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Situation internationale

14 octobre 2011

Les relations entre impérialismes à l'épreuve de la crise

La situation internationale est dominée par la crise, par ses conséquences désastreuses pour les classes populaires partout, ainsi que par ses « dégâts collatéraux » sur les relations internationales comme les tensions à l'intérieur de l'Union européenne, la remontée des protectionnismes plus ou moins déguisés, le renforcement électoral des formations d'extrême droite se livrant à la démagogie chauvine et xénophobe.

L'année a été marquée également par des réactions contre cette évolution. Elles ont été aussi diverses que les mouvements de révolte dans les pays arabes, le mouvement de grèves et de manifestations, massif et désespéré, en Grèce ou celui des « indignés » qui, parti d'Espagne, touche à des degrés très divers un nombre croissant de pays, la contestation au Chili, en Israël et jusqu'en Chine, voire à New York.

La crise de l'Union européenne

La crise de la zone euro et, au-delà, les tensions centrifuges à l'intérieur de l'Union européenne elle-même sont des conséquences directes de la crise de l'économie.

Nous avons souligné bien des fois dans le passé la contradiction fondamentale qui mine, depuis ses débuts, la construction européenne.

L'unification de l'Europe est une nécessité depuis au bas mot un siècle. Les deux guerres mondiales, parties toutes les deux de rivalités impérialistes internes à l'Europe, ont exprimé de la façon la plus tragique pour les peuples et la plus stérile pour l'histoire l'incapacité des bourgeoisies à surmonter le morcellement étatique d'un continent où le développement économique étouffait, plus que partout ailleurs, dans les cadres nationaux. Les bourgeoisies d'Europe, même les plus puissantes, freinées par l'insuffisance de leurs marchés nationaux respectifs, pas assez puissantes pour conquérir ceux de leurs concurrentes, ont fini par devenir des acteurs de second ordre de l'économie capitaliste mondiale.

Malgré l'interpénétration croissante des économies des différents pays européens, malgré l'intérêt évident des grandes entreprises capitalistes agissant à l'échelle du continent, les bourgeoisies nationales restent cramponnées à leurs États et défendent pied à pied les prérogatives de ces derniers.

Il a fallu plus d'un demi-siècle de tractations laborieuses pour que le Marché commun entre six pays d'Europe occidentale devienne l'Union européenne, composée de 27 pays après l'intégration de l'ancien glacis de l'Union soviétique (sans jamais englober l'ensemble du continent qui, pour plus de la moitié de sa superficie et un tiers de ses habitants, reste toujours en dehors de l'Union).

L'Union européenne s'est dotée progressivement de certains attributs d'un pouvoir d'État, avec l'accroissement des prérogatives de la Commission européenne, sorte d'exécutif, flanquée d'un Parlement européen dont le pouvoir à légiférer s'est élargi. A été surtout mise en place une vaste bureaucratie administrative, pesante et coûteuse comme un véritable appareil d'État, sans en être un.

Les prérogatives étatiques de l'Union européenne sont, de plus, à géométrie variable. C'est ainsi, par exemple, que l'espace Schengen, à l'intérieur duquel les déplacements des personnes sont libres, ne concerne pas l'ensemble de l'Union (la Grande-Bretagne notamment se tient à l'écart), alors qu'en revanche d'autres pays, la Norvège et l'Islande qui n'appartiennent pas à l'Union européenne, font partie de cet espace. De plus, les États peuvent revenir en arrière, comme l'a fait quelque temps le Danemark en rétablissant le contrôle à ses frontières nationales sous la pression de formations d'extrême droite.

Un autre pas en avant plus important a été la création d'une monnaie unique européenne. La Grande-Bretagne a cependant refusé d'adopter l'euro, ainsi que la Suède et le Danemark.

Ces petits pas de la construction européenne ont représenté chaque fois un certain abandon négocié de souveraineté. Mais les États nationaux ne se sont pas pour autant effacés au profit d'un État fédéral à l'échelle de l'Union. Les prérogatives abandonnées par les États nationaux au profit de Bruxelles sont soit celles exigées par les grandes entreprises pour assurer le grand marché dont elles ont besoin, soit au contraire celles qui les indiffèrent totalement. D'où ce mélange de pouvoir réglementaire des institutions européennes qui, dans certains domaines, frise le ridicule, alors que dans d'autres il appartient aux États nationaux de décider. Et, évidemment, « l'Europe sociale », que promettent les partis de la gauche réformiste quand ils sont dans l'opposition, est le cadet des soucis des grandes entreprises mondialisées au profit de qui se construit l'Europe actuelle.

L'euro a été le complément logique du marché unique, indispensable pour préserver celui-ci des soubresauts monétaires internes à l'Union. Mais, faute d'une homogénéisation fiscale et surtout d'un exécutif centralisé capable de mener une politique monétaire, il n'a jamais cessé d'être exposé à des tensions que la crise financière a exacerbées.

La crise financière a mis en évidence la fragilité de l'Union européenne. Le roi est nu. Le capital financier à la recherche permanente de placements spéculatifs a su trouver les failles derrière la façade de l'unité de la zone euro et, par là même, les élargir. Les taux d'intérêt, qui étaient identiques pour tous les États emprunteurs dans les premières années de la zone euro, ont commencé à se différencier, ouvrant de nouveaux champs aux spéculateurs.

Même les quelques pas en avant faits par les bourgeoisies pour surmonter les rivalités nationales, comme dans le domaine de l'unification monétaire, sont aujourd'hui menacés. Cela confirme les idées des révolutionnaires communistes, Trotsky en particulier, qui affirmaient, il y a près d'un siècle, qu'il appartiendra à la révolution prolétarienne de parvenir à une Europe réellement unie à l'échelle du continent, sans frontières et sans morcellement. Les États-Unis d'Europe, inscrits depuis plus d'un siècle dans les nécessités économiques, seront communistes ou ne seront pas.

Les crises financières répétées de 2008 et 2011 ont mis en évidence et accentué les inégalités dans les relations entre États de l'Union. Avec une Grande-Bretagne faisant cavalier seul, la zone euro et l'Union européenne elle-même sont devenues une sorte de condominium franco-allemand. Faute d'un gouvernement européen, les décisions concernant l'ensemble de l'Union sont prises lors des rencontres informelles entre Sarkozy et Merkel. Et elles sont prises plus encore par la Banque centrale européenne, qui apparaît du coup comme le seul pouvoir exécutif à l'échelle de l'Union en matière de politique monétaire.

Mais l'indépendance de la Banque centrale européenne signifie seulement l'indépendance à l'égard des formalités vaguement démocratiques des institutions européennes et à l'égard des petits États de l'Union. La BCE est en même temps le lieu où se déroulent discrètement les tractations entre les principales puissances impérialistes de la zone euro et où s'élaborent les compromis entre elles.

L'entente entre les deux principales puissances impérialistes de l'Europe, la France et l'Allemagne (avec la Grande-Bretagne qui se tient à l'écart), est la condition nécessaire, mais certainement pas suffisante, pour toute décision de l'Union.

Non seulement les puissances impérialistes de moindre envergure, l'Italie ou les Pays-Bas, cherchent à faire prévaloir leurs intérêts, mais les multiples rebondissements de la politique de l'Union à l'égard de la Grèce montrent que des États nationaux de la taille de la Finlande, de la Slovaquie, voire de Malte, sont susceptibles de retarder des décisions, même si elles correspondent aux intérêts des deux plus puissants. Le vote du Parlement slovaque contre le renforcement du fonds de stabilité européen est significatif de leurs problèmes, même si, sous la pression, il a vite fait de revenir dessus.

Devant les soubresauts de la spéculation financière, renforcés en Europe par la cacophonie des intérêts divergents des États, l'absence de gouvernance européenne est patente. On ne peut cependant pas écarter la possibilité que la crise financière agisse dans un premier temps comme une incitation à renforcer les actions communautaires imposées par les circonstances, c'est-à-dire par les intérêts de la finance. De fait, la Banque centrale européenne a déjà pris plusieurs mesures d'urgence en matière de politique monétaire qui outrepassent largement ses prérogatives. Ses statuts, soigneusement étudiés à l'époque de sa mise en place pour éviter que les États les plus riches n'aient à payer pour les États les plus pauvres, sont foulés aux pieds depuis plusieurs mois pour venir au secours, non point de la Grèce, mais des banques impliquées dans les prêts à la Grèce. C'est ainsi que la Banque centrale européenne, prenant exemple de manière hypocrite sur la Banque centrale américaine, s'est engagée dans une politique de rachat d'obligations pourries détenues par les banques privées, une politique inflationniste qui augmente la masse de monnaie et de crédits en euros.

Le rôle des dirigeants politiques étant de justifier politiquement ce que veulent et ce que font les groupes financiers, les propositions se multiplient pour renforcer la gouvernance européenne. Le regain de la phraséologie fédéraliste ou pro-européenne ne sort pas de rien. Il s'enracine dans la même situation de crise qui fait fleurir symétriquement la phraséologie protectionniste.

Mais la seule forme de gouvernance européenne possible est l'entente entre les deux principales puissances impérialistes pour imposer leurs quatre volontés aux pays moins puissants. Cette entente elle-même ne peut avoir d'autre fondement que la conjonction des intérêts de deux bourgeoisies impérialistes rivales. Jusqu'où ira cette conjonction d'intérêts si la crise s'aggrave ? L'avenir le dira, mais plus que jamais leurs relations ressemblent, pour paraphraser Trotsky, à celles de deux brigands attachés à la même chaîne.

Dans le débat qui oppose, dans le camp de la bourgeoisie, ceux qui revendiquent plus d'Europe à ceux qui prônent le protectionnisme national, les communistes révolutionnaires n'ont pas à prendre parti. Les circonstances peuvent amener la bourgeoisie à adopter successivement les deux attitudes, voire l'attitude qui consiste à renforcer encore le protectionnisme de l'Union européenne vis-à-vis de l'extérieur, ce qui en soi implique dans la réalité une plus grande centralisation des décisions à l'intérieur de l'Union. Si plus personne dans les milieux dirigeants de la bourgeoisie n'écarte la menace d'un éclatement de la zone euro et/ou la dislocation de l'ensemble de l'Union européenne, cela peut prendre une multitude de formes : le retour à un simple Marché commun, comme le prônent bien des dirigeants politiques de Grande-Bretagne, ou la fragmentation en plusieurs zones avec des degrés de coopération variables, en maintenant ou pas la fiction de l'Union européenne actuelle.

Quelle qu'en soit la forme, le repliement national serait le signe d'une évolution catastrophique de la situation économique et redoublerait l'offensive de la bourgeoisie contre les classes laborieuses. Mais plus d'Europe n'ouvrirait pas pour autant une perspective plus favorable aux classes exploitées. Cela signifierait seulement que la construction européenne s'aligne sur les exigences du moment du capital financier.

Il est significatif, par exemple, que la proposition la plus concrète en matière d'avancée de gouvernance européenne soit de créer des euro-obligations, en l'occurrence une certaine mise en commun des budgets des États pour venir en aide au système bancaire.

Le Marché commun a été institué il y a plus de cinquante ans en raison de l'exigence des grandes entreprises capitalistes - y compris et surtout à l'époque de trusts américains - de disposer d'un vaste marché sans enfermement douanier national.

Il serait tout à fait dans la logique du capitalisme que le nouvel élan dans l'unification européenne vienne du besoin de la finance de doter l'Europe d'une gouvernance capable de prendre en charge la mutualisation de l'aide aux banques. Cela signifierait que les États les plus riches acceptent de vider les poches de leurs classes populaires en faveur non seulement des banques qui sévissent sur leur propre territoire, mais aussi de celles qui sévissent sur le territoire de pays plus pauvres.

Il y a là non seulement le résumé de plus d'un demi-siècle de construction européenne sur la base du capitalisme, mais aussi l'expression de plusieurs décennies de financiarisation de l'économie.

La mise sous tutelle de la Grèce, dont les finances sont aujourd'hui contrôlées par une Troïka, composée de représentants de la Commission européenne, du FMI et de la Banque centrale européenne, rabaisse ce pays au niveau d'un protectorat. Cette Troïka est en train d'être complétée par un groupe d'une cinquantaine de hauts fonctionnaires européens représentant principalement les intérêts des États français et allemand, c'est-à-dire de leurs banques particulièrement mouillées dans les prêts à l'État grec. Cet organisme de tutelle est destiné, pour reprendre l'expression de Sarkozy, à « vérifier pas à pas que les engagements demandés par l'Europe à la Grèce sont scrupuleusement tenus ». Jean-Claude Junker, président de l'Eurogroupe, c'est-à-dire des pays de la zone euro, a exprimé encore plus clairement les choses en affirmant que « la souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte ». Et cela, sans même tenir compte de la privatisation des entreprises nationalisées et de la mise à l'encan des services publics eux-mêmes, dont de grandes sociétés françaises ou allemandes s'approprieront les éléments profitables.

L'exemple de la Grèce montre d'ailleurs que l'appartenance au club plus limité de la zone euro ne protège pas des relations de dépendance par rapport aux puissances impérialistes d'Europe. À plus forte raison, l'ensemble des pays de l'Est européen ont été intégrés dans l'Union européenne comme des pays de seconde zone, dont la vie économique, mais aussi dans une large mesure la vie politique, dépendent des pays impérialistes de la partie occidentale de l'Europe.

L'Europe centrale et orientale, l'Europe subordonnée

Les pays est-européens membres de l'Union européenne ont protesté collectivement, à plusieurs reprises, contre le fait que, dans la gestion de la crise de la dette souveraine et de l'euro, les grandes puissances, essentiellement l'Allemagne et la France, décidaient de tout sans les consulter.

Certains de ces pays ont eu beau, encore en septembre, menacer de soumettre à référendum leur future adhésion obligatoire à l'euro, cela ne changera pas le rapport de forces entre eux et les puissances impérialistes.

Ce rapport de forces se manifeste aussi dans le nouveau refus récent des États ouest-européens d'admettre la Roumanie et la Bulgarie, pourtant membres de l'Union européenne, dans l'espace Schengen. Mais il s'inscrit surtout, pour les peuples de la région, dans les plans d'austérité auxquels, en Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie ou en Lettonie, ils sont soumis sous la férule de l'Union européenne, de la Banque mondiale et du FMI.

À ces plans qui les étranglent depuis au moins la crise de 2008, s'ajoutent, notamment en Pologne, en Hongrie et en Croatie, les conséquences de l'envolée des devises fortes (et d'abord le franc suisse), les banques ouest-européennes ayant poussé des millions de consommateurs de ces pays à accepter, pour acheter leur logement ou une automobile, de prendre des crédits libellés en devises qui flambent aujourd'hui.

Et quand, comme en Hongrie, les autorités tentent timidement de distendre un peu le nœud coulant que les banquiers ouest-européens ont passé autour du cou de leurs clients locaux, les autorités européennes haussent le ton, taxent d'illégalité ces mesures, volant à la rescousse de leurs banquiers contre des emprunteurs rendus insolvables par la crise, le chômage, et incapables de faire face à des mensualités qui ont augmenté de 20 à 30 % en quelques mois.

Les mêmes autorités européennes et les principaux États du continent ne trouvent en revanche guère à s'émouvoir des politiques nationalistes, voire racistes, que tolèrent, quand ils ne les promeuvent pas eux-mêmes, les gouvernements de ces pays, notamment à l'encontre des Roms, mais plus généralement à l'égard de certains de leurs voisins.

La bourgeoisie impérialiste sait trop combien le poison de la division sous toutes ses formes, même les plus abjectes, est une arme de combat indispensable contre les classes exploitées. Elle-même, on le constate quotidiennement en France, y recourt sans scrupule quand elle l'estime nécessaire.

Mais dans une Europe centrale et orientale où, aux États nationaux d'apparition relativement récente, l'histoire a légué un entremêlement de peuples comme l'ouest du continent n'en connaît plus, la crise, avec le retour de politiques d'État nationalistes, xénophobes, ne laisse d'autres choix aux peuples qu'entre la barbarie, comme ils en ont maintes fois fait l'expérience dans un passé y compris proche, et l'entente fraternelle. Mais l'entente fraternelle ne peut se construire que sur une politique de classe, c'est-à-dire aussi bien contre les bourgeoisies nationales et leurs serviteurs politiques chauvins que contre un prétendu fédéralisme européen qui, dans ce contexte de crise, sera de plus en plus la justification politique de la domination des impérialismes de la partie occidentale de l'Europe sur sa partie orientale moins développée.

Les Etats-Unis

Bien que les dirigeants américains mettent en cause de plus en plus bruyamment la responsabilité des dirigeants européens, leur lenteur et leur indécision pour faire face aux soubresauts de la crise, l'épicentre de la crise financière a tout de même été et reste dans une large mesure les États-Unis. La crise financière actuelle est le prolongement de la crise financière de 2008 dont le facteur déclenchant avait été l'éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis. Le plus puissant et le plus riche des pays capitalistes n'est pas plus préservé que les autres de la crise, qui est consubstantielle à l'économie capitaliste.

Disposant d'un État fédéral, à la différence du morcellement européen, les États-Unis ont pu prolonger la politique de sauvetage en urgence du système bancaire en septembre-octobre 2008 par une politique monétaire unique à l'avantage des banques. Les banques américaines sont redevenues florissantes et prédatrices, pas seulement à l'échelle de l'Europe, mais aussi à l'échelle du monde. Une grande partie des capitaux spéculatifs qui inondent le monde entier provient des banques et des fonds de placements américains, c'est-à-dire, par leur biais, des groupes industriels et financiers américains.

Malgré sa puissance et sa richesse, l'État américain ne maîtrise pas plus la vie économique que ses semblables de pays impérialistes de moindre envergure. Ses dirigeants ne parviennent pas à rassurer les marchés financiers. La Bourse de New York est agitée de soubresauts spectaculaires tout comme les autres places boursières. L'incapacité de l'État américain à maîtriser sa dette a constitué le feuilleton de l'été, le temps que Démocrates et Républicains se mettent d'accord au Congrès pour relever le plafond de la dette, qui dépassait déjà 14 000 milliards de dollars (l'équivalent de son PIB annuel), de 2 600 milliards supplémentaires. L'agence de notation Standard and Poor's a même dégradé la note des États-Unis pour dramatiser la situation.

Les milliers de milliards que l'État américain et la banque centrale américaine, la Fed, ont injectés dans l'économie pour sauver les banques et les grandes entreprises de la faillite, depuis la crise des prêts hypothécaires puis la crise financière de 2008, n'ont pas relancé la machine économique. Certains affirment même que les États-Unis sont au cœur d'une Grande Récession dont ils font remonter le début à décembre 2007.

Comme tous les autres États, l'État américain s'est endetté pour permettre à la grande bourgeoisie de maintenir ses profits. Grâce à l'apport de l'État et aux sacrifices imposés aux travailleurs, les grandes entreprises et les banques ont pu renouer très rapidement avec des profits records. Goldman Sachs, par exemple, a engrangé un profit historique dès 2009 et a fait encore près de 7,7 milliards de dollars de profits en 2010. General Motors, qui s'était placé sous la protection de la loi sur les faillites en 2009, a fait près de 5 milliards de profits dès 2010 et autant dans les six premiers mois de l'année 2011. Les autres grandes entreprises sont à l'avenant.

En revanche, l'appauvrissement d'une fraction considérable des classes exploitées a été d'autant plus brutal aux États-Unis que ce haut lieu du grand capital privé n'a laissé, même pendant les périodes de prospérité économique, que peu de place à « l'État providence ». Ce qui n'était pas assez profitable pour être accaparé par le secteur privé, y compris dans le domaine de la santé, de l'éducation, de la gestion des infrastructures, était réduit au strict minimum. Les États-Unis n'ont jamais été un modèle ni pour l'accès aux soins de ceux qui ont des ressources modestes, ni pour l'éducation des classes populaires, ni même pour la construction et l'entretien des routes. La crise a cependant porté à des niveaux sans précédent, sauf sans doute pendant la crise des années trente, les tares du système américain, qui sont en fait les tares de l'économie capitaliste dans toute leur brutalité.

Ceux des travailleurs qui ont cru au début des années 2000 pouvoir acquérir des logements grâce à la supercherie des prêts hypothécaires, des subprimes, ont été les premières victimes de la crise de l'immobilier. Dans le pays le plus riche du monde capitaliste, quatre millions de familles ont été expropriées au cours des quatre dernières années pour n'avoir pas pu faire face à leurs échéances. Elles se sont retrouvées à la rue sans aucun recours.

En fait, aux États-Unis, plus peut-être que dans d'autres pays capitalistes, la seule protection pour ceux qui ne possèdent pas le moindre capital était d'avoir un emploi dans une grande entreprise qui fournisse une couverture médicale pour faire face aux dépenses de santé prohibitives et un salaire suffisant pour financer les études des enfants. Les retraites elles-mêmes dépendent des fonds de pension liés aux entreprises.

Avec la crise, la situation s'est dégradée brutalement même pour ceux qui disposent d'un emploi. Dans l'automobile, qui passe pour un secteur privilégié, les nouveaux embauchés sont payés pour le même travail deux fois moins que les autres et ne bénéficient plus des mêmes avantages sociaux. La suppression de diverses primes a permis d'amputer aussi le salaire des anciens embauchés, que les patrons poussent vers la sortie. Les cadences sont accélérées, les horaires allongés, des temps de pause sont supprimés de même que des jours de congés. Les patrons de l'automobile se sont déchargés de la gestion de l'assurance médicale des retraités sur le syndicat, sans même verser les dizaines de millions de dollars qu'ils lui doivent. La couverture médicale de tous est réduite, mais les cotisations ont augmenté. Les États-Unis ont été à l'avant-garde pour faire émerger les working poors, cette catégorie de la classe ouvrière réduite à la pauvreté tout en travaillant et en touchant un salaire.

Les licenciements et le chômage sont d'autant plus catastrophiques dans ce pays qu'il y a encore moins de protection pour les chômeurs qu'en France.

Le chômage et les saisies immobilières sont les principales causes de l'augmentation de la pauvreté, qui a fait un bond depuis 2008. En 2010, 15 % de la population, quarante-six millions de personnes dont vingt millions d'enfants, vivaient en dessous du seuil de pauvreté. C'est le nombre le plus élevé depuis plus d'un demi-siècle. Quarante millions d'Américains ont recours aux bons d'alimentation, mais certains États durcissent les critères permettant d'en bénéficier.

Alors même que le niveau de vie de la population diminue, le gouvernement taille dans les programmes sociaux et démantèle littéralement les services publics utiles à la population. Cette politique est menée à tous les niveaux, celui des districts et des villes, celui des États et au niveau fédéral. Après que l'État fédéral a siphonné pendant des années tous les surplus du système fédéral de retraite (Social Security), qui était bénéficiaire, c'est ce système qui est désormais ciblé pour réaliser des économies sur le dos des vieux travailleurs. Il en est de même des deux autres grands programmes de couverture médicale : Medicare pour les personnes âgées et Medicaid pour les pauvres.

Des économies continuent à être faites sur les dépenses d'infrastructures, ponts, routes, digues, dont beaucoup tombent en ruine, sur les transports collectifs aussi. Jusqu'aux services des pompiers qui font l'objet de restrictions aux conséquences catastrophiques.

Le démantèlement de l'éducation publique est certainement l'un des aspects les plus scandaleux des économies réalisées sur les services publics car il se fait avant tout au détriment des enfants des classes populaires. Le ministre de l'Éducation d'Obama poursuit un plan de fermetures de très nombreuses écoles publiques, sous prétexte qu'elles ne sont pas performantes selon les critères de l'administration, et le transfert de l'enseignement à un maximum d'écoles privées, dont il est pourtant avéré qu'elles sont encore moins performantes que les écoles publiques ! L'application de cette politique au niveau local est même une condition pour recevoir les crédits fédéraux. Et le résultat, ce sont des milliers d'écoles fermées, parfois en pleine année scolaire, des dizaines de milliers d'enseignants licenciés, parfois remplacés par d'autres moins diplômés et moins payés, des classes surchargées.

Il n'a pas fallu plus de deux ans pour que les espoirs de changement suscités par l'élection de Barack Obama soient déçus. Lors des élections de mi-mandat, en novembre 2010, près des deux tiers des électeurs ne se sont pas déplacés pour voter et les Démocrates ont subi une défaite cinglante. La victoire des Républicains, désormais majoritaires à la Chambre et possédant une minorité de blocage au Sénat, a immédiatement été utilisée par Obama pour justifier la nécessité de faire des compromis, rendant ainsi les Républicains, voire les électeurs, responsables de ses décisions impopulaires. Le Parti républicain lui-même subit la pression de l'extrême droite du Tea Party. Pour le Tea Party, toute mesure sociale, c'est-à-dire en faveur des pauvres, est déjà du socialisme. Le populisme réactionnaire a rencontré un écho dans une partie de la population blanche.

La campagne électorale pour les élections générales de novembre 2012 est commencée. Mais Obama a beau gauchir quelque peu son langage en faisant mine de vouloir faire payer les riches, il aura du mal à faire oublier que sa politique a été l'exacte continuation de celle de Bush, faisant payer aux classes populaires les cadeaux faits aux grandes entreprises et aux riches, y compris la reconduction des grosses réductions d'impôts que leur avait octroyées Bush.

En matière de politique extérieure, il en est de même. En Irak, Obama a respecté le calendrier des opérations fixé par Bush. Non seulement il n'a pas retiré les soldats américains plus tôt que prévu, mais il y a laissé des dizaines de milliers d'hommes et conservé des centaines d'installations militaires, sans parler des mercenaires privés.

En Afghanistan, Obama a considérablement intensifié la guerre qu'il a qualifiée de « guerre juste », triplant dans un premier temps le nombre de soldats américains. Aujourd'hui, il y en a encore deux fois plus que lors de son arrivée à la présidence. Les États-Unis sont englués dans cette guerre.

Pour se dégager sans créer une situation à la somalienne, les États-Unis ont poussé le gouvernement fantoche d'Hamid Karzaï à engager des tractations avec les talibans dont ils avaient eux-mêmes renversé le pouvoir. Mais, faut-il le rappeler, ce sont également eux qui les ont fabriqués, armés contre les troupes d'Union soviétique, à l'époque. À en juger cependant par la rupture récente des négociations entre Karzaï et les talibans, soit les États-Unis n'ont pas trouvé parmi les talibans des interlocuteurs capables de s'engager au nom d'un mouvement en réalité très morcelé, soit, en avançant trop vers un compromis avec les talibans, ils ont suscité d'autres oppositions dans un pays qui est une mosaïque de peuples, d'ethnies et de clans politiques.

En s'accrochant à l'occupation militaire du pays en compagnie de leurs seconds couteaux impérialistes, dont la France, les États-Unis ne font qu'attiser la haine de la population et rendre une solution politique toujours plus difficile.

Au Moyen-Orient, Obama avait promis en juin 2009 lors de son discours au Caire : « L'Amérique ne tournera pas le dos à l'aspiration légitime du peuple palestinien à la dignité, aux chances de réussir et à un État à lui » ; il prétendait que « les États-Unis n'acceptent pas la légitimité de la continuation des colonies israéliennes ». Mais cette année, les États-Unis ont opposé leur veto aux Nations unies à une résolution condamnant la poursuite des implantations israéliennes en Palestine et s'opposent à la reconnaissance par l'ONU d'un État palestinien.

Obama, en tant que représentant de l'impérialisme américain, continue la politique de ses prédécesseurs. La politique extérieure de l'impérialisme ne dépend pas des aléas électoraux des Républicains ou des Démocrates, sans doute moins encore que la politique intérieure. La grande bourgeoisie exige que ses intérêts soient les seuls pris en compte par les gouvernants, en particulier dans cette période de crise.

Lors de la crise financière de 2008 et 2009, sous la menace d'une crise bancaire majeure, toutes les puissances impérialistes se sont retrouvées autour de la même politique d'urgence destinée à sauver le système bancaire international et à limiter les dégâts de la spéculation pour le capital financier, en transformant les dettes privées en dettes publiques à la charge des classes exploitées. Et depuis, leur politique économique continue à converger vers une austérité croissante pour les classes exploitées.

Mais, en même temps, l'aggravation de la crise minera de plus en plus, et mine déjà, les relations entre les grandes puissances. Jamais dans le passé il n'y a eu autant de rencontres au sommet, réunissant les principaux pays impérialistes, flanqués ou pas de la Russie, de la Chine, voire du Brésil. Mais comme les dirigeants politiques de ces États ne sont pas capables de maîtriser l'économie - pas plus ensemble que séparément -, ces rencontres deviennent une arène de plus pour l'affrontement de leurs intérêts divergents. La crise attisera inévitablement les rivalités, le chacun-pour-soi et la prédominance de la loi de la jungle, y compris dans les relations internationales.

Révoltes et affrontements armés : les soubresauts dans le monde en crise

Le mouvement de révolte des pays arabes

Le mouvement de contestation qui a touché à des degrés divers la majorité des pays arabes est un fait politique important. À certains égards, il s'agit d'un phénomène unique tant les différents pays concernés, qui parlent une même langue, partagent une histoire voisine et s'inter-influencent. Le caractère et la profondeur du mouvement varient cependant d'un pays à l'autre.

Dans le cas de la Tunisie et de l'Égypte, le mouvement est parti d'en bas et a mobilisé une partie importante de la population. La dictature de Ben Ali et celle de Moubarak pesaient sur la quasi-totalité de la population, la famille et le clan du dictateur mis à part. Elles pesaient essentiellement sur les classes pauvres, mais aussi dans une certaine mesure sur la petite bourgeoisie, sur ses couches inférieures, ses jeunes diplômés réduits au chômage, qui ont joué un rôle important dans les mouvements de révolte, comme sur l'ensemble de la petite bourgeoisie privée des libertés élémentaires. Elles pesaient même sur la bourgeoisie nationale dans la mesure où le clan au pouvoir mettait la main sur les meilleures affaires.

Exiger le départ de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte a été une motivation puissante et un facteur d'unification des classes sociales aux intérêts différents, voire opposés.

L'exigence de liberté et l'exigence d'un régime démocratique, autre facteur d'unification, n'avaient cependant certainement pas le même contenu aux yeux de riches bourgeois des quartiers élégants du Caire, d'Alexandrie ou de Tunis, qu'aux yeux des ouvriers payés l'équivalent de 50 euros par mois ou des paysans déshérités.

La mobilisation populaire a été assez puissante pour que l'armée, c'est-à-dire la hiérarchie militaire, lâche Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte. Elle l'a fait avec le consentement des puissances impérialistes tutélaires.

En Tunisie, l'impérialisme français, tuteur attitré de Ben Ali, s'accrochait un peu trop à son protégé, au risque de laisser le bénéfice de saluer la victoire de la « révolution tunisienne » aux dirigeants américains. Après avoir offert au dictateur en difficulté la compétence de sa police en matière de répression, le gouvernement français a bien dû se reconvertir, à son tour, en protecteur de la démocratie naissante, sous peine de perdre des positions au profit du rival américain et de rendre les choses plus difficiles pour les entreprises françaises implantées en Tunisie.

En Égypte, Moubarak, lui-même issu de la caste des officiers, pouvait espérer pouvoir compter sur la hiérarchie militaire, comme sur la solidité de la protection américaine, lui qui servait si fidèlement et depuis si longtemps la politique des États-Unis dans une région d'une importance stratégique vitale. Espoir déçu : l'état-major égyptien comme les dirigeants américains ont préféré lâcher le dictateur plutôt que de prendre le risque d'une radicalisation du mouvement populaire. Les États-Unis savaient que, Moubarak chassé, l'armée égyptienne qu'ils ont dressée, financée et dont ils ont formé les hauts gradés, continuerait à servir fidèlement les mêmes intérêts sociaux et politiques fondamentaux.

Malgré la puissance du mouvement aussi bien en Tunisie qu'en Égypte, capable de renverser des dictatures solides, nous ne savons pas si la situation aurait pu devenir révolutionnaire au sens prolétarien du terme. Les informations de l'époque ont fait état de la participation au mouvement de travailleurs dans les deux pays. En Tunisie, le départ de Ben Ali n'a pas arrêté l'effervescence. Le maintien en place des tenants de l'ancien régime a été un facteur de mobilisation. En même temps que se développait un mouvement contre des échelons locaux de l'appareil d'État, commissariats ou préfectures, des grèves éclataient dans nombre d'entreprises. En Égypte, où le prolétariat est relativement puissant, la chute de Moubarak a été accompagnée d'un mouvement de grèves autour des revendications salariales.

La politique des révolutionnaires communistes aurait consisté à prendre le contre-pied des discours sur la transition démocratique derrière lesquels se retrouvaient aussi bien les dirigeants du monde impérialiste que ceux des bourgeois contents de se débarrasser du clan Moubarak, ainsi que les petits bourgeois les plus radicaux. Cette transition démocratique n'avait pas d'autre objectif que de changer le mode de fonctionnement du sommet pour que rien ne change dans le pays.

La caricature de démocratie qu'est le multipartisme, des élections plus ou moins libres, un Parlement sans pouvoir, s'accommodent très bien de l'exploitation dans les usines, des bidonvilles, du chômage, de la grande misère des campagnes et du pillage des pays au profit du grand capital impérialiste.

Nombre de pays pauvres qui se prétendent des démocraties, à commencer par la plus ancienne et la plus grande dans le genre, l'Inde, montrent que les institutions parlementaires où l'on peut bavarder librement n'affectent pas le caractère autoritaire du régime ni l'arriération des rapports sociaux.

De plus, même ce parlementarisme des pays pauvres ne s'est pas établi en Égypte, qui continue à rester sous la loi des généraux, et il reste hypothétique en Tunisie.

À quelques jours des élections prévues en Tunisie, les premières depuis la fuite de Ben Ali, la démocratie se limite dans ce pays aux bavardages de politiciens visant une carrière parlementaire, à la montée des courants fondamentalistes réactionnaires qui mettent en cause les quelques aspects de la société tunisienne favorables à la situation des femmes, ainsi qu'aux balbutiements de la liberté de la presse. Rien d'important n'a cependant changé dans la situation des exploités qui, avec la consolidation de la situation politique, se heurtent à la même police que sous Ben Ali et, derrière la police, à la même armée.

En Égypte, la prétendue transition démocratique, non seulement n'a pas écarté l'armée du pouvoir, mais laisse le champ libre aux provocations visant à aggraver les tensions entre musulmans et coptes. L'armée peut, comme maintes fois dans le passé, jouer les uns contre les autres et réprimer des manifestations dans le sang.

Les communistes révolutionnaires auraient dénoncé, dès le début de la mobilisation populaire contre Moubarak, toute unité nationale comme un piège pour les masses exploitées, une façon d'endiguer leur colère avant qu'elles acquièrent la conscience qu'il ne suffisait pas de renverser une dictature pour assurer les droits et les libertés démocratiques pour les exploités. Ils auraient agi dès le début pour que le prolétariat s'organise autour de ses propres exigences et surtout sur la base d'une politique représentant ses intérêts de classe.

Ce n'est pas le lieu de développer ici ce qu'aurait dû être cette politique qui, à côté des revendications économiques concernant les salaires, l'emploi, aurait dû mettre en avant des objectifs politiques. Mais, en tête de ces objectifs aurait figuré la dislocation de l'armée, en opposant les soldats du rang issus des classes exploitées à la caste des officiers liés à la classe privilégiée et à l'impérialisme américain.

La vague de révoltes en Tunisie et en Égypte s'est traduite ici, dans l'émigration, par des clapotis, significatifs seulement de la politique des démocrates petits-bourgeois de ces pays. Par une réaction pour ainsi dire viscérale, le milieu des démocrates petits-bourgeois tunisiens a pris le contre-pied de l'idée même d'un éventuel développement prolétarien. Leur maître mot était l'unité nationale contre le dictateur déchu et il était sacrilège non seulement de s'en prendre à l'armée, mais même de la critiquer.

Huit mois après le départ de Moubarak, nous ne pouvons que reprendre, sans y changer grand-chose, ce que nous avons écrit alors (Lutte Ouvrière n° 2220 du 18 février 2011) :

« Ni en Tunisie ni en Égypte, le nouveau régime ne répond et ne répondra dans l'avenir à la question : comment assurer le pain aux plus pauvres, mais il ne leur assurera même pas les libertés et les droits démocratiques. Dans les libertés concédées, il y a peut-être celle d'élire un Parlement qui donnera un vernis démocratique pour dissimuler le fait que les classes exploitées continueront à être livrées aux policiers - les mêmes qu'avant -, aux militaires - les mêmes qu'avant -, aux autorités locales - les mêmes qu'avant. L'intelligentsia pourra peut-être lire quelques ouvrages de Naguib Mahfouz interdits d'édition jusqu'à présent - et c'est tant mieux ! Mais que signifiera cette liberté-là pour la majorité des exploités dont le problème est le pain quotidien et dont beaucoup, d'ailleurs, ne savent pas lire ?

Même pour avoir droit à un minimum de libertés, les classes exploitées doivent l'imposer et se donner les moyens pour cela.

Nous ne savons pas grand-chose de l'ampleur de la révolte sociale, ni de la détermination des ouvriers grévistes, ni de celle des paysans pauvres dont certaines informations font état de la révolte. Peut-être ont-ils assez d'énergie pour continuer, même maintenant que la petite bourgeoisie anti-Moubarak se retire ? Peut-être qu'il se trouvera, même au sein de cette dernière, des femmes et des hommes qui ne se contentent pas du départ du dictateur pour crier « On a gagné ! », mais qui feront l'effort de réfléchir ? Et, peut-être, de comprendre que l'exploitation poussée à l'extrême, que l'oppression sociale au profit aussi bien de la bourgeoisie locale que des profiteurs agglutinés autour de l'armée et de la bourgeoisie impérialiste, ne laissent pas beaucoup de place aux libertés démocratiques, pas même pour eux.

Cette transition démocratique, saluée aussi bien par les petits bourgeois libéraux en tout genre que, hypocritement il est vrai, par les têtes pensantes de l'impérialisme, n'est destinée qu'à stabiliser la situation, à faire taire la contestation politique, avant que les masses exploitées y soient entraînées massivement, avant qu'elles commencent à se battre pour leurs intérêts de classe.

Mais là encore, une fois entrés dans la lutte, les exploités se battant pour leurs propres intérêts peuvent apprendre, et apprendre très vite. Alors, on pourra parler d'espoir et se réjouir sans réserve de la révolution égyptienne en marche ! »

Les déclamations des dirigeants des puissances impérialistes saluant les révolutions arabes après la chute de Ben Ali et de Moubarak ne les ont pas empêchés d'apporter leur soutien à quelques dictateurs du Moyen-Orient au moins aussi infâmes. Au Bahreïn, l'émir a pu, avec l'aide de soldats saoudiens, noyer la contestation dans le sang sans déclencher de protestations en Occident.

À plus forte raison, il n'est pas question pour l'impérialisme de s'en prendre, ne fût-ce qu'oralement, au régime d'Arabie saoudite qui, en plus d'être une dictature, impose des structures sociales archaïques et une oppression moyen­âgeuse sur les femmes.

Si, dans le cas de la Tunisie et de l'Égypte, on pouvait parler de possibilités de développement révolutionnaire, cela n'a pas été le cas en Libye où, dès leurs débuts, les affrontements étaient orientés vers les aspects tribaux. Instruites par le développement de la révolte en Tunisie et en Égypte, les puissances impérialistes sont aussitôt intervenues pour favoriser la mise en place d'un appareil d'État susceptible de se substituer à celui de Kadhafi. Le Conseil national de transition (CNT), hâtivement mis en place autour de quelques sous-fifres de Kadhafi qui ont retourné leur veste, comme son ancien ministre de la Justice, Moustafa Abdel Jalil, et le général Abdelfattah Younès, son ancien ministre de l'Intérieur, flanqués de quelques revenants de l'émigration et, pour faire bonne figure, de quelques islamistes, sert à cela.

Il y a au moins un grain de vérité dans l'hypocrite affirmation des dirigeants français pour justifier leur intervention : sans l'intervention de l'aviation occidentale, la ville rebelle de Benghazi aurait été facilement prise par les troupes de Kadhafi. Que l'on compare la facilité avec laquelle les troupes de Kadhafi étaient en train de reconquérir Benghazi avant l'intervention des avions de l'OTAN, avec les difficultés des troupes du Conseil national de transition pour prendre Syrte. En réalité, ce que l'aviation occidentale voulait sauver, c'est surtout l'équipe de rechange susceptible de prendre la place de Kadhafi.

La situation est loin d'être stabilisée en Libye. À l'heure où nous écrivons, Kadhafi se trouve encore dans le pays où aucune des évolutions qui se dessinent entre une partition du pays ou une prise du pouvoir par les islamistes n'est favorable aux classes exploitées. Et le déchaînement de la chasse aux immigrés venus d'Afrique noire, sous prétexte que Kadhafi avait parmi ses mercenaires des Africains du sud du Sahara, augure mal de l'évolution ultérieure du pays.

La guerre aérienne des puissances impérialistes aura donc servi aux deux puissances impérialistes les plus en pointe, la France et la Grande-Bretagne, à placer des contrats pour leurs trusts intéressés par le pétrole ou par la reconstruction de ce que les avions occidentaux ont détruit, sans parler de la publicité pour les avions Dassault.

Accessoirement, cette guerre a permis à ­Sarkozy et à Cameron de se faire applaudir en Libye, chose bien plus difficile pour eux dans leurs pays respectifs.

Il est à rappeler que le Parti socialiste qui joue à l'opposant a pleinement soutenu l'aventure guerrière de Sarkozy. En matière de politique impérialiste agressive, la bourgeoisie peut compter sur le PS. Quant à Mélenchon, il s'est souvenu de sa formation à l'intérieur de ce parti pour adopter fondamentalement la même position de va-t-en-guerre, avant de faire marche arrière.

La guerre en Libye, pour être limitée, n'en est pas moins une guerre impérialiste.

En Syrie, la poursuite des manifestations malgré la violence de la répression montre la détermination d'une partie au moins de la population à se débarrasser de la dictature. Assad a cependant d'autant plus de raison de s'accrocher au pouvoir que les puissances impérialistes, tout en faisant des déclarations à l'ONU, répètent aussi qu'elles n'ont pas l'intention de s'en mêler.

L'attitude de la Russie et de la Chine, alliées d'Assad, et leur droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU servent d'alibi commode aux puissances occidentales pour que les déclarations à l'ONU ne se transforment pas en résolutions. Le régime des Assad père et fils est devenu au fil du temps un facteur de stabilisation au Moyen-Orient. Les puissances impérialistes ont su s'en servir dans le passé contre le mouvement populaire au Liban, où l'armée syrienne est tout de même restée trente ans à jouer les gendarmes avant d'être priée de retourner en Syrie.

Moubarak tombé, les puissances impérialistes ne tiennent pas à déstabiliser le régime d'Assad, tout en prenant cependant leurs précautions, en patronnant, dans l'émigration, des hommes politiques susceptibles de prendre la relève dans le cas où la résistance deviendrait assez puissante pour se débarrasser d'Assad.

Contrairement à l'Égypte cependant, la révolte du début est en train de se transformer en guerre entre des forces armées opposées. À cet égard, les déserteurs de l'armée syrienne qui ont basculé dans l'opposition donnent du fil à retordre à l'armée syrienne, mais offrent aussi à l'impérialisme une carte supplémentaire au cas où la répression d'Assad ne suffirait pas pour arrêter les manifestations et où, le dictateur tombé, il serait nécessaire de remettre en fonction l'appareil d'État autour d'un axe qui passerait pour moins compromis avec le régime d'Assad et la répression. Il est par ailleurs difficile de mesurer d'ici le rôle des clivages religieux qui constituent un autre moyen de canaliser la révolte dans un sens qui ne soit pas menaçant pour l'impérialisme.

Il n'est pas dit que le mouvement, déclenché par l'immolation du jeune Mohamed Bouazizi en Tunisie le 4 janvier, soit allé jusqu'au bout de ses possibilités. Pas seulement parce que, en Syrie mais aussi au Yémen, la contestation n'est pas terminée même si les tentatives pour la canaliser vers des affrontements entre appareils armés se poursuivent. Mais le Maroc ou l'Algérie, avec leur prolétariat relativement nombreux, sont de leur côté touchés par une effervescence qui se situe d'emblée sur le terrain social. Si les vagues de la révolte contre la dictature dans d'autres pays arabes continuent, leur exemple peut être un encouragement pour les masses pauvres de ces deux pays, qu'il serait plus difficile de contenter par la promesse d'une transition démocratique.

À part certaines monarchies pétrolières riches, où la classe dominante peut d'autant plus facilement acheter la paix sociale que la classe exploitée est constituée pour une large part de travailleurs immigrés sans droits et expulsables, les pays arabes constituent une poudrière.

Il n'est pas illusoire d'espérer que, dans ces pays qui semblaient si solidement tenus auparavant par leurs dictateurs respectifs, ne se lève une nouvelle génération qui apprenne de l'expérience des luttes en cours, qui refuse l'islamisme réactionnaire comme antidote aux dictatures, et qui ne se contente pas non plus d'avoir pour seule perspective la démocratie parlementaire.

Même dans les pays bourgeois développés, cette démocratie parlementaire est devenue la caricature d'elle-même. Et même cette caricature n'est pas à la portée des pays sous-développés, comme le sont la plupart des pays arabes.

Moderniser ces pays, ce n'est pas seulement se débarrasser de leurs dictateurs, mais c'est aussi se débarrasser des classes privilégiées dominantes liées à l'impérialisme et de toutes les arriérations sociales et politiques sur lesquelles repose leur pouvoir.

Le conflit israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien se trouve toujours dans l'impasse. Les promesses d'intervenir pour un règlement du conflit, faites par Barack Obama au début de 2009, après son élection, n'ont été suivies d'aucun effet. Au-delà des discours, le président américain ne veut pas risquer de compromettre les relations avec un allié aussi précieux qu'Israël, ni heurter les groupes de pression pro-israéliens des États-Unis. Les dirigeants israéliens le savent et n'ont donc eux-mêmes aucune raison de faire des concessions aux Palestiniens.

De plus, le gouvernement du Likoud de Netanyahou est lui-même soumis aux pressions de l'extrême droite, et notamment des colons israéliens hostiles à toute concession, voire partisans de l'expulsion des Palestiniens et de l'annexion définitive de la Cisjordanie. Au mépris de protestations internationales, qui de toute façon restent purement verbales, le gouvernement Netanyahou poursuit donc une colonisation du territoire occupé de Cisjordanie qui est bien dans la ligne de la politique des faits accomplis menée depuis les débuts de l'entreprise sioniste.

En laissant s'installer une Autorité palestinienne, mais en la privant systématiquement des moyens d'un minimum d'autonomie, les dirigeants israéliens tenaient surtout à ce qu'elle assume une partie des tâches de police à la place de l'armée israélienne. L'autorité palestinienne, et notamment ses dirigeants les plus prêts au compromis tels que Mahmoud Abbas, s'est acquittée de cette tâche, convainquant la population palestinienne qu'une nouvelle Intifada, par exemple, serait sans issue.

En contrepartie, ils ont obtenu de la part des dirigeants israéliens des postes dérisoires dans ce qui n'est même pas un État, mais aucune concession essentielle en faveur du peuple palestinien. Ils l'ont payé en perdant une grande partie de leur crédit politique auprès des Palestiniens eux-mêmes. À Gaza, où la situation est la plus difficile, cela a ouvert la voie à l'installation au pouvoir de leurs concurrents politiques du Hamas.

La demande que vient de faire Mahmoud Abbas à l'ONU répond donc sans doute d'abord au besoin de restaurer, auprès de son peuple, un peu de son crédit perdu. Il s'agit aussi pour le Fatah de reprendre du poids vis-à-vis du Hamas qui gouverne la bande de Gaza. Celui-ci est d'ailleurs politiquement affaibli par les difficultés du régime syrien, qui est un de ses principaux appuis.

En dehors de ces résultats sur le plan politique intérieur, les dirigeants palestiniens ne peuvent avoir d'illusion sur le résultat de leur démarche, dont ils ne peuvent guère escompter qu'un succès diplomatique. Ils ont d'ailleurs au moins réussi à remettre la question israélo-palestinienne sur le devant de la scène internationale. Mais cela ne change rien pour le peuple palestinien.

Dans le cas même où un État palestinien serait reconnu par l'ONU, cela donnerait tout au plus à ses dirigeants quelques moyens d'agir auprès d'organismes juridiques internationaux, sans rien changer sur le terrain. Même si les négociations reprenaient et si, à leur terme, un État palestinien était institué, dans la situation actuelle du rapport de forces, cet État devrait entériner la situation existante, accepter une grande partie des colonies installées aujourd'hui sur son sol et le découpage du territoire qui les accompagne. Il devrait se plier aux conditions imposées par Israël pour garantir sa sécurité, par exemple en limitant ses armements. Sa taille et ses prérogatives réduites ne lui laisseraient guère de perspectives de développer son économie. Il est exclu qu'Israël accepte le droit au retour des réfugiés palestiniens.

Tout au plus, cet État pourrait fournir quelques sinécures aux dirigeants palestiniens et quelques perspectives d'enrichissement à la bourgeoisie palestinienne. Celle-ci les a d'ailleurs déjà, comme le montre le « boom » actuel relatif de l'économie palestinienne, qui ne profite qu'à une minorité d'affairistes et n'a que bien peu de retombées pour le peuple. Une reconnaissance à l'ONU rassurerait cette bourgeoisie sur son avenir, sur la possibilité de continuer à occuper le tout petit créneau laissé par Israël.

La reprise même des négociations est pour le moment hypothétique. Les USA et même Israël pourraient, certes, être tentés de les relancer, sans que cela signifie même qu'ils veuillent arriver à une issue. À plusieurs reprises, de telles négociations ont été pour Israël et les États-Unis un moyen de gagner du temps. L'existence d'un prétendu « processus de paix » a l'avantage de semer quelques illusions auprès des Palestiniens, mais aussi des Israéliens et de l'opinion internationale, au moins pour un temps.

Quant à l'évolution politique dans le monde arabe, elle n'a en fait que peu d'impact sur le conflit israélo-palestinien, sinon marginalement. Le nouveau régime égyptien pourrait par exemple durcir ses relations avec Israël, ou au moins se montrer plus souple sur le contrôle de sa frontière avec Gaza. En revanche, on note depuis deux ans un changement d'attitude de la Turquie. Jusqu'à présent alliée d'Israël et indifférente à la situation des Palestiniens, elle se découvre maintenant avec ceux-ci une prétendue solidarité « musulmane ». Ses interventions, par exemple l'appui à l'opération humanitaire vers Gaza, valent au dirigeant turc Erdogan une nouvelle popularité parmi les Palestiniens et dans l'ensemble du monde arabe.

Cette attitude est liée à ce qui a été nommé le « nouvel ottomanisme » de la Turquie. Son régime stable, au moins comparé à ses voisins, affiche un islamisme modéré de bon aloi. Il attire les capitaux et les investissements. La Turquie connaît une bonne conjoncture économique, développe ses exportations dans l'ensemble du Moyen-Orient et même dans les Balkans et l'Asie centrale. Elle veut jouer un jeu de puissance régionale, entretenant de bonnes relations avec des voisins et clients en situation plus difficile, se proclamant pour la paix et le règlement des conflits, critiquant même en paroles l'impérialisme occidental.

Cette attitude correspond aussi à des appétits très directs, liés à la découverte d'importants gisements gaziers en Méditerranée orientale, entre Chypre, Israël et la Turquie, gisements dont des compagnies américaines et israéliennes voudraient se réserver l'exploitation. Le régime turc a fait savoir son mécontentement et annoncé qu'il commençait ses propres prospections sous la protection de sa marine de guerre.

Les proclamations d'Erdogan, disant qu'il ne laissera pas Israël faire la loi dans la région, ne concernent donc pas principalement le sort des Palestiniens. Elles sont un moyen de montrer aux États-Unis que la Turquie est une puissance incontournable et que ceux-ci pourraient avoir avantage à s'appuyer sur elle au moins autant que sur Israël et à lui faire les concessions correspondantes. Le peuple palestinien ne peut que se méfier de tels faux amis, tout prêts à s'entendre sur son dos pour peu qu'ils y trouvent intérêt.

Nous sommes solidaires des revendications du peuple palestinien, peuple opprimé et victime des manœuvres de l'impérialisme. Nous affirmons notre solidarité avec sa revendication d'avoir son propre État, même si ce n'est pas la nôtre. Nous n'avons cependant à entretenir aucune illusion sur ce qui pourrait en résulter pour le peuple palestinien. Des révolutionnaires prolétariens militant en Palestine devraient lutter pour les droits concrets du peuple palestinien, et en particulier de sa classe ouvrière, sans accepter l'union sacrée et l'idée que la lutte pour de tels droits doive être reportée au jour où, enfin, un État et l'indépendance nationale seraient acquis.

Le seul élément positif est l'évolution interne israélienne et l'éclatement d'un mouvement social qui ébranle un peu l'union sacrée traditionnelle. Le mouvement des « indignés » israéliens, luttant contre les loyers trop chers, protestant contre l'enrichissement d'une minorité et la priorité donnée aux dépenses militaires et aux implantations de colons israéliens dans les territoires palestiniens occupés, montre au moins que, même en Israël, une partie de la population pourrait lutter pour ses objectifs sociaux et prendre conscience que la politique militariste et impérialiste va à l'encontre de ses intérêts.

Les dirigeants de ce mouvement et ses participants semblent bien loin, jusqu'à présent, d'une telle conscience politique. Mais le mouvement lui-même peut accélérer cette prise de conscience. C'est en tout cas une nécessité. Une véritable coexistence entre les peuples palestinien et israélien, dans le respect réciproque de leurs droits, implique la rupture de la population israélienne avec ses dirigeants et leur politique impérialiste. Réciproquement, elle impliquerait que la population palestinienne rompe avec le nationalisme de ses dirigeants et trouve le chemin d'une solidarité avec les couches les plus pauvres de la population israélienne.

On est certainement loin du compte, d'un côté comme de l'autre. Mais défendre dans ce contexte une politique internationaliste serait à tout prendre moins utopique que de croire que l'affrontement sans fin de deux nationalismes opposés puisse un jour conduire à une véritable solution pour les peuples.

la Russie : de crise en crise(s)

Le retour (officiel) de Poutine à la tête de la Russie, proposé par le président Medvedev au congrès du parti du pouvoir, Russie unie, offre une illustration de ce que Poutine appelle la « démocratie administrée ». En effet, comme d'habitude, le scrutin proprement dit, en mars 2012, est conçu pour n'être que la ratification populaire de ce qui aura été décidé en haut lieu.

C'est aussi révélateur d'une réalité profonde : vingt ans après la disparition de l'Union soviétique, les couches sociales privilégiées, la bureaucratie d'État et une bourgeoisie qui renaît sous son aile, n'imaginent pas pouvoir se passer d'un homme fort comme arbitre au sommet de l'appareil dirigeant.

Les nantis russes créditent Poutine d'avoir, avec son rétablissement de la « verticale du pouvoir », remis un peu d'ordre dans un système où, sous Eltsine, les grands barons de la bureaucratie, dont le pillage avait mis l'URSS en pièces fin 1991, avaient continué à pousser à l'affaiblissement de l'État.

Ces années quatre-vingt-dix restent dans la mémoire collective des classes laborieuses comme celles d'une descente aux enfers. Leur niveau de vie s'effondrait tandis que le chômage de masse - un phénomène inconnu en URSS - faisait son apparition. L'espérance de vie de la population fit un brutal saut en arrière, un recul unique en temps de paix. Privatisées ou pas, les entreprises et tout ce qui pouvait rapporter furent mis à l'encan au fil de sanglants règlements de comptes quotidiens entre bandes rivales de bureaucrates mafieux luttant pour contrôler les sources de richesses. La corruption explosa. L'économie, pillée sans retenue, se retrouva à genoux, la production reculant de moitié en quelques années. Et dans certaines régions, tel le Caucase, les populations, prises en otages des luttes de clans et de mafias se disputant des parcelles de pouvoir sur fond d'affrontements ethniques, ont eu et ont encore à subir guerres et répression sans fin.

Ce chaos gigantesque, généralisé, culmina avec la faillite financière de l'État russe, en août 1998.

Peu après, un Eltsine malade, alcoolique et sans pouvoir lui ayant remis les clés de la maison Russie, Poutine n'eut guère de mal à apparaître comme un homme providentiel. Le crédit qu'il en a retiré - « Il est plus populaire que moi », concède un Medvedev qui était entré, bon gré mal gré, en rivalité avec lui - en fait, pour le régime et ses privilégiés, une sorte d'assurance tout risque face à une situation sociale qu'ils savent explosive. Une assurance que la propagande se charge de conforter en promouvant un nouveau culte de la personnalité autour de « super-Poutine » (titre d'une bande dessinée grand public) dépeint en sauveur de la Russie.

Malgré quelques années d'un relatif regain économique, dû surtout à la flambée mondiale des cours des matières premières, le système russe reste empêtré dans un marasme économique et social permanent. L'appauvrissement durable d'une grande partie de la population (officiellement 21 millions de pauvres, dont 2 millions de plus en 2011) et le recul absolu des capacités productives sont les conséquences les plus visibles du pillage de l'économie par les affairistes.

Arlésienne de la bureaucratie depuis l'époque post-stalinienne, la « modernisation » de l'économie dont Medvedev s'est fait le chantre est censée répondre à une triple nécessité. Renouveler la majeure partie des infrastructures du pays, frappées d'obsolescence, faute d'investissements, depuis (au moins) la disparition de l'URSS. Ainsi, dans un domaine où elle a toujours concentré des budgets colossaux, la défense, la Russie, pourtant deuxième marchand d'armes mondial, en est maintenant réduite à acheter des armements en Israël et en France ! Réorienter l'économie vers les technologies de pointe. Mettre fin à ce que Medvedev appelle la « dépendance humiliante » de l'économie russe vis-à-vis de ses exportations de matières premières (68 % de ses revenus proviennent de ses exportations d'hydrocarbures).

Lancée à grand renfort de trompettes il y a deux ans, cette « modernisation » bat de l'aile. La majeure partie des moyens financiers mobilisés à cet effet disparaissent dans les poches sans fond des bureaucrates, tandis que le déplacement de capitaux, pour l'essentiel vers les pays impérialistes (50 milliards de dollars sur les seuls neuf premiers mois de 2011, contre 35 milliards pour toute l'année 2010), a repris de plus belle : « une véritable hémorragie » selon Les Échos.

La crise de 2008 avait secoué la Russie, affectant notamment ses entreprises de services, et jetant au chômage des centaines de milliers d'employés rien qu'à Moscou et Saint-Pétersbourg. Elle a aussi poussé vers l'émigration une nouvelle vague : 1,2 million de personnes en trois ans, dont une majorité de jeunes diplômés qui considèrent n'avoir aucun avenir dans le pays.

La crise actuelle de la dette souveraine et ses répercussions dans la zone euro ont déjà fait sentir leurs effets en Russie. Les Bourses russes ont plongé tandis que le rouble, dont la valeur fond face aux devises comme le dollar, le yen et même l'euro, est retombé à son plus bas niveau de la crise de 2008.

« Il en va de notre intérêt » de soutenir le Fonds européen de stabilisation financière, explique le ministère russe des Finances. En effet, dans l'espoir d'affermir le rouble après le krach de 1998, l'État russe a choisi d'adosser sa monnaie à un « panier de devises », où le dollar entre pour 55 % et l'euro pour 45 %. Mécaniquement, tout recul de l'euro ébranle la situation du rouble. D'autant plus que l'Union européenne est le premier partenaire commercial de la Russie, que les crédits des banques ouest-européennes jouent un rôle de premier plan en Russie et que, avec la récession mondiale, la Russie subit une forte contraction de ses revenus en devises.

Étranglée par les contradictions inhérentes de son propre système, reléguée au rang de pays émergent, la Russie ne peut plus, comme le fit l'URSS durant les années trente, espérer échapper même un tant soit peu aux conséquences de la nouvelle crise mondiale.

L'Ukraine et quelques autres : des parents pauvres, et qui le resteront

Les célébrations officielles, cet été, du vingtième anniversaire de l'indépendance de l'Ukraine (sa séparation d'avec l'Union soviétique juste avant que celle-ci n'éclate) se sont déroulées dans l'indifférence de l'immense majorité de la population. Cette dernière a d'autres chats à fouetter, à commencer par l'envolée du chômage, la recrudescence de la misère (plus du quart de la population survit avec l'équivalent de moins de 1,25 dollar par jour), les nouvelles fermetures d'entreprises...

Quant au régime, désormais dirigé par un président que l'on a présenté comme pro-russe, Ianoukovitch, il a lancé tout un programme de privatisations pour satisfaire les exigences du FMI et de la Banque mondiale, qui tiennent l'Ukraine par les crédits qu'ils lui accordent au compte-gouttes, et surtout pour donner une nouvelle part de gâteau aux « oligarques », ces super-riches proches du régime. Dans ce pays de plus de 40 millions d'habitants, une centaine de super-riches détiennent des actifs estimés officiellement à 61 % du PIB.

Cherchant à tenir la balance plus ou moins égale entre la Russie et l'Occident, Ianoukovitch a répudié le projet de son prédécesseur d'intégrer l'OTAN, mais ne cesse de redire qu'il voit l'avenir de l'Ukraine dans l'Union européenne. L'Union européenne continue cependant de rejeter les appels du pied de l'Ukraine. Comme elle rejette cinq autres États issus de l'ex-URSS (Biélorussie, Moldavie, Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan).

L'Europe n'est pas avare de mots creux à leur adresse, mais elle n'a que faire de pays pauvres, endettés et peu solvables qui, malmenés par l'histoire, le sont aujourd'hui par les égoïsmes de la finance internationale.

À noter cette année, dans ce qui fut la seconde plus vaste république de l'URSS, au Kazakhstan, un mouvement de grève et d'affrontements violents durant plusieurs mois entre d'une part le régime policier, qui appuie les directions des compagnies pétrolières locales et étrangères, et d'autre part des dizaines de milliers de travailleurs de l'industrie pétrolière se battant pour des augmentations de salaires et la reconnaissance de leur syndicat.

La Chine

Depuis les débuts de la crise financière, en 2008, la Chine a été présentée comme un moteur de l'économie mondiale qui, comme d'autres pays à forte croissance (Inde, Brésil...), devait lui permettre d'échapper à la banqueroute généralisée. Autrement dit, le capital occidental espérait que la surexploitation des travailleurs chinois permettrait de compenser ses propres turpitudes. Avec des taux de croissance maintenus à 10 % par an, la Chine semble avoir échappé à la crise générale du capitalisme. Elle n'a pas été entraînée dans la crise financière parce que son système bancaire est à peu près isolé de celui du reste du monde : sa monnaie n'est pas librement convertible et l'essentiel des avoirs chinois à l'étranger sont des obligations d'État ou des capitaux dédiés à s'assurer la production de matières premières nécessaires à l'économie du pays - pas des actions ou autres titres spéculatifs. Mais la dépréciation de ces obligations, en raison de l'émission massive de monnaie par les États-Unis, affecte les réserves chinoises en dollars.

La récession dans le monde capitaliste s'est traduite par une baisse des exportations, une multiplication des faillites et une montée du chômage en Chine aussi. Celui-ci serait de 7 à 9 % dans les villes, soit 21 à 27 millions de chômeurs. Sans compter le « peuple flottant » des migrants, non pris en compte par les statistiques, mais amené à retourner dans les campagnes quand le niveau de l'emploi est étique. Dans les campagnes, le sous-emploi, c'est-à-dire un chômage déguisé, concernerait 200 millions de personnes, soit le quart de la population active.

Derrière la croissance rapide des villes, une bulle immobilière, aussi énorme qu'opaque, s'est constituée. Les collectivités locales sont particulièrement endettées, et des reportages montrent ses ravages, comme à Kangbashi, une ville fantôme de Mongolie intérieure, construite pour un million d'habitants et qui n'en compterait que 20 à 30 000. Cette bulle spéculative semble liée à l'endettement des collectivités locales, qui supportent la plus grande part de la dette publique chinoise (68 % du PIB au total). L'endettement des autorités locales les conduit à tout faire pour vendre au prix fort des biens immobiliers... après avoir acquis des terrains à vil prix - d'où la multiplication des expulsions et des saisies violentes.

Surexploitation, salaires de misère, insécurité au travail, répression systématique des mouvements de protestation sociale, pollution et empoisonnement, chômage, et même inflation : les classes populaires continuent de payer le prix fort pour le « miracle » tant vanté ici, dans un pays devenu un des plus « inégaux » au monde. Un miracle, la croissance chinoise l'est assurément pour la bourgeoisie, chinoise et étrangère. L'entrée prochaine au Comité central du magnat Liang Wengen, l'homme le plus riche du pays, avec une fortune de 10 milliards de dollars, incarne bien l'osmose entre les capitalistes et l'appareil d'État, tout « communiste » qu'il se prétende encore.

Nous savons peu de chose de ce qui se passe dans la classe ouvrière de Chine. Il semblerait que les grèves se multiplient, aussi bien contre des conditions de travail intenables que contre des salaires insuffisants. Il y a manifestement aussi des grèves politiques, en tout cas contre des dignitaires locaux de l'État et du parti, contre l'arbitraire de leur pouvoir, contre leurs concussions. Ces réactions laissent penser que le décalage entre l'enrichissement visible de la minorité au pouvoir et la pauvreté d'une grande partie de la population suscite de plus en plus de révoltes. C'est en cette direction que se portent nos espoirs : la capacité de la classe ouvrière la plus nombreuse au monde, non seulement à résister à la surexploitation, à faire valoir ses revendications, mais aussi à renouer avec une perspective politique et un programme qui représentent ses intérêts de classe.

L'Afrique noire

Étant donné la nature de leur intégration dans le marché capitaliste mondial, les pays pauvres d'Afrique sub-saharienne ont été touchés par les contrecoups de la crise financière, par deux biais. Les pays qui produisent des matières premières ont subi les contrecoups des variations des cours de ces matières premières, un des principaux objets de la spéculation internationale. Ces variations-là affectent surtout les États et leur budget. Mais lorsqu'il s'agit de matières premières agricoles comme le cacao ou le café, dont la production et le revenu qu'elle procure concernent tout une partie de la paysannerie, elles pèsent directement sur les conditions d'existence des classes populaires.

Les fluctuations du prix du riz ou du blé sur le marché international affectent en revanche gravement toutes les classes pauvres.

Pour l'impérialisme, l'intérêt de l'Afrique réside principalement dans la richesse de son sous-sol. Certains de ces pays, comme la République démocratique du Congo (ex-Zaïre), concentrent dans leur sous-sol un grand nombre de métaux rares. Le Nigeria, le Gabon ou le Congo sont d'importants producteurs de pétrole. Et les découvertes de nouvelles réserves ont fait du Tchad, du Soudan ou de l'Ouganda de futurs producteurs importants.

En dehors de l'Afrique du Sud cependant, seul pays d'Afrique sub-saharienne assez industrialisé pour être considéré, au côté du Brésil, comme pays émergent, les États africains ne disposent ni de la capacité technique ni du financement nécessaire pour transformer leurs propres richesses. Le Nigeria par exemple, pays producteur de pétrole, importe le carburant qu'il consomme.

Cette richesse minière et pétrolière a toujours attisé les convoitises des puissances impérialistes. La crise, la nécessité de protéger ses sources d'approvisionnement, notamment des fluctuations de prix résultant de la spéculation sur les matières premières, aiguiseront nécessairement les rivalités entre puissances impérialistes, voire entre elles et un pays comme la Chine.

La terre elle-même devient objet de convoitises, et pas seulement de la part des puissances impérialistes. Dans le passé, celles-ci n'étaient que modérément intéressées en Afrique par la possession de la terre, préférant laisser la culture à des structures traditionnelles (arachide au Sénégal aux confréries religieuses, coton au Tchad et café en Côte d'Ivoire à des paysans individuels). Ces formes de culture coexistent cependant déjà avec de grandes plantations employant des ouvriers agricoles pour ce qui est de certaines cultures pour l'industrie, hévéa, palmier.

Plusieurs pays du Golfe, riches des revenus du pétrole mais pauvres en terres agricoles, comme l'Arabie saoudite ou le Qatar, ont acquis des concessions foncières au Mali, au Kenya, en Éthiopie. L'annonce d'un projet de concession de plus d'un million d'hectares de terres par Madagascar au groupe coréen Daewoo a cependant déclenché un mouvement de protestation qui, pour le moment, a fait capoter le projet.

La spéculation sur les produits alimentaires se conjugue avec les guerres locales endémiques pour rendre la situation des masses pauvres insupportable. Un pays comme la Somalie subit tout à la fois la loi des bandes armées, les contrecoups de la spéculation sur les produits alimentaires et la diminution des moyens des organisations humanitaires.

Par différents biais, la crise elle-même s'ajoute aux facteurs de déstabilisation d'un grand nombre d'États africains, menaçant les uns de décomposition entre bandes armées opposées, d'autres, de devenir des plate-formes de transit pour le commerce mondial de la drogue ou des décharges pour les déchets des trusts des pays impérialistes.

La guerre civile qui déchire le Soudan depuis des décennies a fini par aboutir à la partition du pays en deux États indépendants. L'indépendance officiellement reconnue au Sud-Soudan, devenu en 2011 le 54e État africain, n'a cependant pas mis fin au conflit entre le Nord et le Sud. Aux contestations concernant la délimitation des deux États s'ajoute le partage de la rente pétrolière. Et la guerre civile se poursuit au Darfour, région limitrophe avec le Tchad, laissant aux puissances impérialistes, la France en particulier, de larges possibilités de manœuvre.

De récents scandales ont rappelé les agissements de la Françafrique et les liens étroits entre le personnel politique en France et le personnel politique des États de l'ancien empire colonial français. Résultant de la volonté de la France, impérialisme de seconde zone, de garantir ses intérêts dans les pays devenus indépendants de l'ancienne Afrique coloniale française, ces liens politiques, diplomatiques, humains, se sont perpétués jusqu'à présent, nullement affectés par les changements gouvernementaux en France.

Les scandales récents n'ont cependant mis en évidence que les conséquences secondaires des liens entre la France impérialiste et son ancien empire colonial, la corruption aux sommets, la vénalité des dignitaires de l'État. Tout cela découle des relations économiques qui, elles, ne sont jamais l'objet de scandales : la mainmise de groupes financiers et industriels de l'ancienne métropole sur les ressources naturelles de ces pays, pétrole, bauxite et bois précieux au Gabon, pétrole encore au Congo-Brazzaville, uranium au Niger, mais aussi sur quelques-unes des infrastructures de base de ces pays, installations portuaires ou aéroports.

Ces relations ont subi des transformations au cours des cinquante dernières années. Au début des années soixante-dix, les anciennes colonies jouaient un rôle important à la fois comme marché pour les produits français et comme champs d'investissements.

Ces deux rôles ont beaucoup décliné au fil des ans. Reste cependant la zone franc, la garantie du franc CFA par le Trésor français et l'alignement du franc CFA, à l'époque sur le franc français et aujourd'hui sur l'euro. Reste aussi le fait que Areva, Total, Orange, Bouygues, Bolloré, l'Aga Khan ou Rougier ont des intérêts considérables dans ces pays, sans parler des grandes banques françaises.

Ce sont ces intérêts que protège la présence militaire française sur les bases de N'Djamena au Tchad, de Port-Boué, en Côte d'Ivoire, de Libreville au Gabon, ou de Djibouti.

En Côte d'Ivoire, l'intervention de l'armée française en faveur d'un des deux postulants à la présidence de la République, Alassane Ouattara, a permis la victoire de celui-ci. Formellement, le pays a été réunifié après plusieurs semaines de guerre civile qui a fait plusieurs centaines de morts, des destructions, et a entraîné un recul important de l'activité économique.

Malgré une stabilisation relative, les masses pauvres continuent à subir les dégâts matériels mais aussi humains de la guerre civile. La méfiance ethnique, diffusée d'en haut par les clans respectifs de Bédié, Gbagbo et Ouattara, en rivalité pour prendre la succession de feu Houphouët-Boigny, s'est transformée en violence meurtrière pendant la guerre civile. Cette violence a été surtout le fait de bandes armées, officielles ou officieuses. Les dégâts qu'elles ont causés ont cependant tendu les relations entre les ethnies.

À ce que constatent nos camarades de l'UATCI sur le terrain, les sentiments et les ressentiments ethnistes sont surmontables lorsqu'on intervient au nom d'une politique mettant en avant les intérêts de classe communs à tous les travailleurs.

Pour des partis et une internationale communistes

La crise a déjà entraîné des réactions de la part de ceux qui refusent d'être les victimes. Son aggravation multipliera ces réactions. Sans vouloir trop généraliser à partir de situations pour le moment éparses et très diverses, on ne peut nulle part parler de réactions significatives de la classe ouvrière.

Dans les pays développés comme dans les pays arabes touchés par les mouvements populaires, la réaction est venue surtout de jeunes de la petite bourgeoisie poussés au chômage et laissés sans espoir pour l'avenir.

La classe ouvrière subit partout le poids de ses propres organisations réformistes et de leur désorientation politique. Face à la bourgeoisie qui multiplie partout les coups, de plus en plus violents avec l'aggravation de la crise, la classe ouvrière a pris beaucoup de retard même simplement pour défendre ses conditions d'existence.

À infiniment plus forte raison, elle n'est pas en situation de prendre des initiatives politiques. La situation exige pourtant une politique qui oppose à la politique de la bourgeoisie celle de la classe ouvrière. La classe ouvrière est la seule à pouvoir ouvrir des perspectives pour l'ensemble des classes exploitées qui seront victimes - ou le sont déjà - de la crise économique. Elle est la seule qui a la force et l'intérêt objectif de détruire les fondements de l'organisation capitaliste de l'économie, la propriété privée des moyens de production.

Avec l'aggravation de la crise, il se trouvera des démagogues d'extrême droite qui chercheront à canaliser la colère, celle notamment de la petite bourgeoisie touchée par la crise, vers la démagogie protectionniste, nationaliste, xénophobe.

L'histoire se répète rarement à l'identique. Mais une situation économique lourde de crise sociale menace de donner aux forces d'extrême droite l'élan pour les transformer en forces agissantes contre la classe ouvrière, pour mettre au pas la société et consolider le capitalisme par la violence politique.

L'évolution de l'Europe de l'Est, avec sa pauvreté plus grande, ses contradictions sociales plus aiguës et ses problèmes nationaux non réglés, est la préfiguration de ce que peut être l'évolution réactionnaire des choses.

En Hongrie, la politique du parti ex-stalinien, devenu social-démocrate lorsqu'il était au gouvernement, a favorisé l'arrivée au pouvoir de la droite. Bien que ce gouvernement soit particulièrement réactionnaire, avec un langage du même genre que celui du Front national en France, il est talonné par une organisation d'extrême droite, Jobbik, qui a obtenu près de 15 % des suffrages aux dernières élections et qui est en train de devenir une organisation de type fasciste. Elle ne se limite plus à la démagogie verbale, elle commence à traduire sa politique en actes. Ses milices qui défilent en uniformes et qui singent le comportement des Croix fléchées d'avant-guerre s'en prennent systématiquement et violemment aux Roms, qui constituent l'essentiel des couches les plus pauvres de la société. Demain, elles pourraient s'en prendre directement aux travailleurs en grève.

Seule une politique de classe clairement affirmée, offrant au nom de la classe ouvrière une perspective opposée à celle de la bourgeoisie, peut empêcher que celle-ci parvienne à sauver sa domination sur la société en dressant les unes contre les autres les victimes de la faillite de son système économique.

Parmi les démagogues, il y a aussi ceux qui se proclament de gauche pour apporter face à la crise toute sorte de potions magiques avariées.

Il y a les écologistes. La catastrophe de Fukushima a soulevé, à juste raison, une vague d'indignation, et pas seulement au Japon. Les négligences du trust propriétaire dans la conception et l'installation de la centrale, puis sa façon désastreuse de gérer la crise ont été une parfaite illustration de l'irresponsabilité des groupes capitalistes, préoccupés surtout d'accroître leurs profits privés. Les écologistes ont tiré profit de l'émotion suscitée en la canalisant vers le seul débat : « Nucléaire ou pas ?»

Par la même occasion, ils ont orienté un problème de classe vers un problème électoral.

Le mouvement écologiste charrie un ensemble hétérogène. Les multiples associations qui s'opposent à certains aspects de la gestion capitaliste de l'économie ou protestent contre certains de ses dégâts jouent souvent un rôle utile, en contribuant à sensibiliser l'opinion publique, voire en organisant la résistance de la population concernée.

L'« écologie politique » est cependant un courant réactionnaire, et pas seulement parce qu'elle s'intègre parfaitement dans le jeu politique bourgeois. S'en prendre à la « consommation excessive », fût-ce au nom de la préservation de la nature ou au nom des limites des ressources naturelles, donne une formulation avenante aux politiques d'austérité mises en œuvre par tous les gouvernements de la bourgeoisie.

Dans cette société inégalitaire, l'austérité, qu'elle soit imposée par la violence d'État ou prêchée par les écologistes, est toujours destinée aux classes pauvres. Les dégâts incommensurables à la nature et à l'environnement ne sont pas dus à la consommation excessive en général - comment proférer de pareilles insanités, dans un monde où des centaines de millions de personnes sont sous-alimentées et n'ont pas les moyens d'accéder à la société de consommation ? - mais aux gaspillages de la concurrence et aux choix dictés par la recherche du profit, qui pousse à produire des choses inutiles pour ceux qui sont solvables plutôt que ce qui est indispensable pour ceux qui ne le sont pas.

Seule une société débarrassée de la concurrence capitaliste et de la recherche du profit pourrait trouver un équilibre entre la satisfaction des besoins de tous et la préservation nécessaire de la nature.

Quant au discours sur la démondialisation, il est aussi stupide que réactionnaire. L'économie mondiale constitue de longue date un tout interdépendant. C'est précisément grâce aux liens économiques tissés à travers toute la planète et à une division internationale du travail de plus en plus poussée que le niveau de production a atteint un degré tel qu'une autre organisation économique que le capitalisme est devenue réalisable. Pour ceux qui, à gauche, brandissent la démondialisation, il s'agit de slogans démagogiques creux, qui leur évitent de parler de capitalisme et surtout de la disparition nécessaire de la propriété privée des moyens de production pour permettre à l'humanité une nouvelle ère d'essor.

L'internationalisme n'est pas seulement l'expression de la solidarité morale entre exploités de différents pays, mais l'affirmation du fait que la classe ouvrière ne peut se débarrasser du règne du capital, et créer une organisation économique supérieure planifiée pour satisfaire les besoins de tous, qu'à l'échelle internationale.

La classe ouvrière continue à payer au prix fort les conséquences de décennies de politique social-démocrate et, plus encore peut-être, le poids du stalinisme et les dégâts qu'il a laissés dans les traditions et dans les consciences. Mais, en même temps, ce sont précisément les coups de la bourgeoisie, son irresponsabilité, qui sont susceptibles de provoquer des réactions qui, pour ne pas être annoncées, peuvent exploser brutalement.

Les mouvements actuels, même ceux marqués par la petite bourgeoisie intellectuelle comme les « indignés », peuvent jouer un rôle catalyseur et contribuer ainsi à ce que la classe ouvrière retrouve la volonté d'agir. C'est dans des mouvements sociaux que les classes sociales apprennent à intervenir politiquement, découvrent qui sont leurs ennemis mais aussi qui sont leurs faux amis. Mais les mouvements « d'indignés » de différents pays, qui s'inspirent les uns des autres, tous sous l'influence de la jeunesse diplômée qui se retrouve sans perspective d'ascension sociale, voire d'intégration sociale même dans les pays riches, sont marqués au mieux par le désintérêt à l'égard de la classe ouvrière, quand ce n'est pas par l'hostilité.

Tout en exprimant l'indignation contre les politiques d'austérité, contre la domination de la finance sur le monde, contre les banques et la folie de la course au profit, non seulement le mouvement des « indignés » ne cherche pas à transformer l'indignation en révolte consciente, mais il véhicule des idées qui s'opposent à cette transformation. Ainsi l'ignorance de la lutte des classes et le rejet de l'idée de s'organiser, fût-ce dans la perspective du bouleversement social.

Il ne suffit pas de s'opposer au capitalisme ou à certains de ses aspects, même importants comme la financiarisation. Il faut le renverser dans ses fondements. Il faut remplacer un système économique et social devenu anachronique, nuisible à l'humanité et à son progrès, par une autre organisation économique et sociale. Il faut une révolution sociale qui passe par l'expropriation de la bourgeoisie, par la suppression de la propriété capitaliste et son remplacement par la propriété collective. Cela ne peut pas être l'œuvre de quelques réformateurs, même bien intentionnés. Cela ne peut être le fait que d'une classe sociale tout entière mobilisée dans une lutte de classe poussée jusqu'au bout et guidée par la conscience politique. La classe ouvrière demeure la seule classe sociale dont les intérêts se confondent avec ceux de la société, même si aujourd'hui elle apparaît peu présente sur la scène politique.

La question de partis communistes révolutionnaires se pose de façon plus aiguë que jamais. Une classe dominante ne quitte jamais le pouvoir si elle n'est pas renversée. La crise économique s'aggravant, même si l'organisation capitaliste de la société montre toute son irrationalité et la bourgeoisie toute son irresponsabilité, si le prolétariat ne se prépare pas à prendre la relève, c'est-à-dire à postuler au pouvoir, la société bourgeoise survivra, avec des traits de plus en plus hideux.

L'humanité paie cher la longue rupture dans la continuité du mouvement ouvrier révolutionnaire et la disparition de ses traditions. Tout est à reconstruire, les partis révolutionnaires comme une Internationale communiste révolutionnaire. Mais, en même temps, tout n'est pas à recommencer car l'expérience du passé est là, y compris celle, négative, du stalinisme. Il appartient à une nouvelle génération de prendre la relève. Et si les organisations communistes révolutionnaires n'abandonnent pas leurs idées, ne les déforment pas, c'est la crise de l'économie capitaliste qui préparera les conditions de la renaissance.

14 octobre 2011

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