Trotskysme ou anarchisme : Les vrais problèmes (Discussion entre la Revolutionary Socialist League - USA - et l'Union Communiste Internationaliste)01/09/19871987Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1987/09/11_0.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Trotskysme ou anarchisme : Les vrais problèmes (Discussion entre la Revolutionary Socialist League - USA - et l'Union Communiste Internationaliste)

Nous avons reçu de la Revolutionary Socialist League, USA, une correspondance que nous publions ci-dessous in extenso, suivie d'une réponse de l'UCI.

La Revolutionary Socialist League (USA) a lu avec plaisir votre récente série d'articles publiés dans Lutte de Classe. Vous écrivez : « ... l'un des buts de cette nouvelle série de bi Lutte de Classeb0i trilingue est justement d'engager la discussion avec les différents courants trotskystes et communistes révolutionnaires. » (Numéro 7, février 1987.) Nous nous réjouissons de toute tentative visant à promouvoir, au-delà des barrières organisationnelles et des frontières nationales, le dialogue à l'intérieur de l'extrême-gauche. Nous sommes cependant en désaccord avec votre principale proposition concernant le regroupement de toutes les organisations trotskystes existantes en une nouvelle « Quatrième Internationale ». Il y a dix ans, nous partagions ce point de vue. Mais depuis, nous en sommes venus à la conclusion qu'il était erroné.

Il est vrai qu'au sein de la gauche révolutionnaire, parmi ses différentes tendances, il existe une opposition sincère aux maux engendrés par le capitalisme, et un désir généreux de lutter pour un monde meilleur. Malheureusement, ces bonnes intentions sont le plus souvent détournées au profit de programmes politiques qui allient d'une manière ou d'une autre la social-démocratie de gauche au nationalisme stalinien. Certaines de ces tendances social-démocratico-staliniennes se réclament du « trotskysme » ; d'autres sont ouvertement anti-trotskystes ; et beaucoup se moquent complètement du trotskysme. Y a-t-il une raison de s'adresser plus particulièrement à celles qui se disent « trotskystes » plutôt qu'à toutes celles qui se disent révolutionnaires ? Nous ne le pensons pas.

Dans votre numéro 1 (juillet 1986), vous affirmez : « ... les programmes, les stratégies politiques et militantes, sur lesquels ces militants (trotskystes) interviennent ne peuvent plus être comparés à ceux pour lesquels Trotsky a lutté... » Vous reprochez au mouvement trostkyste de n'avoir pas réussi à se développer, d'être resté coupé de la classe ouvrière, de n'avoir dirigé aucune lutte révolutionnaire ces quarante dernières années, et de ne pas avoir une direction internationale largement reconnue.

A propos du groupe le plus important, le Secrétariat Unifié (dont fait partie le Socialist Workers Party aux États-Unis), vous dites, avec justesse, qu'il a « ... cherché des substituts au rôle du prolétariat conscient et organisé... (s'est) aligné sur des forces étrangères, voire ouvertement et clairement hostiles au prolétariat... (s'est identifié) au titisme, au FLN algérien, au FNL vietnamien, au castrisme et aujourd'hui au sandinisme... courants... dont aucun ne se plaçait sur le terrain de la révolution prolétarienne. » (numéro 1). Aujourd'hui, la direction du SWP américain rejette expressément l'idée d'un regroupement avec les trotskystes. Elle préfère jeter le trotskysme aux orties au profit d'une « nouvelle Internationale léniniste » qui comprendrait Castro et les Sandinistes.

Nous le répétons : y a-t-il une seule raison qui justifie de s'adresser plus particulièrement à de tels trostkystes ? Au cours de la révolution russe, Lénine a refait le parti bolchévique sans considération des étiquettes passées, en regroupant des non-léninistes (y compris le groupe autour de Trotsky), des menchéviques de gauche et également des non-marxistes - SR de gauche (populistes) et anarchistes. Pour reconstruire une nouvelle Internationale Communiste, Lénine et Trotsky ont tout particulièrement veillé à faire appel non seulement aux marxistes, mais aussi aux anarchistes révolutionnaires, aux syndicalistes, aux socialistes de diverses sectes, aux IWW et autres socialistes libertaires. Lénine et Trotsky n'ont pas voulu se limiter à ceux qui étaient formellement d'accord sur un programme historique (à l'époque, d'ailleurs, la plupart des sociaux-démocrates de droite se disaient « marxistes » ). Ils souhaitaient attirer tous ceux qui, au-delà des étiquettes passées, approuvaient l'essentiel de leur programme, c'est-à-dire la révolution ouvrière internationale et les soviets. Nous pensons que si un regroupement politique devait se faire aujourd'hui ou demain, il devrait suivre cet exemple.

Vous affirmez ailleurs que « ... pour créer un parti mondial de la révolution socialiste, cela implique d'abord un accord programmatique, et nous n'entendons pas par accord programmatique une simple référence polie au Programme de Transition... » (numéro 1, juillet 1986). Malheureusement, vous ne développez pas cette idée fondamentale (qui est essentielle au trotskysme).

A notre avis, un tel « accord programmatique » ne devrait pas partir d'un accord sur les stratégies nécessaires pour atteindre l'objectif. Il faut d'abord un accord sur l'objectif lui-même. Aujourd'hui, la plupart des partisans aussi bien que des adversaires du socialisme mettent un signe d'égalité entre « socialisme » et propriété d'État. Sommes-nous d'accord avec cette idée ?

Le Programme de Transition de Trotsky de 1938 ne nous est pas d'un grand secours ici. Dans une discussion datée du 7 juin 1938, Trotsky soulignait : « ... la fin du programme est incomplète parce qu'on n'y parle pas de la révolution sociale,... de la transformation de la société capitaliste en dictature (des travailleurs) et de la dictature en société socialiste. En conséquence, on laisse le lecteur à mi-chemin. » (The Transitional Program for Socialist Revolution, Pathfinder Press, 1977, page 173.) A notre avis, ce caractère inachevé du Programme en constitue une faiblesse fondamentale.

Nous pensons qu'il y a implicitement dans le Programme de Transition non pas une mais deux séries d'objectifs, deux conceptions contradictoires de « la transformation de la société capitaliste en... société socialiste ».

L'une de ces conceptions est celle d'un socialisme radicalement démocratique et prolétarien. Le Programme de Transition comprend : la création d'organes de démocratie directe de masse (comités d'usine, comités de petits paysans, comités de ménagères et de jeunes) ; la mobilisation nécessaire des secteurs les plus opprimés de la société (femmes, jeunes, minorités nationales, travailleurs les plus pauvres) ; le contrôle ouvrier sur l'industrie ; le remplacement de l'armée et de la police par une milice populaire. Il ajoute les revendications démocratiques bourgeoises (élections, liberté d'expression, réforme agraire, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, etc.) au programme socialiste (théorie de la révolution permanente). Il comprend enfin l'appel à remplacer l'État bureaucratique capitaliste par une association de conseils populaires : « Ainsi, le mot d'ordre des soviets vient couronner le programme de revendications de transition. » (page 136).

Trotsky en était donc venu à rejeter la théorie d'un État à parti unique : « Les soviets ne se limitent pas au programme pré-établi d'un parti... Tous les courants politiques du prolétariat peuvent lutter pour la direction des soviets sur la base de la démocratie la plus large. » (page 136). A l'intérieur de l'Union Soviétique, « la démocratisation des soviets est impossible sans la légalisation des partis soviétiques. » (pages 145-146).

Mais on y trouve aussi une autre conception du socialisme, élitiste, celle-là, et favorable au capitalisme d'État. C'est essentiellement celle du Trotsky qui écrivit Terrorisme et Communisme pendant la guerre civile en Russie. C'est la justification d'un violent totalitarisme de parti unique, de type stalinien.

Dans le Programme de Transition, cette deuxième conception apparaît clairement dans l'affirmation que l'Union Soviétique reste un « État ouvrier », même si, écrit Trotsky, « l'appareil politique stalinien ne diffère en rien (des États fascistes) sinon par un déchaînement de sauvagerie encore plus grand. » (page 145). Mais l'Union Soviétique reste un État ouvrier parce qu'elle a comme « base sociale... la propriété d'État ». C'est-à-dire que pour Trotsky, la nature de l'État et de son économie est déterminée non par la classe qui les contrôle et dont ils servent les intérêts, mais par l'existence d'une forme de propriété, la propriété d'État. Le Programme de Transition propose aux trotskystes de devenir « temporairement les alliés de Staline » (page 144) contre ceux qui s'en prennent à la propriété d'État. Dans la suite logique de cette position, Trotsky a soutenu en 1940 l'invasion par les Russes des petits pays d'Europe de l'Est. La propriété d'État devient le but principal, la question décisive, la chose la plus importante à défendre. Pour Trotsky, le pouvoir des travailleurs, pour désirable qu'il soit, n'est pas le but principal.

Vos articles de Lutte de Classe expriment deux positions contradictoires sur ce problème de la propriété d'État comme critère de « l'État ouvrier ». D'une part, vous soutenez avec raison que l'application d'un tel critère à l'Europe de l'Est ou à la Chine mène à l'abandon de l'objectif d'une révolution ouvrière : « ... en introduisant à propos des Démocraties Populaires et à propos de la Chine la notion d'État ouvrier déformé,... on (la plupart des trotskystes) attribuait à l'Armée rouge, ou encore à une révolte paysanne, c'est-à-dire à d'autres forces que le prolétariat révolutionnaire, la capacité de créer un État ouvrier. Bien des divergences ultérieures sont en germe dans cette divergence-là. » (numéro 1, juillet 1986). Votre tendance considère que ces pays sont toujours capitalistes.

D'un autre côté, vous continuez à accepter l'analyse faite par Trotsky de l'Union Soviétique elle-même. Dans votre article du numéro 7 (février 1987), vous soutenez à l'encontre du Socialist Workers Party britannique qu'il s'agit d'un problème sans intérêt puisque vous avez pu maintenir une orientation prolétarienne et internationaliste (contrairement aux autres trotskystes), tout en défendant l'idée que l'Union Soviétique est un « État ouvrier » et non un capitalisme d'État. (La Revolutionary Socialist League considère tous ces pays comme capitalistes et comme faisant partie du système capitalisme mondial.)

Mais votre orientation révolutionnaire n'est maintenue qu'au prix de contorsions théoriques inextricables. Vous soutenez que deux sociétés (par exemple l'URSS et l'Allemagne de l'Est) qui ont exactement les mêmes rapports de production sont fondamentalement différentes ! Comment pouvez-vous espérer élaborer une théorie révolutionnaire en acceptant de telles contradictions théoriques ? (Et « sans théorie révolutionnaire, il n'y a pas de pratique révolutionnaire » i Lénine).

Vous ne tenez pas non plus compte du fait que ce ne sont pas les trotskystes mais Trotsky lui-même qui soutenait que « l'Armée Rouge « russe apportait la révolution socialiste à l'Europe de l'Est (en 1940). De plus, c'est Staline, et non Lénine ou Trotsky, qui a détruit la petite propriété paysanne et collectivisé l'agriculture, et qui a construit une industrie nationalisée partie de presque rien pour en faire une puissance économique dirigée par l'État. C'est ce qu'on appelle souvent « la troisième Révolution russe » (au cours de laquelle vingt millions de personnes ont trouvé la mort). Si vous considérez que la Russie est un « État ouvrier », alors vous devez soutenir cette collectivisation et cette industrialisation (avec des critiques). Et donc vous devez considérer que Staline et les staliniens ont pu mener une politique révolutionnaire sans la classe ouvrière (et contre elle). Ce qui est exactement ce que vous reprochez aux autres trotskystes de faire.

Quant aux conséquences néfastes de votre analyse, elles consistent précisément en ceci que vous vous sentez politiquement proches de ces autres trotskystes et que vous travaillez à vous unir à eux - c'est-à-dire à ceux dont vous dites (avec raison) qu'ils se sont « alignés sur des forces... clairement hostiles au prolétariat ».

A notre avis, il y a beaucoup de choses valables dans le trotskysme. Nous avons mentionné l'interprétation radicalement démocratique et libertaire du but socialiste par Trotsky. Et nous approuvons aussi, entre autres choses, la tentative de créer une organisation politique internationale pour lutter pour cet objectif. Malheureusement, l'héritage laissé par le trotskysme (ainsi que par le léninisme et même le marxisme) possède des ambiguïtés et des faiblesses. Il possède à la fois un côté libertaire-humaniste-prolétarien et un côté autoritaire-étatiste. Ce second aspect se trouve associé à la notion de « processus historique » qui mène « inévitablement » au socialisme. Voilà pourquoi Trotsky estimait ne pas avoir besoin de discuter du but socialiste dans le cadre du Programme de Transition : le « processus historique » s'en chargeait.

Nous nous réjouissons de toutes les occasions qui peuvent se présenter de discuter avec vos organisations, que ce soit aux etats-unis ou ailleurs, et de travailler ensemble là où cela s'avère possible. mais nous rejetons l'idée que le chemin de la révolution mondiale passe par l'unification des organisations trotskystes. il nous faut quelque chose d'autre , une nouvelle synthèse , à la fois en théorie et en pratique, combinant le meilleur des acquis du marxisme et de l'anarchisme révolutionnaire, et rejetant les erreurs passées des deux camps. il nous faut travailler ensemble et réaliser éventuellement l'union des révolutionnaires, mais une union qui rejette les étiquettes passées au profit d'un accord réel sur les buts du socialisme et de la liberté.

Wayne Price, pour la Revolutionary Socialist League (États-Unis)

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