Côte d’Ivoire - Pendant que le pouvoir parle de stabilité politique et de reprise économique, où en est la situation des classes populaires ?29/06/20142014Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2014/06/161.jpg.484x700_q85_box-0%2C0%2C1383%2C2000_crop_detail.jpg

Côte d’Ivoire - Pendant que le pouvoir parle de stabilité politique et de reprise économique, où en est la situation des classes populaires ?

L'exposé ci-dessous a été présenté par un camarade de l'UATCI de Côte d'Ivoire lors d'un forum de discussion à la fête de Lutte Ouvrière, le 8 juin dernier. Il fait le point sur la situation des classes populaires en Côte d'Ivoire, trois ans après l'installation de Ouattara au pouvoir.

Cela fait trois ans que Ouattara a été installé au pouvoir grâce à l'intervention des troupes françaises. Depuis qu'il est au pouvoir, il se vante d'avoir apporté une stabilité et parle beaucoup de réconciliation avec ses anciens adversaires politiques, mais cette stabilité est toute relative. Les milices armées sont loin d'avoir disparu, de même que les massacres, notamment dans l'ouest du pays. L'insécurité règne toujours même si son intensité a baissé. Mais j'y reviendrai plus loin.

Ouattara se vante aussi de la croissance de l'économie ivoirienne et affirme qu'il veut faire de la Côte d'Ivoire un pays émergent. Donc, pour les dirigeants au pouvoir et pour la classe capitaliste, les affaires vont plutôt bien. Mais pour les travailleurs et les classes populaires en général la réalité est plutôt dans la dégradation incessante des conditions d'existence.

Les dernières augmentations des salaires datent de 1985. Il y a donc de cela presque trente ans. Il y a vingt ans, la monnaie, le franc CFA, a été dévaluée de 50 %, avec comme conséquence la flambée des prix et donc une perte du pouvoir d'achat. Quelques années plus tard, en 2002, le pays a été coupé en deux, rendant la circulation des denrées beaucoup plus difficile entre le Nord et le Sud. Encore plus tard, début 2008, il y a eu la vague d'augmentations spectaculaires des prix des denrées alimentaires de base à cause des spéculations financières, entraînant des marches de la faim dans plusieurs pays d'Afrique, dont la Côte d'ivoire. Deux ans après, fin 2010-début 2011, éclataient les violences préélectorales et postélectorales. Tout ça a eu des répercussions directes sur le coût de la vie. Autant dire que le pouvoir d'achat des plus pauvres s'est érodé au fil des ans. Depuis l'installation du nouveau pouvoir, les prix continuent régulièrement à augmenter.

Dans les entreprises, la situation des travailleurs a suivi la même dégradation. La même année où la monnaie avait été dévaluée, c'était en 1994, le code du travail a été aussi modifié en faveur du patronat. Ce nouveau code a permis aux patrons de recourir plus facilement au travail temporaire. Les anciens qui sont embauchés sont remplacés par des travailleurs journaliers à vie ! Désormais, les patrons n'avaient plus à se référer à personne pour renvoyer les travailleurs. Ceux-ci n'ont pas droit à la retraite. Il n'y a pas de prise en charge en cas de maladie ni même d'accident de travail. Pour éviter les amputations de salaire, les travailleurs malades n'osent pas s'absenter. Depuis cette époque, s'est aussi généralisé le travail à la tâche, ce qui vient aggraver encore plus les conditions des travailleurs.

Pour se faire une idée de la paupérisation des classes pauvres, il faut savoir que, selon le gouvernement lui-même, les deux tiers des six millions d'habitants que compte la ville d'Abidjan habitent les bidonvilles. Avec la spéculation immobilière, les travailleurs sont obligés d'habiter de plus en plus loin. Or, plus on habite loin, plus le transport coûte cher. Cela fait que certains d'entre eux dorment sur leurs lieux de travail et ne rentrent chez eux que le week-end.

Dans ces conditions, nourrir sa famille, payer son loyer, scolariser ses enfants relève d'un casse-tête. Avant 1985, le salaire d'un travailleur pouvait tant bien que mal assurer les repas quotidiens. Aujourd'hui, les familles ouvrières se contentent d'un seul repas par jour. Il est constitué d'un peu de riz avec une sauce à base de légumes et un peu de poisson. La viande ne fait plus partie des menus des familles ouvrières depuis bien longtemps.

Cherté de la vie

Face au coût élevé de la vie, ce gouvernement tout dévoué aux intérêts des riches fait semblant de faire quelque chose.

Ses dernières trouvailles consistaient à exiger que les commerçants affichent leurs prix sur les différents étals comme si, en affichant les prix, cela les réduirait. L'autre trouvaille du même genre consiste à envoyer des équipes de contrôleurs sur les marchés pour vérifier si les balances de pesage ne sont pas truquées. Par ces mesures, le gouvernement rend responsables de la flambée des prix les petits commerçants qui sont pour la plupart des ressortissants des pays limitrophes. Ce même gouvernement qui prétend lutter contre la vie chère vient pourtant d'autoriser l'augmentation du prix des médicaments de l'ordre de 6 %.

La santé

Le secteur de la santé, il y a longtemps que ce n'est plus la priorité de l'État. Les hôpitaux publics sont en nombre insuffisant et laissés à l'abandon. Lorsqu'ils existent, ils sont sous-équipés. Les urgences n'existent que de nom. Quand tu es pauvre, le mieux pour toi, c'est de ne pas tomber malade. Parce que quand tu n'as pas l'argent et qu'on te dépose aux urgences, on te laisse par terre sans le moindre soin. Tout récemment encore, Awa Fadiga, jeune fille mannequin, est décédée par manque de soins aux urgences de l'un des CHU d'Abidjan. Après s'être fait agresser dans un taxi et jeter par terre pendant que le véhicule était en pleine marche, elle a été transportée dans ce CHU. Elle est restée à terre, sans soins jusqu'à ce que mort s'ensuive. La presse locale s'en est fait l'écho parce que cette fille était connue, mais c'est le quotidien des populations pauvres dans ces hôpitaux.

Et dire que la ville d'Abidjan est encore la moins mal lotie en matière d'infrastructures sanitaires ! Parce qu'à l'intérieur du pays, c'est pire.

L'éducation

Pareil pour le secteur de l'éducation, qui est lui aussi laissé à l'abandon par les pouvoirs publics. Les infrastructures scolaires publiques existantes sont débordées. On trouve dans la plupart des cas des salles de classe bondées, avec 100 à 120 élèves par classe. Et même en empilant les élèves de cette manière, ça ne suffit pas. Ils sont placés en double vacation. C'est-à-dire que le matin des élèves occupent une salle pour les cours et le soir d'autres élèves occupent la même salle.

Le surplus d'élèves, qui ne peuvent être tous absorbés par les établissements publics, est orienté dans des écoles privées. Certaines de ces écoles ressemblent plus à des boutiques qu'à autre chose. Dans ces écoles, les « fondateurs » (c'est comme cela qu'on appelle les chefs d'établissement) n'ont qu'un seul souci, gagner de l'argent, comme tout commerçant. Les salaires des enseignants dans ces écoles tournent autour de 50 à 60 euros. C'est moins qu'un salaire d'ouvrier. Vous pouvez alors imaginer la qualité de l'enseignement.

L'insécurité

Dans les quartiers populaires tels que Abobo, Yopougon, Attécoubé, la pauvreté est un terreau fertile à la recrudescence de l'insécurité. Les parents sont dans l'incapacité de prendre en charge leurs enfants, qui sont livrés à eux-mêmes. Ces enfants se débrouillent comme ils peuvent pour survivre. La nouveauté c'est que ces quartiers sont en proie à une nouvelle forme de banditisme, avec des noms bien évocateurs de « microbes » et autres « virus ». Ce sont des bandes de gamins dont l'âge varie entre 8 et 18 ans, armés de machettes et de couteaux, qui font des razzias dans les rues. Ils dépouillent tous ceux qu'ils trouvent sur leur passage sans faire de distinction. À la moindre résistance, ils n'hésitent pas à faire usage de leurs armes. Ils laissent souvent derrière eux des blessés et malheureusement des morts.

La reprise économique

Aujourd'hui, Abidjan donne l'impression d'une ville en construction. La demande de logements est très forte. Elle est estimée selon le gouvernement à 60 000 logements par an. Pour répondre à cette demande, des chantiers de construction de maisons d'habitation et d'immeubles sortent de terre en grand nombre. Il y a aussi la construction du troisième pont et de deux échangeurs qui sont en phase de finition. Abidjan est coupé en deux par la lagune. Au sud, il y a le port, l'aéroport et une concentration industrielle. Quant à la partie nord, il y a la zone industrielle de Yopougon. Mais il y a surtout des grandes zones d'habitation. Et pour relier les deux parties de la ville, il n'y a que deux ponts. Aux heures de pointe, ce sont des embouteillages à n'en pas finir. D'autant plus que c'est essentiellement par camions que s'évacuent les marchandises qui arrivent au port et qui doivent emprunter ces ponts pour se rendre vers le nord. Donc, ce nouveau pont vient en réponse à ce problème. Le chantier est exécuté et en grande partie aussi financé par Bouygues. Ce sera un pont à péage qui va être exploité par ce dernier durant trente ans.

Parmi les chantiers, il y a l'extension de l'autoroute du Nord jusqu'à la capitale politique, Yamoussoukro, située à quelque 250 km d'Abidjan, qui vient d'être achevée. Il y a aussi la construction d'une autre autoroute, qui reliera Abidjan à la ville côtière de Grand Bassam distante d'une cinquantaine de kilomètres, qui est en cours de réalisation.

C'est dire que le secteur du BTP redémarre après plusieurs années d'inactivité due à la guerre civile.

Parmi les autres chantiers à venir, il y aura la construction de l'extension du port d'Abidjan. Ce port est déjà aujourd'hui l'un des plus importants ports en Afrique. Si ce chantier se concrétise, c'est un très gros chantier à venir. Les entreprises Bouygues et Bolloré sont annoncées pour sa construction.

Autre chantier en vue : la construction d'un réseau de tramway reliant Abidjan et sa banlieue. Les travaux n'ont pas encore commencé. Il semblerait que c'est imminent. Trois entreprises sont en compétition, Bouygues et deux entreprises coréennes concurrentes, dont Hyundai.

Se déplacer à Abidjan n'est pas chose facile. Le transport public est défaillant. La société de transport public ne dispose pas de suffisamment de bus pour répondre à la demande. Pour pallier ce manque, il y a les Gbaka qui sont les mini-cars et il y a les woro-woro qui sont des petits taxis collectifs. Mais les tarifs sont élevés et les véhicules le plus souvent en mauvais état.

Dans la zone industrielle de Yopougon, de nouvelles usines ont été créées. Il y a notamment une cimenterie, une nouvelle brasserie, une usine de fabrication d'emballages biodégradables, et d'autres petites unités de production.

Fort de tout cela, le gouvernement ne rate aucune occasion pour se vanter d'avoir un taux de croissance de 8 à 10 %, qui se maintiendra selon lui durant les prochaines années.

À la fin de l'année dernière, le gouvernement, pour éviter que la situation ne soit explosive dans les usines, avait annoncé une augmentation du salaire minimum qui est passé de l'équivalent de 55 euros à 95 euros par mois. Même si ce salaire était respecté à la lettre par les employeurs, il ne compenserait même pas la perte de pouvoir d'achat de ces dernières années. Aux seuls endroits où ce salaire a été appliqué, il l'a été sous la menace des travailleurs. Mais les patrons trouvent toujours le moyen de récupérer de la main gauche ce qu'ils ont donné avec la main droite. À Filtisac par exemple, une entreprise de textile, juste après avoir accordé l'augmentation, le patron s'est débarrassé d'un grand nombre de travailleurs pour rattraper son manque à gagner. Et la direction exerce une pression sur ceux qui restent afin d'avoir la même production. Malgré l'augmentation annoncée, à Zénith par exemple, une usine de fabrication de sandalettes, tout a continué comme si de rien n'était jusqu'à ce que les travailleurs se mettent en grève pendant quatre jours avant que le patron n'accorde la petite augmentation.

Le gouvernement a aussi annoncé une augmentation de 8 % pour les retraités. Mais cela relève bien plus d'un effet d'annonce qu'autre chose. En Côte d'Ivoire, s'agissant des travailleurs, en tout cas des ouvriers, très peu perçoivent une retraite.

D'abord, pour toucher la retraite, il faut être déclaré à la CNPS, qui est la caisse de retraite du secteur privé, il faut avoir cotisé au moins pendant quinze ans. Selon la CNPS elle-même, la caisse des retraites aujourd'hui concerne environ 80 000 travailleurs, qui représenteraient 10 % du total des travailleurs du privé. L'écrasante majorité des travailleurs ne perçoivent aucune pension de retraite, après avoir été exploités durant toute leur vie.

Et même pour ceux qui en touchent une, parmi les ouvriers, cette pension tourne autour de 30 000 à 40 000 F par mois. C'est-à-dire 50 à 60 euros. Une augmentation de 8 % représente bien peu de chose à côté de la hausse actuelle du coût de la vie.

Aller à la retraite, pour un travailleur, lorsque retraite il y a, c'est une condamnation à la misère. Et comme la base de calcul des pensions de retraite est indexée sur le salaire, les retraités se retrouvent avec une pension dérisoire. Du coup, les travailleurs encore aptes à travailler continuent tant qu'ils trouvent du travail. Sinon, ceux qui ont encore des attaches avec le village y retournent pour finir leurs jours.

Situation politique

Ouattara et son gouvernement ne se gênent pas pour parler de faire de la Côte d'Ivoire un « pays émergent » en 2020. Cela ressemble plutôt à un simple slogan de campagne en vue des élections présidentielles de 2015. Mais ça pourra aussi leur servir contre les travailleurs en cas de lutte, présentant ces derniers comme des saboteurs, ceux qui mettraient en péril le développement à venir du pays.

Les élections de 2015, c'est déjà l'année prochaine. Les préparatifs et tractations vont bon train. Le principal parti d'opposition, c'est le FPI (Front populaire ivoirien), le parti de Laurent Gbagbo. Lui-même est, en ce moment, en train d'être jugé à la CPI (Cour pénale internationale).

Ouattara a besoin du FPI pour avoir une caution démocratique qu'il n'a pas, puisqu'il a été installé au pouvoir par la puissance militaire française. Or, en dehors du FPI, il n'y a presque rien ! Il y a bien une douzaine de partis politiques qui gravitent autour du FPI, mais ces partis ne représentent que leurs fondateurs et leurs petites familles respectives.

Comme aux élections de 2010, ces partis ont créé une alliance avec le FPI. Le nom a changé. Mais c'est tout. Au vu de cela, il semblerait que le FPI se prépare à jouer ce rôle. Nous ne sommes pas dans les secrets de ces gens pour savoir si c'est avec la caution de Gbagbo ou pas. En tout cas, les dirigeants du FPI ne jurent pour l'instant que par son nom. Tout ça, c'est aussi fait pour monnayer. Déjà, le FPI a obtenu la libération de nombreux prisonniers ; le déblocage des comptes bancaires, etc. En faisant cela, Ouattara cherche à apparaître comme un faiseur de paix et à s'ouvrir la possibilité de passer l'éponge sur les crimes de ses propres partisans.

Du côté des partis au pouvoir, il y a essentiellement le RDR (Rassemblement des républicains) de Ouattara et le PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire) de Konan Bédié. Les autres partis membres de cette alliance dite RHDP (Rassemblement des houphouëtistes) ambitionnent quelques strapontins. Ici aussi, les tractations ont commencé pour avoir un candidat unique en 2015, qui sera Ouattara.

Si Bédié semble vouloir monnayer son soutien à Ouattara contre un poste de vice-président - c'est en tout cas le bruit qui court -, il faut dire que celui-ci a déjà grassement trouvé son compte en se trouvant dans le camp Ouattara. Mais au sein de la formation politique de Bédié, au PDCI, il y a des jeunes loups qui commencent à montrer leurs crocs, notamment un certain Kouakou Konan Bertin (KKB). Il y a aussi ce vieux crocodile qu'est Charles Konan Banny qui espérait succéder à Bédié et qui n'a pas envie de passer à la trappe.

La réconciliation

En ce qui concerne la réconciliation dont il est beaucoup question dans le pays, c'est plutôt une affaire entre les politiciens. Aujourd'hui, dans les quartiers populaires constitués de ce qu'on appelle « cours communes », c'est-à-dire des habitations de plusieurs familles regroupées dans une seule cour, les gens vivent en parfaite harmonie. Pour ne prendre qu'un exemple assez typique : dans cette cour, il y a deux familles dioulas, donc des gens du Nord ; il y a des familles Bété, de l'ethnie de Gbagbo ; il y a des Yacouba, de l'ethnie de feu le général Robert Guei qui a été brièvement au pouvoir avant d'être assassiné par le camp Gbagbo. Dans cette cour, il y a aussi d'autres groupes ethniques, les enfants se côtoient, fréquentent les mêmes écoles. Donc la Commission dialogue vérité et réconciliation présidée par Konan Banny, dont les membres sont payés à coups de millions, n'est qu'une affaire de postes pour des prétendants à la mangeoire.

Sur le plan sécuritaire

Sur le plan sécuritaire, même si dans le pays on peut constater visiblement une petite amélioration, ce n'est pas le cas partout. Les attaques à l'ouest du pays, en proie à des conflits fonciers sur fond d'ethnisme et de xénophobie, continuent. La dernière attaque dans la région de Tabou, une localité du sud-ouest de la Côte d'Ivoire, date de quelques semaines. De temps en temps, pour faire semblant de faire quelque chose, le gouvernement lance des opérations dites de pacification. Mais cette région, qui a plus de 300 km de frontière avec le Liberia voisin, est difficile à contrôler. D'autant plus que les deux pays partagent les mêmes groupes ethniques : les Kroumen, les Guéré et les Yakouba. Ils sont de part et d'autre de la frontière artificielle créée par l'impérialisme. Avant même la crise ivoirienne, cette région était déjà en proie à des incursions de bandes armées venues du Liberia. Il y avait aussi des violences entre les populations venues de plusieurs horizons pour y cultiver le café et le cacao. C'est à cette situation déjà explosive que la politique d'ivoirité de Bédié (à l'époque où il était au pouvoir) et sa poursuite par les partisans de Gbagbo vont avoir des conséquences catastrophiques. La situation de tensions interethniques dans cette partie du pays se développait depuis les premiers conflits fonciers qui ont éclaté dans les années 1980. Ils n'ont pas été jugulés et là-dessus sont venus se greffer les problèmes de succession entre plusieurs protagonistes en compétition pour diriger le pays après la mort d'Houphouët.

Aujourd'hui, dans les villes, surtout dans les quartiers populaires comme Abobo, Attécoubé, Adjamé et Yopougon, il y a le développement de sortes de gangs d'adolescents appelés « microbes » ou « virus » dont il a été question plus haut.

Il y a aussi les coupeurs de route. Ici, ce sont des éléments du camp Ouattara appelés « ex-combattants » qui n'ont pas encore trouvé de point de chute. Certains sont cantonnés dans des cités universitaires, d'autres dans des casernes militaires. Par contre, un grand nombre sont dans la nature et avec des armes. Ce sont souvent ces derniers qui se muent en coupeurs de route, écumant les routes à l'intérieur du pays.

La lutte des travailleurs

L'année dernière, les enseignants du secteur public et les fonctionnaires de la santé avaient mené des luttes et obtenu des améliorations salariales. Cette année, il n'y a eu aucune lutte marquante. Les travailleurs du privé, ceux qui sont par exemple dans des usines, vivent une situation tellement précaire que, pour mener des luttes, ils ont peur d'être renvoyés et jetés dans la misère. De temps en temps, à force de trop pressurer les travailleurs, des luttes sporadiques éclatent. Ainsi, il y a quelques mois des travailleurs de Sotaci (qui est une des plus grosses usines de transformation de l'acier, de fabrication de fûts, de brouettes, de machettes, de clous, de grillages, tôles et fers à béton utilisés dans la construction) ont fait une grève qui a duré trois semaines. Il s'agit d'une soixantaine, travaillant à la tâche. Leur travail consiste à remplir des cartons de clous. Grâce à leur lutte, ils ont fini par obtenir une victoire morale mais très modeste sur le plan financier. Leur augmentation est de l'ordre de 30 centimes d'euro par jour.

Il y a eu aussi cette grève qui a touché une partie des dockers. Mais très vite, le mouvement a été brisé par les forces armées pour éviter qu'il contamine les autres. Il y a aussi des travailleurs de quelques usines qui luttent pour l'application du nouveau smig, comme ceux de Zénith, une usine de fabrication de sachets et autres produits en plastique.

Il y a aussi quelques luttes dans le secteur du BTP. Mais ici, les choses sont différentes des usines, du fait qu'un chantier a un début et une fin. Il est courant que, lorsque le chantier tire à sa fin, les ouvriers revendiquent des primes de fin chantier. C'est, par exemple, le cas actuellement des ouvriers du groupe Bouygues qui construisent le troisième pont. Ils réclament l'équivalent du salaire de base multiplié par le nombre de mois passés sur le chantier. En gros, les travailleurs demandent le doublement de la paie, dont la deuxième moitié à payer à la fin du chantier. La lutte a commencé il y a deux mois. Le patron et le gouvernement ont commencé par répondre en envoyant la police pour briser la grève. Il y a eu des blessés et quarante travailleurs arrêtés qui ont été par la suite relâchés. Comme Ouattara avait promis que ce pont serait terminé avant 2015, il a dépêché son ministre de l'Intérieur pour désamorcer les choses et faire reprendre le travail. Pour le moment, il a réussi à faire reprendre le travail et a tout juste promis de donner une suite dans quinze jours.

Sur un autre grand chantier de l'État, qui emploie 636 travailleurs, cela fait deux ans que des luttes se déroulent à répétition. Ces luttes sont sur plusieurs terrains de revendication : augmentation de salaire, mais aussi un certain nombre de droits sociaux comme par exemple la retraite. Cela provoque souvent des arrêts de travail qui durent un ou plusieurs jours. Souvent pour obliger les patrons à répondre vite, les travailleurs débrayent une fois le béton mouillé, car après plus de trois heures il n'est plus utilisable. C'est de cette façon que, cette année, l'entreprise chinoise qui a en charge la construction de 2 400 logements a été contrainte de déclarer tous les travailleurs à la caisse de retraite.

Organisation des travailleurs

Les organisations syndicales qui existent sont plus à l'écoute des patrons et du gouvernement que des travailleurs. Le secrétaire général de l'UGTCI, la vieille centrale syndicale créée au temps du parti unique d'Houphouët-Boigny, a déclaré, au nom des travailleurs, qu'après l'augmentation du smig, « 50 % des revendications des travailleurs sont réglées ».

Avec des chefs syndicaux de ce genre, les patrons font littéralement ce qu'ils veulent, ce qui fait que, même pour l'application du nouveau smig, les patrons font comme bon leur semble sans rencontrer de résistance venant des centrales syndicales.

La classe ouvrière de Côte d'Ivoire est très jeune, dans tous les sens du terme. Elle a peu de traditions héritées du passé. Elle est compo­sée de travailleurs souvent jeunes en âge et combatifs. L'exploitation elle-même constitue une école, rude mais efficace. Malgré le recul politique général, marqué par l'ethnisme propagé pendant des décennies par des dirigeants politiques en rivalité pour la succession d'Houphouët, malgré une épuisante guerre civile, les idées de lutte de classe trouvent un écho. Le champ des possibilités est donc vaste devant une organisation commu­niste révolutionnaire comme l'UATCI.

8 juin 2014

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