Grande-Bretagne - Le Socialist Labour Party d'Arthur Scargill : un Parti Travailliste bis ?01/03/19961996Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1996/03/18.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Grande-Bretagne - Le Socialist Labour Party d'Arthur Scargill : un Parti Travailliste bis ?

En novembre dernier, s'adressant aux militants de la gauche du Parti Travailliste, le président du syndicat des mineurs britanniques, Arthur Scargill, a lancé un appel à la création d'un nouveau parti auquel il a donné le nom de Socialist Labour Party (SLP ou Parti Travailliste Socialiste). Depuis, le projet a pris forme au travers d'une série de réunions de militants qui se sont tenues dans les grandes villes du pays. Sans attendre son congrès de fondation, prévu en mai prochain, le nouveau parti est déjà apparu publiquement, en particulier en présentant une candidate contre le Parti Travailliste lors de l'élection législative partielle de Hemsworth, dans le Yorkshire, en janvier.

Comme son nom l'indique, le nouveau parti se formerait donc comme une scission de gauche du Parti Travailliste, la première que celui-ci ait connue depuis celle de l'Independent Labour Party en 1932. En même temps, le SLP occuperait ainsi - jusqu'à quel point et avec quel succès, l'avenir le dira - la place laissée vacante par l'éclatement du Parti Communiste au milieu des années quatre-vingt.

Scargill est en effet une personnalité connue du Parti Travailliste auquel il a adhéré il y a une trentaine d'années, après avoir appartenu à la Ligue Communiste de la Jeunesse, l'organisation de jeunesse du Parti Communiste. Mais c'est surtout à son rôle à la direction du syndicat des mineurs que Scargill doit sa notoriété. Il se fit d'abord remarquer dans les grandes grèves de mineurs du début des années soixante-dix, à la tête des piquets de grève des mineurs du Yorkshire, dont il était alors le leader régional. Puis surtout au début des années quatre-vingt lorsque, devenu secrétaire national du syndicat des mineurs, il dirigea la grande grève des mineurs de 1984-1985.

A l'époque, la politique réformiste et corporatiste de Scargill, son respect pour les prérogatives de la bureaucratie des autres syndicats et son refus de passer par-dessus leur tête pour entraîner d'autres secteurs de la classe ouvrière dans la lutte en s'appuyant sur la seule mobilisation des mineurs, condamnèrent les grévistes à l'isolement. Il est bien sûr impossible d'affirmer qu'une autre politique aurait pu conduire à la victoire. Mais ce qui est sûr c'est que l'isolement auquel la politique de Scargill condamna les grévistes aggrava sérieusement les conditions de leur défaite et en fit un coup très dur pour le moral de l'ensemble de la classe ouvrière et cela au moins aurait sans doute pu être évité. Néanmoins, la combativité dont firent preuve les mineurs pendant les douze mois que dura la grève a rejailli sur Scargill en lui donnant une aura de radicalisme aux yeux de larges couches de la classe ouvrière britannique. Par la suite, Scargill a su entretenir cette image quelque peu usurpée, non plus dans la lutte de classe cette fois, mais dans le confort feutré des conférences annuelles du Congrès des Syndicats (TUC) et du Parti Travailliste, en s'efforçant à maintes reprises d'y apparaître comme le porte-parole de tous ceux qui critiquaient le tour de plus en plus droitier des dirigeants syndicaux et travaillistes.

C'est semble-t-il sur cette image de radicalisme que Scargill compte aujourd'hui pour attirer des recrues à son nouveau parti. Ainsi Scargill assigne-t-il au SLP l'objectif de "galvaniser l'opposition de masse à l'injustice, à l'inégalité et à la destruction de l'environnement", en partant de l'idée qu'"on ne peut imposer de réelles avancées qu'en recourant à l'action directe, y compris la grève, et en défiant les lois injustes". C'est donc en champion des luttes sociales que Scargill se pose, lui et le SLP, par opposition, par exemple, au respect scrupuleux des dirigeants syndicaux pour les lois anti-grèves introduites par le Parti Conservateur au cours des quinze dernières années, ou encore à la condamnation par les dirigeants travaillistes de la campagne de refus de paiement en riposte à l'introduction de la poll tax par Thatcher, il y a six ans.

Cette idée d'un parti ouvrier militant intervenant dans les luttes sociales de la classe ouvrière que formule Scargill est une idée qui est très éloignée des traditions politiques britanniques. La tradition travailliste, qui occupe une place pratiquement hégémonique dans la classe ouvrière et, bien au-delà, dans la petite bourgeoisie, est étroitement confinée dans les limites de l'action parlementaire, la collaboration de classe dans les entreprises et la gestion des affaires courantes dans les municipalités, le tout dans un légalisme total. Elle ne reconnaît de place à l'intervention collective des travailleurs qu'au travers du bulletin de vote ou, à la rigueur dans les cas extrêmes, par la grève pour renforcer la position des négociateurs syndicaux dans leurs rapports avec les patrons. Depuis la Seconde Guerre mondiale, cette idée d'un parti militant n'a été incarnée que par le Parti Communiste, et bien sûr sous la forme édulcorée que lui donnait le stalinisme. Or l'influence et la présence militante de ce parti n'ont cessé de décroître à partir de 1945, date à laquelle il avait officiellement environ 50 000 adhérents, pour finalement disparaître pratiquement totalement il y a plus de dix ans. Depuis, seule une partie de l'extrême gauche se revendique encore de cette idée, mais avec une influence qui demeure infime.

C'est dire que, dans le contexte britannique, l'affirmation par Scargill et le SLP de la nécessité d'un parti ouvrier militant est en soi un fait qui n'est pas négligeable, quel que soit le succès futur que pourra connaître le nouveau parti, chose qu'il est bien sûr impossible de prévoir.

Cela dit, Scargill n'en reste pas moins un représentant patenté de la bureaucratie syndicale. S'il en est aujourd'hui à estimer ne plus pouvoir rester au Parti Travailliste, il n'en a pas moins cautionné, sinon soutenu, sa politique pendant trente ans, y compris pendant les onze années que les travaillistes ont passées au pouvoir durant cette période, de 1964 à 1970 puis de 1974 à 1979. Or ces onze années ont été pour l'essentiel onze années d'austérité pour la classe ouvrière, émaillées de conflits sociaux dans lesquels les dirigeants travaillistes ont défendu sans la moindre faiblesse, et parfois avec brutalité, les intérêts du capital. Que Scargill, qui a passé ces vingt dernières années dans des postes de responsabilité d'où il avait toute facilité pour jauger la politique de son parti, ait attendu si longtemps pour "perdre ses illusions" sur le Parti Travailliste, ne peut que susciter la méfiance quant à ses intentions présentes. Et de fait, dès que l'on regarde de plus près ce qu'il met réellement derrière les affirmations de principe citées plus haut, et que l'on examine les objectifs qu'il se fixe, on s'aperçoit vite que ses perspectives politiques ne sont en fait guère différentes.

 

Le Parti travailliste a-t-il changé de nature ?

 

Tout d'abord, quelle est la démarche qui conduit Scargill à scissionner aujourd'hui du Parti Travailliste ? Dans un document publié en novembre 1995 et intitulé "Une nouvelle stratégie pour la gauche", Scargill explique que son initiative résulte des changements qu'il estime être fondamentaux qui sont intervenus dans la politique et le fonctionnement du Parti Travailliste au cours de ces dernières années :

"Le Parti Travailliste est-il socialiste ? Pour répondre à cette question, il faut examiner à la fois la politique du parti et les changements qui ont été apportés à ses statuts depuis quatre ans."

Pour comprendre ce à quoi Scargill fait ici allusion, il faut rappeler tout d'abord que le Parti Travailliste vint au jour, à l'initiative des syndicats, comme un instrument destiné à leur donner une voix collective au Parlement, par l'intermédiaire de députés qui se feraient élire en tant que porte-parole des syndicats. Il fut donc conçu suivant une structure fédérale qui permettait à chaque syndicat d'être affilié, et donnait du même coup l'affiliation automatique à tous leurs membres. En même temps, d'autres groupes purent obtenir leur affiliation, dont des groupes socialistes, des organisations coopératives, etc. Dans cette structure, chaque organisation affiliée avait un poids dans les décisions, un nombre de voix en quelque sorte, proportionnel au nombre de ses adhérents. A partir de 1918, pour se protéger de l'influence socialiste croissante, la bureaucratie travailliste ouvrit les portes du parti aux adhésions individuelles et chaque groupe local du parti constitua une nouvelle organisation affiliée comme les autres. Evidemment, compte tenu du poids numérique des syndicats qui organisent même aujourd'hui des millions de travailleurs, les quelques centaines de milliers d'adhérents individuels n'avaient guère de poids. Ce qui a mené la direction travailliste à pondérer le poids électoral des uns et des autres de diverses façons en fonction de ses besoins du moment.

C'est à ce système que Blair a choisi de mettre un terme. La pondération des votes lors du congrès a été modifiée au détriment des appareils syndicaux. Et, depuis le congrès de 1994, tous les votes hors conférence, dont l'élection de la direction, se font sur la base du vote postal des adhérents individuels. Par conséquent, non seulement les appareils syndicaux ont perdu le poids relatif que leur donnait la taille de leur syndicat, mais en plus les syndiqués qui ne sont pas adhérents individuels au Parti Travailliste se trouvent privés de droit de tout moyen d'expression, même si leur syndicat reste toujours affilié.

Ce sont ces changements dans les statuts du Parti Travailliste que Scargill attaque ici, alors que lui défend le retour à l'ancien système avec le poids qu'il conférait artificiellement dans la vie du Parti Travailliste. Cela dit, ce qu'il ne dit pas, c'est que le nouveau système ne retire rien de leur poids réel aux appareils, poids qui reste considérable dans les instances dirigeantes du parti, là où est déterminée réellement la politique travailliste, loin du regard et du contrôle de la base. Autant dire que, dans les faits, le fonctionnement du Parti Travailliste demeure aussi anti-démocratique qu'avant, mais sous un autre emballage, ce que Scargill se garde bien de reconnaître.

Sur le plan politique, Scargill dénonce ce que le leader travailliste Tony Blair appelle le "New Labour" (nouveau travaillisme), c'est-à-dire "l'introduction de nouvelles règles et de statuts qui se réclament du capitalisme et de la 'philosophie du marché'." Et il ajoute : "Le Parti Travailliste est désormais presque indiscernable du Parti Démocrate américain, du Parti Social-Démocrate allemand ou, plus près de nous, des Libéraux-Démocrates."

C'est sur la base de cette affirmation que Scargill pose ensuite la question : "Allons-nous, avec tous ceux qui pensent comme nous, rester dans un parti qui a subi et continue à subir une 'purification politique' ? Ou bien devons-nous partir et commencer à construire un Parti Travailliste Socialiste qui incarne les principes, les valeurs, les espoirs et les rêves qui ont donné naissance, il y a près d'un siècle, à ce qui est malheureusement devenu le 'New Labour' ?"

Il n'y a aucune ambiguïté dans l'approche de Scargill. Il s'inscrit intégralement dans la tradition du Parti Travailliste. S'il propose aujourd'hui de le quitter, ce n'est pas sur la base d'une critique de son passé en tant que courant politique, mais uniquement parce que le "New Labour" de Blair aurait rompu avec la tradition du parti, au point de le faire changer de nature.

Mais si c'est le cas, comment en est-on arrivé là ? Scargill ne parle que des changements qui se sont produits "depuis quatre ans". Cela signifie-t-il que dans les années quatre-vingt, par exemple, l'hostilité manifestée par la direction travailliste envers les mineurs en grève, ou son lâchage des conseils municipaux travaillistes "rebelles" (qui refusèrent pendant un temps d'appliquer les réductions budgétaires exigées par le gouvernement), n'étaient pas déjà dans la droite ligne du "New Labour" de Blair ? Sans doute Scargill a-t-il raison d'affirmer qu'"aujourd'hui, en Grande-Bretagne, l'opposition radicale est représentée non par le Parti Travailliste et le mouvement syndical, mais par des groupes comme ceux qui se sont opposés avec succès à la poll tax". Mais alors, pourquoi ne pas ajouter que bien des militants de ces groupes, membres du Parti Travailliste à l'époque de la lutte contre la "poll tax", en ont été exclus précisément pour y avoir participé, et cela bien avant qu'on parle du "New Labour" ? N'était-ce pas déjà la même politique ?

Scargill reconnaît d'ailleurs lui-même que le problème qu'il dénonce aujourd'hui est en fait très ancien. Ainsi fait-il remonter le reniement par le parti de ses propres traditions à "Ramsay MacDonald et autres leaders du parti qui approuvaient non seulement le système du scrutin majoritaire à un tour, mais le capitalisme lui-même." Mais MacDonald est devenu leader travailliste au début des années vingt avant d'assumer la direction du premier gouvernement travailliste en 1924. Comment se fait-il alors que Scargill ait attendu trente ans pour se poser le problème de renouer avec les traditions originelles du travaillisme, alors qu'il dit aujourd'hui que la direction travailliste avait renié ses propres traditions plusieurs dizaines d'années avant que Scargill devienne lui-même travailliste ?

Scargill affirme que l'objectif initial du Parti Travailliste était de "créer un groupe parlementaire à la Chambre des Communes qui exprime le programme socialiste". En réalité, il joue, ici comme ailleurs dans son document, sur l'ambiguïté de l'expression "programme socialiste" dans le dialecte du milieu travailliste, expression utilisée indifféremment pour désigner l'objectif lointain d'une société débarrassée du capitalisme aussi bien que l'objectif à court terme de réformes dans le cadre du système. Quoi qu'il en soit, les fondateurs du Parti Travailliste n'ont jamais utilisé un tel langage. Ils parlaient plutôt de "défendre les intérêts des travailleurs organisés", ce qui n'est pas tout à fait la même chose : les députés travaillistes se sont en fait contentés pendant des années d'être à bien des égards l'aile gauche de la majorité parlementaire libérale d'alors.

Mais entre le but, aussi limité qu'il ait pu être, que s'étaient fixé les fondateurs du travaillisme et celui que se fixèrent leurs successeurs sous MacDonald après la désintégration du Parti Libéral dans les années qui suivirent la Première Guerre mondiale - obtenir de la bourgeoisie qu'elle leur confie la responsabilité de gérer ses affaires au gouvernement - il y avait déjà un gouffre, à côté duquel les différences qu'on peut constater aujourd'hui entre Blair et ses prédécesseurs ne sont que des nuances. S'il fallait dater le "changement de nature" du Parti Travailliste, c'est sans doute la période de la Première Guerre mondiale qu'il faudrait choisir, lorsque pour la première fois la bourgeoisie fit venir au gouvernement des dirigeants syndicaux afin de l'aider à organiser son effort de guerre et à mettre la classe ouvrière au pas.

En réalité, le souci permanent des travaillistes d'être "acceptables" aux yeux des capitalistes découle du choix fait à cette époque de poser la candidature du parti à la gestion de la société, dans le cadre des institutions de l'État bourgeois. Il y a eu d'ailleurs des circonstances dans le passé où ce souci alla bien au-delà de ce que propose Blair dans ses sermons "modernisateurs". Pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, le Parti Travailliste et les appareils syndicaux jouèrent ouvertement le rôle de chefs du personnel et de policiers dans la classe ouvrière, pour le compte de la bourgeoisie. S'il y eut jamais un temps où la politique du Parti Travailliste fut "indiscernable" de celle des Libéraux, ou même des Conservateurs, ce fut bien cette époque-là ! Sur ce plan, Scargill semble avoir oublié ce qu'il a vécu lui-même, par exemple les tentatives du gouvernement Wilson en 1969 d'introduire des lois anti-grèves plus restrictives par certains côtés que celles introduites dans les années quatre-vingt par les Conservateurs ; sans parler des années d'austérité anti-ouvrière imposées par les gouvernements travaillistes des années soixante-dix.

En réalité, s'il y a une différence entre la situation présente et celle des périodes passées, elle n'est pas due à un changement de nature du Parti Travailliste, mais bien plutôt au fait que le rapport des forces dans la lutte de classe est bien défavorable aujourd'hui à la classe ouvrière. Après avoir subi attaque sur attaque de la part des capitalistes depuis bientôt deux décennies sans pouvoir riposter, la classe ouvrière ne représente plus de danger immédiat pour la bourgeoisie. Et la capacité du Parti Travailliste à contenir la classe ouvrière en semant des illusions parmi les travailleurs, et en particulier parmi les militants syndicaux, n'est plus un bon "argument de vente", susceptible de convaincre la bourgeoisie de lui permettre d'accéder au pouvoir. Voilà la raison des changements de ces quatre dernières années - l'adaptation de la politique du vieux travaillisme aux conditions nouvelles créées par la crise et la modification du rapport des forces dans la lutte des classes, une adaptation qui commença en fait dès le début des années quatre-vingt, avec le prédécesseur de Blair à la direction du Parti Travailliste, peu avant la grève des mineurs de 1984.

 

Quel bilan pour la gauche travailliste...…

 

Le point de vue adopté par Scargill, tout au long de son document, est en fait celui qu'il a défendu lui-même tant qu'il a été au Parti Travailliste, celui de ce que l'on appelle la "gauche travailliste", c'est-à-dire un milieu hétérogène, plus qu'un véritable courant politique, fait de membres de ce parti qui se situent sur la gauche de sa direction, est en désaccord avec elle sur pratiquement tout, tout en se berçant de l'illusion qu'un jour, par le jeu de la démocratie interne, ils parviendront à influencer sa politique. C'est à cette gauche travailliste que Scargill s'adresse, par exemple, lorsqu'il écrit : "Pendant des années, la gauche du Parti Travailliste a cru que, même si le parti suivait de temps à autre des politiques de droite, il était possible de lutter en son sein pour modifier son orientation, car les statuts du parti parlaient de l'abolition du capitalisme, de l'instauration du socialisme et de la propriété collective."

Affirmer que le Parti Travailliste a mené "de temps à autre des politiques de droite" constitue le comble de l'euphémisme. Par ce tour de passe-passe Scargill tire un trait sur les nombreuses années de gouvernement travailliste, au cours desquelles les dirigeants du parti ont servi loyalement leurs maîtres capitalistes, en appliquant la plupart du temps des politiques opposées à celles qui avaient été décidées dans ses congrès annuels.

Que faisait donc la gauche travailliste durant ces périodes ? Selon Scargill, "il était possible de lutter" pour modifier l'orientation du parti, mais il ne dit pas ce qui a été réellement obtenu par la gauche. Et pour cause : si la lutte était "possible", elle n'a rien donné, ou si peu. Mais il serait plus conforme à la vérité de dire que, pour l'essentiel, la gauche travailliste s'est abstenue de mener tout combat dès lors que le Parti Travailliste était au pouvoir, sous prétexte de ne pas donner des armes à ses adversaires politiques. Quand elle n'a pas servi de tremplin à la carrière des politiciens qu'elle courtisait - à commencer par une bonne moitié de l'équipe actuelle de Tony Blair, y compris le vice-leader du parti, John Prescott, cet ancien ténor de la gauche travailliste au sein du syndicat des marins.

D'autre part, contrairement à ce qu'affirme Scargill, les statuts du Parti Travailliste, pas plus les anciens que les nouveaux, n'ont jamais parlé d'"abolition du capitalisme" ou d'"instauration du socialisme". Ils n'ont jamais contenu que des formulations vagues, ouvertes à toutes les interprétations, entre autres à l'interprétation "socialiste" que Scargill en donne, mais aussi à bien d'autres. Le document de Scargill est d'ailleurs truffé de toutes sortes de mythes du même type, mythes propagés au fil du temps par la gauche travailliste pour justifier son appartenance à un parti qui ne cessait de la ridiculiser et pour masquer son impuissance à infléchir sa politique. Même au tout début de son histoire, le Parti Travailliste ne s'est jamais réclamé du socialisme, ni, bien sûr, comporté en parti socialiste. Mais il est vrai qu'il a toujours compté dans ses rangs des militants se réclamant du socialisme qui acceptaient de se laisser prendre en otages par l'appareil travailliste et de jouer le rôle qui leur était réservé par la direction du parti, celui de caution de gauche pour ses politiques de droite.

En fait si les changements dont parle Scargill (en particulier les restrictions à la démocratie interne du parti imposées par Blair et la chasse aux opposants) marquent quelque chose, c'est bien la faillite de la politique de la gauche travailliste. Et c'est bien pourquoi Scargill estime ces changements si fondamentaux qu'ils nécessitent la création d'un nouveau parti. Mais alors, pourquoi ne pas reconnaître cette faillite et en analyser les causes, au moins pour que cette expérience puisse servir aux membres du futur SLP ?

Mais loin d'admettre la faillite de la politique passée de la gauche travailliste et d'en tirer les leçons, Scargill se contente de remettre au goût du jour la fable des "bons" et des "méchants", fable que la gauche travailliste a toujours servie à son public. Elle consiste à dire que le seul responsable des maux du Parti Travailliste, présents et passés, est sa "droite", ceux que Scargill appelle aussi les "modernisateurs". Mais alors, comment se fait-il qu'après des décennies de luttes internes contre cette "aile droite", la gauche travailliste soit aujourd'hui défaite et contrainte d'abandonner le combat ? Ses militants seraient-ils passés à côté d'occasions décisives ? Dans ce cas, quelles fautes ont été commises, qu'il conviendrait d'éviter à l'avenir ? Scargill ne répond pas à ces questions. Justement parce qu'il lui faudrait répondre que c'était la stratégie même de la gauche travailliste qui était erronée et condamnée d'avance et que ce qu'il appelle la "droite" travailliste, ne représente rien d'autre que le travaillisme lui-même.

 

… et pour la bureaucratie syndicale ?

 

L'un des principaux reproches que Scargill adresse au "New Labour" est d'avoir affaibli ses "liens avec les syndicats", en diminuant leur poids dans le fonctionnement du parti. C'est aussi le seul sujet sur lequel il critique un tant soit peu la gauche travailliste dans le document cité plus haut. L'aile droite, dit-il, a toujours voulu réduire l'influence des syndicats et, accuse-t-il, "il est tragique de constater que de nombreux membres de la gauche du parti ont soutenu cette mesure avec enthousiasme, en faisant l'erreur de croire que les sections locales du parti pourraient ainsi prendre le contrôle du congrès annuel et s'assurer que le parti devienne un véhicule du changement socialiste."

Cela revient à dire que l'influence passée des appareils syndicaux sur les décisions du congrès travailliste aurait été un meilleur instrument pour faire du parti un "véhicule du changement socialiste". Comment se fait-il alors que Scargill en vienne aujourd'hui à la conclusion que le Parti Travailliste ne peut plus être un tel véhicule, alors que pendant des décennies les appareils syndicaux ont commandé la majorité dans les congrès du parti ? Comment se fait-il, au contraire, que les voix des syndicats aient finalement servi à soutenir les "modernisateurs" dans chacun des votes décisifs sur les changements dénoncés par Scargill ? Comment se fait-il que les appareils syndicaux aient pour la plupart soutenu, même si certains l'ont fait en affichant quelques réserves symboliques, toutes les mesures présentées comme visant à affaiblir leur influence dans le parti ? Parce que c'était leur politique, bien sûr, parce qu'ils étaient prêts à fournir ce gage à la bourgeoisie, et aussi, tout simplement, parce qu'ils ont d'autres moyens, moins visibles et moins "démocratiques" mais non moins efficaces, de peser sur la politique du Parti Travailliste.

Ce sont des questions qui viennent spontanément à l'esprit. Et pourtant, au lieu d'y répondre, ce qui serait la moindre des choses dans un document qui propose "Une nouvelle stratégie pour la gauche", Scargill les écarte d'un revers de main en réaffirmant sa foi dans le rôle positif des appareils syndicaux et en vilipendant les "méchants" de toujours, c'est-à-dire la "droite" du parti.

Ce document ne contient pas non plus de bilan de l'intervention des syndicats dans la vie des sections locales du Parti Travailliste, où les sections syndicales locales sont censées envoyer des représentants. Pourquoi tant de syndicats ne se donnent-ils même pas la peine d'envoyer des délégués siéger dans les structures du parti ? Et quand des délégués se déplacent, pourquoi ne se font-ils pour ainsi dire jamais les porte-parole de décisions réellement discutées et arrêtées par la base ? Bien sûr, ces problèmes relèvent d'un état de fait plus général : la désaffection des travailleurs pour la vie syndicale et politique. Mais alors, pourquoi perpétuer la fiction d'une adhésion massive des travailleurs au Parti Travailliste, par syndicats interposés, adhésion qui serait aujourd'hui battue en brèche par les "modernisateurs" qui priveraient les syndiqués de leur voix au chapitre ? Pourquoi ne pas dire clairement qu'au niveau local, la participation des syndicats aux structures travaillistes n'exprime plus depuis longtemps la volonté consciente des syndicats et ne représente, au mieux, que l'engagement d'un petit nombre de militants ? Cela aurait au moins le mérite de faire justice d'un mythe qui ne peut servir qu'à embrouiller les choses.

Il en va de même pour le rôle des syndicats dans le Parti Travailliste au niveau national. Pourquoi ne pas dire que le vote des appareils lors des congrès, sans parler de leur politique entre ces congrès, ne correspond en rien aux aspirations de la grande masse des syndiqués ? Et que les appareil syndicaux se sont en réalité complètement soustraits au contrôle de la base et que leur vote au sein du Parti Travailliste est devenu leur propriété exclusive ?

Scargill prétend discuter d'une nouvelle stratégie pour la gauche. Il propose de créer un nouveau parti où l'influence des syndicats et leur contrôle sur la politique à mener seraient restaurés et garantis, sur les mêmes bases qui existaient auparavant au Parti Travailliste. Mais de quelle influence et de quel contrôle parle-t-il ? De l'influence et du contrôle de la bureaucratie, comme c'est le cas dans le Parti Travailliste, ou de ceux de la base ? Encore une fois, Scargill reste muet. Et s'il a des critiques à formuler quant au rôle joué par les bureaucrates syndicaux à l'intérieur du Parti Travailliste, il prend bien soin de ne pas le faire.

 

Le parti proposé par Scargill

 

Bien sûr, Scargill est lui-même de longue date une figure marquante de la bureaucratie syndicale. Il peut bien s'être distingué à l'occasion des autres leaders syndicaux par un langage plus radical et par sa participation à des campagnes inspirées par la gauche travailliste, qui l'ont mis en porte-à-faux par rapport aux dirigeants des syndicats et du parti. Mais il n'a jamais eu rien d'autre à offrir depuis le début de l'offensive patronale, c'est-à-dire le début des années quatre-vingt, que la perspective d'un gouvernement travailliste. En cela, il ne s'est pas distingué des autres bureaucrates syndicaux, même si son langage pouvait sembler un peu différent.

Depuis la grève des mineurs de 1984, le respect de Scargill pour la hiérarchie des appareils syndicaux, qui avait tant marqué sa politique durant la grève, ne s'est pas démenti, en dehors de quelques déclarations aussi fracassantes que dépourvues de conséquences à la tribune de congrès du TUC ou du Parti Travailliste. Pourtant, la décennie qui vient de s'écouler a vu se multiplier les attaques de la bourgeoisie et de son État contre la classe ouvrière. Dans une telle situation, défendre les intérêts de la classe ouvrière c'était la prémunir contre l'illusion qu'un simple changement de gouvernement pourrait faire pencher le rapport des forces en sa faveur ; c'était affirmer la nécessité d'une riposte générale des travailleurs, y compris en se passant de l'accord des appareils qui ne manqueraient pas de s'y opposer, et en jeter les bases. Tout au long de cette période, Scargill a eu beau lancer à maintes reprises des déclarations sur la nécessité de passer outre aux lois anti-grèves, il s'est toujours bien gardé de dire clairement comment il proposait de s'y prendre face à des directions syndicales qui se servaient de ces lois pour justifier leur inaction.

Sur ce terrain, la décision de Scargill de rompre avec le Parti Travailliste ne reflète donc pas un changement d'attitude de sa part, ou en tous cas il n'estime pas nécessaire de l'indiquer dans le document sur la base duquel il compte gagner des recrues au SLP. Bien sûr, ce document est visiblement marqué par des préoccupations tactiques. Scargill n'a peut-être pas dit tout ce qu'il pensait, pour mieux attirer des militants qui seraient rebutés par un bilan plus complet et plus précis du passé. En fait, malgré son titre, ce document donne l'impression d'avoir été fait pour attirer tous ceux qui, à l'intérieur du milieu travailliste, ont été déçus par tel ou tel aspect du virage à droite de Blair, plutôt que pour tracer réellement "une nouvelle stratégie" comme il le prétend.

Mais il y a des domaines où de tels choix tactiques ne peuvent qu'être révélateurs de choix politiques : qu'il s'agisse de la façon dont il perpétue les ambiguïtés et les mythes de la gauche travailliste, de son refus de définir clairement la nature du Parti Travailliste présent et passé ou encore de la façon dont il évite de se prononcer sur le rôle des appareils syndicaux au sein du Parti Travailliste comme face aux attaques de la bourgeoisie.

Mais l'oubli le plus criant du document de Scargill, un "oubli" qui d'une certaine façon résume tous les autres, c'est qu'il ne dit rien de la politique que mènerait son futur parti face à un gouvernement travailliste. Comme si l'un des principaux problèmes de la classe ouvrière n'était pas, précisément, celui des illusions que génère toujours la perspective du retour des travaillistes au pouvoir (et non celui de la nature du "New Labour", ce nouveau costume porté par les travaillistes pour plaire à la bourgeoisie). La classe ouvrière a-t-elle quelque chose à gagner à l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement travailliste ? Encore une fois, Scargill ne répond pas.

Qu'il soit inspiré par des considérations tactiques ou non, pour ne pas déplaire à tel ou tel public, le fait de laisser planer ou de semer la confusion sur des problèmes qui sont essentiels pour permettre aux militants de tirer les leçons du passé afin de ne pas retomber dans les mêmes pièges, est en soi un choix politique. Ce choix ne peut signifier qu'une chose : que Scargill n'a pas vraiment besoin, pour réaliser ses objectifs, de tirer les leçons du passé, ou pire encore, qu'il tient à éviter d'avoir à le faire.

De multiples indices sembleraient indiquer que le but de Scargill serait en fait de créer, dans un premier temps avec des éléments de la gauche travailliste et syndicale, un cadre susceptible d'accueillir plus tard des travaillistes bon teint, en particulier des secteurs entiers de la bureaucratie syndicale, qui pourraient se replier sur le parti de Scargill devant les menaces pesant sur leurs prérogatives au sein du Parti Travailliste. Le SLP ne serait alors qu'une étape dans la constitution d'un Parti Travailliste bis.

Et si cela échouait, si la bureaucratie syndicale concluait avec le "New Labour" un partenariat d'intérêt, alors Scargill et son parti pourraient espérer occuper l'espace laissé libre sur sa gauche par le glissement à droite du langage du Parti Travailliste.

Dans un cas comme dans l'autre, Scargill a tout intérêt à laisser le passé dans un flou artistique et à entretenir le respect de ses militants pour les institutions syndicales (c'est-à-dire pour la bureaucratie syndicale), en prétendant qu'elles se situent bien au-dessus de l'arène politique.

 

Le SLP et les révolutionnaires

 

Après la publication du document cité ci-dessus, Scargill a fait connaître ses intentions plus clairement, en publiant en décembre dernier un projet de statuts pour le futur parti. Or ce projet indique clairement que le nouveau parti n'acceptera pas l'affiliation de groupes autres que syndicaux - ce qui vient contredire le projet initial annoncé par Scargill de s'inspirer de la structure fédérale que se donna le Parti Travailliste lors de sa constitution. Et c'est d'autant plus contradictoire que, dans son premier document, Scargill reprochait à la "droite" travailliste d'avoir autrefois interdit au Parti Communiste de s'affilier au Parti Travailliste.

En fait, la raison de cette contradiction, à en juger par la façon dont Scargill a recruté jusqu'à présent en quelque sorte à guichet fermé, dans le cadre de réunions de travail auxquelles seuls certains militants étaient invités, semble être qu'en bon bureaucrate, Scargill cherche à construire d'abord un appareil avant d'ouvrir ses portes à n'importe quelle recrue qui pourrait ensuite contester son autorité ou prétendre influer sur ses choix politiques. La technique est classique mais elle révèle toute la valeur des attaques de Scargill contre le tour de vis anti-démocratique de Blair dans le Parti Travailliste !

Sans entrer dans le détail de ce projet de statut, il y a néanmoins un aspect qui mérite d'être relevé. Scargill avait présenté jusqu'alors son futur parti comme un parti militant qui, contrairement au Parti Travailliste, serait capable de "combattre l'ennemi de classe", de "galvaniser l'opposition de masse". Bref, un parti qui interviendrait dans toutes les luttes de la classe ouvrière, voire en prendrait l'initiative. Scargill allait encore plus loin en affirmant que le parti qu'il veut construire devra s'appuyer sur "une conscience et un engagement sur un terrain de classe et une politique socialiste" et être "capable non seulement de résister aux attaques du capitalisme, mais de changer fondamentalement la société".

De telles affirmations de la part de Scargill ne sont évidemment que des formules creuses. Il ne s'est pas privé d'en faire dans le passé sans qu'elles portent jamais à conséquence. Mais ce qui est significatif, c'est que par comparaison avec les formules grandioses de son premier document, son projet de statuts du SLP brille par l'absence totale de mots tels que "classe", "classe ouvrière", "socialisme", "capitalisme". Même l'idée de la nécessité d'un changement de société est absente des paragraphes concernant les objectifs du SLP. Il ne s'agit en fait que d'une pâle copie des anciens statuts du Parti Travailliste, adaptée aux besoins de Scargill en ce qui concerne les structures du parti, mais utilisant le même langage politique vague et ambigu. Il n'a rien à voir avec les statuts d'une organisation de combat, ni en ce qui concerne les intentions qui y sont affirmées, ni en ce qui concerne les structures. Par exemple, il y est dit que les sections locales se réuniront une fois par mois, ce qui s'accorde peut-être à une routine bureaucratique faite de motions et de résolutions, sans activité pratique, comme celle des sections du Parti Travailliste, mais est totalement inadéquat pour une organisation qui viserait à intervenir au jour le jour dans les luttes de la classe ouvrière.

Cela dit, les statuts sont une chose, l'organisation en est une autre. Et Scargill n'aura peut-être pas d'autre moyen, pour attirer des militants vers le SLP, que d'accentuer son langage militant - ne serait-ce que parce que, pour l'instant, rien d'autre ne peut le distinguer du Parti Travailliste. Qu'il soit possible, en agissant ainsi, d'attirer des travailleurs désireux de combattre le système capitaliste, ou de créer un courant radical et militant dans la classe ouvrière, l'avenir le dira.

Mais si c'était le cas, cela placerait les révolutionnaires devant de nouvelles responsabilités. Il faudrait, sans faire de concession au pseudo-radicalisme de Scargill, convaincre ces militants, anciens et nouveaux, qu'il n'y pas de radicalisme réformiste efficace dans une société en crise. Il faudrait les convaincre du fait qu'il n'y a qu'une seule voie possible pour riposter aux attaques de la bourgeoisie et se prémunir contre la servilité de ses auxiliaires dans la bureaucratie syndicale et travailliste ; que cette voie ne passe pas par la réanimation des dépouilles d'un passé paré de couleurs romantiques, mais par la construction d'un véritable parti ouvrier, qui se batte pour les intérêts de classe des travailleurs, et qui défende ces intérêts en montrant le chemin de la révolution sociale.

Pour avoir une chance de réussir dans cette tâche, les révolutionnaires devront sortir de leur ghetto politique et de leurs "campagnes". Ils devront être présents sur le terrain, dans les entreprises et les cités ouvrières, aux côtés des militants qui, jour après jour, animent les luttes ouvrières qui comptent vraiment. Toute tentative de gagner ces militants à une perspective révolutionnaire en restant dans un splendide isolement politique est vouée à l'échec. Mais toute tentative de les courtiser sans mettre en avant une perspective révolutionnaire ne ferait que préparer le terrain à de nouvelles défaites et à une démoralisation plus grande.

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