URSS : entre les antagonismes au sein de la bureaucratie et la pression de l'impérialisme01/12/19881988Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1988/12/21_0.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

URSS : entre les antagonismes au sein de la bureaucratie et la pression de l'impérialisme

Les réformes de Gorbatchev ont débouché sur une véritable crise en Union Soviétique. Le problème national est devenu brusquement un problème préoccupant pour la bureaucratie. Pas encore grave au point d'échapper à son contrôle. La crise est pour l'instant plus large que profonde et elle est limitée à deux régions périphériques de l'Union Soviétique. Mais elle a une dynamique.

Même sous la chape de plomb de la bureaucratie, l'Union Soviétique n'a jamais cessé d'être travaillée par l'action de multiples forces politiques. L'immobilisme brejnévien a masqué pendant quelque vingt années le travail de forces souterraines. Mais il n'a fait que le masquer. La crise actuelle révèle les antagonismes politiques existant dans la population et dans la bureaucratie elle-même.

La bureaucratie est née historiquement d'une crise sociale exceptionnelle ; d'une explosion prolétarienne victorieuse sur un vaste territoire suivie, presqu'aussitôt, d'un recul grave du mouvement ouvrier révolutionnaire, et pas seulement à l'échelle de l'Union Soviétique, mais à l'échelle du monde.

Mais, depuis 1945, c'est-à-dire pendant plus de 40 ans, la bureaucratie n'a pas été confrontée à une crise grave, celle de la période 1953/1956 mise à part, juste après la mort de Staline et la déstalinisation qui a suivi, mais cette crise-là n'a touché pratiquement que les Démocraties Populaires.

Et voilà qu'aujourd'hui, c'est le territoire soviétique lui-même qui est atteint, fût-ce essentiellement sur ses confins. C'est en quelque sorte une heure de vérité. Même si la crise ne devait pas s'aggraver, elle donnera bien des indications sur l'évolution interne de la bureaucratie accomplie dans le secret de la période précédente, sur sa capacité présente de faire face à une crise, sur ses moyens politiques. Et le domaine national n'est évidemment pas séparé du reste. L'aggravation ou la simple multiplication de soubresauts nationaux mettrait inévitablement la bureaucratie devant des choix. Ne serait-ce qu'entre celui de tolérer et éventuellement composer avec ceux qui en auront pris la direction ou de réprimer. Chacun de ces choix amènera des implications dans d'autres domaines, en particulier dans les domaines fondamentaux des rapports de la bureaucratie avec la bourgeoisie internationale ou, à l'opposé, celui de ses rapports avec le prolétariat.

Cette crise n'a certainement pas été voulue par Gorbatchev. Les ambitions réformatrices de ce dernier étaient somme toute fort modestes. Si la crise actuelle se développait et prenait une allure catastrophique pour la bureaucratie -ce qui n'est pas le cas pour l'instant- Gorbatchev porterait alors, aux yeux de ses pairs, la responsabilité de l'avoir déclenchée. Le chef actuel de la bureaucratie ne mérite ni un excès d'honneur, ni un excès d'indignité. Mais ce qu'il a voulu est une chose. Ce que les forces sociales en ont fait ou en feront en est une autre.

L'action des forces qui se sont mises en mouvement, profitant du climat de la perestroïka, s'est engagée sur le terrain préparé par le règne de la bureaucratie depuis plus de soixante ans.

La bureaucratie ne pouvait résoudre la question nationale que la révolution prolétarienne n'a pas eu le temps de résoudre et qu'elle ne pouvait vraiment résoudre en restant isolée dans un pays arriéré.

La réaction profonde dont la bureaucratie fut en son temps le produit, puis le principal facteur de conservation, n'avait pas épargné le domaine des rapports nationaux. Les rapports entre les nationalités minoritaires et les Russes en constituent le principal aspect. Mais pas le seul.

Les peuples qui composent l'Union Soviétique ont été privés par la dictature de toute possibilité d'exprimer leur volonté, leurs aspirations voire leurs préjugés. Le nouveau cours gorbatchévien, même s'il n'a pas été destiné à cela, a donné à certains de ces peuples le sentiment, fondé ou pas l'avenir le dira, qu'ils pouvaient s'exprimer.

Après la révolte d'Alma Ata au Kazakhstan, il y eut les mouvements de masse en Arménie.

L'ampleur du mouvement populaire en Arménie a été illustrée par ces manifestations qui ont drainé dans les rues d'Erevan un million de personnes, voire plus, sur une population totale de quelque trois millions d'habitants ; par le caractère massif et la durée des grèves ; par le degré d'organisation de la population. Mais ce mouvement de masse qui a pourtant largement puisé ses forces dans la classe ouvrière d'Arménie a pris la voie du nationalisme, derrière des directions nationalistes.

Pendant quelques semaines, voire quelques mois, l'Arménie a été une sorte d'exemple, la démonstration de l'ampleur que les mouvements de masse pouvaient prendre en Union Soviétique. Mais en se cantonnant au nationalisme arménien, les dirigeants nationalistes n'ouvraient devant les masses arméniennes que la perspective d'une récupération hypothétique de la petite région du Haut-Karabakh. Et offrir une perspective aux masses des autres républiques est à plus forte raison, le cadet des soucis des nationalistes arméniens.

Ce ne sont évidemment pas les limites du mouvement de masse en Arménie qui sont responsables des réactions de la population azérie et encore moins des pogroms. Mais, en tout cas, ces limites n'ont pas permis de surmonter les antagonismes nationaux tantôt enfouis, tantôt cultivés par les bureaucraties locales. Aujourd'hui, le conflit arméno-azéri a sa propre dynamique. Et cette dynamique est en train d'enfermer les deux peuples de cette région, de pogroms en affrontements armés, dans une sanglante confrontation.

Cette situation, même si elle permet à la bureaucratie centrale de jouer dans une certaine mesure le rôle d'arbitre dans la région, n'arrange cependant sûrement pas ses affaires. D'abord parce qu'elle montre la faiblesse de l'État central. Cela constitue un exemple.

Mais il y a un autre aspect qui concerne également les peuples voisins qui ne font pas partie de l'Union Soviétique. Quelle qu'ait pu être pendant longtemps la prétention de la bureaucratie soviétique à entourer de murailles de Chine son empire, l'Union Soviétique et ses peuples n'ont jamais cessé d'être liés, par mille liens, au monde extérieur.

C'est le brasier de la révolution qui a unifié les peuples de l'Union Soviétique entre eux et parfois au détriment d'autres liens plus séculaires. Mais les bolcheviks ne voulaient pas seulement souder les peuples de l'Union Soviétique entre eux. Ils voulaient aussi, et surtout, utiliser les mille liens que ces peuples, en particulier périphériques, avaient avec l'extérieur pour entraîner dans la révolution d'autres peuples d'autres pays.

La bureaucratie stalinienne a remplacé la dynamique révolutionnaire par l'isolationnisme. Elle croyait y être parvenue. Mais les portraits de Khomeiny apparus dans les manifestations azéries à Bakou, naguère capitale de la révolution en Asie centrale, ont montré à quel point la bureaucratie avait la vue courte.

Pas plus que la stupide théorie du « socialisme dans un seul pays » n'a supprimé la pression de l'économie mondiale sur l'Union Soviétique, le repliement nationaliste de la bureaucratie sur le « peuple soviétique » tel qu'il s'est figé dans les frontières actuelles de l'URSS n'a pu supprimer les mille liens culturels, ethniques, linguistiques, religieux voire simplement économiques que les différentes composantes nationales de ce peuple entretiennent avec l'extérieur. Seulement au lieu d'être un facteur de l'extension de la révolution, ces liens sont susceptibles de devenir un facteur de pression de l'impérialisme et de la réaction mondiale sur l'Union Soviétique.

Que les nationalistes d'Estonie n'aient aucun mal à entraîner une large fraction de la population à regarder avec envie la Finlande voisine est déjà une condamnation de la bureaucratie, de ses méthodes dictatoriales, dans le domaine national comme dans tous les autres domaines. Mais qu'il puisse se trouver une partie des masses turques ou perses du Caucase ou d'Asie Centrale pour regarder vers la dictature militaire à peine déguisée d'Ankara ou vers l'intégrisme réactionnaire de Téhéran, est une condamnation plus terrible encore (même s'il ne faut probablement pas exagérer pour l'instant l'influence de cet intégrisme).

Si le développement du mouvement dans le Caucase devait conduire vers une exacerbation du nationalisme, vers des conflits ethniques, voire religieux, cela serait évidemment catastrophique pour le prolétariat, mais la bureaucratie ne l'emporterait pas au paradis. Parce que ces conflits peuvent prendre une tournure extérieure, chacun des protagonistes cherchant aide et appuis à l'extérieur qui en Iran, qui en Turquie. Et la bureaucratie centrale, qui vient si péniblement de se dégager du bourbier afghan, pourrait très bien se retrouver avec un Afghanistan à l'intérieur de ses frontières.

 

Opposition entre bureaucraties locales et bureaucratie centrale ?

 

En Arménie, la bureaucratie centrale a affaire au mouvement de toute une population, mouvement dont les organisations nationalistes ont su prendre la direction, en écartant dans une large mesure les bureaucrates locaux déconsidérés.

Dans les pays baltes, les bureaucrates locaux sont en compétition avec les Eglises et les groupes nationalistes pour la direction et l'encadrement du mouvement. Ils lui donnent par la même occasion une forme apparemment plus contrôlée, plus légaliste et, en conséquence, moins explosive. C'est sans doute en raison de cet aspect que Gorbatchev semblait pendant un certain temps aller au devant du nationalisme estonien, lituanien ou letton, en encourageant même l'apparition d'organisations comme le Front Populaire qui se sont transformées par la suite en canaux du mouvement nationaliste. Les dirigeants politiques de la bureaucratie des pays baltes le lui rendent en se revendiquant de Gorbatchev et de sa politique.

Mais les faits sociaux sont plus puissants que ce genre d'allégeance. Depuis septembre, on assiste à une petite guerre institutionnelle qui oppose notamment l'Estonie, son parlement et le secrétaire de son parti aux dirigeants de l'Union Soviétique.

L'Estonie et plus généralement les pays baltes faut-il le rappeler, bénéficient déjà d'une situation plus enviable à l'intérieur de l'Union Soviétique. Leurs industries sont plus développées, l'oppression y est plus légère, des liens, y compris commerciaux avec l'extérieur - en tout cas avec la Finlande voisine - y sont tolérés. Le niveau de vie de leur population est le plus élevé d'URSS et il en va de même de leur niveau d'instruction et de culture.

Mais la nouveauté, c'est que, s'appuyant sur les sentiments nationaux de la population et, par la même occasion, les aiguisant, les bureaucrates d'Estonie revendiquent la reconnaissance de jure de ce qu'ils ont déjà, de facto. Ce n'est pas seulement dans des manifestations oppositionnelles interdites, mais à la tribune même du Soviet d'Estonie qu'on entend revendiquer la « souveraineté estonienne ». C'est encore le Parlement qui avait voté le 16 novembre dernier un droit de veto sur les lois adoptées par le pouvoir central, et qui vient encore de remettre cela, en refusant de reconnaître un décret signé Gorbatchev, invalidant ce droit de veto. Ce sont les institutions officielles de l'Estonie qui ont restauré le drapeau et l'hymne national de l'Estonie d'avant la Deuxième guerre mondiale, qui ont déclaré l'estonien langue d'État et ont annoncé leur volonté de limiter l'immigration russe.

Juste retour des choses pour une nationalité si longtemps opprimée par la bureaucratie russe ?

Oui, en un certain sens. Mais ce serait ignorer qu'en Estonie, une fraction importante du prolétariat, d'après certains sa majorité, est composée d'ouvriers russes, attirés par l'industrialisation élevée de l'Estonie et nullement privilégiés. En laissant le champ libre aux bureaucrates, tant russes qu'estoniens, les différentes nationalités du prolétariat d'Estonie risquent être les simples fantassins et, en tout cas, les victimes des manoeuvres exprimant des antagonismes internes à la bureaucratie.

Le périodique français Le Monde diplomatique parlait récemment du « laboratoire balte » et se posait la question : « L'Estonie, entreprise pilote de la pérestroïka ? » .

Il se peut que l'Estonie soit un laboratoire pour l'ensemble de la bureaucratie soviétique et qu'elle lui serve de lieu d'expérience de mesures économiques, destinées ultérieurement à être introduites ailleurs. C'est possible mais, en attendant, les chefs du laboratoire revendiquent une part plus grande des revenus de l'ensemble de la bureaucratie. Les bureaucrates locaux ne se contentent pas d'un drapeau national et d'un hymne. Ca, c'est pour les masses. Eux, ils revendiquent pour la république la propriété du sol, des ressources minières et des principaux moyens de production, et le droit de gérer tout cela en toute indépendance. Certains de leurs économistes en vue réclament la création d'une monnaie propre, convertible en devises occidentales comme en roubles. Les revendications exprimées par les bureaucrates baltes reposent sur de solides intérêts économiques.

 

antagonismes au sein de la bureaucratie pour la repartition de la fraction du revenu national extorquee aux travailleurs

 

Ce qui se passe en Estonie pose évidemment un problème bien plus général dépassant d'ailleurs le cadre des pays baltes : celui de l'unité de la bureaucratie elle-même.

La bureaucratie n'a jamais cessé d'être déchirée d'antagonismes plus ou moins graves. Ces antagonismes internes à la bureaucratie reflétaient à leur façon les antagonismes sociaux. C'est même une des principales raisons qui ont fait que, jusqu'à présent, la bureaucratie n'a jamais pu se passer d'un arbitre suprême : sanguinaire au début avec Staline, clownesque avec Khrouchtchev, assoupi ou moribond avec Brejnev ou Tchernenko.

Au temps de Staline, une sorte d'unité était cimentée par la pression des évènements eux-mêmes, par la lutte de classe qui créait entre bureaucrates, d'un bout à l'autre de l'Union Soviétique, la conscience d'une identité d'intérêts certaine face à la classe ouvrière comme face à la bourgeoisie. La toute relative unité de la bureaucratie sur le plan national était assurée à sa façon par Staline, par ses purges permanentes, par sa rotation permanente des cadres, indépendamment de la nationalité, par le puissant brassage que tout cela impliquait, par la surveillance des hauts bureaucrates les uns par les autres. L'antagonisme n'en existait pas moins, le nombre de bureaucrates passés à la trappe pour cause de « déviationnisme nationaliste » en témoigne. Même si ce genre d'accusation n'avait souvent aucun rapport avec l'accusé, elle soulignait que le mal existait.

La crise actuelle est plus un révélateur qu'un point de départ. Sous la stabilité brejnévienne, les bureaucrates locaux, restés en place pendant 10, 15 ou 20 ans, ont eu le temps de se constituer en véritables mafias locales.

Monolithique d'en haut, la bureaucratie se compose d'une juxtaposition de féodalités, chacune se battant tout naturellement pour agrandir sa part du gâteau au détriment des autres. Et les bureaucrates de Géorgie, d'Azerbaïdjan ou d'Estonie peuvent d'autant plus facilement épouser la cause du nationalisme, que certes l'internationalisme n'est pas leur vertu majeure, et surtout que cela leur permet de prélever une plus grande part sur la plus-value extorquée collectivement à la classe ouvrière.

La revendication de « souveraineté » telle qu'elle est déja exprimée par les bureaucrates estoniens, et demain, peut-être, par d'autres, est-elle susceptible d'aller jusqu'à la rupture avec l'Union Soviétique ? L'avenir le dira.

Si la possibilité historique s'ouvrait devant les bureaucrates des pays baltes de devenir les compradors de l'impérialisme occidental, il est vraisemblable que nombre d'entre eux sauteraient sur l'occasion. Leur jeu est évidemment limité par le fait que, contrairement aux Démocraties Populaires, les pays baltes ne disposent pas d'un appareil d'État indépendant. Les tentatives d'intégration poussée de certaines Démocraties Populaires comme la Hongrie dans l'économie coccidentale se font sans heurts avec le Kremlin, progressivement. Par la nature des choses, de pareilles tentatives de la part de l'Estonie ou de la Lettonie provoqueraient inévitablement une crise.

La bureaucratie centrale accepterait-elle que certaines de ses républiques parmi les plus riches aillent jusqu'à la rupture ? Rien ne permet de l'affirmer pour l'instant. Mais il se peut que la détente avec l'impérialisme occidental soit à ce prix.

 

la division institutionnalisee ?

 

Dans l'épreuve de force institutionnelle qui oppose aujourd'hui la bureaucratie estonienne à Gorbatchev, pour l'instant Gorbatchev compose. Contre la bureaucratie locale qui s'appuie sur les sentiments nationaux de sa population, Gorbatchev se pose non seulement en défenseur de l'Union contre les particularismes, mais aussi du progrès contre le retour en arrière. « Est-il sage », demande Gorbatchev avec un certain bon sens , « de parier sur la sécession quand l'intégration, la division du travail, la coopération sont devenues les tendances dominantes dans le monde et quand c'est précisément sur la base de l'addition des moyens et ressources que de nombreux pays font une percée vers de nouveaux niveaux de qualité ? » .

Pour l'instant, ce ne sont que des mots, comme le sont les promesses de Gorbatchev - comme il l'a affirmé lors du Comité Central du 28 novembre - « d'élargir les droits des républiques fédérées » et « d'harmoniser les rapports entre les républiques de l'Union ».

Des mots encore, que cette promesse affirmée dans un des amendements soumis au Soviet Suprême de « former un corps de députés susceptibles de représenter dignement les électeurs » .

Mais il s'agit peut-être de plus que des mots. Dans cette sorte d'épreuve de force, à fleurets malgré tout mouchetés, entre la bureaucratie balte et la bureaucratie russe, se dessine également la volonté de la haute bureaucratie de mettre en place un certain nombre d'organismes tampons, un certain nombre d'institutions où les bureaucrates pourraient discuter un peu plus ouvertement de leurs affaires et qui pourraient par la même occasion remplir la fonction de canaliser, de désamorcer le mécontentement populaire.

Quelques mois avant l'éclatement de la contestation parlementaire estonienne, un des dirigeants du PC d'Estonie expliquait doctement dans les colonnes des Nouvelles de Moscou que c'était sans doute une erreur dans le passé que de ne pas avoir accepté que le nationalisme se manifeste au parlement, « entre gens responsables » , plutôt que de « laisser les passions populaires s'en emparer » .

La bureaucratie regarde avec une certaine envie les possibilités offertes par le parlementarisme, sinon celui, déjà bien assis des grandes puissances impérialistes occidentales, mais au moins celui des pays comme la Grèce, l'Espagne, voire l'Argentine ou le Brésil.

Reste à savoir si la bureaucratie peut se le permettre. Le fait qu'une partie d'entre elle affirme le vouloir est certes nouveau, bien que la chose s'affirme avec beaucoup de prudence et se fasse plus que modestement. Mais, au moment même où l'on discutait de l'utilité de ces organismes tampons, déjà les masses étaient dans la rue, au moins en Arménie et dans une certaine mesure en Azerbaïdjan, montrant que l'idée peut devenir caduque et dépassée avant même d'avoir trouvé une ébauche de réalisation. Et, pendant que du côté de la Baltique les soviets locaux découvraient les charmes du parlementarisme, à Moscou on commençait à parler d'une intervention musclée dans le Caucase. Une intervention musclée que la bureaucratie pouvait de surcroît envisager avec un certain consensus de la part de sa population.

Les discussions au sein de la haute bureaucratie, sur la nécessité de mettre en place des organismes dans une certaine mesure représentatifs -au sens où le sont les institutions du parlementarisme bourgeois- sont peut-être simplement une préoccupation de circonstance devant la montée des nationalismes. Gorbatchev a bien accepté, dans le cas de l'Arménie, de négocier avec le Comité Karabakh surgi dans le mouvement alors même qu'il venait de l'interdire quelques semaines auparavant.

Mais, dans l'insistance mise par les sommets de la bureaucratie à donner plus de rôle non seulement aux républiques fédérées, mais également aux régions autonomes, voire aux municipalités, il y a aussi peut-être une tentative de la bureaucratie pour faire en sorte que les mécontentements divers ne se focalisent pas nécessairement et en toutes circonstances sur le Kremlin.

Car, si la centralisation politique est un moyen de défense de la bureaucratie contre les forces sociales hostiles, c'est aussi une de ses faiblesses. Mais, là encore, ce que souhaite la bureaucratie -à supposer même qu'elle souhaite collectivement quelque chose- est une chose. Ce que la lutte des classes lui laisse comme marge de manoeuvre en est une autre. Ni la bureaucratie en général, ni Gorbatchev en particulier n'agissent au milieu du vide. Il y a toutes les forces sociales plus ou moins hostiles à la bureaucratie en dedans, et il y a la pression de la bourgeoisie impérialiste au-dehors.

 

rapprochement avec l'occident

 

Il est assez étrange d'entendre dans la bouche du représentant en chef de la bureaucratie, de cette caste qui s'est installée au pouvoir en en écartant la classe ouvrière avec, pour drapeau, « le socialisme dans un seul pays », que (discours de Gorbatchev devant l'ONU) : « L'économie mondiale est en passe de devenir un organisme unique, en dehors duquel aucun État ne peut se développer de façon normale quel que soit son régime et quel que soit son niveau de développement économique.

Cela met à l'ordre du jour la question de l'élaboration d'un mécanisme foncièrement nouveau du fonctionnement de l'économie mondiale, d'une nouvelle structure de la division internationale du travail » .

L'économie mondiale n'est pas « en passe de devenir » cet organisme unique que Gorbatchev fait mine de découvrir. Elle l'était déjà au temps où la classe ouvrière soviétique s'est emparée du pouvoir, bien que la Russie d'alors était incomparablement moins développée que l'URSS d'aujourd'hui. Et c'est précisément pour cela que les bolcheviks ont pris le pouvoir au nom de la révolution prolétarienne internationale. Et c'est précisément pour cela que ceux qui comme Trotsky ont tenté de préserver l'héritage bolchevique face au stalinisme montant ont combattu le « socialisme dans un seul pays » comme une trahison des perspectives même du socialisme.

La nécessité de renouer avec la division internationale du travail s'est imposée avec force à la bureaucratie. Mais ce n'est pas en renversant l'ordre capitaliste mais en tentant de s'y intégrer que la bureaucratie gorbatchévienne tente de résoudre le problème.

Mais comment et à quel prix ? L'Union Soviétique est déjà intégrée dans une certaine mesure à l'économie mondiale. A certains égards l'État soviétique, malgré ses références obligées à Marx et à Lénine, se comporte en représentant de la bourgeoisie impérialiste.

La bureaucratie voudrait-elle aller plus loin ? Et comment le pourrait-elle ?

Il se peut que le rédacteur de l'article déjà cité du Monde Diplomatique ait raison lorsqu'il parle de l'Estonie comme d'un laboratoire où la bureaucratie expérimenterait un retour plus poussé dans le giron de l'économie capitaliste. Il serait en effet question de transformer tout ou partie de certaines de ces républiques en une sorte de zone franche, avec une ouverture sur l'Occident, avec peut-être une monnaie locale convertible en devises, avec, comme l'envisage déjà la loi estonienne sur les changements de la Constitution, la restauration de la propriété privée dans l'économie.

Dans le glacis de l'Union Soviétique, la Hongrie, considérée, paraît-il, par les économistes de la bureaucratie en effet comme une sorte de laboratoire, donne l'exemple d'avec quelle facilité déconcertante on peut techniquement transformer en entreprises privées les entreprises d'État, et entamer la privatisation d'une économie nationalisée. Mais, justement, le problème n'est pas technique. La privatisation se fait en Hongrie à l'initiative et donc avec l'accord de l'État et de la bureaucratie qui le sert. Elle n'est pas plus compliquée en somme que le même genre d'opérations nationalisations/dénationalisations en France. Mais rien n'indique que la bureaucratie soviétique, qui a un tout autre poids social, de toutes autres origines, soit collectivement plus disposée aujourd'hui que dans la passé à s'engager sur cette voie.

Du point de vue de ses interêts de catégorie sociale d'abord. Pour la bureaucratie, ce serait la voie du suicide, même si un certain nombre de bureaucrates individuels pourraient trouver leur compte dans la privatisation d'un certain nombre d'entreprises et dans l'ouverture que cela implique vers les capitaux occidentaux.

Et puis, rien ne dit que le capitalisme impérialiste lui-même se place dans cette perspective. Trotsky disait déjà dans ce qui furent pratiquement ses dernières lignes, avant d'être assassiné par Staline, dans la biographie consacrée précisément au dictateur, que « la bureaucratie thermidorienne serait devenue depuis longtemps l'agent du retour au capitalisme si le capitalisme lui-même avait gardé le souffle et le dynamisme de ses origines » . Bien que le capitalisme soit parvenu à sortir de la crise par la guerre mondiale qu'elle avait entraînée, l'observation de Trotsky reste tout à fait d'actualité. Le capitalisme impérialiste est devenu rentier, coupeur de coupons, spéculateur, bien au-delà même de la façon dont il le fut au temps de Trotsky. La haute finance occidentale, même dans les pays où l'investissement n'est pas risqué, n'investit pas dans la production, vit de prêts accordés aux États. S'ils pouvaient, à l'intérieur même de l'URSS, acheter des entreprises et les revendre avec bénéfice, sans avoir à investir dans le matériel comme ils le font en permanence en Occident, cela pourrait sans doute leur ouvrir un plus vaste champ pour cette forme d'activité financière qu'ils pratiquent déjà à l'échelle du monde.

Mais les magnats du capitalisme européen, dont les représentants de commerce au plus haut niveau - Mitterrand, Kohl, etc. - se succèdent à Moscou, s'accommodent parfaitement d'une situation qui consiste soit à prêter à l'État soviétique moyennant intérêts, soit à passer avec l'État soviétique des contrats qu'ils espèrent aussi juteux qu'avec leurs propres États.

Il ne servirait à rien de garder les yeux fixés sur les quelques vendeurs de pizzas ou les chauffeurs de taxis privés dans les rues de Moscou ou de Leningrad et de se demander si, en les autorisant, la bureaucratie n'a pas ouvert les vannes du retour du capitalisme. Il semble bien que la bourgeoisie impérialiste et la bureaucratie ont trouvé, pour toute une période historique, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine crise aiguë qui opposera la bourgeoisie mondiale et le prolétariat mondial, une sorte d'équilibre satisfaisant pour les deux. Lorsqu'un de Benedetti et quelques autres leaders du capitalisme européen réclament un « nouveau plan Marshall » pour les pays de l'Est (c'est-à-dire que les États occidentaux prêtent aux pays de l'Est, moyennant intérêts, de quoi avoir les moyens de faire des affaires avec de Benedetti et ses semblables), ces gens-là ne songent évidemment pas aux affaires qu'ils peuvent faire avec les vendeurs de pizzas privés, mais aux contrats qu'ils peuvent passer avec l'État soviétique lui-même. Et l'État soviétique lui-même ne demande que cela.

La question nationale, si elle devenait aiguë, donnerait des armes supplémentaires à l'impérialisme occidental pour faire pression sur la bureaucratie. On voit par ailleurs son intérêt à ce qu'une ou plusieurs des républiques baltes se transforment en une sorte de comptoir en direction de l'Union Soviétique. Mais il n'est pas dit que l'impérialisme ait envie d'aller au-delà dans le contexte actuel et cherche systématiquement à favoriser l'éclatement de l'Union Soviétique. Les peuples de l'Union Soviétique qui chercheraient à s'émanciper de la dictature de la bureaucratie en comptant sur l'Occident ne trouveraient de toute façon du côté de celui-ci que de nouvelles chaînes. Mais il n'est même pas dit qu'ils trouveraient autre chose que des phrases creuses, la bourgeoisie se contentant de laisser la bureaucratie se débrouiller avec ses problèmes nationaux.

Les nationalistes ne pourraient pas acquérir la rapide audience qu'ils ont acquise en Arménie ou, sous une autre forme et par un autre cheminement, dans les pays baltes, s'ils n'exprimaient pas, en les canalisant à leurs profits, des sentiments largement répandus dans la population. Et une des composantes essentielles de ces aspirations est certainement le refus de l'oppression nationale de la bureaucratie centrale, comme de son oppression tout court. Bien entendu, le prolétariat révolutionnaire devra reconnaître le droit de chaque peuple de l'Union Soviétique à disposer de lui-même, jusques et y compris la séparation.

Mais un éclatement de l'Union Soviétique entre ses composantes nationales serait aussi catastrophique du point de vue du prolétariat que le maintien de l'Union par la violence bureaucratique. Mais pour qu'il y ait une autre perspective que celles contenues dans cette alternative, il faudrait que le prolétariat intervienne sur la scène politique, avec sa politique de classe.

Ce n'est pas encore le cas.

Le prolétariat soviétique représente, certes, une force immense, de par son importance numérique, probablement la plus grande du monde, de par sa concentration dans de grandes entreprises, comme de par sa répartition partout dans le pays.

Mais ce n'est pas qu'une question de nombre. C'est une question de conscience, d'organisation, de politique, de direction.

Il serait hasardeux de chercher à deviner par quelle voie les idées de la révolution prolétarienne pourraient, de nouveau, pénétrer dans les masses ouvrières. Mais l'effervescence actuelle dans l'intelligentsia, la curiosité parmi les jeunes intellectuels soviétiques à l'égard des idées, la résurgence même partielle et très incomplète des idées que Trotsky incarnait, c'est-à-dire des idées de la révolution prolétarienne, peuvent être riches de promesses. Au temps du tsarisme, les intellectuels russes ont su, en s'engageant successivement sur toutes sortes de voies, y compris celles qui se sont révélées par la suite des impasses, se frayer un chemin du populisme au marxisme et au bolchevisme. Ils ont su aider la classe ouvrière d'alors, incomparablement moins forte, moins cultivée, à se donner la politique et l'organisation qui lui ont permis de vaincre.

Si un pareil cheminement était engagé ne serait-ce que dans une toute petite fraction de l'intelligentsia, les choses iraient certainement bien plus vite que dans le passé. Mais il faut s'engager sur le chemin.

 

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