’extrême gauche et du catholicisme progressiste. Le PT a été une traduction politique de l’effervescence militante qui avait joué un rôle dans la fin de la dictature et qui l’accompagnait. Ses racines plongeaient dans les quartiers ouvriers et ses premières campagnes électorales adoptaient un ton très militant : « Travailleur : vote pour un travailleur ! »

Quant au programme du PT, il était d’abord provisoire, c’est-à-dire flou. Lula en parlait ainsi en 1980 : « C’est le peuple qui doit définir le programme. (…) Nous n’utilisons pas le mot socialisme. Il n’a pas de sens pour nous. Nous voulons définir un modèle brésilien qui doit être original, adapté à nos seules réalités. Nous allons faire le contraire des autres : organiser le peuple d’abord et rédiger le programme ensuite. » Et il ajoutait, pour que ça ne se voie pas de trop, que le programme politique du PT n’avait pas d’importance : « Le peuple doit avoir le droit de choisir les plats qui lui conviennent. »

Lula a longtemps été l’incarnation et le dirigeant le plus en vue du PT. Il a grandi dans une famille pauvre où il a connu la faim, puis a été syndicaliste combatif des métallos de Sao Bernardo avec lesquels il a mené des grèves sous la dictature. Ils étaient des milliers d’authentiques militants ouvriers, risquant la prison à chaque grève, à se dévouer pour construire le PT. Alors que le courant stalinien était faible et avait peu d’influence sur la classe ouvrière, ils ressentaient la nécessité de créer un parti ouvrier pour que les aspirations des travailleurs soient prises en compte au niveau politique.

Mais en fait le PT s’est construit comme le représentant politique des appareils syndicaux qui émergeaient au grand jour à la fin de la dictature. La direction du PT n’a jamais eu d’autre perspective que de s’intégrer au jeu politique traditionnel brésilien et d’occuper des postes dans l’appareil d’État grâce aux voix de sa base ouvrière. Lula, que chacun identifiait comme un travailleur, était l’homme de la situation pour cette politique. Les appareils syndicaux allemands, acquis à la collaboration de classe, et la CFDT française, qui lui ont apporté leur soutien précocement, ne s’y sont pas trompés.

Quand les généraux cédèrent le devant de la scène aux politiciens en 1985, le PT s’engouffra dans les batailles électorales. Il remporta des élections locales et géra de grandes villes comme Sao Paulo et Porto Alegre. C’est dans cette ville qu’eut lieu l’expérience du budget participatif : une faible partie du budget municipal était débattue par des assemblées d’habitants et éventuellement attribuée sans que les élus aient le monopole des décisions. Cela a attiré l’attention des réformistes du monde entier à la recherche de poudre aux yeux destinée à leurs électeurs. Le forum social qui en est issu ainsi que les forums sociaux mondiaux, qui se réunissent un peu partout sur la planète depuis 2001, ont été dès le départ un lieu de rencontre des courants réformistes dans leur diversité mondiale.

Lula échoua trois fois à l’élection présidentielle, mais l’influence électorale du PT grandit au cours des années 1990. En 2002, le PT administrait déjà 187 municipalités et trois États de la fédération. Il avait trois sénateurs, 58 députés fédéraux et une multitude d’élus locaux. Le PT, dont l’électorat est essentiellement issu des classes populaires, a donc eu de multiples occasions de montrer qu’il était un parti digne de la confiance… de la bourgeoisie. Cette évolution vers le pouvoir coïncida avec un recul de l’activité militante dans la classe ouvrière. Le PT devint de plus en plus un appareil électoral, à l’image des autres partis brésiliens. Certes, son appareil regroupait des dizaines de milliers de militants et d’élus. Mais ce n’étaient plus les ouvriers combatifs de la fin de la dictature, c’était de plus en plus de petits et de grands notables, dont certains ont poursuivi ensuite leur carrière dans d’autres partis.

Lula remporta enfin l’élection présidentielle en 2002, avec 61 % des voix, quand le parti au pouvoir fut affaibli par une crise économique. Mécontent d’avoir été traité de « rouge » par ses adversaires lors de ses précédentes campagnes, d’avoir été brocardé car selon eux un ouvrier sans éducation n’était pas digne d’être président et ne saurait pas gouverner le pays, Lula accentua le caractère responsable du PT vis-à-vis de la bourgeoisie.

Dans sa campagne électorale victorieuse de 2002, il tint à faire oublier l’image radicale du PT des premiers temps et à rassurer les financiers sur le remboursement de la dette. Lula choisit comme colistier à la vice-présidence un patron appartenant au Parti libéral, une petite formation conservatrice qui pratique, comme tant d’autres, les alliances pour être toujours proche du pouvoir local ou central. Concocté par un publicitaire, le slogan de la campagne de Lula fut : « Mon petit Lula, paix et amour »...

Au pouvoir, le PT gouverne en faveur de la bourgeoisie

À la présidence, Lula eut besoin de s’allier à d’autres partis car ni le PT ni aucun autre parti n’était majoritaire au Parlement. Il a pu compter sur une coalition de neuf partis lors de son premier mandat et de douze au second. Chacune de ces alliances donnait lieu à un marchandage d’avantages pour tel ou tel politicien. Parmi ses soutiens on peut noter plusieurs anciens présidents, dont José Sarney, l’homme que les généraux avaient choisi pour gérer la fin de leur dictature, ainsi que les pentecôtistes de l’Église universelle de Dieu. Le PT était devenu un parti de la bourgeoisie brésilienne comme un autre.

Sans qu’il y soit pour grand-chose, l’arrivée au pouvoir Lula coïncida avec le début d’une période faste pour l’économie brésilienne. Cela lui a donné des marges de manœuvre et la possibilité d’allouer des fonds pour soulager une partie de la misère, sans que la bourgeoisie ne soit lésée. La réforme sociale la plus connue est son programme « faim zéro », se traduisant par une allocation de 50 reals par mois, soit 50 centimes d’euro par jour, pour les plus pauvres. D’autres aides ont fini par donner naissance à la bolsa familia, la bourse famille, dont bénéficiaient 40 millions de personnes en 2013. La moitié de la population des États les plus pauvres du Nordeste en profite. L’efficacité de ce programme d’aide sociale tient au fait qu’à 93 % ce sont des femmes qui en sont titulaires pour leur famille.

Cette politique a conforté le crédit que Lula possédait au sein des couches les plus pauvres de la population, dont il est issu. Toutefois le Brésil continue à être un des grands pays les plus inégalitaires du monde. Quand Lula quitta la présidence en 2010, 39 % des salariés gagnaient mois de 200 euros par mois et 33 % entre 200 et 400 euros par mois. Presque 4 millions d’enfants travaillaient illégalement et 16 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté extrême avec moins d’un euro par jour.

L’accession au pouvoir du PT n’a absolument pas remis en cause la domination de la bourgeoisie, qui a été la classe sociale qui a le plus bénéficié de la période de croissance économique. La politique du PT l’y a aidée. Une des premières mesures de Lula a été la réforme du système des retraites des fonctionnaires, dont l’âge de départ en retraite a été repoussé de 55 à 60 ans. Lula l’a justifiée en expliquant que les fonctionnaires sont des privilégiés en comparaison des 40 millions de brésiliens qui n’ont pas droit à une retraite : « Arrêtez les corporatismes, pensez à l’autre Brésil », a-t-il fait la morale aux fonctionnaires. Face à la grogne dans son propre parti, Lula a menacé les députés récalcitrants d’exclusion. La plupart sont rentrés dans le rang, sauf trois qui ont été exclus en 2003.

Les décisions ouvertement en faveur de la bourgeoisie ont provoqué des crises au sein du PT au fil du temps, entraînant le départ de militants critiques. La centrale syndicale CUT, qui est associée au PT et a fait en sorte que la présidence de Lula ne soit pas entravée par des grèves, a aussi été confrontée à des scissions de syndicats plus combatifs mais minoritaires. Le mouvement des sans-terre a également été un soutien de Lula, bien qu’il n’ait procédé à aucune réforme agraire d’ampleur.

Si Lula a gardé un crédit parmi les classes populaires, Dilma Rousseff, qui a pris sa succession en 2010, a subi de plein fouet les effets du retournement économique en 2013-2014. Les limites du réformisme ont éclaté au grand jour. Pour la bourgeoisie brésilienne, son État et ses partis qui le dirigent, dont le PT, il n’est pas question de prendre sur ses profits. Ce sont donc les autres classes qui doivent supporter le poids de la crise : le prolétariat des usines et des champs, et accessoirement la petite bourgeoisie.

De grandes manifestations antigouvernementales ont éclaté en 2013. Elles contestaient le prix en hausse des transports publics, puis la corruption liée à la construction d’infrastructures pour accueillir la Coupe du monde de football. Ces millions de manifestants appartenaient plutôt à la petite bourgeoisie de gauche, l’électorat du PT, dont le soutien lui fait défaut aujourd’hui. Il a ainsi fallu des années de politique propatronale et la répétition de scandales touchant le sommet du PT pour que toute une partie de sa base électorale s’en détourne.

L’extrême gauche et le réformisme

L’extrême gauche, elle, connaissait, ou aurait dû connaître, les options politiques réformistes de la direction du PT dès sa fondation. Mais elle a voulu croire que participer à la fondation du PT et mettre son énergie militante à son service était un moyen de construire le parti ouvrier révolutionnaire nécessaire à la classe ouvrière. Toute l’évolution ultérieure du PT montre que ce qui pouvait apparaître comme un raccourci à prendre, au moment où de grandes grèves secouaient le prolétariat brésilien à la fin des années 1970 après des années de dictature militaire, était en fait une impasse.

L’entrisme au long cours de courants trotskystes dans le PT ne l’a pas empêché de s’affirmer de plus en plus ouvertement comme un parti au service de la bourgeoisie brésilienne. En son sein, les courants d’extrême gauche n’ont pas freiné cette évolution. Certains militants se sont même totalement transformés en politiciens bourgeois dans ce processus. Et ceux qui n’ont abdiqué ni leurs idées ni la critique de la direction du PT ont été obligés de le quitter à un moment où à un autre, en se plaignant qu’elle ait trahi ses origines. Pourtant le nom de Parti des travailleurs et l’image ouvrière qu’en donnait Lula ne définissaient pas la politique du PT, ils étaient là en partie pour la masquer.

Un siècle et demi d’expériences politiques du mouvement ouvrier, de combats que les marxistes révolutionnaires, dont Lénine et Trotsky, ont menés ont montré tant de fois la faillite du réformisme en tant que direction pour le prolétariat et la nécessité de s’en démarquer politiquement. Les révolutionnaires doivent savoir qu’un parti ne se voulant ni marxiste ni même socialiste, et encore moins communiste, que ce soit pour élargir sa base ou sous prétexte de nouveauté, est tout simplement un parti qui ne représente pas les intérêts de la classe ouvrière. Et dans cette société capitaliste divisée en classes sociales dont les intérêts sont irréconciliablement hostiles, un parti qui ne se tient pas sur les bases politiques du prolétariat finit toujours, volontairement ou non, au service de la bourgeoisie dominante.

Le Parti des travailleurs brésilien était un tel parti dès sa constitution. Et le fait qu’il ait mis en avant un ouvrier, militant syndical, comme Lula n’y change rien. Tout comme Walesa, qui a dirigé de grandes grèves ouvrières en 1980 contre la dictature en Pologne, Lula n’a jamais eu d’autre politique que d’offrir une alternative politique aux privilégiés de son pays, et accessoirement de faire une belle carrière.

Il faut se rappeler que lorsque le réformisme a gangréné puis emporté presque tous les partis ouvriers de la Deuxième Internationale au début du 20e siècle, ce courant politique s’est précisément appuyé sur des syndicalistes qui laissaient entendre que la bourgeoisie laisserait une place au soleil à la classe ouvrière pour peu qu’on arrête de vouloir renverser le capitalisme. Ils finirent par trahir l’ensemble de la classe ouvrière, dans l’espoir de se garantir pour eux-mêmes une place enviable dans l’enfer de la société bourgeoise.

Lula lui-même n’a jamais trahi le marxisme, car il n’a jamais été marxiste. Mais toute une partie de l’extrême gauche s’est tout de même rangée derrière lui et a intégré le PT. Pendant des années elle a contribué à convaincre la classe ouvrière brésilienne que l’arrivée au pouvoir de ce parti était, sinon le but ultime, du moins une étape obligée du combat de classe. C’était une illusion. Une illusion propagée ailleurs dans le monde par une bonne partie de l’extrême gauche, qui a encensé l’expérience du PT brésilien avant de s’en détourner, déçue.

En France, un des principaux courants d’extrême gauche a voulu voir dans la création et l’émergence électorale du PT brésilien un modèle, au point de copier son nom en se nommant Mouvement pour un parti des travailleurs en 1985, puis Parti des travailleurs en 1991, avant d’abandonner en 2008 ce nom qui ne le faisait plus rêver.

De son côté la LCR d’hier, d’où est issu le NPA actuel, a été liée par l’intermédiaire du Secrétariat unifié de la IVe Internationale à Démocratie socialiste – pour ne pas dire social-démocratie ! – qui a longtemps été un courant d’extrême gauche à l’intérieur du PT. Il a activement fréquenté les forums sociaux mondiaux initiés par le PT à Porto Alegre, tâchant de les faire passer pour l’embryon d’une nouvelle Internationale. Comme si Ségolène Royal ou Martine Aubry, qui a participé au même forum que Besancenot en 2011, représentaient en quoi que ce soit une perspective pour les travailleurs ou les révolutionnaires…

Toute l’histoire du PT montre la volonté politique constante de ses dirigeants d’utiliser la classe ouvrière comme une base électorale pour servir la bourgeoisie brésilienne au pouvoir et s’intégrer à son jeu politique, à l’égal de ses partis traditionnels. De ce point de vue c’est une réussite. L’implication du PT dans la corruption habituelle du personnel politique brésilien le montre.

Les courants d’extrême gauche qui ont eu des illusions à leur propos et les ont propagées le regrettent peut-être. Mais, bien que les scandales dans lesquels patauge le PT favorisent la droite, ce qui n’a pas de quoi réjouir, les travailleurs conscients, eux, n’ont pas à regretter l’évolution de ce énième avatar réformiste. Ils ont à construire leur propre parti, un parti qui ne se contente pas de s’orner du mot de « travailleur » pour se créer une base électorale, mais dont la politique affichée soit celle du marxisme révolutionnaire, du communisme.

20 avril 2016