France - L'assurance maladie dans la ligne de mire du gouvernement01/03/20042004Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2004/02/79.png.484x700_q85_box-18%2C0%2C577%2C809_crop_detail.png

France - L'assurance maladie dans la ligne de mire du gouvernement

Après s'être attaqué aux retraites sous prétexte de sauver le système d'une faillite assurée, le gouvernement veut s'en prendre cette année à l'assurance maladie, elle aussi en prétendue faillite. Et c'est par souci d'équité, pour ne pas faire payer aux générations futures les dépenses d'aujourd'hui qui seraient exorbitantes, que le gouvernement prétend vouloir ramener l'assurance maladie à l'équilibre en réduisant la couverture maladie des assurés et en augmentant probablement aussi leurs cotisations.

En fait, il s'agit une fois encore d'une véritable campagne de mensonges orchestrée par le gouvernement avec la complicité des experts et des médias.

Le gouvernement nous refait le coup de la réforme des retraites, avec tout un calendrier destiné à faire croire que les mesures qui seront prises seraient inévitables, prises en toute objectivité avec l'appui de toutes les parties concernées.

Dès leur arrivée au pouvoir, Chirac et Raffarin avaient annoncé la couleur et promis une réforme de l'assurance maladie. Seules les mobilisations contre les retraites les ont amenés à repousser de quelques mois la réforme qui devait être mise en place à l'automne 2003. Mais cela n'a pas empêché le gouvernement de prendre déjà un certain nombre de mesures concernant le moindre remboursement de centaines de médicaments ou l'augmentation du forfait hospitalier.

C'est ainsi que 84 médicaments ont cessé d'être remboursés et que 617 autres ne sont plus remboursés qu'à 35 % au lieu de 65 %, en fonction d'un classement des médicaments selon le "service médical rendu" mis en place par Martine Aubry, dont le gouvernement Raffarin s'est empressé de tirer les conséquences. Il se propose de cesser le remboursement de 426 autres médicaments d'ici juillet prochain et une nouvelle vague de déremboursements suivra en 2005.

Quant au forfait hospitalier, il a été augmenté de 22 %, passant de 10,67 i à 13 i. Économies aussi sur les consultations à domicile qui devront être justifiées pour être remboursées, économies sur l'Aide médicale d'État, l'AME, réservée aux personnes démunies de tout, même de papiers, qui est accordée avec de nouvelles restrictions.

Mais cela ne suffit encore pas. Et le gouvernement a imaginé toute une mise en scène pour préparer l'opinion à des attaques plus importantes, en s'inspirant de ce qui lui a si bien réussi sur la réforme des retraites.

Pour avoir l'air objectif, le gouvernement a chargé un comité d'experts de faire l'état des lieux et de proposer des pistes. C'est le Haut conseil pour l'avenir de l'assurance maladie mis en place par Raffarin en octobre 2003. Composé de plusieurs dizaines de membres, il a rendu son rapport en janvier dernier. Celui-ci conclut que, "sans remettre en cause l'universalité de la couverture, nous devons être capables de faire des choix", choix qui évidemment remettent en cause la fameuse universalité puisque le Haut conseil les justifie ainsi : "Le système de financement s'épuiserait à vouloir couvrir sans aucun tri tout ce que les industries et professions de santé peuvent offrir. Plus grave encore, il épuiserait les possibilités de redistribution de la richesse collective sur beaucoup d'autres besoins essentiels", comme si le gouvernement n'était pas justement en train de rogner sur tous les besoins essentiels et comme si les économies sur l'assurance maladie allaient profiter en quoi que ce soit à la population ! Le Haut conseil prétend qu'il faut faire des choix rationnels. Il propose une couverture maladie à trois étages : un panier de soins indispensables, une complémentaire minimum payée en plus par les assurés et un troisième étage d'assurances privées.

Fort de ce diagnostic, le ministre de la Santé, Jean-François Mattei, a pris son bâton de pèlerin pour sillonner le pays en faisant mine de consulter les acteurs sur le terrain. Parallèlement, il a commencé à recevoir quelque 60 organisations parties prenantes du Haut conseil, dont les organisations syndicales. Ce n'est qu'en avril, après les élections régionales, qu'il annoncera le projet qu'il aura retenu. Il fera mine alors de négocier sur quelques points de détail et la loi sera présentée au Parlement avant l'été.

Pendant des mois, la campagne contre le déficit dit "abyssal" de l'Assurance maladie va se dérouler pour tenter de persuader la population laborieuse qu'il faut se résigner à des sacrifices pour sauver l'essentiel.

Il s'agit encore une fois d'une campagne d'intoxication de l'opinion, comme les gouvernants savent si bien en faire avec la complicité des médias, afin de faire passer pour des vérités les mensonges les plus gros.

Le déficit total de la Sécurité sociale se monte à 8,9 milliards d'euros en 2003 sur un budget de 330 milliards de dépenses, c'est-à-dire à 2,3 % du budget. Celui de l'assurance maladie, en partie comblé par les excédents des autres branches, se monte, lui, à 10, 6 milliards d'euros pour 125 milliards de dépenses. Il représente moins de 10 % des dépenses d'assurance maladie. Le gouvernement qui a présenté un budget 2004 pour l'État de 278 milliards d'euros avec 20 % de déficit, un déficit de 55,5 milliards d'euros, cinq fois plus élevé en valeur absolue que celui de l'Assurance maladie, a tout de même un sacré culot de qualifier ce dernier d'abyssal.

D'autant plus que ce sont lui et ses prédécesseurs qui en sont entièrement responsables !

L'escroquerie "abyssale" des gouvernants

Car ce qu'on nous cache, c'est que ce déficit de l'Assurance maladie est purement artificiel : il provient des hold-up de l'État sur la Sécurité sociale. Et en ce domaine tous les gouvernements sont complices ! Qu'on en juge.

Le gouvernement Jospin avait eu le culot d'annoncer ouvertement que la Sécurité sociale payerait les exonérations de cotisations patronales accordées à l'occasion du passage aux 35 heures, ce qui est totalement illégal puisqu'une loi de 1994 oblige l'État à compenser intégralement à la Sécurité sociale toutes les exonérations de cotisations sociales décidées par les gouvernements à partir de cette date. Jospin en a alors chargé un fonds spécialement créé à cet effet : le FOREC. Mais il a alimenté ce fonds en lui attribuant des ressources dont une partie était auparavant affectée... à la Sécurité sociale, en particulier des droits sur les tabacs et les alcools mais aussi la taxe sur les assurances auto, la taxe sur les contributions patronales au financement de la prévoyance complémentaire. Les rapports du Sénat, qui qualifient ces montages financiers de "tuyauteries", estiment le manque à gagner pour la Sécurité sociale à 4,5 milliards d'euros chaque année. En somme, le gouvernement Jospin a réussi le tour de force de faire payer une bonne partie de ses dettes envers la Sécurité sociale au titre des 35 heures... par l'argent de la Sécurité sociale. Sans compter celles qu'il a refusé de régler. Car, malgré la "tuyauterie" mise place, le FOREC n'a pas été suffisamment alimenté au départ et a laissé à la Sécurité sociale une ardoise de 2,4 milliards d'euros que l'État a toujours refusé de combler. Et, dans le même temps, l'État s'est en outre défaussé sur la Sécurité sociale de dépenses qui étaient auparavant à sa charge, comme la majoration de l'allocation de rentrée scolaire et même ses dettes envers les régimes de retraites complémentaires !

Le gouvernement Chirac-Raffarin a décidé de supprimer le FOREC à partir de 2004 et s'engage désormais à payer directement à la Sécurité sociale les compensations qui lui sont dues. Mais il a commencé par "oublier" une autre dette de 775 millions d'euros que le FOREC devait encore au moment de sa suppression, alors même que l'État a empoché les 267 millions d'euros qui restaient en caisse. Et puis, surtout, il s'est bien gardé de rendre à la Sécurité sociale les recettes dont le gouvernement précédent l'avait dépouillée. Et, comme il n'y a pas de petites économies, le gouvernement a décidé de faire payer par la Sécurité sociale, à sa place, les prestations relatives à l'interruption volontaire de grossesse, le financement des centres de soins spécialisés aux toxicomanes, ainsi que la quasi-totalité du plan Biotox censé prévenir le bio-terrorisme ! Charges supplémentaires qui s'ajoutent à toutes celles que les gouvernements ont imposées à la Sécurité sociale depuis son origine.

Et ce n'est pas tout !

Voilà des années que quelque deux milliards d'euros par an d'exonérations de charges sociales patronales ne sont pas compensés par l'État, car elles correspondent à des mesures décidées avant la loi de 1994 et aucun gouvernement n'a voulu réparer ce vol manifeste, sans même parler des arriérés. Cela représente environ 10 % du total des exonérations.

Si on ajoute à ces deux milliards d'euros annuels le hold-up de 4,5 milliards dénoncé par le Sénat, on voit qu'au bas mot, les gouvernements successifs sont responsables, sur le plan strictement financier, d'un trou de 6,5 milliards d'euros sur un déficit global de la Sécurité sociale de 8,9 milliards d'euros en 2003, un trou qui multiplie d'autant les intérêts financiers que celle-ci doit acquitter pour ses emprunts auprès de la Caisse des dépôts.

Aujourd'hui, si l'État laissait à l'Assurance maladie ne serait-ce que les droits de consommation sur les tabacs et les alcools, censés compenser le coût financier de l'alcoolisme et du tabagisme, au lieu que l'État en récupère l'essentiel grâce à la suppression du FOREC, le déficit de l'assurance maladie, estimé à 10,9 milliards d'euros pour 2004, n'existerait plus.

L'endettement de la Sécurité sociale : une bonne affaire pour l'État

"De l'État prêteur à l'État prédateur" ou encore "De la caisse d'amortissement à la caisse noire : les mécanismes d'un dévoiement", tels sont quelques titres de rapports du Sénat - qui n'est pourtant pas un organisme de contestation - consacrés à un autre forfait de l'État, qui concerne cette fois la Caisse de remboursement de la dette sociale, qui doit rembourser à l'État celles des dettes de la Sécurité sociale qu'il a reprises à sa charge. Car lui qui, comme on l'a vu, laisse de nombreuses ardoises auprès de la Sécurité sociale, creusant ainsi l'essentiel du déficit qui l'oblige à emprunter, entend se faire rembourser avec intérêts ce qu'il a épongé comme dettes à sa place.

La CADES est un montage imaginé par le gouvernement Juppé. Créée en 1996, elle est alimentée par la contribution au remboursement de la dette sociale, la CRDS, de 0,5 % sur tous les revenus, qui rapporte environ 4,5 milliards d'euros par an, par la vente des biens immobiliers de la Sécurité sociale et par des emprunts sur le marché financier. Au départ, la CADES était censée rembourser à l'État les 16,7 milliards d'euros correspondant au déficit cumulé de la Sécurité sociale, que celui-ci avait comblé en 1993. Elle remboursait sur 13 ans avec un intérêt de 6,5 % et devait verser à l'État près de 25 milliards d'euros pour rembourser avec intérêts les 16,7 milliards prêtés !

En 1998, le gouvernement Jospin a à nouveau repris les dettes de la Sécurité sociale et mis à la charge de la CADES un nouveau fardeau de 13 milliards d'euros, étendant jusqu'en 2014 la perception de la CRDS. Cela ne l'a pas empêché par ailleurs de consentir des exonérations sur cette même CRDS qu'il est loin d'avoir compensées auprès de la CADES, laissant un trou de 400 millions par an dans le budget de celle-ci, l'équivalent d'une année entière de perception de la CRDS d'ici 2014.

Et puis le gouvernement Raffarin a décidé de faire payer à la CADES les 2,4 milliards d'euros d'exonération de charges sociales pour les 35 heures que le FOREC n'avait pas remboursés à la Sécurité sociale. Mais cette somme, payée par la CADES en lieu et place de l'État, ne vient pas en déduction de ce que celle-ci doit à l'État ! C'est encore une façon de faire payer par la Sécurité sociale elle-même ce que l'État lui doit.

Aujourd'hui, la CADES doit encore 38 milliards d'euros à l'État et aux marchés financiers et doit emprunter des sommes de plus en plus considérables sur les marchés financiers, à des taux qui sont supérieurs à ceux que l'État pourrait obtenir. Ce sont quelque 1,4 milliard d'euros qu'elle doit consacrer chaque année au service de sa dette sur les marchés financiers.

Ainsi, non seulement l'État est responsable du déficit de la Sécurité sociale puisqu'il ne lui paye pas ce qu'il lui doit, mais il l'oblige à lui rembourser ses déficits en prélevant au passage de confortables intérêts, et cela à travers un système qui permet aux marchés financiers de faire de bonnes affaires au détriment de la Sécurité sociale !

Et après avoir amputé les retraites, le gouvernement entend aujourd'hui rogner sur les prestations de l'assurance maladie afin qu'elle équilibre ses comptes d'ici 2007. Qu'il commence donc par faire payer à l'État ce qu'il doit, qu'il en apure les dettes, nombreuses envers la Sécurité sociale et l'Assurance maladie en particulier. Qu'il rembourse également aux hôpitaux la TVA qu'ils acquittent et ne peuvent récupérer alors que les cliniques privées le peuvent !

Rien que ces malversations financières au détriment des salariés qui cotisent à la Sécurité sociale - et que tous les gouvernements ont pratiquées depuis l'existence de celle-ci - suffisent à avoir creusé le déficit qu'on montre du doigt aujourd'hui.

Mais il y a bien pire.

L'État ne paye rien pour la santé

Le fait même que la Sécurité sociale constitue un budget à part, plus important que celui de l'État (d'un cinquième environ), financé par des cotisations sociales en sus de l'impôt, a amené les gouvernements, non seulement à se servir dans cette caisse, mais en outre à l'obliger à prendre en charge des dépenses qui concernent la santé publique, certes, mais qui sont du ressort de l'État et pas de l'Assurance maladie. L'État ne contribue que pour 1,3 % aux dépenses de santé publique, laissant tout à la charge de la Sécurité sociale.

C'est pourtant le budget de l'État qui devrait prendre en charge tout ce qui relève des dépenses générales de santé bénéficiant à l'ensemble de la population. L'Assurance maladie, qui est financée par les cotisations des assurés, ne devrait servir qu'à rembourser aux assurés leurs dépenses de maladie.

Est-il normal que l'État ne prenne pas en charge la construction des hôpitaux publics et leur entretien ? Est-il normal qu'il ne prenne pas en charge la formation aux métiers de la santé comme aux autres métiers et qu'il fasse payer par la Sécurité sociale la formation des médecins, le financement des écoles d'infirmières ? Est-il normal que la Sécurité sociale prenne en charge les départs en retraite anticipée des médecins, les cotisations sociales des médecins conventionnés ? C'est même sur son budget que les médecins de ville qui l'ont demandé ont été équipés chacun d'un ordinateur...

Mais cela n'empêche pas tous les gouvernements de vouloir réduire la progression des dépenses d'Assurance maladie depuis plus d'un quart de siècle.

L'idée directrice, c'est qu'en diminuant l'offre de soins, en réduisant le nombre de médecins et d'infirmières, le nombre de lits dans les hôpitaux, il y aurait moins de demande. Il est difficile de faire un raisonnement plus cynique, et c'est pourtant celui qui a présidé aux multiples plans de réforme de l'assurance-maladie depuis un quart de siècle.

L'hôpital malade des restrictions

Le résultat, catastrophique, est là aujourd'hui : on manque d'infirmières, d'aides-soignantes, de personnel soignant et non soignant dans les hôpitaux, on manque de médecins. Aujourd'hui, il manquerait 3 500 médecins dans les hôpitaux publics malgré les 9 000 médecins étrangers qui y ont été embauchés à titre précaire. Et cette pénurie va s'aggraver, mais le numerus clausus limitant le nombre d'étudiants en médecine existe toujours. Quant au nombre de lits, il a été réduit de plus de 35 000 en sept ans dans les hôpitaux publics.

Depuis 1984, pour obliger les hôpitaux publics à faire des économies, une enveloppe financière globale leur est attribuée chaque année qui ne tient aucun compte de leurs besoins et les oblige à économiser sur tout, sur le petit et le gros matériel, sur les médicaments, et surtout sur le personnel. La progression des dépenses hospitalières s'est considérablement ralentie alors que les progrès médicaux nécessitant des appareils de plus en plus sophistiqués et coûteux auraient au contraire justifié que davantage d'argent leur soit consacré. Aujourd'hui, la France est particulièrement sous-équipée en matériels d'imagerie médicale de pointe qui permettent de détecter au plus tôt des maladies graves et il faut des délais de plus en plus longs, des semaines et parfois des mois, pour passer un scanner ou une IRM. En 2002, il y avait 235 appareils d'imagerie médicale en France contre 1 300 en Allemagne. De même, les délais d'attente pour une consultation ou une opération s'allongent.

L'engorgement chronique des services d'urgences, le manque de lits, le manque de personnel, résultats d'une politique d'étranglement des hôpitaux publics menée par tous les gouvernements depuis vingt ans, ont abouti à la catastrophe de l'été 2003. Mais le gouvernement, quoi qu'il veuille laisser croire, n'a pas mis un sou de plus pour éviter de nouvelles catastrophes à l'avenir. Le plan Hôpital 2007, mis en place à partir de 2003 par le gouvernement, promet certes des investissements supplémentaires pour les hôpitaux, mais ceux-ci ne seront pas financés par l'État mais par des prélèvements supplémentaires sur la Sécurité sociale et les emprunts que sont autorisés à faire les hôpitaux. Et ce plan prévoit que les crédits seront partagés entre les hôpitaux publics et... les établissements privés. Sous prétexte d'"optimiser l'utilisation des plateaux techniques", l'hôpital doit les partager avec les établissements privés, voire les médecins de ville. Le ministre de la Santé, Jean-François Mattei, demande même de privilégier les cliniques privées sous prétexte qu'elles ne "bénéficient" pas de cette enveloppe globale qui a si bien étranglé les hôpitaux !

L'Assurance maladie, vache à lait pour les profits privés

Les difficultés financières des hôpitaux ont bénéficié aux cliniques privées à but lucratif dont les activités se sont développées beaucoup plus rapidement que celles des hôpitaux et dans les secteurs les plus rentables : chirurgie, traitements anticancéreux, examens radiologiques....

Les profits de ces établissements qui appartiennent parfois à de grands groupes cotés en Bourse sont faits au détriment des finances de la Sécurité sociale.

Comme le sont aussi les profits des industriels de l'équipement médical, ceux de l'industrie pharmaceutique et ceux des pharmaciens.

Le Haut conseil a chiffré à 24 % du prix moyen des médicaments remboursables la marge des pharmaciens sur ces médicaments, pour un total de 5 milliards d'euros en 2001. Il faut y ajouter un milliard d'euros pour les grossistes répartiteurs. En valeur absolue, la marge augmente avec le prix des médicaments et elle croît à un rythme de 5 % par an. La libération des prix des médicaments innovants décidée par le gouvernement est bien loin d'être compensée par le recours aux génériques. Par exemple, en 2002, si la prescription de génériques a permis d'économiser 70 millions d'euros, rien qu'un seul des nouveaux anti-inflammatoires, cinq fois plus coûteux que les anciens, mais pas plus efficace selon le Syndicat de la médecine générale, a coûté à lui seul 125 millions d'euros à l'assurance-maladie.

En 2002, près de la moitié de la croissance du chiffre d'affaires annuel réalisé sur les médicaments était due aux médicaments dits innovants. Le gouvernement autorise les trusts pharmaceutiques à accroître encore leur ponction sur les finances de l'Assurance maladie alors qu'il prend dans la poche des malades sous prétexte d'équilibrer son budget.

Et pourtant les profits de l'industrie pharmaceutique sont scandaleusement élevés. Sanofi-Synthelabo achète des pages entières dans les journaux pour se vanter d'avoir pu verser à ses actionnaires en 2003 des dividendes en hausse de 21,5 % ! Il se garde bien de dire quelle est la part qui a été prise dans la poche des assurés sociaux. Un contrôle des comptes des laboratoires pharmaceutiques par les travailleurs et la population s'impose pour empêcher ce pillage des caisses de l'Assurance maladie. Comme s'impose un contrôle sur toutes les entreprises privées qui tirent profit de la Sécurité sociale. Le Haut conseil publie pour les différentes branches de la santé leur valeur ajoutée, une notion assez vague utilisée par les économistes bourgeois, qui donne cependant une idée des profits réalisés : plus de 10 milliards d'euros pour l'industrie pharmaceutique, 2,5 milliards pour le matériel médico-chirurgical et d'orthopédie, 6,8 pour le commerce de détail des produits pharmaceutiques et médicaux, etc., 73,6 milliards pour l'ensemble des activités des hôpitaux et des cliniques privées, des professions de santé et des dentistes libéraux, des transports des malades, des laboratoires d'analyses médicales, des banques d'organes. Une part très importante de cette "valeur ajoutée" est à la charge de l'Assurance maladie. Car les gouvernements, de gauche comme de droite, n'ont cessé de favoriser la mainmise des profits privés sur l'Assurance maladie.

Faire payer le patronat

Gonfler les profits patronaux en prenant sur la Sécurité sociale en faisant payer toujours plus les salariés, telle est la ligne de conduite de tous les gouvernements, de gauche comme de droite. Cela est vrai pour les entreprises privées qui travaillent pour la santé, mais c'est vrai aussi pour l'ensemble du patronat par l'intermédiaire des multiples exonérations de charges sociales qui représentent 20 milliards d'euros dont 18 seulement sont compensés par l'État. En supprimant ces exonérations, la Sécurité sociale récupérerait deux milliards d'euros supplémentaires et l'État 18 milliards, qui lui permettraient de prendre enfin sa part dans les dépenses de santé et d'en alléger d'autant la Sécurité sociale.

Et puis il y des "exonérations" qui s'y ajoutent et dont on ne parle même pas, car la loi a prévu au départ que certains des versements patronaux ne seraient pas soumis à cotisations sociales, comme les sommes consacrées à la participation et à l'intéressement. Encore un manque à gagner pour la Sécurité sociale de 4 milliards d'euros.

Le taux des cotisations patronales à l'assurance maladie a beaucoup moins augmenté au fil des ans que celui des contributions des salariés. Le Haut conseil estime qu'entre 1967 et 2003, le taux moyen de la cotisation patronale maladie a augmenté de 30 %, tandis que le taux moyen de la contribution des salariés (y compris la CSG pour la maladie) augmentait de 79 % ! Si l'alourdissement de la charge que les gouvernements successifs ont osé faire supporter aux salariés avait été parallèlement imposé aux patrons, ceux-ci cotiseraient au taux moyen de 17,7 % pour la maladie, et non de 12,88 % : cela rapporterait plus de 20 milliards d'euros supplémentaires par an à la caisse d'Assurance maladie. Les patrons ne pourraient pas payer ? Mais cela ne ferait qu'écorner légèrement leurs profits, alors que ceux qu'on a ponctionnés à leur place, ce sont les retraités (depuis 1979) et les chômeurs (depuis 1982) ! Près de 10 milliards d'euros rentrent ainsi dans les caisses chaque année ! Ce sont donc les retraités et les chômeurs qui ont la charge de la moitié de ce que les gouvernements n'ont pas voulu faire payer aux patrons ! Et aujourd'hui certains ont l'audace de proposer de récupérer près de 5 milliards d'euros supplémentaires sur leur dos en augmentant la CSG qu'ils payent à hauteur de celle payée par les salariés !

Si l'État et le patronat ne s'entendaient pas comme larrons en foire pour détrousser la Sécurité sociale, et l'Assurance maladie en particulier, il est évident qu'il n'y aurait aucun déficit mais qu'au contraire on pourrait baisser la pression financière sur les salariés, les retraités, les chômeurs, tout en consacrant les crédits qu'il faut aux hôpitaux et aux maisons de retraite qui en auraient bien besoin.

Une "réforme" scandaleuse

Quel que soit le projet que Mattei dévoilera au mois d'avril, il n'ira pas dans ce sens, bien au contraire. La politique du gouvernement vise à faire bénéficier les cliniques privées et la médecine libérale de l'argent public, et cela au détriment des patients, à qui la Sécurité sociale remboursera encore moins de soins. Il faudra payer encore et davantage pour des assurances complémentaires, y compris des assurances privées qui prendront leur profit, et il est évident que de plus en plus nombreux seront ceux qui devront renoncer à des soins.

Aujourd'hui, comme pour les retraites, la mise en condition de l'opinion passe par des prévisions alarmantes sur l'évolution du déficit qui atteindrait 29 milliards d'euros en 2010 et 66 milliards d'euros en 2020 ! Et les "pistes" proposées pour y faire face n'évoquent évidemment pas l'idée de faire payer, par exemple, les patrons responsables des licenciements et du chômage qui creusent le déficit (une diminution d'un point de la masse salariale creuse le déficit de 1,5 milliard d'euros). Il n'est pas question non plus de faire que la croissance de la richesse produite au cours de ces années ne soit pas accaparée comme elle l'est aujourd'hui par les profits patronaux, mais qu'elle puisse bénéficier à la population laborieuse par l'amélioration de son accès aux soins, mais aussi par l'augmentation des salaires, des pensions de retraites, par l'amélioration des conditions de vie et de travail.

Non, les pistes évoquées par le Haut conseil, c'est soit la nécessité de doubler la CSG, soit de baisser les remboursements du régime de base de l'assurance maladie de 76 % à 55 % ! Et il conclut qu'il faudra sans doute un peu des deux mais qu'il faut commencer par la "maîtrise des dépenses injustifiées" et l'"optimisation de l'offre de soins", c'est-à-dire par faire des choix en matière de remboursements. C'est ainsi qu'on arrive à un panier de soins minimum et qu'il faudra payer en plus pour être remboursés des risques qui ne seront plus pris en charge par l'assurance médicale de base. Sans oublier, bien sûr, l'augmentation de la CSG, repoussée à plus tard mais loin d'être écartée.

Les travailleurs et l'ensemble de la population laborieuse n'ont aucune raison de se laisser dépouiller encore un peu plus par les brigands qui gouvernent sans aucun scrupule au profit de la bourgeoisie et dont le rôle consiste à voler la population par tous les moyens pour transférer l'argent récupéré vers le grand patronat et les nantis, quitte à plonger toute une partie de la population dans le dénuement, la laissant démunie face à la maladie. Le Sénat va jusqu'à parler des "turpitudes" de l'État devant l'ampleur des détournements de fonds. L'enjeu, c'est que la bourgeoisie puisse se servir bien plus encore dans les caisses de la Sécurité sociale comme elle se sert déjà dans celles de l'État. Elle pourra accaparer l'essentiel de l'Assurance maladie si la couverture de base est réduite au minimum et s'il faut se saigner aux quatre veines pour prendre des assurances complémentaires privées. Un budget considérable est en jeu, mais du côté de la classe ouvrière, c'est son accès aux soins qui est en jeu. Alors, oui, il faut que les travailleurs se défendent, imposent la transparence sur les comptes de l'État et de la Sécurité sociale, mettent leur nez dans les trafics inavouables opérés sur leur dos et les dénoncent au grand jour. Et, en tout cas, il faut refuser de toutes nos forces tout nouveau sacrifice que le gouvernement s'apprête à nous imposer.

26 février 2004

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