Situation internationale (texte de la majorité)01/12/20012001Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2001/12/62.png.484x700_q85_box-6%2C0%2C588%2C842_crop_detail.png

Situation internationale (texte de la majorité)

Les attentats de New York et de Washington, les manoeuvres diplomatiques et les opérations militaires qui s'en sont suivies ne constituent pas un tournant dans les relations internationales, mais un révélateur.

Les expressions utilisées par les dirigeants américains, complaisamment répercutées par les médias, du genre "nouvelle forme de guerre" ou "la première guerre du 21e siècle", sont aussi intéressées que stupides. Intéressées parce qu'elles sont destinées à canaliser derrière la politique internationale de l'impérialisme américain, l'émotion soulevée par les attentats dans l'opinion publique américaine. Stupides parce que le terrorisme et, plus généralement, l'existence de groupes et de mouvements terroristes ne constituent certainement pas une nouveauté. Pas plus que n'en constitue l'existence de groupes armés en dehors des "bandes armées" officielles que sont les États eux-mêmes.

L'ordre impérialiste mondial, destiné à préserver le droit des grands trusts à piller la planète, repose sur une multitude de formes d'oppression, sur la négation d'une multitude de droits nationaux ou démocratiques. Il a toujours suscité des réactions et provoqué des résistances, notamment d'innombrables formes d'actions armées, avec les objectifs politiques les plus divers, pratiquant la guérilla ou usant du terrorisme la différence entre les deux étant parfois artificielle. Même des États impérialistes aussi solidement établis que l'État britannique ou l'État espagnol ne sont pas parvenus à éradiquer le terrorisme sur leur propre sol, le premier en Irlande du Nord et le second au Pays basque. Faut-il rappeler que l'État israélien lui-même, dont les chefs mènent la répression contre le peuple palestinien avec pour prétexte la "lutte contre le terrorisme", s'est imposé à ses origines par le terrorisme contre les Palestiniens mais, aussi, contre les troupes britanniques ? Des situations d'oppression sans espoir comme celle du peuple palestinien ou celle du peuple kurde, constituent un terreau fertile pour des organisations politiques utilisant des méthodes terroristes.

Dans certaines régions d'Afrique se créent même fréquemment des situations où les bandes armées constituées sur des bases régionales ou ethniques représentent des forces aussi importantes que les États officiellement reconnus, voire prennent la place d'appareils d'État disloqués.

Et cela sans même parler des autres formes de terrorisme ou de guérilla, exprimant plus encore la pourriture du système impérialiste, que constituent le narco-terrorisme ou les narco-guérillas, de la Colombie à certaines régions de l'Asie du sud-est.

Rien que le demi-siècle qui a suivi la Seconde Guerre impérialiste mondiale, période de "paix" donc, ou de guerre seulement froide, a connu plus d'une centaine de conflits armés relativement importants allant de l'intervention militaire directe de puissances impérialistes aux guerres locales. Certains d'entre eux ont frappé l'opinion publique occidentale. D'autres se sont déroulés sans que les médias s'y intéressent. Mais pour les populations concernées, même les guerres ignorées en Occident sont des guerres. Parler de "période de paix" depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sonne comme une sinistre plaisanterie, car les guerres locales et les conflits armés qui n'ont pas cessé de se succéder ont fait plus de victimes que la Première Guerre mondiale. L'impérialisme porte la guerre en lui-même.

Durant les années de guerre froide, l'opposition des deux blocs occultait certains de ces conflits ; d'autres paraissaient découler de la coupure du monde en deux. Ce n'est plus le cas depuis l'écroulement de l'Union soviétique. Les guerres locales ou le terrorisme, comme d'ailleurs les activités armées des mafias et des barons de la drogue, apparaissent plus ouvertement comme ce qu'ils sont : les sous-produits d'un ordre international inique.

Si les attentats de New York et de Washington ont eu de quoi marquer l'opinion publique américaine, en raison de leur caractère spectaculaire mais aussi parce que c'est la première fois que l'impérialisme américain est affecté sur son propre sol, ils ne représentent en rien une phase nouvelle des relations internationales. Les bombardements sur l'Afghanistan, que ces attentats sont censés justifier, se situent dans la longue lignée des interventions de l'impérialisme américain, de même nature que l'intervention contre l'Irak en 1991, en Somalie en 1992, le bombardement du Soudan en 1998, les bombardements de la Serbie en 1999, pour ne prendre que les dix dernières années.

Les réactions populaires suscitées par les attentats du 11 septembre et, surtout, par les opérations militaires contre l'Afghanistan ont été également révélatrices du sentiment de haine que suscite la domination impérialiste, et pas seulement dans la zone à population arabe ou musulmane, par-delà la forme politique que prend l'expression de cette haine. Si un petit groupe décidé, disposant de surcroît des possibilités financières d'un milliardaire, peut exécuter des attentats comme ceux de New York et de Washington, ceux qui les ont perpétrés se sont appuyés sur des sentiments largement répandus, qu'ils ont canalisés à leur propre profit.

Etant donné le rôle de l'impérialisme américain dans le système de domination impérialiste, ce sentiment de haine se manifeste surtout comme un sentiment anti-américain. Les impérialismes américain, français, britannique, japonais, etc., ne diffèrent cependant les uns des autres que par leurs moyens respectifs et par leurs possibilités, mais nullement par la nature de leur rôle dans ce système ni par leur politique. Il faut s'élever contre toute tentative qui, en dénonçant le seul impérialisme américain, est destinée à dégager les responsabilités de l'impérialisme français.

L'appui que des groupes terroristes, en particulier islamistes, trouvent dans une partie de la population pauvre de la planète ne justifie en rien leur politique. Quand il est individuel, le terrorisme est l'arme des faibles. Quand il est érigé en méthode de lutte systématique, voire en politique, il est toujours destiné à tromper les masses. Au mieux, le radicalisme des armes sert à dissimuler l'absence de radicalisme sur le terrain social, le terrain de classe. Mais, bien plus souvent, le terrorisme sert à imposer une dictature, d'abord sur ceux-là même qui en sont les exécutants, pour préparer l'installation d'une dictature sur ceux au nom de qui on prétend combattre. Dans le cas des groupes armés islamistes, les objectifs politiques sont, en outre, particulièrement réactionnaires, aussi bien sur le plan politique que sur le plan social. Des groupes comme celui de Ben Laden ou, plus proche, le GIA algérien sont des ennemis féroces du prolétariat.

C'est précisément en raison du caractère réactionnaire des groupes islamistes en général et des derniers en date de leurs avatars, comme les taliban ou Ben Laden en particulier, que les stratèges de l'impérialisme se sont servis d'eux dans le passé, avant qu'ils ne leur échappent.

Dans le cas de l'Afghanistan, c'est pour contenir l'influence de l'Union soviétique que les services secrets américains ont armé, financé et encouragé les groupes islamistes, directement ou par l'intermédiaire du Pakistan ou de l'Arabie saoudite. Mais l'utilisation de telles forces réactionnaires obéit à des mécanismes politiques qui n'ont pas disparu avec la disparition de l'Union soviétique.

Aucune puissance impérialiste, fût-elle les États-Unis, unique super-puissance du monde depuis la dislocation de l'Union soviétique, ne peut assurer l'ordre mondial avec ses propres forces. A la recherche de forces politiques locales favorables à sa domination, l'impérialisme est tout naturellement porté à soutenir les forces les plus réactionnaires.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la coalition impérialiste victorieuse a réussi à écarter la menace d'une vague révolutionnaire prolétarienne semblable à celle qui suivit la Première Guerre mondiale. Elle y réussit grâce à la collaboration du réformisme tant social-démocrate que stalinien qui, pendant la guerre comme après, a mis en oeuvre tout ce qui était en son pouvoir pour étouffer l'éclosion de toute conscience révolutionnaire dans le prolétariat. A la tromperie, les vainqueurs ont ajouté la violence : le bombardement de Dresde ou les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki n'étaient pas destinés à vaincre Hitler ou Hiro-Hito mais à disloquer les concentrations ouvrières et à terroriser les peuples en les convainquant que toute rébellion était impossible.

Les impérialismes victorieux ne purent cependant empêcher d'immenses masses des pays sous-développés de se mettre en mouvement pour mettre fin à la forme politique la plus humiliante de la domination impérialiste, la domination coloniale ou semi-coloniale.

Les mouvements d'émancipation des pays du tiers monde ont marqué la situation mondiale pendant plusieurs décennies. Les directions nationalistes de ces mouvements n'avaient pas pour objectif de renverser la domination impérialiste sur le monde. Désireuses de contenir la classe ouvrière de leurs propres pays et de la soumettre à la domination d'appareils d'État représentant les intérêts de classe de leur bourgeoisie, ces forces pour révolutionnaires qu'elles aient été en ce sens qu'elles s'appuyaient sur des masses mobilisées et étaient parfois porteuses de transformations sociales, étaient cependant organiquement hostiles à la politique de classe au nom du prolétariat, seule classe capable de porter la lutte contre la bourgeoisie impérialiste au coeur même de ses bastions politiques, économiques et industriels.

L'impérialisme a fini par composer, rapidement ou après des années d'affrontements, avec les régimes issus de cette vague de "révolutions coloniales". Sans menacer l'impérialisme dans ses fondements, les régimes issus de ces mouvements d'émancipation disposaient cependant d'un large consensus populaire les rendant capables de contester la domination politique directe de l'impérialisme sur leurs pays et de desserrer son emprise économique.

Les puissances impérialistes, leurs diplomaties et leurs services secrets étaient particulièrement sensibles au risque représenté par ces forces et cherchaient à contrecarrer leur accession au pouvoir. Dans le contexte des deux blocs, cette préoccupation était doublée par celle de ne pas laisser ces pays basculer dans le camp soviétique ou, en tout cas, y trouver les moyens militaires et diplomatiques pour jouer un jeu indépendant.

Pendant plusieurs décennies, le fil conducteur de la politique impérialiste a été de contrer ces forces : qu'elles se revendiquent abusivement, comme en Chine ou au Vietnam, du communisme ; qu'elles finissent par s'en revendiquer, comme à Cuba ; ou qu'elles restent sur le terrain du nationalisme radical, comme Nasser en Egypte ou Soekarno en Indonésie.

Pour ce faire, l'impérialisme avait une nette prédilection pour les forces militaires locales, financées, armées et, parfois, directement encadrées par lui. De l'Amérique latine à l'Indonésie, en passant par l'Iran, les tentatives de réforme agraire ou de nationalisation de telle ou telle ressource locale contrôlée par des groupes impérialistes, furent noyées dans le sang par un putsch militaire.

La Seconde Guerre impérialiste mondiale avait été présentée, avec la complicité de la social-démocratie et du stalinisme, comme le combat du monde libre contre la barbarie nazie. Mais, une fois le régime nazi enseveli sous les ruines de l'Allemagne détruite, le "monde libre" n'a eu un aspect démocratique que dans une douzaine de riches pays impérialistes. Face à la dictature stalinienne sur l'Union soviétique et son glacis, ledit "monde libre" était constitué d'innombrables dictatures militaires et civiles. Même l'arrière-cour de la "grande démocratie américaine" était dirigée par des représentants aussi typiques du "monde libre" que Batista, Trujillo, Duvalier, Somoza, sans parler, plus tard, de Pinochet au Chili ou de la soldatesque tortionnaire d'Argentine.

Les dictatures militaires elles-mêmes cependant n'étaient pas toujours fiables pour servir de relais locaux à la domination impérialiste. Parfois, c'est au sein de l'armée, généralement au niveau de son encadrement moyen, que les idées nationalistes radicales ont trouvé refuge. L'impérialisme américain en a fait l'expérience, en Egypte d'abord avec Nasser puis, à des degrés divers, en Libye, en Irak, en Syrie ou en Ethiopie. Pour contrer l'influence du nassérisme, accrue par l'intervention franco-israélo-britannique contre la nationalisation du canal de Suez, la Grande-Bretagne d'abord puis les États-Unis favorisèrent les forces islamistes.

Paradoxalement, c'est précisément le cours réactionnaire des choses à l'échelle du monde, marqué non seulement par le recul de toutes les forces qui se revendiquaient du communisme, à tort bien plus souvent qu'à raison, mais aussi par le recul des différentes formes de tiers-mondisme, avec les aspects anti-impérialistes de leur démagogie et parfois de leurs actes, qui a permis à ces forces réactionnaires de se donner une base populaire.

Les premiers avatars de l'islamisme, comme les Frères musulmans en Egypte, passaient encore à l'époque pour des forces manipulées par l'Occident ce qu'elles étaient, en effet. Avec le recul des différentes formes de nationalisme "progressiste", la démagogie islamiste a d'autant plus facilement trouvé un écho que les injustices et les inégalités provoquées par la domination impérialiste ont poussé de nouvelles générations à trouver un dérivatif.

C'est avec Khomeiny que l'impérialisme a subi son premier retour de bâton de ces années-là. L'ayatollah réactionnaire a bénéficié d'un préjugé favorable, non seulement du côté de l'impérialisme français qui l'a abrité avant son retour d'exil, mais aussi du côté des autres puissances, dès lors que le shah, le protégé des États-Unis, se révéla incapable d'arrêter la montée révolutionnaire qui finit par l'emporter.

Les ayatollahs au pouvoir, s'est vérifiée une fois de plus cette contradiction devant laquelle se trouvent les puissances impérialistes : les régimes ou les forces politiques sur lesquelles elles s'appuient dès qu'ils trouvent une assise politique, finissent par refléter, fut-ce de façon déformée, voire réactionnaire, les frustrations et les haines engendrées par cette domination impérialiste.

Dans l'immédiat, les attentats du 11 septembre ont cristallisé un certain nombre d'évolutions, renforcé des alliances ou en ont dessiné d'autres qui étaient dans l'air du temps. L'aspect le plus marquant est la vaste coalition de gouvernements qui s'est formée et s'est alignée derrière l'impérialisme américain. Il n'est pas dit cependant que cette coalition ne se disloque pas à brève échéance si les bombardements sur l'Afghanistan se poursuivent. Car cet alignement général des gouvernements ne signifie pas alignement des peuples et, pour bien des régimes, le soutien aux États-Unis se révélera une nouvelle source de tension.

Les bombardements sur l'Afghanistan ne sont pas seulement ignobles parce qu'ils font payer les attentats sur le sol américain à la population civile d'un des pays les plus pauvres de la planète. Ils n'ont, de surcroît, aucun objectif réel du point de vue même des intérêts de l'impérialisme dans la région car ils sont surtout destinés à démontrer à la population américaine elle-même, et accessoirement à l'opinion publique mondiale, que l'impérialisme américain ne se laisse pas faire.

Si ces bombardements sont totalement inadaptés à résoudre le problème politique posé par le terrorisme des groupes islamistes, ils en créent cependant de nouveaux. D'abord en Afghanistan même. Le renversement du gouvernement taliban en Afghanistan est le seul objectif que les dirigeants américains ont su inventer pour justifier l'opération militaire. Mais c'est un objectif qui leur pose des problèmes politiques nouveaux, sans résoudre aucun des anciens. Le gouvernement taliban a trouvé pendant des années l'accord tacite de la diplomatie des puissances impérialistes, sans que celle-ci soit gênée outre mesure par le caractère réactionnaire de ce régime. Malgré leur feinte indignation rétrospective, les dirigeants du monde impérialiste n'ont que faire ni du sort barbare réservé aux femmes afghanes, ni de l'application de la charia, ni de la dictature que les talibans exercent sur leur propre peuple. Les États-Unis s'accommodent d'ailleurs de tout cela en d'autres lieux, notamment en Arabie saoudite dont le régime est à peu près aussi réactionnaire que celui de l'Afghanistan.

Les talibans avaient, aux yeux du monde impérialiste, le mérite d'avoir stabilisé la situation en Afghanistan après des années d'anarchie militaire consécutive à la chute du régime de Najibullah après le départ de l'armée soviétique. La rivalité incessante des chefs de guerre entretenait non seulement l'instabilité en Afghanistan, mais menaçait de déstabiliser la région. La réticence des puissances impérialistes envers Massoud et son Alliance du Nord, avant les attentats du 11 septembre, reflétait leur scepticisme à l'égard de la capacité de Massoud à remplacer avantageusement les talibans.

Cette réticence n'a pas complètement disparu depuis, malgré les mythes tissés récemment autour de l'homme assassiné. L'Alliance du Nord reste une coalition hétéroclite de chefs de guerre rivaux, issus de surcroît d'ethnies minoritaires. En outre, elle est considérée par le Pakistan, dont les États-Unis ont besoin dans la guerre actuelle, comme une force politique hostile à ses intérêts.

Mais les dirigeants américains n'ont pas beaucoup de choix. Ils savent que ce n'est pas la quantité de bombes déversées sur Kaboul ou Kandahar qui leur offrira la solution politique stable qu'ils n'ont pas encore trouvée. Pour le moment, les États-Unis sont en train d'essayer d'inventer la quadrature du cercle, c'est-à-dire inventer la combinaison politique permettant d'affirmer à leur opinion publique que l'objectif est atteint et que le régime taliban est renversé, tout en acceptant d'associer des hommes issus du mouvement taliban à un futur gouvernement de coalition s'ils en trouvent. Toute combinaison apparaissant comme étant trop ouvertement l'émanation des États-Unis même si elle se réalise sous l'égide de l'ONU risque de prolonger la guerre et de menacer les États-Unis d'enlisement.

L'impérialisme américain peut évidemment se faire une raison devant l'instabilité de la situation en Afghanistan. Des régimes peu stables, voire des gouvernements dont l'influence dépasse à peine les limites de la capitale dans laquelle ils siègent, il y en a bien d'autres sur la planète sans que cela empêche l'impérialisme de vivre. Il a appris de longue date à surfer sur des situations instables. Et l'exemple du Congo, du Liberia ou de la Sierra-Leone pour ne parler que de ceux-là , montre qu'il sait même en tirer profit. Pendant les guerres locales et les massacres ethniques, les affaires continuent : la drogue ici, les pierres précieuses de contrebande là, et le trafic des armes partout.

Le danger de prolonger trop longtemps l'intervention en Afghanistan est cependant d'aggraver l'instabilité dans des pays voisins, stratégiquement importants pour les États-Unis.

Au Pakistan d'abord. Ce pays issu, rappelons-le, du sanglant partage des anciennes Indes britanniques, a servi pendant longtemps à l'impérialisme de contrepoids pour peser sur la politique de l'Inde, attirée par une forme tiède de neutralisme. La rentrée dans le rang de l'Inde a incité les États-Unis à prendre une certaine distance avec le Pakistan. Le régime militaire pakistanais a continué à être financé et soutenu par les États-Unis, mais plus discrètement. Il a développé une démagogie intégriste et a protégé les organisations qui l'incarnaient pour trouver un certain soutien populaire sur une base réactionnaire.

Pour disposer au Pakistan d'une base arrière contre l'Afghanistan, les États-Unis ont levé les quelques sanctions économiques qu'ils avaient décrétées dans le passé et ont débloqué des crédits supplémentaires en exigeant des dirigeants pakistanais qu'ils s'alignent ouvertement derrière eux. Cela met évidemment le régime militaire dans une position difficile. Bien qu'il semble contenir jusqu'à présent les organisations islamistes, la situation reste lourde de déstabilisation.

En outre, le parti pris plus ouvert en faveur du régime pakistanais risque de perturber le jeu d'équilibre compliqué entre ce pays et l'Inde. Même si le gouvernement indien participe pleinement à la prétendue alliance antiterroriste aux côtés de son ennemi juré qu'est le Pakistan avec lequel il continue une guerre interminable pour le contrôle du Cachemire il n'est pas dit que cette situation n'alimente pas un autre fondamentalisme dans la région, celui également montant des hindouistes en Inde.

Le danger de déstabilisation est également grand pour l'Arabie saoudite, clé de voûte, avec Israël, du système d'alliances américain au Moyen-Orient. Bien avant la pression des événements actuels, ce pays était perclus de contradictions qui, pour être étouffées, n'en sont pas moins explosives. Les contradictions politiques du régime, qui se revendique d'une des formes les plus rétrogrades du fondamentalisme islamique mais qui ouvre, en même temps, son territoire pour y abriter des bases militaires américaines, reposent sur des contradictions sociales plus profondes. Grâce à sa richesse pétrolière, la couche dirigeante a un pied dans le 21e siècle alors qu'elle a l'autre dans le Moyen-Age et qu'elle impose au pays des structures anachroniques.

Ce n'est pas pour rien que la mouvance islamiste a trouvé des cadres, jusqu'à Ben Laden, dans ce pays. Ce n'est pas pour rien que c'est dans ce pays que les groupes terroristes ont trouvé des gens non seulement prêts à se livrer à des attentats-suicides mais ayant aussi le niveau technique pour les préparer efficacement. L'encadrement de l'armée saoudienne au sommet a beau avoir été formé par les États-Unis, il serait dans la nature des choses que son encadrement moyen et inférieur soit travaillé par des forces islamistes.

Une déstabilisation du régime d'Arabie saoudite aurait des conséquences incalculables pour les États-Unis, tant en raison de la situation géopolitique de ce pays qu'en raison de ses ressources pétrolières considérables.

L'attitude des dirigeants de l'Iran et de la Syrie donne, en revanche, un prétexte aux États-Unis pour normaliser un peu leurs relations avec ces deux régimes, désignés il y a peu encore comme des États terroristes. Mais, là encore, la continuation de la guerre peut mettre en cause le rapprochement amorcé.

Reste le principal problème de la région : la question palestinienne. Bush, après son arrivée au pouvoir, a laissé les mains entièrement libres à Sharon pour une politique de répression. Il l'a laissé utiliser les moyens supérieurs d'un État moderne pour réprimer l'Intifada de jeunes Palestiniens désarmés. L'acharnement du gouvernement israélien à maintenir et à multiplier des colonies juives même à l'intérieur des territoires concédés à "l'Autorité palestinienne", le refus ouvert de toute concession, même celles consacrées par des accords internationaux pourtant favorables à Israël, ont fermé toute perspective politique devant le peuple palestinien.

La politique de Sharon, avec l'accord au moins tacite de Bush, signifiait clairement que même cette caricature d'État qu'est "l'Autorité palestinienne", dont les prérogatives limitées s'exercent sur un territoire aussi restreint que morcelé et dont les différentes parcelles peuvent être coupées les unes des autres à n'importe quel moment par l'armée israélienne, était déjà une concession que l'extrême droite au pouvoir en Israël considérait comme étant de trop. Priver de toute perspective tout un peuple spolié depuis des décennies, soumis à des conditions d'existence humiliantes dans son propre pays, férocement réprimé en cas de contestation, c'était pousser inévitablement une fraction de sa jeunesse aux actions désespérées, aux attentats-suicides. C'est, de toute façon, dans la logique de la politique de répression mais c'est aussi l'objectif politique clairement annoncé de l'extrême droite israélienne : refuser toute idée d'État palestinien et ne laisser à ce peuple que le choix de quitter son pays ou d'accepter de n'y être que de la chair à exploiter, sans droits, dans les entreprises d'Israël, le temps et à l'endroit où celles-ci en ont besoin. L'éventualité de l'effondrement de l'Autorité palestinienne, ou même l'élimination d'Arafat, ne gênent pas l'extrême droite israélienne. C'est la question sur laquelle la politique de l'administration américaine diverge : elle est consciente du rôle que, malgré la perte apparente d'une grande partie de son prestige dans la jeunesse radicalisée, Arafat et son mini-appareil d'État peuvent jouer pour faire patienter leur peuple.

Désireux de ne pas trop déplaire à des alliés arabes ou, plus exactement, pour ne pas les mettre en situation trop difficile, Bush assouplit, certes, depuis peu son attitude. Il vient de reconnaître du bout des lèvres l'éventualité d'un État palestinien. Arafat en fait une victoire politique, une concession importante des États-Unis, qu'il a immédiatement payée de retour en lançant sa police à la recherche des responsables de l'exécution d'un des ministres d'extrême droite du gouvernement israélien. Même si les médias saluent son habileté à s'aligner complètement derrière la politique de l'impérialisme américain en Afghanistan, lui qui, à l'époque de la guerre du Golfe, s'était rangé verbalement du côté de l'Irak, il n'est pas dit que cette habileté-là redore son blason auprès des masses palestiniennes. Car, malgré sa déclaration en faveur d'un éventuel État palestinien, Bush n'a pas l'intention de satisfaire les aspirations du peuple palestinien.

Cette concession hypocrite de Bush ouvrira peut-être de nouvelles négociations, c'est-à-dire au meilleur des cas un nouvel accord similaire à celui d'Oslo. Mais celui signé dans la capitale norvégienne a montré qu'il ne pouvait pas conduire à un État palestinien pouvant être considéré comme tel par sa population.

Quelles que soient les variations de son langage en fonction des circonstances et des nécessités du moment, l'impérialisme américain est incapable de trouver une solution au problème palestinien.

Dans cette région du Moyen-Orient, dont l'importance stratégique s'ajoute à la richesse pétrolière, les États-Unis ont besoin de l'alliance d'Israël. Et, évidemment, Israël a encore plus besoin du soutien des États-Unis. C'est le seul pays du Moyen-Orient dont la politique proaméricaine de son gouvernement trouve un large consensus populaire. Même l'Arabie saoudite ou la Jordanie, dont les dirigeants sont tout aussi dévoués aux intérêts de l'impérialisme en général et à ceux des États-Unis en particulier, sont à la merci de coups d'État militaires ou de révoltes populaires susceptibles de mettre en place des régimes tentés de prendre leurs distances avec les États-Unis.

Dans le cas d'Israël, une telle éventualité exigerait un changement bien plus fondamental, la mise en place d'un régime rompant avec la politique sioniste, menée, depuis ses origines, par toutes les équipes dirigeantes de l'État israélien et la mise en place d'une politique orientée vers la recherche d'alliances avec les peuples arabes voisins contre leurs régimes. Une telle politique aurait été possible dans le passé et pourrait certainement l'être dans l'avenir. Elle constituerait même la seule politique à même d'assurer à la population d'Israël une existence qui ne soit pas celle d'un geôlier d'un camp de concentration d'Arabes palestiniens craignant toujours pour sa propre vie.

Mais gagner la confiance du peuple palestinien et, au-delà, celle des peuples arabes voisins n'est possible que sur la base d'une politique révolutionnaire, c'est-à-dire d'une politique visant à faire prévaloir les intérêts communs des masses laborieuses opprimées.

Le risque de déstabilisation, susceptible de freiner les dirigeants américains sur la voie d'une prolongation des bombardements sur l'Afghanistan ou de l'ouverture d'un second front contre l'Irak, ne se limite pas au Moyen-Orient ou au voisinage immédiat de l'Afghanistan. En témoignent les manifestations antiaméricaines qui ont eu lieu dans des endroits aussi éloignés de la zone de guerre que l'Indonésie d'un côté et le nord du Nigeria de l'autre. L'impérialisme est en train d'alimenter la montée de l'intégrisme religieux et de lever de nouvelles générations de terroristes.

La sainte alliance sous l'égide de l'anti-terrorisme a conduit les États-Unis et la Russie à resserrer leurs relations. Donnant-donnant : la Russie facilite l'introduction des troupes américaines dans les États d'Asie centrale issus de l'écroulement de l'Union soviétique, comme l'Ouzbékistan ou le Tadjikistan, en contrepartie de quoi les puissances occidentales s'abstiendront de toute remontrance, même tout à fait platonique, à l'égard de la guerre de répression menée en Tchétchénie.

Dans la foulée, d'ailleurs, bien d'autres répressions par bien d'autres régimes autoritaires ou des dictatures trouveront absolution du côté de la diplomatie impérialiste. Absolution des militaires algériens et de leur politique de répression, en particulier en Kabylie, de tueries de civils, sans parler de la corruption profonde du régime puisqu'en combattant le GIA, ils peuvent prétendre combattre le terrorisme. Absolution du dictateur d'Ouzbékistan puisqu'il accepte de fournir aux troupes américaines une base d'opérations contre l'Afghanistan. Absolution du régime chinois, notamment de sa politique d'étouffement de la minorité ouïgoure au Xin-Jiang, puisqu'il donne son accord à la croisade de Bush. Quant au régime turc, qui écrase depuis longtemps dans la violence les légitimes revendications nationales du peuple kurde, il peut placer ses opérations militaires au Kurdistan ou ses infamies contre les prisonniers politiques sous l'égide de la lutte contre le terrorisme du PKK.

Les nouveaux foyers de tension alimentés par la guerre contre l'Afghanistan, ou qui risquent de l'être si elle se prolonge, s'ajoutent aux nombreux autres qui se préparent dans un grand nombre de pays, tels les Balkans. Dans la péninsule balkanique en particulier, les puissances impérialistes n'ont même pas eu le temps de justifier rétroactivement leurs bombardements sur la Serbie par le renversement de Milosevic que la Macédoine était entraînée à son tour dans l'engrenage des conflits ethniques. Pour contrer la Serbie, les États-Unis ont encouragé des organisations nationalistes du Kosovo, comme l'UCK. Une fois lancée, l'UCK ne s'est pas arrêtée là où les intérêts des grandes puissances le commandaient. Elle a étendu ses ambitions politiques vers la Macédoine. Le récent accord de désarmement réciproque entre les forces paramilitaires albanaises d'un côté et slaves de l'autre ne semble pas avoir stabilisé la situation.

Depuis l'éclatement de la Yougoslavie, les peuples des Balkans vivent en état de guerre quasi permanent, avec toutes les conséquences qui en découlent. Signe des temps, après la Bosnie et le Kosovo, c'est la Macédoine qui est devenue officiellement une sorte de protectorat collectif de l'Occident impérialiste, revenant à des situations comme celle des lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque les impérialismes anglais et français se sont partagé au Moyen-Orient les dépouilles de l'Empire ottoman écroulé.

Il n'y a pas d'avenir pour les peuples des Balkans dans le micro-nationalisme qui reflète la pourriture de l'ordre impérialiste mondial, et nullement une liberté plus grande pour les peuples. Pas plus qu'il n'y a d'avenir pour les peuples d'Afrique dans la montée des conflits ethniques.

La situation internationale actuelle, où ce sont des forces réactionnaires qui représentent la contestation de l'ordre mondial, pose évidemment des problèmes politiques aux dirigeants impérialistes. Mais elle ne menace en rien la domination impérialiste sur le monde. Au contraire, elle la perpétue sous une forme particulièrement barbare, où les attentats terroristes et les opérations militaires du genre de ce qui se passe aujourd'hui en Afghanistan se donnent la réplique au détriment des populations civiles concernées, en entretenant un climat de barbarie.

La seule alternative est la renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire, ouvrant une autre perspective devant l'humanité que l'expression sans cesse renouvelée et élargie de la barbarie.

Les perspectives fondamentales dépendent de la capacité de la classe ouvrière à jouer de nouveau sur la scène internationale le rôle qu'elle a joué au moment de la montée internationale du socialisme dans la deuxième moitié du 19e siècle ou après la Révolution russe de 1917.

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