Les relations internationales en 200601/12/20062006Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2006/12/101.png.484x700_q85_box-0%2C0%2C567%2C820_crop_detail.png

Les relations internationales en 2006

Textes approuvés par 97 % des délégués présents au congrès.

 

I. De la division en deux blocs à l'hégémonie américaine

 

Les relations politiques internationales sont l'expression plus ou moins exacte des rapports de forces économiques, et pas des reflets passifs car les événements politiques et leur concentré, les événements militaires, réagissent de leur côté sur ces rapports de forces économiques.

Les multiples événements de cette année 2006 s'inscrivent dans le cadre des relations fondamentales dont certaines sont séculaires, d'autres datant de l'ordre mondial tel qu'il est sorti de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres enfin de ce dernier grand bouleversement de l'ordre mondial qu'ont représenté la décomposition de l'Union soviétique et la dislocation de sa zone d'influence.

Cela fait plus d'un siècle, cent vingt ans au moins, que les changements, voire les bouleversements, de l'ordre mondial se font sur la base de l'impérialisme, c'est-à-dire du rapport de domination et d'exploitation imposé à l'ensemble de l'humanité par cette partie restreinte de la planète où le capitalisme de « libre concurrence » s'est développé au point de faire émerger son contraire, la domination des monopoles.

Depuis un siècle, la douzaine de pays de cette partie du globe, limitée en gros à l'Amérique du Nord, à l'Europe occidentale et au Japon, enserre le reste de la planète dans un réseau de plus en plus serré, avec de grands groupes financiers qui drainent les richesses de tous les pays, y compris les plus pauvres, vers la bourgeoisie des pays impérialistes.

C'est sur la base de ces relations économiques fondamentales que les puissances impérialistes de taille et de moyens très différents se mènent une guerre économique, par périodes, pacifique pour elles-mêmes -ce qui ne signifie pas pacifique pour leurs victimes des pays pauvres-, et violente par moments. Les changements inévitables dans les rapports de forces économiques se règlent par des guerres.

Lors du siècle dernier, c'est au cours de deux guerres mondiales faisant vingt millions de morts pour la première et cent millions pour la seconde que se sont manifestés les rapports de forces ayant émergé pendant la période précédente. C'est l'issue de la guerre qui, à chaque fois, a été l'acte de fondation d'un nouvel ordre mondial. A l'ordre mondial d'avant 1914, a succédé le nouvel ordre mondial de Versailles, issu de la victoire de la coalition impérialiste formée par la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, principalement, contre la coalition dirigée par l'Allemagne.

L'impérialisme allemand vaincu et soumis à la dure loi du vainqueur ne tarda pas à remettre en cause l'ordre de Versailles au cours d'une nouvelle guerre mondiale. Si chacune de ces guerres impérialistes s'est conclue par la défaite de l'impérialisme allemand, elles ont pourtant contribué à affaiblir, dans le camp des vainqueurs, les impérialismes britannique et français.

Elles ont, en revanche, consacré la puissance américaine qui, de puissance impérialiste en concurrence avec les autres, est devenue la puissance impérialiste hégémonique par rapport aux autres.

Un autre événement majeur a eu lieu dans le premier quart du 20e siècle : la révolution prolétarienne qui l'emporta dans le pays le plus étendu de la planète et un des plus peuplés aussi, la Russie. Le bouleversement qui en a résulté était d'un autre ordre que ceux liés aux affrontements entre puissances impérialistes pour le partage des richesses provenant du pillage de la partie pauvre de la planète et de l'exploitation de la classe ouvrière partout.

La perspective de la révolution russe n'était pas de trouver une place pour la Russie dans le nouvel ordre impérialiste issu de la Première Guerre mondiale. Sa perspective était l'extension de la révolution prolétarienne vers la partie développée de l'Europe, à commencer par l'Allemagne, et la destruction de l'ordre capitaliste à l'échelle du monde.

On sait ce qu'il est advenu de cette perspective après la défaite de la révolution en Allemagne, en Finlande, en Hongrie, et le recul de la vague révolutionnaire partout en Europe, laissant la Russie soviétique isolée, engluée dans la pauvreté. Cela entraîna la dégénérescence de l'État ouvrier né de la révolution, l'émergence d'une bureaucratie de plus en plus puissante, monopolisant le pouvoir politique en lieu et place de la classe ouvrière.

Dès le milieu des années vingt, moins de dix ans après la victoire de la révolution d'Octobre, les dirigeants de la bureaucratie abandonnèrent la perspective de la révolution mondiale, le renversement de l'impérialisme. Malgré cette dégénérescence, les puissances impérialistes, qui ne tardèrent pas à être ébranlées par la grande crise économique de 1929, ne purent reconquérir ni économiquement ni politiquement l'Union soviétique. Hitler le tenta un peu plus tard, mais sans y parvenir.

A partir de là, l'Union soviétique de Staline, forte du progrès industriel considérable que lui permit le fait de s'être débarrassée de la grande propriété foncière et de la bourgeoisie et d'avoir planifié l'économie, tout cela dans le pays le plus étendu du monde, un des plus riches aussi en ressources naturelles, devint une grande puissance. Une grande puissance qui, après l'abandon de toute perspective révolutionnaire, devint un des piliers de l'ordre mondial, mais qui, en même temps, permit à son économie d'échapper, sur un sixième de la planète, à la concurrence capitaliste, à la course au profit et à la pénétration directe des grands trusts.

Le rôle croissant de l'Union soviétique dans le concert des grandes puissances s'imposa au cours de la guerre et en raison du rôle décisif que l'armée soviétique joua dans la victoire sur l'Allemagne hitlérienne. Les accords successifs de Téhéran, Yalta et Potsdam consacrèrent son intégration parmi les gardiens de l'ordre mondial, dominé par l'impérialisme.

Ce rôle de seule superpuissance face aux États-Unis, l'Union soviétique de la bureaucratie le conserva jusqu'à son écroulement, quarante-six ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Gardienne de l'ordre mondial, l'Union soviétique de la bureaucratie l'a été d'une façon particulière, et fondamentalement antagonique par rapport aux puissances impérialistes. Antagonique d'abord pour cette raison que non seulement l'État ouvrier bureaucratisé a été un obstacle à la pénétration économique des grands monopoles impérialistes en Union soviétique, mais qu'il a imposé aux Démocraties populaires la même coupure à l'égard du marché mondial. De plus, face à la multitude de révoltes, de soulèvements, de coups d'État, de guerres locales qui n'ont cessé pendant ces quarante -ix années de remettre en cause l'ordre mondial issu de Yalta, l'Union soviétique a joué un rôle particulier, par son existence même, sinon toujours par son jeu diplomatique ou militaire.

Tout en étant violemment hostile à toute révolution prolétarienne, hostilité qui était un des fondements de son alliance avec l'impérialisme pour l'établissement de l'ordre d'après-guerre en Allemagne et dans les pays de l'Est -ce que la bureaucratie montra notamment, de façon brutale, en écrasant une insurrection ouvrière en Hongrie-, la bureaucratie soviétique chercha au moins à préserver le rapport de forces avec le monde impérialiste, et en particulier les États-Unis. D'où sa politique vis-à-vis des révolutions coloniales qui ébranlèrent le tiers monde au lendemain de la guerre. D'où son soutien diplomatique, voire militaire, à de nombreux mouvements d'émancipation nationale, dirigés et encadrés par des forces nationalistes petites-bourgeoises.

Il y a eu certes, dans le passé, nombre d'exemples où une puissance impérialiste encourageait, voire soutenait ouvertement, un mouvement national susceptible de gêner un impérialisme rival. Avant la guerre de 1914, par exemple, il est arrivé à l'impérialisme britannique et à l'impérialisme allemand de jouer à ce jeu-là au Proche et au Moyen-Orient.

Les États-Unis eux-mêmes ont des traditions en la matière. Les unes remontent à loin, lorsque les États-Unis encouragèrent les mouvements d'indépendance de Cuba et des Philippines contre la domination de l'Espagne pour, évidemment, prendre la succession de celle-ci. Les autres, plus près dans le temps, lors de la vague de mouvements anticolonialistes du début des années soixante mettant en cause la mainmise, en particulier, de la France sur ses colonies d'Algérie et d'Afrique noire : les États-Unis n'hésitèrent pas alors à soutenir plus ou moins discrètement les mouvements indépendantistes et à s'opposer à l'aventure franco-anglaise contre l'Égypte de Nasser lors de la nationalisation du canal de Suez.

La bureaucratie soviétique n'agissait cependant jamais sous l'effet de l'impérieuse nécessité de placer son capital excédentaire dans des pays arriérés. C'est en ce sens qu'en tant que marxistes, tout en dénonçant les aventures militaires de la bureaucratie soviétique dans sa zone d'influence directe des Démocraties populaires ou sur ses marges, comme en Afghanistan, nous nous sommes toujours refusés à parler d'interventions impérialistes.

Le partage du monde en deux sphères d'influence, entre deux superpuissances antagonistes, a aiguisé nombre de conflits régionaux, surtout lorsqu'ils se déroulaient à la frontière de ces sphères d'influence (guerre de Corée, guerre du Vietnam, par exemple). Mais, en même temps, cela permettait de maintenir ces conflits dans certaines limites et finissait par leur offrir une issue diplomatique.

Le principal changement intervenu pendant cette période fut la fin des empires coloniaux. Mais la forme coloniale de la domination impérialiste était surtout le fait d'impérialismes devenus de second ordre par rapport à l'impérialisme américain, les impérialismes britannique et français avant tout, mais aussi hollandais, belge, voire espagnol et portugais. Ces impérialismes étaient de moins en moins de taille à défendre leurs prés carrés respectifs. Pour des causes différentes, ni les États-Unis ni l'Union soviétique n'avaient de raison de se solidariser avec des puissances coloniales en butte aux mouvements d'émancipation qui minaient leur empire, avec plus ou moins de violence.

Quant à la victoire de la révolution chinoise de Mao Zedong, événement majeur qui allait faire de la Chine une puissance avec un rôle propre dans l'ordre mondial, les événements qui y ont conduit avaient commencé avant et, surtout, pendant la Seconde Guerre mondiale. Et après celle-ci, ils ont largement échappé à la volonté politique aussi bien de l'impérialisme que de la bureaucratie.

Plus généralement, cet ordre mondial bipolaire -avec deux pôles très inégaux, faut-il le rappeler- a été sans cesse remis en cause par des mouvements nationaux, par des guerres locales, par des révoltes. Il n'y a pas eu un moment, après la Seconde Guerre mondiale, où il n'y eut pas dans telle ou telle région du globe des conflits armés.

Les deux superpuissances ont surtout surfé sur les vagues de révoltes, de soulèvements populaires, de conflits armés en tout genre, voire de contestations venant des États de leur propre zone.

De plus, l'antagonisme entre les deux superpuissances rendait possible le fait de s'appuyer sur l'une pour obtenir plus de marge et d'indépendance par rapport à l'autre. D'où l'apparition de ce « tiers monde » aux contours vagues, englobant par moments un ensemble de pays à la population plus nombreuse que celle de chacun des deux camps, dont l'identité venait pour ainsi dire exclusivement de la volonté, plus ou moins accentuée, de jouer un jeu d'équilibre entre les deux camps. Sa première apparition politique avait été la conférence de Bandung, en 1955, devenue pour quelque temps le symbole d'un «non-alignement».

Ce regroupement vague réunissait des régimes qui avaient rompu politiquement avec les grandes puissances impérialistes -la Chine-, ceux dont les dirigeants tentaient par moment de le faire - l'Indonésie de Sukarno - avec d'autres qui n'en avaient jamais eu l'intention (l'Arabie saoudite, par exemple, a participé à la conférence de Bandung).

Ni la politique du « non-alignement » d'une grande partie du tiers monde ni la politique de rupture avec les grandes puissances impérialistes n'ont cependant jamais menacé l'impérialisme lui-même. Malgré les discours à la mode à l'époque, même dans les milieux d'extrême gauche, le tiers monde n'a pas joué à l'égard de l'impérialisme le rôle du tiers-état de la Révolution française à l'égard de l'Ancien régime. Le tiers-mondisme, aux antipodes d'une politique communiste, n'a été qu'une des expressions politiques de la petite bourgeoisie des pays sous-développés, aspirant à un peu plus de place et de reconnaissance dans un monde dominé par l'impérialisme. Il n'est pas possible de mettre fin à l'impérialisme sans détruire le capitalisme lui-même, sans révolution prolétarienne.

Malgré le « non-alignement » et son influence plus ou moins grande par périodes, l'ordre mondial issu de Yalta perdura jusqu'à l'implosion de l'Union soviétique.

Le nouvel ordre mondial, dans une certaine mesure encore en gésine, apparu avec l'implosion de l'Union soviétique, à partir de 1991, laissa le rôle de super-puissance aux seuls États-Unis.

 

L'ordre impérialiste sous l'hégémonie des États-Unis

Pas plus que l'hégémonie conjointe et néanmoins antagonique des États-Unis et de l'Union soviétique, l'hégémonie des seuls États-Unis ne peut empêcher des remises en cause répétées de l'ordre mondial. Gendarmes en chef de l'impérialisme, certes, les États-Unis se sentent d'autant moins tenus d'intervenir partout que là où ils ont choisi d'intervenir, on ne peut pas dire que cela ait été un succès, ni en Irak ni en Afghanistan.

Comme avant, les États-Unis surfent sur la vague des événements. Et, après tout, même pendant les guerres, les affaires continuent ! Seuls les peuples en souffrent, mais ce n'est jamais là la préoccupation des dirigeants du monde impérialiste, qu'il s'agisse de guerres dont ils sont directement ou indirectement responsables ou qu'il s'agisse de guerres déclenchées indépendamment de leur volonté.

L'émergence du nouvel ordre, qui a succédé à celui dont l'un des piliers était l'Union soviétique, a été marquée, outre la décomposition de l'ex-Union soviétique elle-même en quinze États dont certains sont en guerre larvée les uns contre les autres, par la décomposition de la Yougoslavie.

Pour ce qui est de l'ex-Yougoslavie, l'année 2006 a été l'année de la séparation officielle des deux dernières entités, la Serbie et le Monténégro, qui maintenaient encore une fiction de « petite Yougoslavie ». Le Monténégro, État pseudo-indépendant, nouveau mini-État sur le sol de l'Europe qui en compte déjà tant, est devenu une terre d'élection de la mafia russe. Et, bien que les six anciennes républiques fédérées de feu la Yougoslavie soient devenues indépendantes, il n'est pas dit que la décomposition soit arrivée à son terme tant la Bosnie ne conserve qu'une unité fictive entre ses différentes entités ethniques à dominante serbe, croate ou « musulmane » et tant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo est à peine symbolique. Ces deux régions demeurent des protectorats sous occupation des troupes de l'Otan.

Onze ans après la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), six ans après l'intervention de l'Otan contre la Serbie à propos du Kosovo, s'il n'y a pas la guerre dans les Balkans, c'est une paix armée. Plus de la moitié des quelque trois millions de personnes déplacées de force par les « nettoyages ethniques » ou contraintes de faire la guerre n'ont pu revenir dans leurs foyers d'antan, avec tout ce que cela implique de misère et de souffrance.

La nouvelle configuration a ouvert l'ex-bloc soviétique non seulement à la pénétration des groupes capitalistes -dans quelle mesure ces groupes ont la possibilité d'en profiter, c'est encore une autre question-, mais aussi à l'influence diplomatique des États-Unis, voire à leur présence militaire. Il y a aujourd'hui des bases militaires de l'Otan non seulement dans certaines des ex-Démocraties populaires -Roumanie, Bulgarie-, mais également dans certains pays issus de l'éclatement de l'Union soviétique comme la Géorgie ou le Kirghizstan. Si les racines de l'impérialisme sont économiques, l'impérialisme ne s'impose pas uniquement avec ses capitaux et ses marchandises. Lorsque ce ne sont pas les marchands qui suivent de près les armées, ce sont les armées qui suivent les marchands.

L'hégémonie américaine croissante, c'est aussi l'accroissement de ses dépenses militaires. Elles sont colossales. Le budget militaire américain représentait, en 1995, le tiers des budgets militaires de l'ensemble du monde, ce qui était déjà considérable. En 2005, il en représentait la moitié !

Certains voient, comme antidote à l'hégémonie de l'impérialisme américain sur le monde, l'émergence d'un impérialisme européen. Mais il est parfaitement stupide de comparer la population ou le produit intérieur brut des deux entités. Il n'y a pas un impérialisme européen, mais une juxtaposition d'impérialismes en Europe, liés dans certains domaines, mais en même temps concurrents, voire rivaux.

Cette rivalité n'apparaît pas seulement dans le fait que, sur bien des marchés à l'extérieur de l'Europe et même en Europe, les impérialismes britannique, français et allemand se trouvent en concurrence. Comme l'ont révélé récemment la crise d'EADS et la compétition entre l'État français et l'État allemand pour sa direction, la rivalité demeure même à l'intérieur d'entreprises communes, créées pourtant en association entre puissances impérialistes d'Europe pour faire face à la concurrence américaine.

Pour contractuelle que soit, sous le nom de « construction européenne », l'alliance entre les principales puissances impérialistes d'Europe, elle leur permet d'exercer une sorte de condominium sur la partie orientale de l'Europe, intégrée depuis 2004 dans l'Union européenne (la Roumanie et la Bulgarie venant s'adjoindre, à partir du 1erjanvier 2007, aux autres ex-Démocraties populaires déjà admises).

Mais, même dans ce domaine, les intérêts des trois principales puissances impérialistes d'Europe ne se superposent pas. C'est sans doute l'Allemagne qui a été la plus intéressée par l'intégration des pays de l'Est dans l'Union européenne. Ces pays faisaient partie, dans le passé, de sa sphère d'influence économique. Et c'est tout naturellement que l'impérialisme allemand y a retrouvé son rôle à partir de 1989.

L'impérialisme français, s'il avait déjà cherché, avant la Seconde Guerre mondiale, à concurrencer l'Allemagne dans les pays de l'Est, et s'il s'y essaie encore, est cependant plus préoccupé de faire partager à d'autres certaines des charges ou certains des frais de sa domination sur son ex-empire colonial d'Afrique.

Quant à la Grande-Bretagne, ses liens économiques avec les États-Unis ont, au moins, autant d'importance que ses intérêts européens. Il est significatif qu'elle n'ait toujours pas intégré la zone euro et ne semble pas prête à le faire.

Quant aux pays d'Europe de l'Est, leurs relations avec la partie occidentale du continent restent fondamentalement les mêmes qu'avant leur intégration : celles de pays dont l'économie est dominée par les trusts des pays impérialistes d'Europe occidentale.

Le fait marquant de la dernière période pour les pays d'Europe centrale et orientale est certainement l'écroulement de bien des illusions nées de la fin de la domination de l'ex-Union soviétique d'abord, puis de l'intégration dans l'Union européenne. La disparition de ces illusions a pour fondements la croissance des inégalités, la suppression, progressive ou brutale, des protections sociales de l'ancien régime, l'explosion du chômage dans des pays où il n'existait pratiquement pas auparavant.

Une classe bourgeoise locale, intégrant en général la classe privilégiée du temps des Démocraties populaires, s'enrichit de façon ostentatoire, en servant souvent d'intermédiaire pour les grands capitaux allemands, autrichiens, français, britanniques, etc., qui dominent les économies de ces pays. Pendant ce temps, suivant la formulation de la Banque mondiale, datant il est vrai de 2002, « la pauvreté est devenue bien plus répandue et a augmenté à un rythme plus rapide que nulle part ailleurs dans le monde ».

Mais ces désillusions n'ont pas mis fin, et ne le pouvaient pas, à la désorientation de la classe ouvrière résultant de plus de quarante ans de régimes qui se revendiquaient du communisme et du socialisme. Une désorientation d'autant plus grande que la transition du régime d'avant 1989 à celui d'après, qui partout s'est opérée en douceur (à l'exception, et encore, de la Roumanie), s'est faite sous l'égide de partis dits communistes qui étaient au pouvoir auparavant, ou tout au moins avec leur complicité. Il en résulte que, dans ces pays, dont beaucoup ont pourtant de riches traditions révolutionnaires et avaient avant la Deuxième Guerre mondiale un mouvement ouvrier combatif malgré des régimes de dictature, les classes laborieuses sont aujourd'hui sans repères.

C'est la droite, voire l'extrême droite, qui essait de canaliser les colères et les frustrations, avec plus ou moins de succès. Quelle que soit leur expression au niveau du gouvernement -gouvernement de droite réactionnaire en Pologne, alliance entre un parti se disant socialiste et l'extrême droite en Slovaquie-, il y a dans l'ensemble des pays de l'Est une poussée électorale à droite mais sur la base d'une participation électorale décroissante. Là où, comme en Hongrie, c'est la gauche qui l'a emporté dans les élections législatives, cette victoire a été suivie, moins de six mois après, par un raz-de-marée pour la droite aux élections locales. Cette poussée se manifeste aussi, dans la vie sociale, par l'influence des Eglises -en Pologne, il est question d'intégrer dans la Constitution l'interdiction de toute interruption volontaire de grossesse- et par un renforcement du chauvinisme, des revendications territoriales à l'égard des voisins, etc.

 

Le Proche-Orient et le Moyen-Orient

Les principaux foyers de tension d'aujourd'hui sont au Proche et au Moyen-Orient.

En Irak, il apparaît de plus en plus évident que les États-Unis sont incapables de rétablir l'ordre, du moins avec les forces qu'ils y consacrent et qui sont tout de même importantes. Il se révèle rétroactivement que c'est Saddam Hussein qui a été le meilleur gardien de l'ordre dans son pays. Il faut croire que Bush père avait davantage de sens politique que son fils du point de vue des intérêts des États-Unis lorsqu'à l'issue de la première guerre contre l'Irak, il avait laissé Saddam Hussein massacrer sa propre population, bombarder les chiites, écraser les Kurdes. En renversant Saddam Hussein, les États-Unis ont libéré des forces qu'ils sont incapables aujourd'hui de contrôler.

Bien que Bush continue à jouer les matamores et à affirmer qu'il ne retirera ses troupes d'Irak qu'une fois la paix revenue, ce n'est probablement pas la seule option étudiée dans les états-majors militaires ou diplomatiques des États-Unis. Si, en effet, ceux-ci peuvent difficilement quitter l'Irak en le laissant se déchirer -l'Irak n'est pas un de ces pays africains installés dans les déchirements ethniques, il se trouve dans une zone aussi stratégique que pétrolifère-, ils peuvent s'orienter vers la recherche d'un règlement régional associant, notamment, l'Iran.

L'Iran est mis au ban par les États-Unis depuis le renversement du chah en 1979. Mais le régime islamiste de Téhéran fait preuve d'une stabilité certaine et il est réputé avoir une influence sur la composante chiite de la population irakienne, voire du Liban. Les actuels démêlés entre l'Iran et ceux qu'on appelle « la communauté internationale », c'est-à-dire les principaux brigands impérialistes, constituent peut-être un bras de fer préparant les conditions de négociations globales, associant l'Iran à un règlement régional.

On ne peut pas dire non plus que la guerre contre l'Afghanistan et son occupation depuis cinq ans soient un succès des puissances impérialistes. Rappelons que la France est associée à cette aventure. Non seulement le pays demeure divisé de fait entre les seigneurs de guerre avec lesquels les occupants sont obligés de composer, non seulement, mis à part Kaboul peut-être, survivent dans la société toutes les formes d'oppression, notamment contre les femmes, que l'on avait invoquées à l'époque pour justifier la guerre contre les talibans, mais précisément le fait que rien n'a changé, que la vie ne s'est pas améliorée et que s'y ajoute une occupation étrangère, semble redonner du crédit aux talibans.

Cette année, les talibans se sont révélés capables d'affronter ouvertement les troupes d'occupation et le pays replonge dans l'état de guerre.

De plus, ce regain du mouvement des talibans se répercute sur le Pakistan voisin, alimentant l'activisme des groupes islamistes, au point de miner un régime qui est historiquement un des principaux alliés des États-Unis dans la région.

La situation s'est encore aggravée dans cette autre zone de tension au Proche-Orient que constitue l'ensemble État d'Israël-Palestine. Non seulement, l'Autorité palestinienne, censée être l'embryon d'un futur État, n'a pas évolué dans ce sens, mais l'armée israélienne intervient de plus en plus souvent, même dans la région de Gaza d'où ses troupes avaient été évacuées l'année dernière.

La prétendue autonomie des territoires palestiniens est une fiction depuis son instauration. Avec des territoires morcelés, coupés les uns des autres par des routes de contournement et maintenant par un mur, avec leur économie inexistante, avec une population dont la survie physique dépend de la volonté de l'État d'Israël et de l'aide internationale, c'est une prison à ciel ouvert.

Cette année, la situation s'est encore aggravée du fait de l'arrivée au pouvoir gouvernemental de l'organisation islamiste, le Hamas. Bien que sa venue au pouvoir ait eu lieu par les élections, les grandes puissances, qui ont le cynisme de parler de démocratie, ont tiré prétexte du vote de la population qui a donné une majorité au Hamas pour bloquer le versement à l'Autorité palestinienne du peu de rentrées financières lui permettant d'avoir un minimum d'existence.

L'État d'Israël, les grandes puissances qui le protègent, ont décidé d'affamer toute la population pour la punir du vote de cette majorité relative qui, la loi électorale aidant, a donné le pouvoir gouvernemental au Hamas. Ils reprochent au peuple palestinien d'avoir bloqué par son vote le processus de paix en portant au pouvoir une organisation intégriste. Mais cela fait soixante ans que les grandes puissances n'offrent au peuple palestinien que la paix des prisons et de l'oppression !

C'est surtout pour le peuple palestinien que l'arrivée au pouvoir de cette organisation réactionnaire qu'est le Hamas représente un drame immense. C'est l'aboutissement de toute une politique dans laquelle ses propres dirigeants ont enfermé un peuple qui montre tant de courage, tant de combativité, et depuis tant d'années, contre l'oppression qu'il subit. Les classes populaires de Palestine qui portent ce combat avaient, au début de leur révolte, d'immenses possibilités de se faire entendre de celles du Liban, d'Égypte, de Syrie, de Jordanie, et au-delà, de tout ce Moyen-Orient où il n'y a pas que l'État d'Israël qui représente l'ordre impérialiste, mais aussi la monarchie d'un autre âge d'Arabie saoudite, les dictatures de Syrie ou d'Égypte ou les émirats d'opérette du Golfe. Le peuple palestinien avait la possibilité, la capacité d'être le moteur d'une révolte générale des classes exploitées et opprimées du Moyen-Orient, ayant la force d'imposer des changements réels sur le terrain des droits démocratiques, des droits des femmes, mais aussi sur le terrain social.

Mais les dirigeants nationalistes de l'époque, même ceux qui se revendiquaient du progressisme ou du socialisme, n'ont pas voulu de cela. Ils ont limité leur combat au seul cadre palestinien en empêchant ainsi que la révolte des opprimés palestiniens soit contagieuse, qu'elle puisse déboucher sur des bouleversements dans toute la région, comme elle avait commencé à le faire au Liban.

C'est l'impérialisme, c'est Israël, qui sont responsables de l'oppression du peuple palestinien. Mais c'est toute la politique nationaliste antérieure qui vient de produire son dernier avatar avec l'arrivée du Hamas au pouvoir. Et, du face-à-face entre un État d'Israël enfermé dans la politique sioniste, dans sa variante la plus extrémiste, représentée par l'organisation d'extrême droite Israël Beitenou qui vient de faire son entrée dans le gouvernement Olmert, et une Palestine soumise aux intégristes du Hamas, il ne peut résulter que des souffrances pour le peuple palestinien surtout, mais aussi pour le peuple israélien.

L'enlèvement de deux soldats israéliens n'a été qu'un prétexte pour l'état-major israélien à déclencher contre le Liban une guerre qu'il préparait de longue date. L'objectif était de détruire le Hezbollah dont les roquettes menaçaient périodiquement les villages du nord d'Israël, mais plus encore, sans doute, de modifier, par la force et dans le sens de ses intérêts, le subtil équilibre du pouvoir au Liban entre partis musulmans chiites, musulmans sunnites, chrétiens et autres, ainsi qu'entre partis faisant directement le jeu des puissances impérialistes et ceux liés à l'Iran et à la Syrie.

Le Liban pose, en effet, un problème particulier à Israël. C'est le seul pays de la région qui, du fait de ses très anciens liens avec l'Occident, du fait aussi de l'importance de la composante chrétienne de sa population, pourrait jouer un rôle, similaire à celui d'Israël, d'allié privilégié des puissances impérialistes dans la région. Mais, pour la même raison, le Liban est aussi un concurrent pour Israël. Un concurrent dont la bourgeoisie a, de plus, des liens avec les classes possédantes des États arabes et leurs milieux dirigeants, ce que la bourgeoisie d'Israël ne peut pas avoir. Aussi, pour les dirigeants israéliens, est-ce une vieille préoccupation que de chercher à empêcher que s'installe au Liban un pouvoir hostile à Israël.

Empêcher cela était la principale raison de l'intervention de l'armée israélienne au Liban en 1982 en tentant de profiter de la guerre civile que le Liban connaissait depuis 1975 pour briser définitivement la résistance palestinienne armée.

En complément de cette préoccupation, il y a celle, lorsque l'occasion s'en présente, d'imposer à Beyrouth un pouvoir qui soit un allié, mais un allié en position subordonnée. La seule fois où Israël a eu la possibilité d'aller jusqu'au bout de cette préoccupation, ce fut lorsqu'il a aidé le chef des miliciens d'extrême droite, Béchir Gemayel, à s'installer au pouvoir. Cela ne lui a pas vraiment réussi. C'est que, si la bourgeoisie libanaise n'a aucune gêne à se montrer pro-occidentale, en revanche, elle répugne à ce qui pourrait la faire apparaître comme l'alliée d'Israël. Cela se comprend : la bourgeoisie libanaise n'a aucune raison de se subordonner à la bourgeoisie israélienne, avec laquelle elle est en concurrence commerciale, financière et politique. Et elle n'a pas plus de raisons de compromettre ses bonnes relations avec les États arabes qui lui sont indispensables pour garantir à ses banques le rôle de plaque tournante financière dans la région.

Cependant, malgré 33 jours de guerre, 1 200morts, sans parler des blessés, et la destruction des infrastructures d'une bonne partie du Liban, cela n'a pas été un succès pour Israël. L'armée israélienne a dû se retirer sans avoir détruit le Hezbollah.

Ce dernier, du simple fait d'avoir résisté, a accru son crédit politique. Donc ses prétentions non seulement à être reconnu comme le représentant de la communauté chiite, mais aussi comme ayant droit à une représentation plus importante dans le gouvernement central.

Ainsi, si l'intervention israélienne a modifié l'équilibre politique du pouvoir au Liban, ce serait plutôt en sa défaveur. Il n'est cependant pas dit qu'Israël et, surtout, derrière lui l'impérialisme américain qui l'a soutenu de bout en bout, n'essaient pas de prolonger la guerre par d'autres types d'interventions à l'intérieur même du pouvoir libanais.

S'il y a de quoi se réjouir de l'insuccès d'Israël et de ses protecteurs, les États-Unis, il n'y a pas de quoi se réjouir du succès du Hezbollah. Grâce à sa résistance pendant la guerre elle-même, grâce à ses interventions financières après pour pallier, dans une petite mesure, la défaillance de l'État libanais en aidant les habitants des quartiers populaires, cette organisation a accru son emprise sur les masses pauvres, en majorité chiites, de la population libanaise.

De surcroît, le mythe de l'organisation qui, pour la première fois, aurait infligé par des moyens militaires un recul à Israël, a servi de prétexte à l'alignement politique du Parti communiste libanais lui-même.

Et il se trouve même dans les milieux d'extrême gauche ici, en France, où pourtant on ne peut même pas parler de pressions dans ce sens, des organisations ou des individus se revendiquant de l'extrême gauche pour attribuer au Hezbollah un caractère anti-impérialiste. C'est bien un des signes de la profonde perte de repères de certaines composantes de l'extrême gauche qui, par suivisme, après avoir encensé dans le passé bien des mouvements staliniens, maoïstes ou nationalistes, en viennent à soutenir et à présenter comme anti-impérialiste une organisation réactionnaire et fondamentaliste.

 

L'Afrique

Pour ce qui est de la situation en Afrique, en disant qu'il n'y a rien eu de nouveau au cours de l'année écoulée, c'est un peu comme le titre de ce livre d'Erich-Maria Remarque : A l'ouest, rien de nouveau, décrivant le quotidien d'un des pires moments de la Première Guerre mondiale.

L'Afrique continue à subir la guerre. Guerre économique, d'abord : ce continent, le plus pauvre, continue à être pillé par l'impérialisme, aussi bien par le biais du commerce des armes que par le paiement des services des prêts usuraires consentis à ses dirigeants, que par la rapine de ses matières premières. Guerres tout court, ensuite : celles opposant les uns aux autres des États - l'Érythrée contre l'Éthiopie -, des bandes armées à l'intérieur des États -en Somalie, au Congo ex-Zaïre-, sans oublier les guerres civiles momentanément éteintes ou encore en cours, en Sierra Leone, au Libéria, au Nigeria ou en Côte-d'Ivoire.

Il est impossible de mesurer la saignée que ces guerres et surtout leurs conséquences -famines, maladies dérivées, massacres, vagues de fuites- représentent pour l'Afrique. Rien qu'au Congo-Zaïre, on estime à quatre millions le nombre de victimes des dix dernières années. Elles sont sans doute plus nombreuses encore au Soudan où, à peine une trêve s'est-elle installée entre le pouvoir central et le Sud en rébellion depuis des décennies, que c'est le Darfour, à l'ouest du pays, qui plonge dans la violence, avec des contrecoups pour le Tchad.

L'enjeu de ces guerres locales est souvent le contrôle d'une richesse minière ou d'une ressource naturelle qui ne peut être valorisée que sur le marché international. Derrière les guerres locales, il y a bien souvent de sombres affrontements entre trusts occidentaux ou intermédiaires capitalistes.

La situation n'a pas notablement changé non plus en Côte-d'Ivoire. Malgré les injonctions conjointes de l'UA (l'Union africaine) et de l'ONU, Gbagbo n'a pas organisé les élections prévues pour cette année, pas plus que la fraction rebelle de l'armée qui occupe le Nord n'a désarmé.

Le mandat présidentiel de Gbagbo s'est achevé officiellement le 31 octobre 2005. La diplomatie internationale lui a déjà accordé une année de prolongation qui se terminait le 31 octobre 2006. Le pouvoir exécutif, formé de Gbagbo à la présidence et d'un Premier ministre, Konan Banny, qui lui a été imposé par l'ONU, non seulement n'a pas organisé d'élection, mais il n'a même pas vraiment commencé la distribution des cartes électorales. La délimitation du corps électoral est un des principaux enjeux de la lutte pour le pouvoir entre clans opposés, le clan Gbagbo cherchant à écarter des listes électorales les originaires du Nord, présumés vouloir voter pour son rival Ouattara.

En prolongeant d'une année supplémentaire la présidence de Gbagbo, à charge d'organiser des élections, la résolution de l'ONU n'a fait qu'officialiser un état de fait. L'ONU maintient également au poste de Premier ministre Konan Banny qui avait été désigné pour faire contrepoids à Gbagbo et pour diriger un prétendu gouvernement d'union nationale où participent également des ministres représentants du Nord sécessionniste.

Mais que vaut ce contrepoids politique sans forces militaires pour l'appuyer ? La réunification du pays ne pourra venir que si l'armée rebelle du Nord rentre dans le rang et se soumet à Gbagbo, ce qu'elle n'a pas l'air de vouloir faire, ou si l'un des deux camps l'emporte militairement sur l'autre.

En prônant une solution ivoirienne pour régler le problème et en accusant les troupes françaises présentes sur le terrain de s'interposer entre les forces loyales et les forces rebelles, Gbagbo laisse entendre que son choix est la reconquête du Nord.

Il n'est pas dit qu'il en ait la force ni même réellement la volonté. Mais sa dénonciation du rôle de la France en général et de Chirac en particulier lui vaut une certaine popularité dans le Sud. Le passé colonial, la continuation de l'exploitation du pays depuis l'indépendance, la présence pendant longtemps d'un nombre élevé de profiteurs, grands et petits, venus de France, la fusillade de l'hôtel Ivoire, en novembre 2004, où les troupes françaises avaient fait des dizaines de morts dans la population ivoirienne, ont accumulé tant d'hostilité que le langage de Gbagbo contre la France, même s'il est purement démagogique car non suivi d'actes, renforce son crédit dans la population du Sud. S'y est ajouté, cette année, le scandaleux déversement de déchets toxiques en plein Abidjan, envoyés par une société dont l'identité est obscure, mais pas celle de ses dirigeants, français.

La simple prolongation de l'état actuel de guerre latente est dramatique pour la majorité de la population. Il pèse sur les conditions d'existence matérielles des classes populaires, déjà mauvaises. Et le matraquage ethniste dont les deux camps accompagnent leur politique aggrave un climat délétère qui peut déboucher à n'importe quel moment sur des affrontements ethnistes.

L'impérialisme français est resté, après la fin de sa domination coloniale directe, le principal bénéficiaire et le protecteur du régime qu'il avait installé dans le pays. Sous la dictature de Houphouët-Boigny, la Côte-d'Ivoire a été des pays de l'ancien empire colonial d'Afrique celui qui rapportait le plus aux capitaux français grands et petits, en raison à la fois de sa richesse agricole de grand producteur de cacao, de café etc., et de ses activités portuaires et bancaires en direction des autres pays des alentours.

La crise économique mondiale et ses conséquences pour l'économie ivoirienne se sont conjuguées avec la crise politique pour la succession d'Houphouët-Boigny pour amorcer le déclin du poids économique et du « modèle politique » que la Côte-d'Ivoire et son régime ont longtemps représenté pour Paris. La rébellion d'une partie de l'armée en septembre 2002 et la coupure du pays ont accentué le déclin, bien que la Côte-d'Ivoire reste le principal client commercial de la France dans la zone CFA et que plusieurs groupes capitalistes -Bouygues et Bolloré notamment- y occupent une position dominante. Dans certains secteurs économiques cependant, notamment celui du cacao, essentiel pour la Côte-d'Ivoire, ce sont des sociétés américaines qui jouent les premiers rôles.

La coupure du pays et la guerre civile latente depuis quatre ans ont amené l'impérialisme français à renforcer son rôle de gendarme alors même que ses intérêts économiques sont en butte à la concurrence, américaine du côté du grand capital, libanaise du côté des capitaux moyens. De plus, il joue ce rôle dans la position peu confortable d'interposition, se retrouvant entre deux feux, ouvertement contesté par le gouvernement de Gbagbo et focalisant la haine de la population dans la partie la plus riche du pays.

Tout en poursuivant « l'opération Licorne », l'armée française cherche à partager son rôle de gendarme avec des forces militaires issues de pays d'Afrique et à dissimuler le sien en agissant sous mandat de l'ONU. Sur le plan financier, « l'opération Licorne » coûte à l'impérialisme français un quart de milliard d'euros par an, plus d'un milliard depuis la sécession du Nord. Il n'est pas dit qu'il continue à considérer que le jeu en vaille la chandelle si aucun règlement politique n'est trouvé à brève échéance et si, pour consolider son pouvoir, Gbagbo accentue ses attaques contre la présence française. Cela, par ailleurs, lui vaut un certain soutien de la part de régimes africains plus liés aux impérialismes anglo-saxons, à commencer par l'Afrique du Sud.

Que la France impérialiste continue à affirmer sa présence militaire en Côte-d'Ivoire ou qu'elle finisse par se replier sur d'autres bases -elle en entretient plusieurs en Afrique-, le retrait de toutes les forces militaires françaises du continent africain reste une exigence.

 

La seule perspective

« 850 millions d'affamés dans un monde plus riche », titrait Le Monde, le 31 octobre, en commentant le rapport annuel que vient de publier la FAO, l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Le rapport, alarmant, affirme que la situation alimentaire ne s'est pas améliorée au cours des vingt dernières années, mais s'est aggravée. Rien que le nombre de mal-nourris et son accroissement, alors que des richesses colossales s'accumulent entre quelques mains, sont une condamnation sans appel et du capitalisme, et de la domination impérialiste sur le monde.

La dégradation de la situation de millions d'êtres humains dans les parties sous-développées de la planète alimente des courants migratoires comme l'humanité n'en a jamais connus.

Les régions riches de la planète s'entourent de plus en plus de barbelés pour empêcher que déferle chez elles «toute la misère du monde» - comme le clamait en France cet ancien Premier ministre se disant socialiste. Des barbelés au sens légal : refus de visas pour ceux qui viennent de pays pauvres, quotas, rapatriements forcés, rafles brutales. Mais, aussi, des barbelés au sens matériel du terme : ceux qui entourent les enclaves espagnoles au Maroc, le mur qui sépare les États-Unis du Mexique, les systèmes de surveillance sophistiqués censés protéger l'Europe de Schengen à l'Est, ou l'Australie vers le Nord.

Mais nulle barrière n'arrêtera ces flots de migrants, de pauvres poussés par la misère, par la faim, quand ce n'est pas par la menace armée. Et puis, la «misère du monde» ne vient pas seulement de l'extérieur, elle est sécrétée à l'intérieur même des pays impérialistes, et pour les mêmes raisons, par le fonctionnement même de l'économie capitaliste.

Tout cela alimente la haine contre les puissances impérialistes. Jamais l'impérialisme américain, par exemple, n'a été aussi hégémonique sur la planète, mais jamais il n'a suscité autant de haine un peu partout. Il en va de même pour toutes les puissances impérialistes à l'échelle de leurs propres méfaits. Et ce qui arrive à la France en Côte-d'Ivoire est bien significatif à cet égard.

Le drame est que, pour le moment, les haines et les frustrations, lorsqu'elles ont une traduction politique, en ont une du côté des forces réactionnaires : extrême droite dans les pays de l'Est européen, fondamentalisme chrétien parfois, islamiste dans les pays musulmans, ethnismes en Afrique. Toutes ces forces non seulement mènent vers des impasses, mais constituent des régressions barbares.

Mais la cause fondamentale de toutes ces formes de régression est la persistance de l'impérialisme, c'est-à-dire du capitalisme. Un système économique, une organisation sociale qui ont cessé depuis longtemps de représenter l'avenir de l'humanité, finissent inévitablement par devenir des facteurs de régression. Depuis, au bas mot, un siècle, le devenir de l'humanité, le devenir de la planète elle-même, dépendent de la capacité du prolétariat à assumer le rôle révolutionnaire dans la transformation de la société qu'il avait commencé à jouer pleinement dans les années 1917-1919, mais cette fois-ci en allant jusqu'au bout, jusqu'au renversement du capitalisme et, par là même, de la domination impérialiste sur le monde.

3 novembre 2006

 

II. La Russie de Poutine

 

Dans l'évolution récente de la Russie, plusieurs faits marquants apparaissent, d'ordre différent et cependant s'interinfluençant.

Sur le plan économique, l'envolée depuis plusieurs années des prix du gaz et du pétrole et, de façon plus générale, des matières premières dont dispose la Russie grâce à la richesse de son sol, a permis à l'État russe d'augmenter ses recettes, de diminuer son endettement et de renforcer dans une certaine mesure la position internationale de la Russie.

Sur le plan politique, le deuxième mandat de Poutine, réélu en 2004, a consolidé la position de son clan et, en assurant son autorité, Poutine a accentué son autoritarisme. L'image que donne la direction politique de la bureaucratie apparaît fort différente de la fin de règne d'Eltsine, sombrant dans l'alcoolisme, titubant dans les rencontres internationales, s'adonnant à la mendicité internationale pour boucler son budget, pendant que l'État se décomposait littéralement.

Obscur cadre moyen du KGB, bombardé Premier ministre par Eltsine en 1999, puis désigné comme son dauphin, Poutine doit, peut-être, les débuts de son ascension précisément à son côté effacé. Intronisé après avoir donné des gages au clan Eltsine, pour qui il a fait voter des lois le dégageant de toute responsabilité pénale dans le pillage du pays, Poutine n'apparaissait peut-être pas comme un danger pour les autres clans. Il avait cependant pour lui ses liens avec la FSB (l'ex-KGB), un des éléments de l'appareil d'État qui ont survécu à la décomposition générale caractérisant la période d'Eltsine.

Arrivé à la moitié de son deuxième mandat, Poutine aura réussi à affermir son pouvoir qui est celui de son clan (comme cela était vrai pour tous ses prédécesseurs d'avant et d'après Gorbatchev). Il a su se servir même de la décomposition de l'industrie planifiée sous l'ère Eltsine et faire des méga-entreprises, restées ou redevenues plus ou moins étatiques, des instruments du pouvoir politique.

La chose n'est pas nouvelle dans l'histoire de la bureaucratie : les appareils des ministères économiques ont toujours constitué des points d'appui dans les rivalités de clans pour le pouvoir central. Or, certaines des grandes entreprises sont les héritières directes de ces ministères. La plus puissante d'entre elles, Gazprom, est l'héritière directe de l'ancien ministère du Gaz. Sa «privatisation» a permis à un certain nombre de bureaucrates de toucher des revenus colossaux, et accessoirement, à Gazprom, de participer à la concurrence internationale comme entreprise régie par le droit privé. Elle n'en reste pas moins sous le contrôle du Kremlin et pas seulement parce que l'État y dispose de la majorité des actions.

Alors que, pendant l'ère Eltsine, des groupes de bureaucrates individuels avaient mis la main sur les grandes entreprises d'État, principalement pour en tirer un maximum d'argent à court terme qu'ils plaçaient pour une large part dans les banques d'Occident, Poutine cherche à consolider le pouvoir de la bureaucratie, en tant qu'entité collective, en même temps que le sien, en associant directement les sommets de l'appareil d'État au contrôle des grandes entreprises dépendant de l'État.

Le «trombinoscope» actuel des personnalités les plus influentes de l'appareil d'État qui entourent Poutine est significatif. En même temps qu'elles dominent l'appareil de l'État et occupent des postes de ministres ou de hauts fonctionnaires de la présidence, elles dominent les principaux trusts plus ou moins étatiques.

Dmitri Medvedev, qui passe pour un des dauphins de Poutine, actuel premier vice-Premier ministre, est en même temps président-directeur général de Gazprom, instrument économique du pouvoir en dedans comme en dehors, s'il en est. Ivanov, l'autre dauphin putatif, ministre de la Défense, a la haute main sur le complexe militaro-industriel. Setchine, secrétaire général-adjoint de la présidence, est également président de Rosneft, deuxième société pétrolière russe par sa production. Joukov, vice-Premier ministre, est aussi président des chemins de fer russes. Khristenko, ministre de l'Industrie et de l'Énergie, est président de Transneft, entreprise qui a le monopole des oléoducs et transporte 93% du pétrole brut en Russie. Koudrine, ministre des Finances, est président d'Alrosa qui a le monopole de la production de diamants et contrôle le quart du marché mondial de cette pierre précieuse.

On peut continuer la liste en ajoutant que la plupart d'entre eux, issus du KGB, se sont liés à Poutine pendant ses années au service des «services». Le journal Financial Times, cité par Courrier International, dans un dossier consacré à la Russie, résume assez bien l'ascension du clan Poutine : «Les administrateurs des (grandes) entreprises font tous partie d'un réseau de proches de Poutine, réseau qui s'est constitué lors de son passage à Saint-Pétersbourg ou au KGB. Sans bruit, ils ont mis la main sur les entreprises publiques, occupant souvent également des ministères ou des postes à responsabilité au Kremlin. Ensemble, ils forment le conseil d'administration occulte de l'entreprise Russie qui englobe les activités les plus rentables du pays non seulement dans le pétrole et dans le gaz, mais aussi dans le nucléaire, les diamants, les métaux, les industries de la défense, l'aéronautique et les transports».

De son côté, le journal Les Echos, dans un article du 2 novembre 2006 consacré à la Russie, sous le titre évocateur de «La «kremlinisation» de l'économie russe», dénonce l'instauration, «dans une opacité vertigineuse, (d')un « capitalisme bureaucratique ». A coups d'expropriations, d'intimidations fiscales, voire physiques, de fusions, d'augmentations de capital, les principales entreprises du pays opérant dans des secteurs stratégiques comme l'énergie, les mines et métaux, l'armement, sont en train de se «consolider». Cela sous l'égide d'une classe d'entrepreneurs très particuliers, des « oligarques-commis de l'État » issus du KGB.

Tout au long de la période 2005-2006, s'est poursuivie la mainmise du Kremlin sur les secteurs les plus rentables de l'économie russe. Cela s'est fait parfois par acte d'autorité -cela a été le cas pour Ioukos dont l'ex-président, Khodorkovski, à l'époque l'homme le plus riche de Russie, est toujours en prison en Sibérie- et, dans d'autres cas, par rachat. En 2005, l'État russe, fort de ses revenus venant du gaz ou du pétrole, a dépensé 17,4milliards de dollars pour augmenter sa part dans le capital d'entreprises stratégiques. Mais, en même temps, fait significatif, une loi est en cours d'élaboration, qui limite l'accès des compagnies étrangères aux secteurs stratégiques. Ces compagnies -dont plusieurs, tel Total, ont été récemment éjectées de secteurs de prospection-exploitation qui leur avaient été attribués durant la période précédente, ou, en tout cas dont les contrats vont être renégociés- pourront prendre une certaine part dans les profits dégagés par ces entreprises, mais la direction politique de la bureaucratie n'a nullement l'intention de se priver du contrôle de ces méga-entreprises, principales sources de ses revenus et instruments de son pouvoir politique.

C'est ainsi, par exemple, que Gazprom, détenu à 50,1% par l'État, s'appuyant sur la puissance que lui donne le fait de contrôler la part majeure de l'extraction et de l'acheminement du gaz naturel russe (la Russie possède les gisements gazifères les plus importants du monde), a servi d'instrument au clan au pouvoir pour mettre la main sur tous les grands médias.

Au temps des Brejnev, Andropov ou Tchernenko, des médias contestant le pouvoir et sa politique ne pouvaient tout simplement pas exister. La grande évolution vers la «démocratie» est qu'aujourd'hui, ils peuvent apparaître -juste le temps qu'il faut, s'ils se révèlent gênants pour le pouvoir, pour qu'une des grandes entreprises contrôlées par le Kremlin les rachète en faisant «une proposition qui ne se refuse pas». Gazprom, outre le gaz et la première banque du pays, possède aujourd'hui deux grandes chaînes de télévision, des radios, des journaux- y compris les Izvestia dont la fondation remonte au temps de Lénine... et la seule radio dite un peu critique (mais dans des limites bien encadrées par le régime), Echo de Moscou.

Le contrôle des médias, en particulier les deux seules chaînes de télévision qu'on capte partout en Russie, donne à Poutine un puissant moyen de contrôler l'opinion publique (et le pouvoir mafio-bureaucratique a des moyens plus radicaux de se débarrasser des rares journalistes gênants).

Les puissances occidentales ont, pour le régime de Poutine, les yeux de Chimène quand ils y voient une démocratie. Les institutions qui sont censées incarner la démocratie sont inexistantes, écartées de tout rôle ou subordonnées au pouvoir, résume une spécialiste politique de la Russie dans un récent numéro du Monde (15-16 octobre 2006) : «Le paradoxe est que Vladimir Poutine, qui disait vouloir restaurer l'État, a en fait détruit les institutions : il n'y a plus ni Parlement ni Cour constitutionnelle dignes de ce nom, le gouvernement est court-circuité par l'administration présidentielle, les juges sont soumis au pouvoir politique dès qu'une affaire devient délicate».

Après l'anarchie bureaucratique des années Eltsine, marquées par le pillage généralisé et par la décomposition de l'État, Poutine s'était fait fort de rétablir ce qu'il a appelé «la verticale du pouvoir». Il n'est pas dit qu'il ait vraiment réussi ! Il est significatif, par exemple, que, si les sommets de l'État ont aujourd'hui, contrairement à l'ère Eltsine, les moyens financiers de leur politique, ce n'est toujours pas parce qu'ils sont capables de faire rentrer les impôts, mais en raison des recettes bien plus abondantes que dans la période précédente que produisent les matières premières sous leur contrôle.

Et la consolidation du pouvoir de Poutine n'a pas mis fin aux affrontements, parfois sanglants, entre gangs de la bureaucratie. Le récent assassinat du n° 2 du système bancaire russe, chargé d'y mettre un peu d'ordre, a rappelé à quel point le rétablissement de l'ordre est tout relatif (à ce qu'il paraît, il se commet même plus d'assassinats et plus d'affrontements entre gangs sous Poutine que sous Eltsine).

Ce n'est cependant pas ce type d'insécurité qui pose les problèmes les plus importants aux investisseurs occidentaux virtuels -encore que voir le gérant de sa société se faire assassiner ne participe pas à la stabilité d'une affaire et qu'assurer la sécurité de son entreprise et de ses hauts cadres en embauchant des gardes armés en nombre ainsi que des «spécialistes» de l'ex-KGB, augmente les faux frais. Malgré les possibilités qu'offre la Russie depuis la reprise ayant succédé au krach de 1998, malgré le climat d'effervescence des affaires qui règne en tout cas dans les grandes villes, les investissements occidentaux restent étonnamment bas.

Cela, aussi bien par rapport à la Chine -bien moins développée que l'ex-Union soviétique- que par rapport aux ex-Démocraties populaires- bien moins peuplées et moins puissantes économiquement que l'ex-Union soviétique. A cela s'ajoute le fait que les investissements directs étrangers en Russie restent, même en comptant large, cinq à douze fois moindres que le volume des capitaux tirés du pillage du pays par les «nouveaux riches» que ceux-ci ont mis à l'abri en Occident.

Bien que cela fasse maintenant une quinzaine d'années que les dirigeants russes qui se succèdent ne jurent que par l'économie de marché, et bien que la Russie soit un des pays qui ont fourni les exemples les plus extraordinaires, ou les plus scandaleux, d'enrichissement, faisant qu'aujourd'hui sur les 793 milliardaires en dollars dans le monde, la Russie en compte 36, soit 7 de plus que l'année précédente, investir en Russie reste toujours risqué.

Les investisseurs étrangers ne cessent de déplorer « le manque de visibilité concernant les droits de propriété », pour reprendre les termes d'une étude cosignée par «un expert risques-pays» de la Coface (organisme parapublic qui, en France, s'occupe des échanges commerciaux internationaux).

La reconnaissance d'un titre de propriété reste encore largement liée à sa reconnaissance par le clan au pouvoir. Ce qu'un pouvoir -municipal ou régional- a reconnu, le pouvoir central peut le remettre en cause. Comme il peut remettre en cause des titres de propriété déjà accordés, s'il a trouvé mieux ou si ses intérêts politiques le commandent.

Le régime de Poutine apparaît comme une sorte de bonapartisme chevauchant les contradictions de la société russe, toujours en transition entre une société dominée par la bureaucratie et une économie stabilisée sur des bases capitalistes.

Aux yeux de l'Occident impérialiste, Poutine apparaît comme l'homme susceptible de rétablir la stabilité dans le pays pour le grand bien des futures perspectives des grands groupes capitalistes. Aux yeux de la grande majorité de la population russe, il apparaît comme l'homme qui a freiné, sinon stoppé, la désintégration de l'État et qui a permis à la Russie, humiliée, méprisée, des années Eltsine, de retrouver une place parmi les grandes puissances.

Aux yeux des bureaucrates qui se sont enrichis sous l'ère Eltsine, il passe pour le garant de leurs richesses mal acquises à condition qu'ils ne contestent pas son pouvoir politique. Aux yeux des classes populaires de Russie, choquées par la mise à l'encan de la propriété d'État au profit de quelques hauts bureaucrates, il passe pour l'homme qui a su s'opposer aux oligarques.

L'autorité de Poutine a suivi la même courbe ascendante que celle du prix du gaz. L'avenir dira ce qu'il adviendra de cette autorité lorsque le prix des matières premières baissera et que baisseront les recettes de l'État.

Mais, à en juger par les sondages qui valent ce qu'ils valent, Poutine bénéficie de l'opinion favorable de 70% de la population. On ne peut réduire cette popularité au seul contrôle des grands médias, bien que ce contrôle lui permette de passer pour ainsi dire chaque jour sur les chaînes de télévision diffusées partout en Russie. Mais ce matraquage ne peut opérer qu'en raison de la position politique incarnée par Poutine, au centre de gravité mouvant des aspirations contradictoires des différentes classes de la société russe.

Le Produit intérieur brut de la Russie, qui a baissé de 40% de 1991 à 1998 -après une baisse de 20% déjà du PIB de l'Union soviétique de Gorbatchev, de 1989 à 1991-, s'est remis à augmenter depuis. La hausse est portée à la fois par le renchérissement des matières premières et par la dévaluation du rouble consécutive au krach financier important qui avait eu lieu en 1998, lesquels avaient vidé les poches de cette frange de la petite bourgeoisie qui croyait s'être enrichie sous Eltsine, et avaient dramatiquement aggravé les conditions d'existence des travailleurs. Mais le renchérissement des produits importés qui en a résulté a favorisé la production industrielle du pays, du moins en matière de biens de large consommation. Car, pour ce qui est des infrastructures économiques du pays, elles sont de plus en plus obsolètes : 80% d'entre elles datent, officiellement, de trente ans ou plus.

La production industrielle n'a toujours pas retrouvé, cependant, son niveau d'avant la décomposition de l'Union soviétique.

La reprise toute relative et le climat affairiste qu'elle alimente, au moins dans les grandes villes, ont surtout creusé encore plus les inégalités sociales.

A l'enrichissement explosif des bureaucrates milliardaires répond l'appauvrissement d'une grande partie de la classe ouvrière, celle qui vit en dehors des régions où la relance de la production assure au moins le paiement régulier des salaires ou, encore, les retraités, les handicapés et tous ceux pour qui les avantages en nature assurés auparavant comptaient beaucoup. A l'activité fiévreuse des grandes villes, activité aux retombées d'ailleurs bien différentes selon que l'on travaille dans la sphère financière ou dans l'industrie ou dans les services publics, répond la misère des régions laissées à l'écart.

L'actuel climat affairiste profite à la bourgeoisie, petite et moyenne, qui avait poussé dans les interstices de l'économie étatique bien avant l'écroulement de l'Union soviétique et de l'économie planifiée. Au cours des quinze dernières années, cette bourgeoisie s'est renforcée en nombre. Elle est particulièrement visible dans «les deux capitales», Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais l'ensemble de cet immense pays est loin d'avoir suivi la même évolution. Et, surtout, le chemin de la réussite et de l'enrichissement de cette classe de commerçants, d'entrepreneurs, de spéculateurs immobiliers, dont certains sont assez riches pour faire les beaux jours des stations huppées des Alpes ou de la Côte-d'Azur, continue à dépendre dans une large mesure de leurs relations avec le pouvoir politique.

La bourgeoisie russe est assez nombreuse pour constituer un marché alléchant pour les voitures haut de gamme occidentales, pour les produits de luxe dont les prix, sur place, sont encore plus élevés qu'ici.

Mais, malgré le développement d'une classe bourgeoise, la catégorie sociale dominant la société reste la bureaucratie. Nous n'avons aucune raison de changer notre caractérisation de la société russe car bien de ses singularités demeurent liées au passé, à l'émergence de l'État ouvrier, à sa bureaucratisation puis à sa décomposition, sous le coup des rivalités internes de la bureaucratie.

La consolidation de la position du clan Poutine à la tête de l'État russe relance les tentatives du Kremlin de resserrer autour de la Russie les liens entre les États issus de la dislocation de l'Union soviétique. Dans nombre de ces États, l'armée russe n'a jamais cessé d'être présente, même si, dans certains d'entre eux, est présente également l'armée américaine.

Les conflits avec l'Ukraine au début de l'année et, plus récemment, avec la Géorgie montrent que Moscou n'a pas abandonné l'ambition de jouer un rôle hégémonique vis-à-vis de ces États. Là encore, l'entreprise Gazprom donne à Poutine des moyens considérables à l'égard de ceux de ces États dont l'approvisionnement en énergie dépend de la Russie. Devant l'indignation qui s'exprime en Occident lorsque, pour faire pression sur le gouvernement ukrainien ou, actuellement, sur le gouvernement géorgien, Moscou décide d'augmenter le prix du gaz naturel qu'il fournit à ces pays, il faut rappeler que ces prix étaient, dans la quasi-totalité des cas, plus ou moins largement inférieurs aux prix du marché mondial. Et si le chef de la bureaucratie russe montre tout le mépris qu'il éprouve pour la population géorgienne en menaçant de la priver d'énergie et, donc, de chauffage pour faire pression politiquement sur ses dirigeants, il ne peut le faire que parce que la Géorgie ne peut pas trouver sur le marché mondial du gaz moins cher que ce que lui impose le Kremlin. Mais les hausses de prix qui viennent des «lois du marché» -en fait, les décisions des trusts-, l'opinion publique bourgeoise les considère comme normales, et elle ne s'en indigne que lorsqu'elles viennent des décisions politiques de la direction de la bureaucratie.

Ce jeu d'influence va d'ailleurs au-delà des limites de l'ex-Union soviétique, jusqu'aux ex-Démocraties populaires (l'approvisionnement en gaz naturel de la Slovaquie, par exemple, est assuré à 80% par la Russie, pour la Hongrie, c'est à 72%).

C'est d'ailleurs précisément parce que les grandes entreprises comme Gazprom n'obéissent pas à la seule loi du profit qu'elles peuvent servir d'instruments politiques entre les mains de la direction de la bureaucratie. C'est précisément aussi pourquoi les grandes puissances impérialistes conditionnent l'entrée de la Russie dans l'OMC, repoussée une nouvelle fois cette année par les mêmes grandes puissances, à sa volonté de rentrer dans le rang et de respecter toutes les lois de l'économie capitaliste. La direction politique de la bureaucratie n'a pas l'air, pour le moment, de céder à cette «amicale» pression. La Russie ne fait toujours pas partie de l'OMC alors que la Chine en fait partie.

L'espace de l'ancienne Union soviétique n'est toujours pas stabilisé. En Russie même, se poursuit une guerre particulièrement cruelle en Tchétchénie, faisant de cette malheureuse région un champ de ruines. Le nombre de victimes représenterait près d'un quart de la population.

Les frontières des États issus de la dislocation de l'Union soviétique avaient été, au temps de l'Union soviétique, de simples limites administratives. Leur transformation en frontières d'État a fait surgir des minorités -les Russes étant d'ailleurs la minorité de loin la plus importante- qui sont à l'origine ou servent de prétexte à de nombreux conflits dans le Caucase, en Asie centrale, mais aussi en Transnistrie.

Ces conflits s'ajoutent au recul économique engendré par la disparition d'une économie planifiée conçue à l'échelle de l'ensemble de l'Union soviétique.

En Asie centrale et dans le Caucase, à la dictature bureaucratique se prétendant communiste ont succédé des dictatures sous d'autres étiquettes, mais souvent sous le pouvoir d'un même homme, d'une même famille (tels le père puis le fils Aliev en Azerbaïdjan) ou d'un même clan, dont la dictature aussi sinistre qu'ubuesque du Turkménistan.

Les conflits entre les États hérités de l'ex-URSS ou à l'intérieur de certains d'entre eux sont encore aiguisés par la rivalité entre la Russie, qui essaie de conserver son influence, et les États-Unis, qui essaient d'en acquérir une.

La question qui semble préoccuper le clan bureaucratique dont Poutine est le représentant, et indirectement les puissances occidentales, est l'échéance de 2008, année d'une nouvelle élection présidentielle alors que la Constitution russe, qui n'autorise que deux mandats successifs, ne permet pas à Poutine de se représenter.

Les ambitions personnelles de Poutine se conjuguent avec l'intérêt qu'a son clan de prolonger leur pouvoir. Y parviendront-ils ? Si oui, en faisant modifier la Constitution par un Parlement aux ordres ou en cédant un tour de pouvoir à un homme de paille en attendant de pouvoir se présenter en 2012 ? Mais qui garantirait à Poutine que l'homme de paille ne prendrait pas goût au pouvoir et qu'il n'en résulterait pas une de ces crises de pouvoir dont la bureaucratie a le secret, sinon le monopole ?

Il y a aussi l'hypothèse d'une réunification entre la Russie et la Biélorussie, et la création d'un nouvel État qui pourrait tout à fait légalement élire Poutine à sa tête, en refaisant à l'envers le même coup qu'avait fait Eltsine en 1991 qui, alors chef de la Russie, était parvenu à écarter de son chemin Gorbatchev, dirigeant de l'Union soviétique,... en dissolvant l'Union soviétique. Mais bien que Loukatchenko, qui règne sur la Biélorussie, soit un des rares chantres de l'Union soviétique du temps de Staline et de Brejnev, il n'est pas dit qu'il soit prêt à abandonner son pré carré, fût-ce pour devenir le second dans une fédération russo-biélorusse.

Il faudrait une toute autre connaissance des rapports de forces que la nôtre pour tenter de prévoir si Poutine parviendra, en prolongeant son pouvoir, à mettre fin aux crises résultant des affrontements pour le pouvoir suprême. C'est certainement le souhait de son clan et c'est, peut-être, le souhait du monde impérialiste.

3 novembre 2006

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