Le chômage, armée de réserve permanente du capital13/09/20202020Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2020/09/210.jpg.484x700_q85_box-0%2C0%2C1383%2C2000_crop_detail.jpg

Le chômage, armée de réserve permanente du capital

La pandémie du Covid-19 a accéléré, en l’aggravant, la crise de l’économie capitaliste et précipité une large fraction des classes exploitées dans le chômage. Des dizaines de millions de travailleurs ont perdu leur emploi aux États-Unis, la première puissance impérialiste. Combien d’autres, qui n’ont jamais travaillé, seront dans l’incapacité d’en trouver un dans la période qui s’ouvre ? Il en va de même dans l’Union européenne, malgré l’adoption par la plupart des États membres de mesures de chômage partiel, qui en atténuent quelque peu les effets immédiats. À l’échelle de la planète, un nombre incalculable de travailleurs, d’indépendants, de commerçants, de petits agriculteurs sont menacés dans leurs moyens d’existence.

Le chômage dans le mode de production capitaliste

Observant, dans la période d’expansion des forces productives capitalistes, le maintien d’importants contingents de chômeurs, chassés des entreprises ou laissés à leurs portes, Marx et Engels parlèrent d’une armée de réserve industrielle à la disposition de la bourgeoisie dans son combat contre la classe ouvrière. Le terme soulignait combien les rapports entre les classes étaient marqués par la violence et ne pouvaient avoir d’autre issue qu’une lutte à mort. Il soulignait aussi un problème majeur pour le prolétariat : comment faire face à la concurrence entre travailleurs, imposée par la bourgeoisie, comment empêcher que les plus isolés, les moins conscients, les plus affamés soient enrôlés par les classes possédantes, et comment­ gagner cette fraction du prolétariat au combat commun contre le capitalisme et pour le communisme ?

Les fondateurs du socialisme scientifique démontrèrent que, loin d’être un accident, un phénomène imprévisible ou marginal, le chômage est indissociable de la production capitaliste. C’est le propre du régime du salariat d’avoir fait disparaître toutes les formes d’entraves à la liberté de l’embauche et du licenciement des ouvriers par les entrepreneurs. Dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), Engels fut le premier à montrer le rôle de cette « réserve de travailleurs sans emploi ».

D’une part, elle permettait d’accroître la production dans les périodes de forte activité en fournissant des bras prêts à l’emploi, tout en laissant au patronat les mains libres pour réduire à d’autres moments l’activité en rejetant à la rue une fraction de la force de travail. Cette réserve, précisait Engels, « c’est la “population excédentaire” […] qui végète péniblement, mendiant et volant, balayant les rues et y ramassant le crottin, faisant de petits charrois à l’aide d’une brouette ou d’un âne, vendant au coin des rues, ou accomplissant quelques petits travaux occasionnels. »

D’autre part, l’existence de cette réserve permettait à la bourgeoisie d’exercer une pression constante sur les travailleurs, en menaçant d’écarter tous ceux qui lui résistaient pour les remplacer par des travailleurs avides de retrouver un gagne-pain, et en maintenant les salaires au plus près du strict minimum permettant la reproduction de la force de travail. Le mouvement ouvrier dut mener un long combat pour neutraliser ou gagner à sa cause les briseurs de grève, les lumpen-prolétaires réduits à une grande détresse matérielle, physique et morale que les « rois de la mine et du rail » lancèrent contre les travailleurs.

Cette armée de réserve était également alimentée par l’exode rural qui vidait les campagnes des pays dans lesquels l’industrialisation progressait à marche forcée. La fin du servage en Russie, en 1861, sous la pression du capitalisme occidental, tout comme, quatre ans plus tard, l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, libérèrent à leur tour des millions de bras attachés jusque-là à la terre et soumis au joug des grands propriétaires fonciers. L’arrivée continue et la circulation de travailleurs migrants dans les pays où l’industrie se renforçait constituait une dernière source alimentant cette réserve. Là encore, les militants socialistes et leurs organisations parvinrent, non sans difficultés et non sans luttes, à imposer progressivement l’idée que les prolétaires ne formaient qu’une seule classe à laquelle sa cohésion, doublée d’un programme politique révolutionnaire, donnerait un caractère invincible.

« Un ressort régulier de la production des richesses »

Dans le chapitre xxv du livre premier du Capital (1867), Marx revient sur ce mécanisme de « production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve ». Il y voit une des lois de l’accumulation capitaliste, « un ressort régulier de la production des richesses ». Marx montre que cette surpopulation, liée à l’essor de la grande industrie capitaliste, est indispensable à la bourgeoisie à diverses étapes du cycle de reproduction du capital. Au point de former « une condition d’existence de la production capitaliste », « une armée industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais », fournissant « la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible ».

Sa présence s’expliquait en partie par des raisons techniques, comme l’essor du machinisme et de la productivité, mais avant tout par le caractère anarchique même de l’économie capitaliste : l’existence d’une masse de chômeurs était indispensable au grand capital pour développer de nouvelles branches de production, pour remplacer des travailleurs qualifiés par des moins qualifiés, pour suivre les mouvements chaotiques des marchés régulant a posteriori la production et la compétition entre les capitalistes à l’échelle nationale et, de plus en plus, internationale.

Cette masse sous-employée, soulignait Marx, a toujours coexisté avec « l’excès de travail imposé à la fraction de la classe salariée qui se trouve en service actif » et a augmenté la pression pour forcer les travailleurs « à subir plus docilement les ordres du capital. » Sans résistance ouvrière, la non-exploitation des uns, rendus oisifs, entraîne et amplifie mécaniquement la sur­exploitation des prolétaires au travail.

Marx cite dans le même chapitre du Capital un tract de 1863, rédigé par des ouvriers des usines textiles de Bolton, dans la région de Manchester, protestant contre la volonté du patronat local d’augmenter leur temps de travail, de 12 à 13 heures par jour, alors même que des milliers de leurs camarades restaient sur le carreau : « Les victimes du travail excessif ressentent l’injustice tout autant que ceux que l’on condamne à l’oisiveté forcée. Si le travail était distribué d’une manière équitable, il y aurait dans ce district assez de besogne pour que chacun en eût sa part. Nous ne demandons que notre droit en invitant nos maîtres à raccourcir généralement la journée tant que durera la situation actuelle des choses, au lieu d’exténuer les uns de travail et de forcer les autres, faute de travail, à vivre des secours de la bienfaisance. »

Face au « il faut travailler davantage » des bourgeois de l’époque, ils répondaient par la demande, de bon sens, de la répartition du travail entre tous.

Mais pour Marx, et tous ceux qui sont restés fidèles aux perspectives communistes qu’il avait tracées, le seul moyen d’en finir avec le chômage ainsi qu’avec tous les autres fléaux liés à l’exploitation capitaliste ne pouvait être que l’abolition du salariat. Les revendications visant à desserrer quelque peu l’étau de l’exploitation étaient des objectifs de lutte indissociables de cette perspective.

Le chômage dans un système capitaliste à l’agonie

Au cours du 20e siècle, le chômage et toutes les formes de sous-emploi qui l’accompagnent sont restés des traits quasi permanents de l’économie capitaliste. Et les militants communistes révolutionnaires n’ont cessé d’être confrontés à ce problème.

En 1917, face à l’effondrement de l’économie capitaliste, aux menaces de famine, la classe ouvrière de Russie répondit en imposant son contrôle au travers de ses organisations, comités d’usines et soviets : un contrôle ouvrier sur la durée du temps de travail, les embauches, les licenciements et plus généralement la production. Celui-ci fut effectif dans la majorité des grandes entreprises avant même la prise du pouvoir dirigée par le Parti bolchevique en octobre.

Au cours de la crise des années trente, le chômage de masse, touchant jusqu’à un tiers des travailleurs, est devenu le symptôme le plus concret, mais aussi le plus brutal, du degré de décomposition d’une économie basée sur la propriété privée des moyens de production et la loi du profit.

Comme toutes les crises de surproduction du capitalisme, cette Grande Dépression se traduisit par la destruction (ou la mise à l’arrêt) de vastes forces productives, de marchandises et de récoltes ne trouvant plus preneurs sur les marchés. L’étatisme vint au secours de la bourgeoisie, sous la forme brutale du fascisme et du militarisme dans plusieurs pays d’Europe et notamment en Allemagne, et sous celle de la politique de grands travaux et d’injection massive de fonds dans le système bancaire avec le New Deal aux États-Unis. Mais à la veille de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale, le chômage y touchait encore, selon les chiffres officiels, plus de dix millions de travailleurs, soit près de 17 % de la population active. Seule la marche à la guerre et la militarisation de la société allaient en quelque sorte y remédier. Mais c’était pour replonger l’humanité dans une barbarie plus meurtrière que celle qui avait dévasté le monde un quart de siècle plus tôt.

Le relatif essor de la production qui suivit la Deuxième Guerre mondiale entraîna la disparition relative du chômage dans les principales citadelles de l’impérialisme. La bourgeoisie dut même de nouveau recourir dans plusieurs pays, comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, où ce flux avait été stoppé dès les années vingt, à une main-d’œuvre immigrée jouant le rôle d’armée de réserve. D’autant plus que les campagnes, déjà largement vidées de leurs forces vives, ne pouvaient plus lui fournir les bras qui faisaient défaut.

Mais dès le début des années 1970, la crise de surproduction, avec son cortège de faillites et de licenciements, que nombre d’économistes considéraient comme relevant d’un passé à jamais révolu, frappait de nouveau.

Et depuis, malgré les courtes périodes de redémarrage de la production et des échanges, liées principalement à une nouvelle phase de la mondialisation, le chômage de masse et le sous-emploi n’ont jamais cessé de peser sur la condition ouvrière. Dans la première puissance impérialiste, les États-Unis, les données officielles masquaient jusqu’à ces derniers mois, derrière un prétendu plein-emploi, que les économistes définissent lorsque le taux de chômage est inférieur à 3 %, voire 5 %, la paupérisation croissante d’une large fraction des travailleurs.

Tous les gouvernements ont en effet à leur disposition une large palette d’instruments pour prétendre « régler » la question du chômage ou en « inverser la courbe ». Les travailleurs les plus anciens ont été placés en préretraite ou dispensés de recherche d’emploi, d’autres ont été placés en invalidité, trimballés de formation en formation et sortis des statistiques.

Ce camouflage statistique a accompagné les attaques répétées contre les travailleurs : réduction drastique des droits et indemnités des chômeurs, remise en cause du droit du travail et de nombre de limites légales aux licenciements, y compris dans la fonction publique, flexibilité des horaires, généralisation des temps partiels imposés, gel des salaires, etc. Partout, faute d’une réaction massive des travailleurs, la même tendance a été observée. Les pays développés où les chiffres officiels du chômage ont reculé sont ceux où, à l’instar des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne ou des Pays-Bas, cette politique a été poussée le plus loin, avec, dans la plupart des cas, la passivité voire la compli­ci­té active des bureaucraties syndicales. Symboles de cette évolution : les contrats zéro heure au Royaume-Uni, selon lesquels le travailleur doit rester à la disposition de l’employeur sans que ce dernier soit tenu de lui garantir une durée de travail minimum, ou les réformes Harz en Allemagne au début des années 2000, permettant au patronat de profiter d’une main-d’œuvre payée aussi peu qu’un euro de l’heure, qui ont transformé plus de dix millions de salariés en travailleurs pauvres.

En France, cette précarisation s’est manifestée par l’explosion des contrats à durée déterminée et de l’intérim, ramenant progressivement des millions de salariés, et en premier lieu les plus jeunes, dans une nouvelle armée de réserve toujours disponible, mais aussi jetable, pour le patronat. Ainsi, la part des CDD a progressé au point de représenter 87 % des embauches en 2017. Près d’un tiers de ces contrats n’étaient alors que d’une seule journée !

Partout sont apparues ces formes nouvelles de l’esclavage moderne que sont les statuts d’indépendants, d’auto- (ou micro-) entrepreneurs et de travailleurs « ubérisés », autres expressions de ce recul de la condition ouvrière et qui camouflent mal un sous-emploi croissant.

Au fond, le plein-emploi relatif des années 1950 à 1970, survenant après les destructions de la Deuxième Guerre mondiale et la mort de dizaines de millions de prolétaires, n’apparaît plus que comme une période intermédiaire ayant préparé la crise suivante durant laquelle les quelques entraves à l’exploitation acceptées par les bourgeoisies les plus repues du monde impérialiste volent les unes après les autres en éclats.

Vers un chômage partiel généralisé et permanent ?

Ces attaques ont également pris la forme d’une sorte d’institutionnalisation des procédures de mise en chômage partiel. En France, les premières dispositions pour faire face aux « à-coups du ravitaillement des établissements industriels en matières premières ou en charbon » remontent à la Première Guerre mondiale. Malgré plusieurs textes pour en assouplir les conditions d’application, et la mise en place en 2009 de l’APLD (activité partielle de longue durée), le recours au chômage partiel est cependant resté longtemps assez marginal. Lors de la crise financière déclenchée en 2007, le chômage partiel n’avait touché que 300 000 salariés, contre une douzaine de millions au plus fort de la pandémie du printemps 2020, date à laquelle l’État a assuré la totalité des dépenses, y compris celles revenant jusque-là au patronat.

Il n’en est pas de même en Allemagne et en Italie. Dans la première puissance économique européenne, l’instauration du chômage partiel a été engagée dès la fin du 19e siècle dans l’industrie du tabac, avant d’être renforcée et généralisée à tous les secteurs industriels dès la fin de la Première Guerre mondiale, puis intégrée dans la loi sur l’emploi et l’assurance chômage de 1927. Lorsque, deux ans plus tard, l’économie s’effondra, 20 % des salariés furent touchés par ces mesures. Ce fut de nouveau massivement le cas au lendemain de la réunification en 1990, puis, lors de la crise des subprimes de 2008. Or, au chômage partiel, les travailleurs ne touchent plus que 60 % de leur salaire net (67 % pour ceux ayant des enfants), sauf accord de branche (dans la chimie la prise en charge est de 90 %). Cela s’accompagne d’une flexibilité accrue sur les horaires de travail et les salaires, l’explosion du travail à temps partiel et des emplois dits « atypiques » (intérim, « mini-jobs »), la mise en place de comptes épargne-temps permettant aux patrons de ne pas payer d’heures supplémentaires, etc. Et ce, depuis son origine, en y associant, de « compromis » en « compromis », les bureaucraties syndicales à toutes les étapes. Pour la seule crise de 2008-2009, on estime que ces mesures, dont le coût est évalué à 5 milliards, avaient permis au patronat d’économiser 44 milliards d’euros ![1]

En Italie, le régime de chômage partiel a été intégré depuis son origine au système d’indemnisation du chômage. Mise en place de façon provisoire par le régime fasciste en 1941, la Cassa integrazione guadagni (CIG) ou caisse de compensation salariale est devenue structurelle dans l’après-guerre. L’un de ses objectifs était d’aider les capitalistes à conserver leur main-d’œuvre et à parer le fonctionnement chaotique de la production. Après l’Allemagne, l’Italie a été ces dernières décennies, et plus particulièrement depuis les années 1980, le pays qui a eu le plus recours au chômage partiel, sous sa forme « ordinaire » (limitée à un an) et « extraordinaire » (qui peut s’étendre sur plusieurs années).

La contrepartie du maintien du contrat de travail, qui ne protège cependant pas d’un licenciement collectif, a été là aussi une réduction massive des salaires (d’environ 20 %, avec un plafond mensuel équivalent peu ou prou au smic français). La flexibilité a été généralisée, y compris le prêt de main-d’œuvre, au nom de la « mobilité externe » des salariés, nombre d’entre eux étant mis dans des formations bidon censées leur assurer un retour à l’emploi.

Financé en partie par les cotisations des salariés, le chômage partiel a été généralisé là encore en s’appuyant sur les appareils syndicaux, qui ont pris une part active aux référendums organisés dans les entreprises pour faire avaler les plans de suppressions d’emploi déguisés. Leurs dirigeants ont présenté ces mesures comme un moindre mal pour les travailleurs, leur permettant d’être « plus attractifs sur le marché du travail » grâce à une meilleure « employabilité », les exonérations permettant au patronat de bénéficier d’une main-d’œuvre très bon marché. Malgré la paupérisation croissante et l’explosion du chômage, ils continuent à prétendre que la baisse des salaires garantit le maintien de l’emploi du plus grand nombre. C’est ainsi que des centaines de milliers de travailleurs ont été placés dans des situations de chômage quasi permanent, les plus anciens en attendant de pouvoir toucher leurs retraites, sans pour autant être rayés des effectifs des entreprises.

Pour en finir avec le chômage, il faut renverser la domination de la bourgeoisie

Combattre le chômage en tant que tel n’a en réalité aucun sens, sauf à se positionner, comme tous les politiciens de gauche, en gestionnaires de l’ordre social bourgeois. L’essentiel de la propagande des militants révolutionnaires est de convaincre qu’il n’existe aucune issue réformiste à la crise, aucune solution dans le cadre de l’économie capitaliste.

C’est dans cette perspective que nous avons avancé durant des années le mot d’ordre d’interdiction des licenciements. Une telle mesure pour stopper l’hémorragie d’emplois, qui sévissait dans les années 1990, n’aurait pu être imposée que par une mobilisation massive et puissante de la classe ouvrière remettant en cause le pouvoir patronal dans les entreprises et la domination même de la bourgeoisie.

Le Parti communiste et la CGT reprirent en partie cette idée, mais en la limitant aux seuls « licenciements boursiers » ou aux entreprises ayant reçu des subventions publiques et versé des dividendes ; et surtout en se gardant bien d’expliquer comment l’imposer à la bourgeoisie. Dans un projet de loi déposé en 2012, le PCF entendait ainsi en confier l’application à l’inspection du travail. « Interdire les licenciements » était devenu un slogan électoral sans contenu ou une supplique envers l’État de la bourgeoisie.

Il est revenu ces derniers mois dans les propos de ces mêmes organisations, auxquelles s’ajoute la France insoumise, qui y mêle désormais tout un fatras souverainiste revendiquant un « État stratège » relançant la production nationale. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, alla jusqu’à évoquer l’idée d’une interdiction temporaire des licenciements à la mi-mars… avant de l’écarter aussitôt. Le gouvernement de gauche en Espagne, par l’intermédiaire de la ministre du Travail, Yolanda Díaz, membre du Parti communiste, a passé un décret allant dans ce sens le 27 mars dernier. Mais ce texte n’a en rien freiné l’avalanche de destructions d’emplois en Espagne et il ne pouvait en être autrement. Car rien n’arrêtera la catastrophe en cours. Sauf la force collective des travailleurs et leur combat pour arracher le pouvoir à la bourgeoisie.

Dans une certaine mesure, répartir le travail entre tous n’est pas davantage en lui-même un mot d’ordre remettant en cause la loi du profit et la domination de la bourgeoisie.

En 1938, une discussion entre Trotsky, en exil au Mexique, et l’Américain Abraham Plotkin, responsable du Syndicat international des ouvriers de la confection féminine, illustre à quel point la revendication de répartition du travail, avancée alors par Trotsky face au chômage, pouvait être vidée de sa substance révolutionnaire et se retourner en une arme contre les travailleurs.

Plotkin — Par sa politique, notre syndicat s’efforce d’éviter le chômage total. Nous avons procédé à la répartition du travail entre les membres des syndicats, tout en maintenant le taux horaire existant.

Trotsky — Et quelle proportion de leur ancien salaire les ouvriers touchent-ils aujourd’hui ?

Plotkin — À peu près 40 %.

Trotsky — Mais c’est monstrueux ! Vous avez obtenu l’échelle mobile des heures de travail en gardant l’ancien salaire horaire, ce qui revient à faire porter aux ouvriers tout le poids du chômage. En permettant que chaque ouvrier sacrifie les 3/5 de sa paie, vous libérez la bourgeoisie de l’obligation de soutenir les chômeurs par ses propres ressources.

Plotkin — C’est en partie vrai. Mais que faire ?

Trotsky — C’est tout à fait vrai, pas « en partie ». Le capitalisme américain souffre d’un mal chronique et incurable. Pouvez-vous consoler vos ouvriers avec l’espoir que la crise actuelle n’est que passagère, qu’ils vont bientôt connaître une ère de prospérité ?

Plotkin — Personnellement je n’ai à ce sujet aucune illusion. La plupart d’entre nous comprennent que c’est une phase de déclin qui a commencé pour le capitalisme américain.

Trotsky — Mais cela signifie que vos ouvriers vont toucher demain 30 % de leurs anciens salaires, 25 % après-demain et ainsi de suite. C’est vrai qu’une amélioration passagère est possible et même probable, mais la tendance générale est au déclin, la dégradation et la misère. Déjà dans le Manifeste communiste, Marx et Engels l’avaient prédit.[2]

La répartition du travail entre tous n’a de sens qu’associée au maintien des salaires et à leur indexation sur les prix, pour empêcher qu’ils soient amputés par l’inflation. Cette idée ne peut devenir un levier pour les révolutionnaires et la classe ouvrière que si elle s’inscrit dans un ensemble de mesures orientées, sous le contrôle actif des travailleurs, vers la seule issue possible, le renversement de la bourgeoisie.

C’est encore dans ce sens-là que cette revendication retrouve toute sa force et son actualité et qu’elle peut permettre aux travailleurs de résister et de passer à la contre-offensive.

Une question de vie ou de mort

Dans Le programme socialiste (1892), Kautsky expliquait que l’armée de réserve des chômeurs n’avait pas de prix pour les capitalistes car elle leur permettait de « tenir en bride ceux qui travaillent ». Et il ajoutait : « Mais que signifie le chômage ? C’est non seulement la misère pour les intéressés, c’est non seulement la sujétion et l’exploitation augmentées pour ceux qui travaillent, c’est encore l’insécurité de l’existence pour toute la classe ouvrière. » L’explosion actuelle du chômage ressuscite cette insécurité jusque dans les principales puissances impérialistes en menaçant tous les « amortisseurs sociaux » qui atténuaient jusqu’ici certaines des conséquences les plus dramatiques du fonctionnement de l’économie capitaliste. Aucune catégorie de travailleur ne peut se considérer à l’abri ou protégée par sa branche d’activité, son statut ou sa qualification comme n’ont cessé de le faire croire les bureaucraties syndicales. Faute d’un sursaut de combativité, la classe ouvrière verra sa condition alignée sur celle de sa fraction la plus nombreuse et la plus pauvre d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique.

Dans les pays riches, des dizaines de millions de travailleurs et de familles populaires sont en attente d’un logement décent, d‘infrastructures de transport en quantité, alors que les ponts et autoroutes manquent d’entretien et d’investissement au point de s’effondrer ; il manque des hôpitaux et du personnel pour les faire fonctionner, des établissements pour accueillir et accompagner dignement les personnes âgées, des crèches, des écoles, des places en université, etc. Et c’est dans cette société où les besoins à satisfaire sont innombrables que le chômage de masse, non seulement n’a jamais disparu, mais s’aggrave, tandis que la grande bourgeoisie étouffe dans sa graisse ! Cette simple énumération suffit à condamner le capitalisme et justifie le combat des révolutionnaires pour bâtir une société communiste débarrassée de cette classe parasite et du profit qui gangrène tous les organes de la société.

La domination de la bourgeoisie s’accompagne en outre d’un pillage en règle de toute la planète et la phase actuelle de la crise du capitalisme se traduit déjà par le règne du chaos et de la misère. En Inde, au Brésil, comme dans de nombreux États d’Afrique, la faim menace la majeure partie de la population, privée d’emploi et du moindre revenu. Cette situation peut fournir le terreau aux révoltes et aux révolutions de demain, à condition que les travailleurs parviennent à prendre conscience de leurs intérêts communs et de leur force, à s’orienter et à retrouver le chemin de la lutte de classe et des idées communistes révolutionnaires. Aux militants et aux organisations qui se réclament de cette perspective d’œuvrer pour les y aider.

Faute de quoi, d’autres forces sociales, d’autres courants politiques, tous hostiles à la classe ouvrière et à tous les exploités, ne manqueront pas de s’imposer.

L’armée du prolétariat, pour reprendre les termes de Marx, que constituent les forces aujourd’hui dispersées ou divisées de la classe ouvrière à travers le monde, est la seule à pouvoir sortir l’humanité de la barbarie dans laquelle le capitalisme la plonge aujourd’hui inexorablement.

7 septembre 2020

 

[1]     Thomas Koch, Joël Massol, « Le chômage partiel en Allemagne : le “remède miracle” dans la crise ? », Allemagne d’aujourd’hui, 2014/4 (no 210), pp. 67-85.

 

[2]     Léon Trotsky, Une discussion avec Plotkin  29 septembre 1938, Œuvres, volume 18, Paris, Institut Léon Trotsky, 1984, pp. 334-342.

 

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