Plan de paix pour l'Amérique Centrale : Y a-t-il un changement dans la politique des États-Unis envers le Nicaragua ?01/11/19871987Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1987/11/13_0.jpg.484x700_q85_box-0%2C49%2C2355%2C3455_crop_detail.jpg

Plan de paix pour l'Amérique Centrale : Y a-t-il un changement dans la politique des États-Unis envers le Nicaragua ?

Un débat sur la politique qu'il convient d'avoir envers le Nicaragua et l'Amérique Centrale est aujourd'hui relancé au sein du gouvernement et des cercles dirigeants des États-Unis. Des divergences d'opinion en particulier en ce qui concerne l'aide aux contras, s'étaient déjà fait jour dans le passé. Mais le débat a pris une nouvelle intensité depuis qu'un accord régional a été signé le 7 août dans la ville de Guatemala par les dirigeants de cinq pays d'Amérique Centrale dont le Nicaragua. Le plan Arias - comme il est souvent appelé, du nom du président du Costa-Rica qui joua le rôle principal dans sa formulation et son adoption - propose de mettre en place un cadre politique qui est censé garantir la stabilisation de la région et ainsi remplacer l'intervention militaire des États-Unis qui se fait actuellement par contras interposés. Ce plan propose une reconnaissance et une acceptation mutuelle des différents régimes de cette région, y compris des sandinistes en tant que gouvernement légitime du Nicaragua. Tous déclarent s'engager àne plus fournir d'aide aux groupes armés s'opposant à l'un quelconque des régimes en place - ni aux contras, ni non plus au FMLN au Salvador ou aux guerillas des autres pays. D'autres clauses prévoient l'extension des libertés pour les forces d'opposition non armées à l'intérieur des différents pays et l'ouverture de négociations avec elles.

L'opinion grandit qu'il est maintenant temps pour les États-Unis de changer de politique. Au niveau international, pratiquement tous les gouvernements d'Europe de l'Ouest et d'Amérique Latine ont apporté leur soutien au plan Arias, et beaucoup ont ouvertement appelé les États-Unis à faire de même. Ce sentiment a encore été exprimé récemment par l'attribution à Arias du Prix Nobel de la Paix.

Aux États-Unis, le plan a reçu les encouragements de Jim Wright, le leader des Démocrates à la Chambre des Représentants. Juste un mois auparavant, Wright, au nom des Démocrates, avait collaboré avec l'administration Reagan à un projet concernant l'Amérique Centrale. Aujourd'hui, il se sépare ouvertement des positions de cette administration et demande que le gouvernement des États-Unis donne sa chance à l'accord de Guatemala - un accord qui, selon certains journalistes, aurait été suscité sinon rédigé directement par Wright lui-même. Wright a déclaré que toute nouvelle subvention aux contras serait en violation de l'accord et qu'il s'y opposerait au Congrès aussi longtemps que l'accord semblerait tenir. Or, il faut rappeler qu'aux dernières élections les Démocrates ont encore accru leur majorité à la Chambre des représentants et gagné la majorité au Sénat. En novembre, Wright a même reçu Ortega, le président nicaraguayen, à Washington, et participé à une rencontre entre celui-ci et le cardinal Obando, chef de l'Eglise du Nicaragua, opposant aux sandinistes mais aussi leur intermédiaire désigné pour entamer les négociations avec les contras. Et c'est à l'issue de cette rencontre qu'Ortega lui-même annonçait les propositions des sandinistes pour un nouveau cessez-le-feu avec la Contra qui devrait débuter le 5 décembre.

Les premières réactions de l'administration Reagan furent hostiles au plan Arias. Puis elle a changé de ton, du moins formellement, et affirmé qu'elle soutenait l'initiative pour un règlement négocié en Amérique Centrale en trouvant au plan Arias quelques aspects positifs. Pourtant, dans le même temps, Reagan a déclaré l'accord inacceptable tel qu'il est et a présenté aux sandinistes une série de nouvelles exigences pour mettre fin à l'aide apportée aux contras. Les sandinistes devraient tenir de nouvelles élections ; libérer tous leurs prisonniers politiques, y compris les anciens membres de la garde nationale de Somoza ; négocier un cessez-le-feu directement avec les contras ; accorder à ceux-ci une amnistie inconditionnelle qui leur permettrait de se présenter aux élections ; dissoudre les Comités de Défense mis en place localement au Nicaragua ; et expulser tous les conseillers militaires cubains et soviétiques. En gros, ce sont les mêmes exigences déjà avancées par Reagan dans le passé et qui reviendraient pour les sandinistes à renoncer à l'indépendance sinon au pouvoir. Reagan a aussi annoncé qu'il continuera à se battre pour que le Congrès accorde 270 millions de dollars aux contras... qu'il a juré de soutenir « jusqu'à son dernier souffle » lors d'un récent discours télévisé.

Pourtant l'administration Reagan vient de renoncer à porter le débat à propos de cette subvention aux contras devant le Congrès avant janvier prochain. C'est évidemment un recul devant l'opposition probable de la majorité des représentants et des sénateurs mais en même temps c'est aussi une indication que des changements de sa politique ne sont peut-être pas aussi impensables que Reagan continue à l'affirmer. Car pendant que Reagan maintenait publiquement sa position, il y a d'autres indications qui suggèrent un changement d'orientation. Les médias ont rapporté, par exemple, qu'un groupe d'experts militaires, comprenant un conseiller du secrétaire d'État adjoint Elliott Abrams, travaille maintenant avec les contras sur un plan de « retrait et de retraite ». Il est possible que ce soit simplement la préparation d 'un scénario au cas où se produirait le pire pour les contras. Mais il est aussi publiquement connu qu'il y a des Républicains, y compris au sein de l'administration Reagan, qui s'interrogent sur la viabilité des positions actuelles du gouvernement et soulèvent la question de savoir s'il n'y aurait pas maintenant une manière plus efficace de préserver les intérêts des États-Unis.

Le choix que va faire le gouvernement des États-Unis n'est pas évident, mais déjà une bonne partie de la gauche a tranché à propos de l'importance à attribuer à ces négociations et des implications qu'un nouvel accord aurait sur la région. Certains, comme le Socialist Workers Party, ont déjà décrété que le plan Arias était une grande victoire pour les sandinistes et tous les peuples d'Amérique Centrale. Pour d'autres, tel l'International Workers Party ou le Marxist Leninist Party, ce plan est un piège qui peut seulement conduire à la trahison de la révolution.

La politique des etats-unis : un but...

Depuis 1979, les États-Unis sont confrontés à un problème essentiel en Amérique Centrale : quelle attitude prendre envers les sandinistes qui soit la plus efficace pour qu'ils ne servent ni d'exemple ni d'encouragement à d'autres dans la région sinon dans le monde.

Les sandinistes vinrent, en effet, au pouvoir, contre la dictature de Somoza appuyée par les États-Unis, à travers un soulèvement armé des masses, avec le soutien de la population. L'administration Carter ne changea d'attitude envers Somoza que dans les tout derniers mois quand elle le laissa tomber devant l'étendue de la mobilisation populaire et reconsidéra ses rapports avec les forces d'opposition qui arrivaient au pouvoir. Au sein de cette opposition, les sandinistes s'avérèrent la force la plus résolue et la mieux organisée, la seule à posséder un appareil militaire capable de se mettre à la tête de l'insurrection des masses et de remplacer le pouvoir d'État qui s'était effondré.

Les États-Unis reconnurent tout de suite le nouveau gouvernement nicaraguayen et maintinrent leur aide économique, tout en suivant avec attention les développements de la situation. Le gouvernement dirigé par les sandinistes commença à mettre en oeuvre son programme pour un Nicaragua indépendant. Ils ne quittèrent pas le terrain de la bourgeoisie... contrairement à ce que certains à gauche ont prétendu pour eux. Les sandinistes cherchaient à remplacer un régime dictatorial par un régime démocratique. Cela ne signifiait pas qu'ils se donnaient pour but le pouvoir de la classe ouvrière ou celui de la population pauvre. Au mieux, cela signifiait un peu moins d'injustice et un peu plus de liberté pour cette population... dans la mesure où ce serait possible sans mettre le nouveau régime en danger. Les sandinistes s'en prirent aux intérêts de quelques capitalistes individuels, ils nationalisèrent d'abord les biens de la famille Somoza puis les banques, mais ils défendirent les droits de la propriété bourgeoise en général. En politique étrangère, les sandinistes cherchèrent à prendre une sorte de position non-alignée, montrant leur indépendance en établissant des relations avec Cuba et les pays de l'Est mais aussi maintenant des relations avec les États-Unis et les autres puissances impérialistes.

L'action du gouvernement sandiniste n'était donc en aucune manière une menace pour les intérêts généraux de l'impérialisme, même si elle empiétait sur certains intérêts particuliers. Et le problème pour les États-Unis était ailleurs. C'était l'impact que la révolution nicaraguayenne pourvait avoir en particulier dans les pays voisins. Dans ces pays, pillés et opprimés par l'impérialisme nord-américain depuis plus d'un siècle, il y a un sentiment anti-États-Unis permanent. Mais bien plus, à ce moment-là, à travers toute l'Amérique Centrale et en particulier au Salvador, l'opposition aux régimes appuyés par les États-Unis grandissait dans la population.

L'impérialisme posa le problème du Nicaragua dans son cadre régional et international, même si les sandinistes prétendaient se restreindre au seul cadre national. Aussi, bien que les sandinistes aient cherché un accommodement avec l'impérialisme ; bien qu'à l'intérieur ils n'aient rien fait d'autre que ce qu'ont fait d'autres nationalistes bourgeois acceptés par les États-Unis et qu'ils aient même au contraire essayé d'apparaître plus raisonnables en réservant explicitement un rôle direct à la bourgeoisie dans les affaires de l'État et de l'économie ; bien qu'au niveau international ils ne se soient jamais donné le but d'étendre la révolution à d'autres pays de la région, qu'ils n'en aient même pas parlé et qu'ils l'aient encore moins fait ; rien de tout cela n'a modifié la réaction des États-Unis. Pour eux il y avait eu une révolution au Nicaragua et un nouveau régime avait pu s'installer au pouvoir contre un gouvernement appuyé par les États-Unis et ce régime conservait une attitude indépendante. Et cela seul pouvait encourager les peuples des autres pays d'Amérique Centrale. C'était un exemple de ce qui est possible jusque dans « l'arrière-cour » des États-Unis.

Les États-Unis craignaient le développement et l'extension de la révolte à travers la région et entendaient les prévenir. Ils appuyèrent une nouvelle vague de terreur des escadrons de la mort au Salvador et de l'armée au Guatemala, dans laquelle périrent des dizaines de milliers de personnes. Ils déversèrent leur aide militaire sur la région et le Honduras devint une sorte d'énorme base militaire nord-américaine. Et dans le même mouvement, les États-Unis se déclarèrent résolument opposés à la révolution sandiniste et se mirent en devoir de l'écraser... d'une manière ou d'une autre.

... et les moyens

La politique des États-Unis au Nicaragua se centra alors sur l'intervention militaire contre le Nicaragua. Mais plutôt que d'utiliser leurs propres troupes - ce qui leur aurait fait courir le risque d'être englués dans une longue guerre impopulaire qui aurait pu non seulement déstabiliser la région mais aussi engendrer une opposition aux États-Unis mêmes - ils formèrent et armèrent une force militaire auxiliaire, les contras, à partir des restes de la garde nationale de Somoza. Le but assigné aux contras était sinon de renverser les sandinistes du moins de les affaiblir suffisamment pour les amener à soumission.

Mais en même temps que les États-Unis employaient les contras ils ne cessèrent jamais complètement de rechercher aussi s'il était possible d'aboutir à la neutralisation sinon à l'élimination de l'exemple donné par le Nicaragua par des moyens diplomatiques ou politiques. Par exemple, tout en se déclarant opposés au régime sandiniste, les États-Unis ne lui retirèrent jamais leur reconnaissance officielle. De même si l'aide économique directe fut coupée, quelques crédits continuèrent à transiter par les institutions bancaires internationales. Tout cela leur a permis non seulement d'exercer une pression diplomatique et politique constante sur le Nicaragua mais dans le même temps de sonder régulièrement s'il n'y avait pas une solution possible dans cette direction.

Ainsi une série de négociations directes ou indirectes eurent lieu avec les sandinistes, qui ont, en fait, tracé le cadre fondamental du plan Arias d'aujourd'hui. Dès août 1981, le secrétaire d'État adjoint pour les Affaires Inter-Américaines, Thomas Enders, trouvait un accord avec les sandinistes à Managua. Les États-Unis devaient prendre un engagement de non-agression et restaurer l'aide économique qu'ils avaient annulée. En échange les sandinistes s'engageaient à n'apporter aucune aide aux guérillas des pays voisins et à limiter leur propre puissance militaire. Puis sur des bases similaires, d'autres régimes liés aux États-Unis engagèrent aussi des négociations. Elles aboutirent aux initiatives dites de Contadora, une en 1984, l'autre en 1986.

Lors de ces précédentes négociations les sandinistes étaient prêts à signer à chaque fois. Ce furent les États-Unis qui sabordèrent les accords, pas convaincus qu'un changement d'attitude envers le régime sandiniste à ce moment-là était nécessaire ou utile à leurs intérêts. Des divergences d'opinion se firent cependant jour alors parmi les dirigeants nord-américains, qui eurent pour conséquence l'« annulation temporaire de l'aide à la Contra par le Congrès ou encore la mise en place de groupes comme la Commission Nationale Bipartite sur l'Amérique Centrale dirigée par Henry Kissinger en 1984, établis pour revoir la situation et proposer une alternative à la politique du gouvernement.

Pourtant, jusqu'à maintenant, les États-Unis ont maintenu leur refus des sandinistes et leur aide à la Contra. Malgré les divergences qui existaient dans la classe dirigeante à ce propos, il y a moins d'un an encore, la Chambre des Représentants contrôlée par les Démocrates votait la subvention la plus élevée jamais obtenue par la Contra, 100 millions de dollars, démontrant une nouvelle fois que la politique étrangère des États-Unis se fait bien fondamentalement en accord entre les deux partis, Démocrates et Républicains.

L'echec des contras

Si aujourd'hui un changement d 'attitude du gouvernement des États-Unis envers le Nicaragua est à nouveau envisagé c'est parce que la politique actuelle centrée sur l'action armée des contras a peut-être atteint ses limites. Une partie de la classe dirigeante au moins est arrivée à la conclusion que les contras sont maintenant plus un obstacle qu'une aide et que les intérêts généraux de l'impérialisme en Amérique Centrale seraient mieux préservés si les États-Unis acceptaient enfin le régime sandiniste.

Le coût imposé à la population nicaraguayenne durant ces six dernières années a certainement été énorme. Plus de 40 000 personnes sont mortes dans la guerre contre la Contra. Les charges matérielles ont pesé très lourdement avec le blocus, le sabotage économique par les forces de la Contra (ou directement par la CIA) et la nécessité pour le régime de disposer de la plus grande part des rares ressources du pays pour la défense militaire. Mais les contras n'ont pas atteint leurs objectifs. Ils se sont montrés incapables de renverser les sandinistes, ils n'ont même pas pu tenir des territoires à l'intérieur du Nicaragua, pas même pour une courte période de temps. Les cent millions de dollars fournis l'an dernier par le gouvernement nord-américain n'y ont rien changé.

La tentative de réduire le soutien trouvé par le régime sandiniste dans la population nicaraguayenne n'a pas eu non plus beaucoup de succès. Des représentants du gouvernement des États-Unis eux-mêmes reconnaissent que le soutien aux sandinistes s'est accru dans la population quand les attaques contre ceux-ci ont commencé. Des oppositions qu'avaient pu rencontrer les sandinistes les premières années furent mises de côté pour faire l'unité contre les contras et face aux menaces d'intervention directe des États-Unis. Autant que nous pouvons en juger de l'extérieur, les attaques de la Contra, loin de retourner contre le régime la fraction de la population qui n'était pas défavorable aux sandinistes au début a plutôt démontré au contraire que le peuple du Nicaragua était prêt à supporter bien des sacrifices.

Aujourd'hui, au bout de six années, la population du Nicaragua peut être lasse de la guerre, des morts, des déplacements imposés et des sacrifices demandés ; elle peut même nourrir quelques ressentiments envers les sandinistes quand de durs sacrifices sont exigés des travailleurs, des paysans et des pauvres alors que les privilégiés d'avant la révolution le demeurent aujourd'hui ; mais il n'y a guère d'indication, mises à part les défections qui eurent lieu au sein de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie il y a quelques années déjà, que la population se soit mise à sympathiser avec l'opposition liée aux contras, et encore moins à la soutenir. Andrez Zuniga, le dirigeant du Parti Libéral, dans l'opposition de l'intérieur, déclarait en octobre dernier : « Si de véritables élections libres avaient lieu, et si nous (l'opposition) continuons à nous conduire comme nous le faisons, les sandinistes les gagneraient haut la main » .

Les États-Unis n'ont pas atteint le but qu'ils se fixaient avec les contras. Il est peu probable que la continuation de cette guerre puisse changer cela. En fait elle risque au contraire d'amoindrir les possibilités de renforcer les forces antisandinistes à l'intérieur du Nicaragua. L'alternative avancée par le plan Arias, qui demande aux sandinistes de faire des concessions aux opposants de l'intérieur, peut maintenant apparaître plus efficace pour défendre les intérêts des États-Unis. Ce que les contras n'ont pu faire sur les champs de bataille, le plan de paix peut, lui, peut-être, l'accomplir, du moins en partie.

Les contras : une charge pour la region...

La politique actuelle des États-Unis commence àêtre une charge pour les régimes amis de l'Amérique Centrale. Pour les chefs d'État du Costa Rica, du Salvador, du Honduras et du Guatemala qui ont signé le nouveau plan de paix, les contras qui étaient censés liquider le prétendu danger représenté par le régime sandiniste, non seulement n'offrent plus de perspectives d'avenir quant au Nicaragua, mais sont maintenant une source de nouveaux problèmes dans les autres pays.

Au Costa Rica, par exemple, les réfugiés nicaraguayens sont devenus un lourd fardeau pour les services gouvernementaux. Mais surtout, l'existence de la Contra, une force armée qui échappe au contrôle du gouvernerment costa-ricain, qui n'a pas d'armée lui-même, pose quelques problèmes au régime : comme lui posent des problèmes les conflits qui éclatent continuellement avec les troupes nicaraguayennes à ses frontières. Ainsi, Arias a de réelles raisons de vouloir mettre fin à la guerre civile au Nicaragua. Le plan Arias n'est donc pas un simple moyen d'obtenir un soutien populaire de la part d'une population costa-ricaine opposée à la guerre menée par les contras, ou le simple désir de se bâtir une réputation dans la région ou dans le monde en associant son nom à l'accord, qui vient de lui valoir l'attribution du prix Nobel de la Paix.

Le Honduras a les mêmes problèmes. Les contras ont suscité un ressentiment en déplaçant une partie de la population hondurienne des régions frontières. La vie économique a été perturbée, amenant les gros planteurs de café ou éleveur de bétail à demander la fin de la Contra et le retour à la normalisation. Des groupes d'opposition dans le pays gagnent de nouveaux soutiens simplement en prenant position contre les contras. Enfin, le gouvernement craint que si les contras n'arrivent pas à s'implanter au Nicaragua, ils ne s'installent définitivement au Honduras avec une force armée à la fois plus importante et mieux équipée que l'armée hondurienne elle-même.

Au Salvador, à toutes ces considérations, valables aussi pour les autres pays, s'ajoute le problème de la guerre civile qui hausse encore les enjeux. Si un règlement était trouvé au Nicaragua et les sandinistes amenés à peser en faveur de la paix dans toute la région, ce pourrait être une aide pour Duarte. Car si le FMLN est certainement indépendant de Managua, cependant une pression exercée par les sandinistes peut l'amener à accepter un compromis avec l'actuel gouvernement plus ou moins facilement. Le plan Arias, qui préconise l'arrêt de toute aide extérieure aux oppositions armées a amené Duarte et le FMLN a reprendre les négociations.

Ces dirigeants d'Amérique Centrale ont adopté une position divergente de la politique officielle des États-Unis. C'est une indication des aspects négatifs pour eux de cette politique et pas seulement de l'opportunité que semble leur offrir le plan Arias de renforcer leur régime. Mais comme ces régimes n'existent que grâce au soutien des États-Unis, cela indique aussi que cette politique officielle de Washington est bien remise en question parmi les dirigeants nord-américains eux-mêmes.

...et pour les etats-unis

La Contra rencontre maintenant une large opposition au sein de la classe dirigeante et du gouvernement des États-Unis. Non pas à cause de ce qu'elle est, ni à cause de ce qu'elle a essayé de faire ou de la manière dont elle l'a fait, mais parce qu'elle n'a pas réussi. Lee Hamilton, le membre du Congrès qui présida le comité d'enquête sur l'affaire de l'Irangate à la Chambre, a très bien posé la question : « Les contras (...) n'ont la capacité ni en hommes, ni en armement d'abattre le régime » . Dépendre d'eux est donc « trop incertain pour qu'il soit prudent d'en faire la base de la politique américaine » .

C'est bien l'incapacité des contras à réussir qui soulève un problème. Car si les États-Unis maintiennent cette même orientation qui consiste à chercher à écraser les sandinistes par des moyens militaires, de plus en plus ils vont se trouver devant la nécessité d'ajouter d'autres forces à celles des contras . Et à un moment ou à un autre, cela va amener la nécessité d'une intervention directe des soldats américains.

L'an dernier, deux faits ont d'ailleurs montré que les États-Unis s'engageaient de plus en plus directement en Amérique Centrale. Il y eut d'abord l'affaire Hasenfuss, un pilote américain abattu au Nicaragua en mission de ravitaillement pour la Contra. Puis survint l'affaire de l'Irangate, dans laquelle des membres de l'administration Reagan furent pris à diriger une opération pour subventionner la Contra directement à partir des sous-sols de la Maison Blanche, en totale illégalité et en violation des volontés exprimées par le Congrès.

Avant ces événements, la majorité de la population, selon les sondages, était déjà contre la poursuite de l'aide aux contras. La tentative de Reagan ou d'autres d'utiliser les audiences à propos de l'Irangate et le témoignage d'Oliver North pour susciter un regain de ferveur en faveur du soutien aux contras n'a pas réussi. Le malaise s'est renforcé dans la population en face d'un engagement de plus en plus grand du gouvernement en Amérique Centrale, qui pourrait conduire à l'engagement direct des soldats américains - chose à laquelle la grande majorité est complètement opposée.

La crainte de voir le gouvernement maintenir une politique impopulaire existe aussi bien au sein du Parti Républicain que du Parti Démocrate, renforcée par l'approche des élections présidentielles. L'impopularité de l'aide aux contras, et le fait que cette politique soit assimilée avec l'administration républicaine, fournit aux Démocrates une raison supplémentaire de s'opposer à sa poursuite et de demander l'adoption d'une attitude différente en Amérique Centrale.

Bien entendu la position prise par ces Démocrates aujourd'hui ne les empêcherait nullement de voter une aide aux contras dans le futur, s'ils gagnaient les élections présidentielles et si les intérêts de l'impérialisme l'exigeaient. Ces dernières années, alors que les Démocrates étaient dans l'opposition, ils votèrent les subventions aux contras. En fait, outre l'usage électoral qui peut en être fait, l'un des avantages que certains Démocrates ou Républicains voient à pousser les États-Unis à accepter le plan Arias, est que ce pourrait être un moyen d'établir un consensus pour une future intervention militaire, si les États-Unis devaient recourir à nouveau à celle-ci. Il suffirait que les États-Unis constatent la violation de l'accord, ce qui ne devrait pas être trop difficile étant donné les liens qu'ils ont avec des régimes qui sont chargés de juger s'il est observé ou non, ceux du groupe de Contadora. Alors, comme le Démocrate Lee Hamilton l'a aussi déclaré : « ...un traité signé et cautionné par l'Amérique Latine et l'Europe de l'Ouest fournirait un fondement clair, moral et légal pour l'usage de la force des États-Unis. »

Une victoire... pour qui ?

Si les États-Unis reconsidèrent leur politique envers le Nicaragua aujourd'hui, c'est parce que la pression militaire exercée par les contras a été incapable de vaincre les sandinistes. Mais le fait de reconsidérer une politique ne change rien au but de cette politique. Et celui-ci n'est nullement remis en question : détruire l'exemple donné par les sandinistes, l'encouragement qu'ils constituent pour d'autres dans cette explosive région de l'Amérique Centrale.

Le plan Arias pourrait fournir un autre moyen d'atteindre ce but. Une amnistie et un accord sur les prisonniers pourraient permettre aux États-Unis de rétablir au Nicaragua même des forces qui leur soient favorables, ce dont la Contra n'a pas été capable. D'y établir les contras eux-mêmes, puisque maintenant Arias, Duarte au Salvador et Azcona au Honduras déclarent tous que c'est une des conditions du plan qu'ils ont signé à Guatemala. Par l'intermédiaire de « La Prensa », de Radio Catholica et des structures de l'Eglise, ces forces pourraient renforcer leur influence dans le pays et exercer une pression sur les sandinistes. Et même si les sandinistes restaient au pouvoir, le fait d'avoir dû réadmettre ces forces au Nicaragua démontrerait que les États-Unis sont toujours capables de leur réimposer leur volonté. Il démontrerait que, même si les sandinistes n'ont pas été renversés, leur degré d'indépendance peut être sérieusement réduit. Et ceci pourrait au moins enlever quelque prestige à l'exemple qu'ils constituent.

Bien plus, le plan Arias propose de faire jouer aux sandinistes un rôle pour une stratégie bien connue : si tu ne peux pas vaincre un ennemi, essaie de l'utiliser contre d'autres. Le plan propose le désarmement des forces de guerilla dans les autres pays et leur intégration dans les régimes en place, le but étant évidemment de mettre un terme à l'existence et l'indépendance de forces d'opposition dans la région, et avant tout au Salvador. En liant l'arrêt de la guerre menée par la Contra à cette condition, le plan se propose d'utiliser les sandinistes comme un garant, de les amener à exercer une pression sur ces opposants et guérillas pour leur faire accepter leur propre intégration. Changer de politique et établir des relations amicales avec un régime qu'on avait attaqué et mis en quarantaine pendant des années, dans le but d'utiliser ce régime pour aider à garantir la stabilisation des pays aux alentours, n'est pas une chose inédite. C'est ce que les États-Unis ont déjà fait avec la Chine et l'Asie du Sud-Est dans les années soixante-dix, et même l'Union Soviétique et l'Europe pendant et immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale.

Bien sûr, personne ne pourrait reprocher aux sandinistes d'accepter un accord de compromis avec les États-Unis s'il permet de soulager les pressions et les souffrances que le peuple nicaraguayen a endurées à cause de la guerre et de la Contra. Ils ont le droit de toucher les bénéfices de leur propre combat et de leur capacité à repousser les attaques militaires des contras. C'est leur victoire. S'ils n'ont pas vaincu les contras, ils les ont empêchés de s'établir réellement au Nicaragua. Le compromis que représente actuellement le plan Arias est le résultat de cela.

Mais ce que l'on pourrait reprocher aux sandinistes serait d'accepter un rôle de garant de la stabilité de la région, que ce soit par des moyens politiques, moraux ou militaires.

Jusqu'ici on ne peut pas dire que les sandinistes aient joué ce rôle. Mais ils ont indiqué de maintes manières qu'ils sont prêts à le faire. Le but des sandinistes a toujours été, et ils l'ont toujours ouvertement affirmé, d'asseoir leur pouvoir à la tête d'une nation indépendante... rien de plus, rien de moins. Ils n'ont jamais prétendu avoir pour but ni d'approfondir ni d'étendre leur révolution dans la région. Rien de surprenant donc si les sandinistes ont été à maintes reprises prêts à signer des accords qui leur donnent le rôle de garants de la stabilité en échange de leur reconnaissance par l'impérialisme. Une fois que leur place leur est garantie, eux aussi veulent la stabilité.

C'est justement à cause des vues des sandinistes et de leur attitude constante sur ces questions qu'une fraction des dirigeants nord-américains peut être prête aujourd'hui à chercher un accord avec eux. Ils peuvent penser que si les États-Unis changent de politique et arrêtent la Contra et la guerre, une guerre qui est sans perspective aujourd'hui, ils seront capables d'obtenir des sandinistes leur aide pour stabiliser la région en échange de la reconnaissance de ceux-ci.

Tel est le compromis proposé par le plan Arias. Il est vrai qu'en un certain sens, c'est une victoire pour les sandinistes... même si ce n'en est pas une pour la révolution. C'est une victoire pour ceux qui n'ont jamais dit que la révolution était leur souci, mais qui ont combattu pour l'indépendance de leur pays, qui est à leurs yeux garantie par leur propre pouvoir. Mais pour les peuples d'Amérique Centrale, y compris celui du Nicaragua, la stabilisation de la région aujourd'hui peut seulement signifier le renforcement de la domination nord-américaine et de l'exploitation des pauvres, des ouvriers et des paysans par la bourgeoisie ou l'oligarchie locales. Une trêve momentanée qui marque l'équilibre des forces du moment, même quand elle implique un compromis, est une chose. Elle peut ménager un répit. L'acceptation de l'impérialisme en est une autre.

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