Russie - Un régime qui s'installe dans l'instabilité et le chaos01/07/19971997Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1997/07/LdC_28.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Russie - Un régime qui s'installe dans l'instabilité et le chaos

"En Russie, il n'y a pas de pouvoir ; il n'y a que des luttes autour du pouvoir" : cet avis émane d'un spécialiste en la matière, le général Korjakov. De garde du corps d'Eltsine à commandant de la garde présidentielle et éminence grise du Kremlin, il a gravi tous les échelons du pouvoir avant d'en être chassé, l'été dernier, lors d'un énième remaniement des sommets dirigeants. Et, plusieurs hauts dignitaires russes viennent à leurs dépens d'illustrer l'opinion de Korjakov.

En mars, après huit mois de vacance du pouvoir présidentiel pour cause de maladie, Eltsine a tenu à marquer son retour. Il a débarqué tout son gouvernement à l'exception du Premier ministre, Tchernomyrdine, dont le remplacement, a-t-on dit, aurait provoqué un nouveau conflit entre la présidence et le parlement. Le fait que Tchernomyrdine apparaisse comme le représentant d'un des principaux clans de la bureaucratie, celui dit de l'énergie, n'est pas pour rien non plus dans le fait qu'il ait échappé à cette purge.

Purges à répétition

Parmi les rares rescapés du "nettoyage de printemps" eltsinien version 1997 figurait le titulaire du portefeuille de la Défense, le général Koulikov.

L'an dernier, en pleine campagne présidentielle, Eltsine avait renvoyé son précédent ministre de la Défense, le général Gratchev. Devenait-il trop encombrant, à avoir rendu bien des services au président, depuis le putsch d'août 1991 qu'il avait contribué à faire capoter en passant par le bombardement du Soviet suprême fin 1993 et la conduite de la guerre en Tchétchénie ? En tout cas, on le désigna comme responsable d'une guerre impopulaire où le régime s'enlisait. Sacrifié à la réélection d'Eltsine, il fut aussi victime, en tant que chef de l'institution militaire, de la rivalité l'opposant à d'autres grands corps de la bureaucratie tels les "ministères de force" (Intérieur, ex-KGB). Pour remplacer "Pacha Mercedes" jeu de mots forgé par la presse à partir de son diminutif pour dénoncer ses turpitudes de seigneur vénal Eltsine avait choisi un homme, présenté comme au-dessus de tout soupçon, Koulikov. Neuf mois plus tard, Eltsine l'a limogé en direct à la télévision en lui reprochant pêle-mêle son embonpoint alors que les soldats meurent de faim, son refus de laisser réduire le budget de l'armée et sa complicité avec des généraux corrompus se faisant construire des datchas somptueuses. Le président aurait du mal à en ignorer l'existence... car nombre de ces datchas se trouvent dans la poignée de villages réservés près de Moscou où Eltsine a la sienne, comme bien des pontes du régime et de la mafia.

Pour faire bonne mesure, outre Koulikov, Eltsine renvoya une brochette de hauts gradés, pourtant nommés par lui. Certains se retrouvent en prison en attendant, comme d'autres avant eux, d'en sortir non moins rapidement et de retrouver poste et sinécure, tels les anciens lieutenants d'Eltsine devenus ses rivaux, Routskoï et Khazboulatov, incarcérés après le sanglant bras-de-fer de 1993 entre le Kremlin et le Soviet suprême, et réintégrés depuis dans les hautes sphères.

Routskoï, Khazboulatov, Gaïdar, Tchoubaïs, Korjakov, Gratchev, Lebed... en quelques années la bureaucratie en a vu des hommes propulsés au premier rang, apparemment bien en selle et qui en ont, peu après, été éjectés. Cette valse accélérée des prétendants, témoignage des luttes qui font rage au sommet, est devenue un mode d'existence de la haute bureaucratie où le pouvoir, tel un manège, tournerait en rond tandis que son centre ne trouverait une toute relative stabilité qu'à cause même de son immobilisme.

La bureaucratie prolifère

Cette bacchanale de bureaucrates s'entre- déchirant autour d'un pouvoir impuissant ne semblera paradoxale qu'aux naïfs ayant cru sur parole Eltsine et les "démocrates" quand, à la fin des années quatre-vingt et pour les besoins de leur rivalité avec le dernier numéro 1 soviétique, Gorbatchev, ils parlaient de tordre le cou à la bureaucratie. Celle-ci prospère comme jamais. Et pas seulement parce que les règlements de comptes en son sein ne se traduisent plus, comme sous Staline, par l'élimination physique du vaincu ou, comme sous Brejnev, par son éloignement du pouvoir.

La bureaucratie a parfois troqué la grisaille de ses costumes, respect d'une idéologie pseudo-égalitaire oblige, pour les vestons couleur framboise que les "nouveaux riches" ont vus dans des feuilletons américains et qui sont censés prouver leur conversion aux "valeurs" occidentales. Mais, même avec une nouvelle défroque, la bureaucratie reste la couche parasitaire dominante, celle qui, malgré son nouveau credo pro-capitaliste, compte d'abord sur l'exercice de responsabilités dans les innombrables instances de l'appareil d'État pour assurer sa position sociale et ses revenus, y compris lorsque ceux-ci proviennent pour une large part d'activités affairistes.

La bureaucratie d'État, l'ex-nomenklatura proprement dite , repeinturlurée en blanc, est toujours là, et bien là. Celle du parti unique - dissous en tant que tel dès l'été 1991 - et dans une moindre mesure celle de ses satellites syndicats, organisations de jeunesse, de femmes, etc. ont dû trouver des points de chute dans la machinerie de l'État. A ce niveau, cela aurait pu ne se traduire que par des transferts. Mais comme, avec la disparition de l'Union soviétique, l'État a éclaté en quinze républiques indépendantes, l'on a assisté à une multiplication des appareils correspondants. A cela s'ajoute le fait que l'éclatement de l'URSS a désorganisé bien des secteurs économiques ou administratifs, ce que l'on tente de pallier en étoffant les instances de contrôle. Ces appareils, que plus rien ne coordonne, sont forcément inefficaces et, pour y remédier, on en crée de nouveaux ; gabegie et bureaucratie se nourrissent en quelque sorte l'une de l'autre.

Publiées en Russie, des statistiques sur le ministère du Logement et sur l'administration de Saint-Pétersbourg font état du doublement-triplement des effectifs de ces institutions sur six ans. Il en va probablement de même dans tous les secteurs d'un appareil d'État segmenté en multiples tronçons qui n'ont de cesse, depuis l'emballement de ce processus à la fin des années quatre-vingt, de renforcer leur emprise sur leur fief administratif ou économique, en gonflant leurs propres structures de pouvoir.

Il n'est pas une république fédérée, un territoire autonome, voire une région de Russie qui n'ait son parlement, son gouvernement, son président (ou au moins un gouverneur et un préfet) et autant d'administrations correspondantes. Moscou a son gouvernement, distinct de celui de la Russie. Saint-Pétersbourg, la seconde "capitale", l'a imitée. En mars, Eltsine avait promis un gouvernement "resserré" : il a commencé par flanquer le Premier ministre d'un premier vice-Premier ministre, puis d'un second, qu'ont suivis une dizaine de vice-Premiers ministres et une kyrielle de "simples" ministres. Et, parce que l'on n'est jamais assez prudent, il a aussi renforcé son Administration présidentielle et le Conseil de sécurité, chacun de ces organes doublant et surveillant les deux autres.

Ce phénomène atteint des proportions parfois inimaginables. En février, la Komsomolskaïa Pravda a révélé que les 450 députés à la Douma disposaient de 14 835 assistants dont la paye - 5 à 7 fois le salaire moyen - n'est sans doute pas aussi motivante qu'une immunité judiciaire de fonction et l'accès aux centres de décision, et donc aux mille et un trafics qui vont de pair. Ce journal a ainsi trouvé des aide-député "bénévoles" ayant acheté leur place l'équivalent de 7 500 F à 22 500 F !

A soi seul, l'entretien d'une telle masse de bureaucrates, sans même parler du pillage du domaine public auquel ils se livrent, suffirait à vider les caisses de l'État. Mais comme celles-ci sont au plus bas, la prolifération du personnel de la bureaucratie entraîne évidemment des conflits d'autant plus acharnés que sont plus nombreux les appareils et leurs hommes qui parasitent l'État et que le gâteau à se partager n'est pas inépuisable.

Les décisions de réduire le train de l'État et plus encore tel ou tel budget sectoriel, maintes fois prises et bien sûr jamais appliquées par ceux qui en pâtiraient, forment, depuis des années, la toile de fond de luttes d'influence entre ministères, administrations ou régions, sur lesquelles le limogeage de tel cacique du régime lève de temps en temps un coin de voile.

Corruption et "droit de la propriété"

La "corruption à tous les niveaux", qu'Eltsine fustige démagogiquement, reflète, à sa façon, la prolifération du cancer bureaucratique dans un État en décomposition.

Ce n'est plus principalement de façon indirecte que la bureaucratie pille la richesse nationale, en masquant son parasitage de la propriété étatisée, comme sous Staline ou Brejnev. C'est directement, et avec des méthodes alimentant la rubrique criminelle des quotidiens, qu'une bureaucratie pléthorique fait peser le fardeau sans cesse alourdi de ses prévarications sur toute la population, tout en ayant augmenté comme jamais ses prélèvements sur les entreprises, publiques, privatisées ou mixtes.

Le fait que ces entreprises soient le plus souvent d'un statut, quant au régime de leur propriété, sur lequel personne n'est fixé, facilite évidemment le détournement en grand de la production, les exportations illégales, le non-rapatriement du produit des transactions avec l'étranger et parfois même l'expropriation sauvage d'investisseurs occidentaux, comme le constate régulièrement, et amèrement, la presse notamment anglo-saxonne.

Il n'est pas jusqu'à Gazprom, première société gazière au monde, dont les journaux et même Eltsine se demandent publiquement quel est son statut, privé ou public, alors que l'État est censé détenir un paquet d'actions décisif de ce géant économique dont la capitalisation boursière dépasse, dit-on, celle cumulée de toutes les autres sociétés russes cotées en Bourse ! On sait, en revanche, que Gazprom a accumulé un trésor de guerre et une puissance tels que ce n'est pas demain que, Premier ministre de son état, Viktor Tchernomyrdine va, comme le lui a demandé Eltsine, obliger Tchernomyrdine Viktor, ancien directeur et actuel "parrain" de Gazprom, à payer les milliards d'impôts que cette société doit à l'État. Cela d'autant moins que l'un des principaux bailleurs de fonds de la campagne électorale d'Eltsine a été Gazprom, dont Eltsine reste l'obligé.

Un supplément économique récent du Monde a qualifié Gazprom "d'État dans l'État". On peut en dire autant des 83 autres entreprises géantes, dont les "monopoles" publics de droit privé, qui ont des protecteurs au plus haut niveau et qui refusent, comme Gazprom, de verser au Budget leurs formidables arriérés d'impôts (l'équivalent, dit-on, de 40 % du déficit total de l'État russe).

On a récemment pu vérifier en quoi consiste cette situation d'État dans l'État. Confronté à une quasi-faillite chronique de son Budget qui le prive de tous moyens, Eltsine a, ce printemps, décidé de prendre des mesures pour faire rentrer les impôts. Ce devait être la tâche prioritaire du nouveau premier vice-Premier ministre, Nemtsov, quitte à briser les "monopoles" pour les mettre au pas. Le FMI, qui avait mis là une condition à la reprise des versements mensuels du "crédit- jumbo" à la Russie, avait approuvé chaudement, expliquant en avoir plus qu'assez d'assurer les fins de mois d'un État incapable de faire payer ses débiteurs les plus prospères, qui plus est dépendants de lui.

Gazprom n'eut qu'à menacer de "régionaliser" ses structures, c'est-à-dire d'associer plus directement à la gestion de son pactole les autorités des lieux d'extraction, de transit et de fourniture du gaz, bref, toute la bureaucratie, son sommet excepté. Face à une telle coalition, les résolutions affichées d'un Nemtsov et les souhaits du FMI ne faisaient pas le poids.

Chef d'État et "opposant en chef" ?

"Réformes" avortées aussitôt que claironnées ; décisions d'État jamais appliquées par l'administration (autodécrétée par les "monopoles", leur exemption de taxes à l'exportation a été abolie par un oukase présidentiel en 1995 qui n'a jamais eu d'autre effet... que d'amener Eltsine à légaliser le fait accompli par un nouvel oukase) ; prolifération d'une bureaucratie qui rançonne ouvertement "son" État et qui se sert surtout de ses positions au sein de l'État pour piller l'économie ; flou, voulu et entretenu, du droit d'une propriété qui n'est plus étatisée mais ne fonctionne toujours pas sur une base privée... Dans son discours annuel sur "l'état de la Fédération", en mars, Eltsine n'a pas mâché ses mots. "La population n'a plus aucune confiance dans les autorités, sa patience est à bout", ajoutant comprendre que des travailleurs fassent grève pour exiger la fin d'une "situation intolérable", le non-paiement de leurs salaires. Reconnaissant que "le niveau de vie de la population baisse", il déclara qu'il allait "remettre de l'ordre". Pour commencer, les grandes entreprises allaient devoir payer leurs impôts. Quant à la corruption bien connue des autorités, "il n'y aurait plus d'intouchables". On allait voir ce qu'on allait voir...

La correspondante du Monde, relevant que ce n'était quand même pas la première fois en six ans de présidence qu'Eltsine faisait de telles promesses, a comparé son discours à celui d'un "chef de l'opposition". Comme il est difficile d'ignorer qui préside la Russie, il faut probablement entendre par là que le vaste programme annoncé, pour autant qu'on le prenne au sérieux, aurait forcément eu à affronter la majorité, et donc l'opposition des clans, groupes et sous-cliques de toute la pyramide bureaucratico-affairiste. Opposant en chef de la bureaucratie, son chef nominal l'est en effet pour autant qu'il en défend les intérêts généraux contre les intérêts particuliers sapant et affaiblissant toujours plus son État. Mais il y a des années que ce chef n'a plus les moyens du combat qu'il est censé mener.

Cela ne date pas d'hier : cela remonte aux conflits de plus en plus ouverts pour le pouvoir au sommet de la bureaucratie depuis au moins le début des années quatre-vingt, à la fin de l'ère Brejnev.

Depuis lors, l'autorité des dirigeants politiques de la bureaucratie se trouve constamment battue en brèche par les multiples appareils, régionaux, politiques, économiques de cette même bureaucratie, et par les chefs de ces appareils constitués en autant de fiefs qui défendent becs et ongles leurs prérogatives et surtout leurs prébendes contre tout empiètement de ce qu'il reste de pouvoir central. Non pas pour des raisons "idéologiques", car si ces affrontements ont pu, durant un temps, se dérouler sous des drapeaux politiques différents - le "socialisme" ou le "marché" - aujourd'hui, une bureaucratie unanime à se revendiquer du "marché" ne prend même plus guère la peine de dissimuler ce qui l'anime : la volonté de s'approprier une part toujours croissante du revenu national en transformant "sa" région ou "son" entreprise en chasse gardée.

Le "chaos russe" dont parlent les commentateurs est le résultat d'une curée généralisée où des pillards rivaux ont en commun de ne vouloir en aucune façon que se renforce un pouvoir central qui, forcément, rétablirait son autorité à leur détriment.

C'est ce que constatait, à la mi-mars, un éditorial du journal Le Monde voyant en Eltsine "un chef d'État sans État. Il a beau édicter des oukases à la chaîne - ce dont il ne se prive pas - la plupart restent lettre morte car il n'existe pas d'administration digne de ce nom pour les appliquer" ; car "les nouveaux riches et les anciens nomenklaturistes - ce sont souvent les mêmes (...) cultivent l'immobilisme" ; car les gens censés promouvoir les "réformes", tel le "nouveau chef de l'économie", le premier vice-Premier ministre Tchoubaïs, connu pour "ses liens avec les milieux financiers les moins recommandables" (un euphémisme), sont les premiers responsables et bénéficiaires de "l'état économique catastrophique de la Russie".

Un pays mis en ruines par la bureaucratie

"Un peuple au bord du gouffre" : c'est ainsi que, début avril, le Financial Times, quotidien anglo-saxon des milieux d'affaires, titrait un dossier consacré à la Russie.

Situation du pays ? "La Russie a évolué en une mêlée anarchique où la force est le droit et dans laquelle une bureaucratie corrompue de façon endémique joue plus souvent pour son propre compte que comme un arbitre". L'économie ? "Les transformations prennent trop de temps". "La redistribution de la richesse par l'État russe à une minorité fortunée (...) reste sans garantie. Avec comme conséquence que les nouveaux riches se conduisent plus comme des pillards que comme des possédants". Et d'en donner un exemple avec le "problème de la fuite des capitaux, très révélateur de l'état d'un pays". Constatant qu'en 1996 l'évasion des capitaux, évaluée à 130 milliards de francs, "a dépassé l'investissement étranger direct en Russie dans un rapport de dix contre un (...), ce qui représente 5 % du PNB", ce journal poursuit : "cela révèle à la fois la corruption des riches et leur manque de confiance dans leur gouvernement. Qui plus est, aussi longtemps que les Russes ne voudront pas garder leurs richesses chez eux, les étrangers refuseront d'effectuer des investissements substantiels à long terme dans le pays".

On est loin des hourras avec lesquels les chantres du monde impérialiste accueillaient, il y a peu, les bruyantes professions de foi pro-marché des dirigeants de la bureaucratie ex- soviétique.

Il y a juste dix ans, l'Occident avait applaudi Gorbatchev quand il avait promulgué les premières lois autorisant l'émergence d'un secteur privé, à l'époque limité aux entreprises dites individuelles ou coopératives. Le monde capitaliste y avait vu un pas accompli vers la restauration du capitalisme en URSS. C'en était un, assurément, même si Gorbatchev avait plus en vue le court que le long terme et plus comme souci de conforter son propre pouvoir que de mener, consciemment, la contre- révolution bourgeoise. Fraîchement porté à la tête du Parti communiste soviétique, son pouvoir avait été aussitôt contesté par les clans dirigeants de la bureaucratie. Pour tenter de conforter sa position face à une fronde menaçante, il avait cherché l'appui de couches de la petite bourgeoisie et de la bureaucratie qui rêvaient de légaliser les trafics de "l'économie de l'ombre" auxquels elles s'adonnaient depuis longtemps et qui, s'ajoutant au parasitage "légal" de la propriété d'État par la bureaucratie, étaient une des causes principales des difficultés croissantes de l'économie soviétique.

La suite, on la connaît : la lutte pour le pouvoir au sommet a pris un tour explosif conduisant à l'implosion de l'URSS, à la décomposition de l'État et d'une économie étatisée et planifiée à l'échelle du plus vaste pays au monde. Mais si les "élites" de l'ex-URSS professent désormais une idéologie pro-capitaliste, cela n'a pas fait surgir pour autant une bourgeoisie autre que marginale au regard d'une bureaucratie qui reste encore la force sociale dominant la société ex-soviétique.

Après la révolution d'Octobre 1917, l'expropriation des anciennes classes possédantes, la collectivisation et la planification avaient réussi à faire de la Russie arriérée la seconde puissance économique au monde. Et cela, malgré les coups portés aux acquis de cette révolution prolétarienne par le développement d'une bureaucratie monstrueuse, conséquence de l'isolement de la révolution dans un pays pauvre aux structures sociales archaïques ; une bureaucratie qui priva par la dictature la population laborieuse du droit et des moyens de décider démocratiquement des orientations de la société.

Si cette dégénérescence a été un fait considéré comme accompli dès la fin des années vingt par ceux-là mêmes qui la combattaient au nom des intérêts de l'État ouvrier, Trostky et ses camarades, le processus de décomposition, lui, n'a pas cessé. Etalé sur des dizaines d'années, il a connu dans la dernière décennie une brusque accélération.

Disparition de l'URSS, désagrégation de l'État, destruction de l'économie planifiée, coupure des liens entre les régions ex-soviétiques, entreprises étranglées par la désorganisation des circuits économiques, généralisation du troc au niveau des échanges inter-entreprises, mise à sac des finances publiques, appauvrissement dramatique de l'immense majorité de la population, conflits perpétuels au sein de chacun des appareils gouvernementaux, voire des États issus de l'URSS et entre eux : la période post- soviétique marque une étape décisive, sinon l'aboutissement de l'activité destructrice de la bureaucratie. Dix ans après le début de la "péréstroïka", cette phase destructrice se perpétue sans déboucher sur autre chose qu'un chaos grandissant. La bureaucratie n'a réussi qu'à enfoncer toujours plus le pays dans la crise, sa population dans la misère, en parasitant désormais sans retenue les ruines de l'ancienne économie planifiée.

Le "Moniteur Officiel du Commerce International" ("MOCI"), une revue gouvernementale française destinée aux exportateurs, titrant récemment "La Russie peut-elle se refaire une santé ?", dressait le bilan suivant : "syncope brutale de la production industrielle d'au moins 50 % selon les chiffres officiels , de son Produit national brut (presque - 40 %) (...) L'agriculture traverse aussi une crise gravissime en dépit de la transformation de 22 000 kolkhozes et sovkhozes en sociétés privées ou coopératives. Les privatisations engagées en 1992 n'ont pas entraîné les restructurations des grandes entreprises, pourtant vitales pour la reprise de l'économie. Elles ont permis à la nomenklatura ex-soviétique de s'emparer de biens de production et de créer de puissants groupes monopolistiques (...). Les recettes fiscales sont catastrophiques. Pour calmer la colère du Fonds monétaire international (...) les autorités ont bien créé (...) une commission de discipline fiscale (dont les initiales évoquent la police bolchévique), mais elle n'est pas de taille à effaroucher les nababs du pétrole (Lukoil) ou du gaz (Gazprom), intimement liés aux autorités en place (...). Dans un tel contexte, le déficit budgétaire s'est encore creusé (et) l'an dernier, pour financer le déficit budgétaire russe, le prêt du FMI est tombé à point nommé (d'autant plus) que dans tout le pays, les retards de salaire astronomiques provoquent des mouvements de grève sans précédent. (...) Et à côté de la misère noire d'une large partie de la population, la Russie retentit des pas de ses businessmen qui ne jurent plus que par Internet et le billet vert". Mais comme ils jurent aussi souvent par le "droit" de leurs gros bras, alors que la Russie est "un système juridique et fiscal en chantier" n'offrant guère de garanties, le "MOCI" donne un conseil aux exportateurs aventureux : "pas question de s'installer à Moscou sans s'être renseigné sur les différentes manières de réagir le jour où l'on viendra vous voir"; "trouver un"toit"(une protection rémunérée, officielle ou mafieuse) doit être une de vos premières préoccupations".

Face à la décomposition de la société

On pourrait multiplier de telles citations : ce constat, plus grand monde ne le conteste. A tel point que certains en viennent à se demander comment tout cela tient encore.

Comment cela fonctionne, seul le diable le sait. Et encore ! Tout au plus trouve-t-on des éléments d'information et de réponse dans la presse, dans ce que des travailleurs disent de leur entreprise.

Car, si l'ex-URSS s'épuise à tourner en rond dans le cercle vicieux d'une crise où l'a enfermée la bureaucratie, la société, l'économie, le régime continuent à tourner. Avec bien moins de puissance et des défaillances de plus en plus visibles, mais en trouvant sans doute encore dans ce qui reste de réalisations économiques héritées de plus de 70 ans d'existence de l'URSS, de quoi pouvoir tenir debout. Et cela ne doit rien au secteur réellement privé, qui est marginal et de toute façon concentré dans les services, le commerce, la finance, là où il y a des profits rapides à engranger. Et ce n'est qu'exceptionnellement qu'il s'agit d'entreprises avec des capitaux occidentaux, eux aussi très marginaux.

La production s'est effondrée de moitié en cinq-six ans ? Il faut quand même bien, pour produire la moitié restante, qu'à côté de toutes ces usines arrêtées, ou ne fonctionnant que symboliquement, il y en ait d'autres qui tournent, même mal, et qu'elles trouvent des partenaires, eux aussi en activité. Comment s'établissent ces liens entre fournisseurs et clients ? Cela ne passe pas, ou peu, par le marché, à en juger par ce qu'on en dit, et en particulier par ce qu'en disent les capitalistes occidentaux qui essayent de tenter leur chance en ex-URSS.

En revanche, les liens de production hérités de la période soviétique, même distendus, n'ont pas tous été rompus, au moins au niveau des entreprises. Là où ils l'ont été même au plus fort, par exemple, du bras de fer entre la Russie et l'Ukraine on a vu des combinats métallurgiques ou chimiques, des usines de traitement des dérivés houillers renouer ces liens de part et d'autre de la frontière et rétablir une certaine interdépendance.

Il n'y a pas là matière à s'étonner. L'économie planifiée sous sa forme bureaucratisée c'est-à-dire dénaturée et déclinante n'aurait pas pu fonctionner sans une forte dose d'"aménagements" passant par les liens personnels unissant, sur le terrain de la "débrouille" et d'intérêts communs, responsables d'entreprises, de branches, de kolkhozes ; ni sans les fameux tolkatchi, ces "pousseurs d'affaires" chargés de mettre en contact des directeurs pouvant se rendre des services souvent décisifs (comme d'éviter que leur entreprise s'arrête faute de pièces, de fournitures) échappant, évidemment, à toute comptabilité officielle.

Les réseaux ainsi tissés permettaient de contourner les rigidités du Plan, et souvent le Plan tout court sur des bases où le troc celui-là même dont, aujourd'hui, les autorités déplorent la généralisation occupait déjà une place importante. Cela n'avait, bien sûr, plus grand chose à voir avec la planification, mais ce n'était - et ce n'est toujours pas - le marché. Précisément parce que ledit marché suppose des rapports monétaires, ici absents ou non décisifs, sans parler de rapports de propriété consolidés, consacrés par des lois et défendus par l'État, ou d'un contexte économique général qui n'existent pas ou pas encore en Russie.

On en a une autre illustration dans un aspect, maintes fois décrit dans la presse, de la crise financière russe : le développement de l'endettement entre entreprises. Il s'agit pour elles, en se faisant mutuellement "crédit", d'échapper à la diminution ou à la suppression des commandes et subventions publiques, sans cesser pour autant de fonctionner. En l'absence d'un État défaillant et en marge de la circulation monétaire officielle, elles créent leur propre masse monétaire sur une base bilatérale de troc d'où l'argent est en grande partie absent. En cela, elles ne font, là encore, que prolonger des rapports hérités de l'époque soviétique où les relations inter-entreprises n'avaient pas, ou peu, de contenu financier, mais se soldaient, au propre comme au figuré, en fin d'exercice par de simples jeux d'écriture comptable.

Les "monopoles", avec leur conglomérat d'entreprises dépendantes, sous-traitantes, associées - d'où, d'ailleurs, leur puissance relative face à un État affaibli - fournissent précisément l'exemple d'un tel fonctionnement. Mais ce n'est pas le seul, loin de là.

Moscou et, dans une moindre mesure, Saint-Pétersbourg, vues par les correspondants de presse occidentaux qui y résident comme des vitrines de la "Russie moderne", vivent surtout des retombées du commerce international et des trafics en tout genre de la bureaucratie centrale. Mais elles ne représentent qu'un dixième de la population russe. Les neuf autres dixièmes doivent bien vivre, ou plutôt survivre, sans compter sur les miettes tombées de la table des parvenus plus ou moins occidentalisés, mais avec des entreprises qui fonctionnent plus ou moins. Oh, cela ne suffit pas à payer régulièrement leurs travailleurs - surtout quand les directeurs et leurs comparses des autorités locales ou de branche détournent les fonds salariaux -, mais c'est encore là que ces travailleurs trouvent un minimum de protection sociale ou parfois tout simplement de quoi ne pas mourir de faim.

Bien sûr, ce qui reste en activité donne plus qu'autre chose l'impression d'être mû par la force de l'inertie, par ce qui subsiste d'une impulsion donnée il y a 10... ou 80 ans. Cela passe alors moins par le "marché" que par les relations sociales et de production héritées de la période soviétique y compris sinon d'abord celles unissant personnellement bureaucrates et directeurs qui faisaient les beaux jours de "l'économie de l'ombre" brejnévienne. Comment d'ailleurs parler de marché quand tous les observateurs russes et occidentaux s'accordent à considérer que la moitié au moins des relations entre régions et entreprises s'effectuent sous forme de troc ? Ou quand les dizaines de milliers de sovkhozes et kolkhozes, privatisés, n'ont pas attiré d'investisseurs privés, même à titre individuel puisqu'on compte moins de 1 % de fermiers privés, et continuent à subsister leurs employés ont-ils le choix ? sous une forme coopérative ?

A l'échelle de l'ex-URSS, ce qui est à l'oeuvre comme dans les kolkhozes ce sont des réflexes de survie et ces automatismes sociaux forment encore la trame fort déchirée du tissu économique. Tissé à une autre période, la période soviétique, celui-ci part en lambeaux. Et s'il est de plus en plus en rapiécé, c'est que la société n'en a aucun autre de rechange.

Dans ce contexte de délabrement généralisé, la bureaucratie a, semble-t-il, trouvé un nouvel équilibre précaire.

Avec "l'étranger proche" (le reste de l'ex-URSS), elle a, faute de mieux (car l'impérialisme n'avait rien de mieux à offrir), maintenu ou rétabli certaines relations de complémentarité économique nées de dizaines d'années de régime soviétique. Et ces États indépendants ne le sont, finalement, guère plus mais pas moins non plus, que les multiples "autonomies" qui ont, sur le territoire de l'ex-URSS, planté leur drapeau : celui de l'égoïsme à prétexte "national" ou simplement régional de la bureaucratie. Et l'État russe (ou ukrainien, ou géorgien...) doit bien faire avec.

Ce repliement, qui sur "sa" république, qui sur "sa" région et l'accaparement à ce niveau de la propriété d'État par des pans d'une bureaucratie plus ou moins autonome la bureaucratie y trouve finalement son compte. C'est sur une base régionale que s'effectuent désormais la plupart des opérations financières et de commerce avec l'étranger, "proche" ou non, sans que le centre moscovite ait grand moyen d'en revendiquer sa part et encore moins d'avoir un rôle coordonnateur ou dirigeant.

Dissuadée par le "bazar généralisé" - titre d'un best-seller politico-policier russe récent - d'investir l'ex-URSS et d'essayer d'y concurrencer la bureaucratie sur son terrain, la bourgeoisie internationale se contente de ce que les autorités veulent bien lui permettre de réaliser comme affaires juteuses, la bourgeoisie cédant aux "élites" locales une part de ce qu'elle tire de la Russie en leur laissant le soin de gérer leur pan de ce "bazar généralisé"...

Et les bureaucrates le gèrent à leur façon. Les mines de Russie ou d'Ukraine, présentées régulièrement par les autorités (et le FMI) comme non rentables au regard des critères capitalistes, n'ont pas été fermées, malgré les décisions prises. Les responsables économiques et leurs compères de l'administration locale, voire de Moscou ou Kiev, préfèrent laisser tourner houillères et usines au ralenti que de risquer une explosion sociale car les entreprises, même en piteux état, restent encore les rares endroits où les travailleurs, même non payés, trouvent de quoi survivre. Le FMI et la Banque mondiale ont beau tempêter, invoquer l'orthodoxie d'une gestion selon les lois du marché, rien n'y fait. Et ils semblent s'y résigner, comme au fait que le fameux crédit "du siècle" à la Russie ne sert qu'à entretenir une bureaucratie cupide et à régler, avec retard, des salaires que cette dernière a détournés : mais comment éviter autrement que le chaos russe ne devienne explosif ? A tout prendre, l'impérialisme préfère s'accommoder d'une bureaucratie qui fait régner un ordre bancal à pas d'ordre du tout.

Alors, combien de temps cette situation d'instabilité précaire peut-elle encore se survivre à elle-même ?

Léon Trotsky, qui avait été le premier à analyser et à combattre la dégénérescence de l'État ouvrier au nom des intérêts de la classe ouvrière, constatant le caractère hautement précaire de la situation d'un État ouvrier dégénéré, s'attendait à ce que celle-ci soit tranchée dans un sens ou dans un autre, soit par une contre-révolution bourgeoise triomphante, soit par un renouveau de l'activité consciemment organisée et révolutionnaire de la classe ouvrière. Cela ne s'est pas produit du vivant de Trotsky. Plus d'un demi-siècle après sa mort, l'Histoire n'a toujours pas tranché : ce qu'il reste de l'État ouvrier dégénéré pourrit désormais sur pied. Et comme bien d'autres fruits d'une société marquée par le maintien de la domination mondiale de la bourgeoisie, cette pourriture, avec ce qu'elle implique d'effondrement économique, social et d'instabilité politique, peut perdurer, et faire tomber encore plus bas la société ex-soviétique.

La Russie, aboutissement actuel de la dégénérescence bureaucratique, est le produit monstrueux d'une société mondiale car, bien sûr, cela ne concerne pas que l'ex-URSS où la révolution prolétarienne tarde.

Nous ne sommes évidemment pas en mesure de dire quels délais l'Histoire aura fixés avant que se lève à nouveau une vague révolutionnaire ouvrière. Tout ce que l'on peut dire, c'est que le renouveau de la société, en Russie comme ailleurs, ne peut venir que du prolétariat et de son activité révolutionnaire victorieuse. Ce n'est ni original ni bien nouveau, mais c'est ainsi. Quand cela se produira-t-il ? L'avenir le dira. Mais la société, l'humanité n'ont pas d'autre avenir.

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