Allemagne : l’extrême droite exploite la tragédie des migrants

Ces dernières années plusieurs pays européens, y compris d’Europe occidentale, connaissent une poussée de l’extrême droite. Les raisons sont partout à peu près les mêmes. Alors que la crise de l’économie capitaliste fait des ravages, plongeant toujours plus de monde dans la précarité, le chômage, les bas salaires et la misère, les partis politiques incapables d’apporter la moindre solution à ces problèmes inspirent toujours plus de dégoût. En l’absence de mouvement ouvrier politique capable d’ouvrir à la société une autre perspective, les forces rétrogrades gagnent du terrain, s’efforçant de passer pour hors système.

Il est significatif qu’aux États-Unis aussi, Donald Trump, milliardaire ultra-réactionnaire qui ne recule devant aucune infamie raciste ou misogyne et crée le scandale simplement pour paraître opposé à l’establishment, semble s’imposer aux Républicains. En Europe, la montée d’extrême droite est particulièrement nette et brutale dans sa partie orientale, plus pauvre, et où les rapports sociaux et politiques prennent un caractère plus brutal et cru. En Pologne, en République tchèque, en Slovaquie ou en Hongrie, l’extrême droite a été directement associée au gouvernement. Dans ce contexte, l’Espagne et la Grèce, avec les succès respectivement de Syriza et Podemos, ont fini par faire quasiment figure d’exception. Mais l’Allemagne également échappait jusque-là à l’évolution réactionnaire, ce qui pouvait paraître étonnant, le pays n’ayant pas connu de mouvement social d’ampleur.

L’émergence très récente en Allemagne de l’extrême droite

Les succès électoraux du Front national en France constituent bien entendu une illustration de ce glissement vers la droite quasiment général en Europe. Il existe ici depuis des décennies des noyaux d’extrême droite, anciens de l’OAS, nostalgiques de l’Algérie française, groupuscules prêts à faire le coup de poing, catholiques intégristes, etc. Même si tout ce milieu reste jusqu’à aujourd’hui très divisé, depuis les années 1980 Le Pen père a réussi à l’unifier plus ou moins dans son parti.

Ce n’est pas du tout la même situation en Allemagne. Il y existe certes, depuis longtemps, des groupuscules d’extrême droite violents, parfois néonazis, mais ce sont justement des groupuscules : marginaux, coupés de la population, pratiquement sans influence politique. Le parti le plus connu, le NPD, qui comptait moins de 0,4 % des voix avant 2002, en a recueilli 1,3 % aux législatives de 2013. Il était plus difficile que se constitue en Allemagne un phénomène du type Front national, d’abord du point de vue de ce qu’on avait ou non le droit de dire en Allemagne (les propos d’un Le Pen sur les chambres à gaz y seraient inimaginables), mais la situation était différente aussi du point de vue de l’encadrement : seuls quelques éléments fascisants pouvaient oser se réunir autour de la mémoire d’Hitler, ils ne pouvaient former la base d’un parti. Plus profondément peut-être, c’est justement le passé nazi, plus précisément le choix d’assumer ce passé et de le rendre extrêmement présent dans toute la société, vie politique, enseignement, films, ouvrages, villes et musées, qui a contribué à faire longtemps de l’Allemagne un pays relativement imperméable à la démagogie d’extrême droite.

En tout cas, tandis que depuis bientôt trois décennies le Front national pèse sur la vie politique française et marque l’opinion, il n’y avait rien de comparable en Allemagne. Hélas, là-bas aussi la parole raciste se libère et le temps où l’extrême droite était marginale est peut-être en passe d’être révolu.

Il y a d’abord eu les manifestations organisées par Pegida à partir de l’automne 2014 à Dresde (Saxe, Est). Et même si ce mouvement n’a pas réussi à essaimer et est resté limité à cette région qui est le bastion de l’extrême droite, Pegida a réuni plusieurs milliers de manifestants tous les lundis pendant des mois, et même 25 000 en janvier 2015 après la tuerie de Charlie Hebdo. La relative ampleur du phénomène, avec la présence de manifestants non encartés et de milieu populaire, est en soi quelque chose de différent et de plus inquiétant que l’action de groupuscules ultra-minoritaires. Pendant tout un temps, les activistes d’extrême droite, qui appelaient à ces manifestations et les encadraient, n’y étaient pas majoritaires. Nombre de petites gens, chômeurs, retraités ou travailleurs pauvres refusaient (au moins au départ) toute accointance avec l’extrême droite, rejoignant les manifestants par désorientation certes, et surtout par hostilité à la caste politique et aux privilégiés, par rage de la misère contre laquelle ils se battent.

Cependant dès février ou mars 2015 les manifestations refluèrent, des scandales conduisirent au retrait des organisateurs et, au plus tard à l’été 2015, Pegida semblait avoir vécu.

En 2016, percée électorale de l’AFD, l’Alternative pour l’Allemagne

Au même moment, à l’été 2015, le parti AFD (Alternative für Deutschland, Alternative pour l’Allemagne), qui se faisait l’expression politique de la même mouvance en version moins brutale ou plus respectable, était également donné pour mort, rongé par des querelles intestines.

L’arrivée massive de réfugiés a été la planche de salut de ce parti qui vitupère contre l’accueil des réfugiés.

Créé en 2013 par un universitaire comme parti eurosceptique, l’AFD reprenait aussi des éléments de critique sociale et ne se présentait pas comme d’extrême droite. Il a pris ce virage récemment, à l’été 2015, se saisissant avec opportunisme de la crise des réfugiés.

Quoi qu’il en soit, après les manifestations de Pegida, dans une ambiance marquée par une sourde inquiétude concernant la manière d’intégrer plus d’un million de réfugiés arrivés en quelques mois, une ambiance altérée d’autre part par des attaques contre de futurs foyers de demandeurs d’asile, dont des incendies (estimés à 92 en 2015), sur fond de hausse des actes de violence à caractère raciste (plus de 500 agressions de migrants en 2015), sur cette situation est donc venu se greffer le succès électoral de l’AFD, succès inédit pour un parti d’extrême droite.

L’AFD, qui n’existait pas lors des précédentes élections régionales, a directement recueilli, lors des élections du 13 mars 2016, 15,1 % des suffrages dans le Bade-Wurtemberg (grand Land ou État-région de l’Ouest), 12,6 % en Rhénanie-Palatinat (Ouest), et 24,3 % en Saxe-Anhalt (Est), bastion de l’extrême droite. Cela dans le contexte d’une nette augmentation de la participation électorale, de l’ordre de 10 % dans deux des Länder. On estime que près d’un tiers des voix obtenues par l’AFD viennent de ces abstentionnistes. Cette fois, ils se sont déplacés pour voter, et beaucoup l’ont fait pour donner leur voix à l’AFD. Les résultats ont créé un choc, pas seulement à cause de l’AFD, mais parce que tous les déplacements de voix ont été massifs : les grands partis CDU, SPD et aussi les Verts perdant, selon les régions, parfois plus de 10 % des voix par rapport au précédent scrutin, et l’ensemble donnant une impression erratique, échappant à l’analyse, sinon celle d’un discrédit généralisé. Par exemple, dans deux des régions, le SPD en est réduit à une dizaine de pour cent des voix, mais en Rhénanie-Palatinat il arrive en tête avec 36,2 %. Quant à la CDU (le parti de Merkel), beaucoup ont interprété son échec comme une sanction contre sa politique migratoire, alors qu’en réalité les deux candidats, l’un des Verts et l’autre du SPD, qui ont fait une campagne de soutien affirmé à cette politique migratoire ouverte de Merkel, ont justement été réélus (contre des candidats de la CDU très critiques de sa politique vis-à-vis des réfugiés). Reste que l’extrême droite, jusque-là marginale, compte désormais des élus dans cinq Parlements régionaux.

L’AFD a gagné du terrain partout, y compris à l’Ouest, ce qui est inédit. Reste que, sans surprise, elle engrange ses succès les plus importants à l’Est, dans les régions où le chômage est le plus élevé, la misère la plus pesante. Car, première puissance économique du continent, l’Allemagne est aussi le pays où les inégalités sont les plus criantes et, dans certaines régions, la misère est installée depuis longtemps.

De petites gens ont perdu l’espoir de voir s’améliorer leur situation, et c’est l’un des facteurs du succès de l’AFD. La déconsidération politique touche tous les partis, tous associés d’une manière ou d’une autre au pouvoir. Le gouvernement fédéral est dirigé par des coalitions depuis une dizaine d’années, mais avec l’effondrement du SPD et l’éparpillement des voix, les Länder sont également fréquemment gouvernés par des coalitions multicolores, comprenant toujours plus de partenaires. Des coalitions parfois improbables, chacun étant disposé à gouverner avec à peu près tous les autres.

Si Die Linke, la gauche dite radicale, n’est pas épargnée par le discrédit, notamment dans ces régions de l’Est qui étaient ses places fortes, c’est qu’elle aussi a beau avoir un langage différent, elle mène la même politique d’austérité que les autres. Ainsi, en Thuringe, le gouvernement dirigé par Die Linke prévoit de supprimer d’ici 2020 pas moins de 8 800 emplois dans les services publics. Petite enfance, écoles, collèges, lycées, universités, police, pompiers relevant des compétences du Land, ce sont des services vitaux pour la population qui sont visés. Peut-être ce chiffre de 8 800 postes sera-t-il revu à la baisse pour faire face à l’arrivée des réfugiés, mais on voit dans quel sens le vent souffle. Dans le Land de Brandebourg (nord-est), Die Linke appartient à la coalition gouvernementale qui veut faire faire 24 millions d’économies à l’éducation. Et ce qui avait auparavant marqué beaucoup d’électeurs de gauche, c’est la manière dont Die Linke a gouverné Berlin pendant huit années en commun avec le SPD (Berlin est à la fois ville et Land) : salaires des employés communaux gelés pendant toute la période, suppressions massives de postes, économies sur le logement social, les installations sportives de proximité, les transports.

Comment, dans ces conditions, faire croire à une alternance, ou même à des différences entre les partis ?

L’AFD exploite la crise des réfugiés

Ainsi en Allemagne aussi, l’AFD incarne la plus récente des illusions électorales. Parti de démagogues, son discours diffère entre l’Est et l’Ouest, et même ses porte-parole n’ont pas la même origine sociale. Plus de colère à l’Est, des slogans contre « la presse menteuse » – expression qui en Allemagne a une consonance particulière, étant reprise des nazis – et aussi quelques revendications sociales. Quand, pour la représenter à l’Est, l’AFD choisit un patron de petite entreprise qui a fait faillite, à l’Ouest le discours se veut plus respectable, plus policé, un candidat peut être professeur d’économie à l’université. Des deux côtés, le même ton antinotables, prétendument antisystème.

Quoi qu’il en soit, dans un contexte où, même si Angela Merkel recueille encore plus de 50 % d’opinions favorables, la déconsidération des partis gouvernementaux s’est aggravée avec l’arrivée massive de migrants en raison du chaos qui s’est ensuivi, les pouvoirs publics débordés donnant le sentiment d’être incapables de gérer la situation. Cela d’autant plus que, pour y faire face au moins en partie, les services publics déjà en sous-effectif chronique ont été réduits encore pour déplacer du personnel vers l’accueil des réfugiés. Nombre d’employés des administrations publiques, de travailleurs sociaux, d’enseignants ont été éloignés de leur fonction habituelle, des services d’accueil de certaines administrations ont été purement et simplement fermés pour des semaines, afin de gérer tant bien que mal l’arrivée des migrants. Dans ce contexte, tandis que, depuis longtemps, une partie de la population se sent abandonnée par les pouvoirs publics, l’extrême droite a multiplié les discours mensongers sur les réfugiés « pour qui on fait tout tandis qu’on laisse s’enfoncer la population ».

Dans la partie orientale de l’Allemagne, l’ex-RDA particulièrement bousculée par l’histoire, la référence aux vingt-cinq ans écoulés depuis la réunification, un quart de siècle et de si grands espoirs balayés un à un, est omniprésente. L’AFD a capitalisé une partie des désillusions, elle qui a le culot de se poser en héritière des manifestations de l’automne 1989, dont on a appris aux Allemands qu’elles avaient fait tomber le Mur et le régime. Elle n’a pas choisi par hasard de faire de chaque lundi un jour de manifestation, comme en 1989 mais aussi comme en 2003, lorsque travailleurs et chômeurs manifestaient à l’appel de syndicats et de la gauche dite radicale (Linkspartei, ancêtre de Die Linke), notamment à l’Est, contre les lois Hartz du chancelier Schröder, qui déréglementèrent le travail et créèrent tant de misère. Usurpation encore de la « révolution pacifique » lorsque l’extrême droite fait reprendre le fameux slogan : « Wir sind das Volk » (« Le peuple, c’est nous »), scandé en 1989 par des centaines de milliers de manifestants qui s’adressaient aux « bonzes », les dirigeants de la RDA, pour leur dénier le droit de se réclamer du peuple.

Quand l’extrême droite fait reprendre ce cri contre les dirigeants actuels, la référence est dans toutes les têtes. Mais elle devient particulièrement odieuse lorsqu’elle est détournée contre des réfugiés, comme au mois de mars lorsque des néonazis ont assailli et secoué un car de migrants arrivant près de Dresde, cherchant à les terroriser aux mêmes cris de « Wir sind das Volk », le slogan prenant alors un sens raciste.

Quant au programme économique et social de l’AFD, pour en dire quelques mots bien que ses électeurs populaires aient dû s’y intéresser assez peu, ce programme propatronal revendique pour les entreprises la liberté de licencier et la fin des cotisations chômage et accident du travail ; mais pour les salariés... la fin du smic et l’augmentation de l’âge de départ en retraite. Les familles monoparentales (donc généralement les mères seules), ne doivent plus recevoir d’aides de l’État, car on ne va tout de même pas encourager ce genre de modèle. Si certains ouvriers de gauche, y compris d’anciens syndicalistes écœurés, envisagent désormais de voter pour l’AFD, les militants et adhérents de ce parti se recrutent plutôt parmi les avocats, universitaires, commerçants, petits patrons (comme des garagistes ou patrons d’entreprises de sécurité). En un mot, beaucoup de ceux selon qui les ouvriers coûteraient toujours trop cher. Inutile de le dire : s’il se fait aussi l’expression d’une rage impuissante, ce parti n’apportera pas l’ombre d’une solution aux problèmes des petites gens qui votent pour lui avant tout pour dire qu’elles ne supportent plus la précarité, la misère, et qu’elles voudraient vivre correctement.

Les événements de Cologne dans la nuit du 31 décembre 2015

Comme s’ils s’étaient tenus à l’affût, les réactionnaires se sont précipités sur les événements du 31 décembre 2015, plastronnant que cela leur donnait raison, instrumentalisant les faits pour faire prospérer leur idéologie.

Que s’est-il passé le soir du 31 décembre dans plusieurs villes, et plus massivement à Cologne ? Alors que des milliers de gens se retrouvaient pour faire la fête sur l’une des principales places de cette ville de Rhénanie, des groupes mobiles et apparemment organisés de plusieurs dizaines de jeunes hommes, souvent fortement alcoolisés et nullement impressionnés par les forces de l’ordre, s’en sont pris d’abord à la foule, jetant sur elle bouteilles de verre, pétards et feux d’artifice. Au total plusieurs centaines, ils se comportaient davantage comme des hooligans ou des malfrats que comme des réfugiés fraîchement débarqués. Par groupes de quinze à vingt, ils s’en sont pris ensuite aux femmes, les isolant pour les attaquer en tant que femmes, arrachant leurs vêtements, multipliant les attouchements sexuels brutaux, tout en leur dérobant argent et portables. Plusieurs centaines de femmes ont été agressées, au milieu de la foule mais séparées d’elle, et l’ampleur du phénomène, comme son caractère imprévu, ont créé un effet de sidération.

Beaucoup d’éléments sont profondément choquants dans ces faits ; en Allemagne où les femmes ont finalement conquis le droit d’occuper l’espace public, de sortir non accompagnées à toute heure (pas partout, mais plus sans doute qu’en France), cette remise en cause brutale a créé un choc. Ce qui est choquant aussi est que cela se déroule au milieu d’une foule festive, a priori perçue comme protectrice vis-à-vis de ce genre de brutalités.

Dans les jours qui ont suivi, des associations et militants ont manifesté en dénonçant autant le sexisme que le racisme ; des réfugiés se sont rendus sur place distribuer des fleurs aux femmes en exprimant leur indignation face aux violences sexistes.

Mais le mal était fait. Et l’extrême droite a ramassé la mise. Avec un sens certain de l’opportunité, elle s’est en effet jetée sur les événements, sa vision rétrograde des femmes et de leur rôle de mère et d’épouse ne l’empêchant pas de s’autoproclamer défenseur de leurs libertés, parlant de créer si nécessaire des milices de volontaires pour les protéger… Elle a réclamé et obtenu la tête du responsable de la police de Cologne. Et surtout, triomphante, à un moment où rien ne permettait de le dire, elle ne s’est pas gênée pour désigner immédiatement les coupables : les réfugiés nouvellement arrivés de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan. Elle s’est essayée aussi aux amalgames répugnants, que nous entendons souvent en France mais qui existaient moins en Allemagne, tirant un trait d’égalité entre migrants et criminels. Des néonazis ont attaqué et tabassé dans la rue des réfugiés pakistanais ou syriens.

Peut-être ne saura-t-on jamais le fin mot de l’histoire, quels ont été les rôles de certains policiers, de bandes de voyous, voire de provocations de l’extrême droite ou de milieux religieux radicalisés. En tout cas, parmi les quelques jeunes hommes qui ont été inculpés par la suite, il y avait très peu de réfugiés du Moyen Orient, davantage de jeunes originaires du Maghreb. Le tabloïd Bild lui-même écrivit que les migrants ayant fui un conflit, Irakiens, Syriens, Kurdes ou Afghans, sont sous-représentés parmi les auteurs de crime ou de délit.

Qu’à cela ne tienne, glissant du terme d’immigré à réfugié, l’extrême droite a essayé de faire que, de victimes, les réfugiés soient désormais perçus comme une sourde menace. Cela n’a pas complètement marché, dans le sens où l’opinion n’a pas basculé massivement après ces événements. Mais cela a sans doute favorisé l’AFD et fait monter les peurs, d’autant que les dirigeants politiques sont apparus une fois de plus dépassés.

Les conséquences politiques, que les réfugiés sont les premiers à payer

Même si les hommes politiques d’Allemagne apparaissent jusque-là moins irresponsables que ceux de France qui courent derrière le Front national, il est à peu près certain que la montée de l’AFD, jointe à l’absence de perspectives que les autres formations auraient à offrir, aura des répercussions sur l’ensemble du débat politique.

La CSU, branche bavaroise de la CDU de Merkel qui se positionne toujours sur sa droite, se surpasse depuis la crise des réfugiés en termes d’attaques contre la chancelière et de propositions rétrogrades. Elle porte une grande responsabilité dans la droitisation du débat. Pratiquement depuis le jour où le gouvernement fédéral a décidé de ne pas renvoyer les réfugiés syriens vers le premier pays où ils ont mis le pied en Europe, la CSU s’est emparée de ce sujet pour faire parler d’elle, acquérir une visibilité au-delà de la Bavière et gagner de l’influence dans la grande coalition. Ses porte-parole ont rivalisé de propos provocateurs, de revendications sur un nombre maximum de réfugiés pouvant être accueillis, exigeant de rétablir les frontières puis de rendre les lois d’asile plus restrictives. Notons que le porte-parole de ce parti profondément réactionnaire,  Seehofer, chiffre le quota de réfugiés à accueillir dorénavant chaque année en Allemagne entre 100 000 et 200 000 personnes, loin au-dessus cependant des peut-être 30 000 en deux ans promis par le socialiste Hollande... Reste qu’en banalisant des propos qui n’existaient guère en Allemagne, la CSU n’a pas peu contribué à rendre acceptables les mêmes propos abjects tenus par l’AFD.

Du côté des sociaux-démocrates, le SPD fait mine de défendre les petites gens... d’Allemagne, expliquant qu’il faut éviter que les pauvres n’aient l’impression que l’argent existe uniquement pour les réfugiés, ce qui pourrait aboutir à une guerre entre pauvres et réfugiés ! Outre l’hypocrisie de l’argumentation, sous-entendre que « des Allemands » seraient défavorisés... au profit des migrants est une autre manière de distiller le poison de la division et du nationalisme. Dans la ville de Essen, une partie du SPD en apporte d’ailleurs une illustration en organisant des manifestations contre l’installation de nouveaux hébergements de réfugiés dans le nord de la ville, sous le titre « Le Nord est plein », expliquant que dans les quartiers nord, il y a déjà « trop de pauvres, d’étrangers et de criminels ». Il propose d’y construire, plutôt que des foyers, un port de plaisance !

Quant à Merkel, elle avait tenu sa position d’ouverture à l’égard des réfugiés contre l’hostilité de l’AFD montante et la fronde d’une aile de son parti, expliquant à de nombreuses reprises être opposée à toute restriction du droit d’asile, réaffirmant que ce droit est inaliénable, qu’on ne peut le refuser à une personne fuyant la guerre sous prétexte qu’il n’y aurait plus de place. Contre la CSU et une partie de la CDU, elle a dit et répété qu’elle se refusait à fixer par avance une limite supérieure au nombre de réfugiés pouvant être accueillis. Elle a répété « nous y arriverons » quand nombre de responsables politiques répliquaient « nous n’y arrivons pas ». Il est vrai que son gouvernement n’a pas transféré aux communes et régions les moyens pour faire face aux frais occasionnés, et les collectivités se retrouvent donc à devoir gérer avec les moyens du bord de grosses difficultés matérielles. Mais le 31 décembre encore, juste avant Cologne, elle parlait dans son allocution télévisée de « la chance » que représentaient les réfugiés pour le pays.

Pourtant vers la fin 2015, le flux de migrants ne se tarissant pas et la plupart des autres États de l’Union européenne refusant obstinément d’en prendre une part, tandis qu’au niveau intérieur le parti de la chancelière, la CDU, menaçait de se scinder, que le parti dit « frère », la CSU bavaroise, se mettait à critiquer toujours plus vertement l’action de la chancelière, avec un vocabulaire et des arguments que ne renieraient pas l’extrême droite, Merkel a commencé à infléchir sa politique migratoire. Là-dessus survinrent les événements du 31 décembre, qui accélèrent l’évolution.

Les règles du regroupement familial ont été durcies, ce qui est dramatique notamment pour les femmes et enfants et les anciens, dont l’espoir était de pouvoir suivre les hommes par une voie légale, sans prendre de risques. Le droit d’asile a été restreint, les dirigeants politiques décrétant comme sûrs de nouveaux pays d’origine, d’abord le Kosovo, puis pratiquement tous les Bal­kans, aujourd’hui le Maghreb et demain peut-être certaines régions d’Afghanistan. Quand un pays est déclaré sûr, il est bien difficile d’obtenir l’asile. Chaque puissance européenne possède sa propre liste de pays dits sûrs, qui est adaptée en fonction des flux migratoires. Pour dire les choses crûment, lorsque beaucoup de réfugiés arrivent d’un pays, il ne faut en général pas longtemps pour que le pays d’arrivée le classifie comme pays sûr. Le cynisme des dirigeants européens n’a pas de limite. Enfin, l’État allemand a commencé une campagne pour convaincre les candidats à la migration que l’Allemagne n’est pas l’eldorado dont ils rêvent. Pour les décourager, des vidéos circulent dans les pays d’origine, comme l’Afghanistan. Et sans doute peut-on voir aussi une forme de campagne dans les conditions matérielles d’accueil qui se dégradent en Allemagne, des aides données en nature et non plus en argent, les délais sans cesse allongés avant d’être enregistré et donc de pouvoir espérer obtenir l’asile.

Les migrants, dont 3 000 ou 4 000 continuaient à arriver par jour en Allemagne en janvier, sont moins nombreux actuellement, coincés en Grèce ou pour certains déjà embarqués de force vers la Turquie. Car le plus abject est l’accord négocié par Merkel avec Erdogan, validé par l’UE et entré en vigueur dès le 20 mars, qui vise à envoyer en Turquie les réfugiés qui ont réussi à arriver jusqu’en Grèce et voudraient poursuivre leur route vers une nouvelle vie.

Ainsi, l’extrême droite a su se servir de la tragédie que vivent les réfugiés comme d’un catalyseur. Dans ce pays dans lequel elle n’arrivait pas jusque-là à prendre pied, l’arrivée massive de réfugiés a été la voie lui permettant de gagner du terrain, et elle essaie d’en faire un capital politique. Certains de ses électeurs appartiennent à la classe ouvrière. En ce qui les concerne, leur exaspération, leur désespoir parfois, étaient là, et sans les réfugiés l’extrême droite aurait cherché une autre voie pour se faire entendre d’eux aussi. Car sur le terrain de la démagogie et de l’exploitation des peurs, elle est prête à faire feu de tout bois. Si l’Allemagne a relativement échappé pendant des années au poison des idées xénophobes et de l’idéologie d’extrême droite, le constat est amer, mais il n’y a au fond pas de raison, en l’absence de mouvement ouvrier, qu’elle y échappe définitivement. Le seul antidote serait dans la renaissance d’un mouvement politique de la classe ouvrière, assez puissant pour lui redonner confiance en ses capacités, et suffisamment conscient pour ouvrir de nouvelles perspectives à l’ensemble de la société.

18 avril 2016