Les Kurdes victimes de l'impérialisme, des Etats qui les oppriment, mais aussi de leurs propres dirigeants nationalistes01/04/19911991Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1991/04/39.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Les Kurdes victimes de l'impérialisme, des Etats qui les oppriment, mais aussi de leurs propres dirigeants nationalistes

La répression contre la révolte kurde par Saddam Hussein et l'exode qui s'en est suivi pour des centaines de milliers de Kurdes massés aux frontières de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran, qu'on envisage maintenant de parquer dans des camps, ont mis en lumière la situation révoltante de ce peuple de quelque 25 millions de personnes, le seul de cette taille à n'avoir droit à aucune existence indépendante, écartelé qu'il est depuis la fin de la Première Guerre mondiale entre quatre États différents. Le Kurdistan est un territoire de 530 000 km², grand comme la France, qui forme un arc de cercle de la Méditerranée au Golfe arabo-persique. Une petite partie du Kurdistan avec 1 million de Kurdes appartient à la Syrie, la plus grande partie est intégrée à la Turquie avec 10 à 12 millions d'habitants, l'Iran en possède une longue bande le long de sa frontière occidentale avec la Turquie et avec l'Irak peuplée de 6 millions de Kurdes et le reste du Kurdistan est intégré à l'Irak avec 4 millions de Kurdes, avant l'exode (en outre, il y a 300 000 Kurdes en URSS, habitant diverses Républiques).

Et dans chacun de ces quatre États, les Kurdes ont connu depuis soixante-dix ans les pires répressions, les déplacements de populations entières, les villages rasés, les cultures détruites, des massacres sans fin pour tenter de briser leur résistance. Le plus souvent aucun droit ne leur est reconnu, même pas celui d'utiliser leur langue dans la vie publique, sauf en Irak - et c'est tout dire. Cela allait en Turquie jusqu'à la négation, il y a encore quelques mois, de l'existence même de Kurdes dans le pays... rebaptisés « Turcs des montagnes » ou « Anatoliens de l'Est » et à l'interdiction sous peine de prison de prononcer le mot « kurde ».

Quant au peuple kurde, il ne s'est jamais résigné et depuis 70 ans, malgré la répression, ce sont des dizaines de révoltes, d'insurrections, de guerres qu'il a menées.

Et aujourd'hui ce petit peuple vient de subir une nouvelle défaite et un nouveau massacre. Les dirigeants impérialistes, après avoir prodigué quelques encouragements aux dirigeants de la résistance kurde - ils ont été reçus à Paris pour la première fois par des membres du gouvernement français au début de la crise du Golfe en septembre 1990 - et après que Bush lui-même eût appelé au renversement de Saddam Hussein, ont laissé écraser l'insurrection kurde par ce même Saddam Hussein. Les mêmes puissances impérialistes qui ont mené la guerre que l'on sait pour empêcher Saddam Hussein de mettre la main sur le pétrole du Koweit et de nuire aux intérêts des richissimes émirs, lui ont laissé les mains libres pour mater son propre peuple.

Oui, les USA ont choisi le camp de Saddam Hussein contre les Kurdes dans cette affaire car, malgré leurs appels au renversement du dictateur irakien, ils ne voulaient pas d'une victoire des Kurdes qui, en arrachant leur autonomie, auraient encouragé les 6 millions de Kurdes en Iran, et surtout les quelque 10 à 12 millions de Kurdes de Turquie, à en faire autant.

Et il est bien probable, comme la presse y a fait allusion à plusieurs reprises, que les dirigeants américains ont donné l'assurance à la Turquie qu'ils n'appuieraient pas les revendications kurdes pour obtenir l'aide de celle-ci dans cette crise, sa participation à l'embargo par la fermeture de son pipe-line et l'autorisation d'utiliser des bases aériennes turques pour opérer des bombardements sur l'Irak.

 

Victimes parmi d'autres du traite impérialiste de Versailles

Le mépris des puissances impérialistes pour le droit des peuples, l'hypocrisie de leurs déclarations, leur cynisme devant les massacres, tout cela s'étale au grand jour à l'occasion de cette guerre du Golfe. Mais il serait naïf de croire que ce n'est pas là leur politique de toujours. Le peuple kurde en est la victime depuis que les grandes puissances ont obtenu, suite à la Première Guerre mondiale, de se partager les dépouilles de l'Empire ottoman. Les Kurdes furent à l'époque les oubliés du partage ou plutôt l'enjeu des rivalités car le Kurdistan contenait du pétrole.

Le traité de Versailles et ses annexes, imposés par les grandes puissances aux peuples du Moyen-Orient, ont encore aujourd'hui de sanglantes conséquences.

Malgré les belles déclarations du président américain Wilson citant expressément les Kurdes comme l'un des peuples qui devrait accéder à l'existence nationale, les Kurdes qui dépendaient de l'Empire ottoman furent écartelés. La carte du Moyen-Orient telle qu'elle sortit du traité de Lausanne en 1923, après de laborieuses négociations, reflétait très exactement les appétits et le rapport de force entre les grandes puissances européennes. Elle ne tenait par contre aucun compte des intérêts des peuples, kurde en particulier ; la France obtenait un morceau du Kurdistan à rattacher à la Syrie placée sous mandat français ; la Grande-Bretagne en rattachait un autre à l'Irak placé sous sa domination ; il fallut en laisser un morceau à la Turquie de Mustapha Kemal qui venait, avec l'aide des Kurdes, de repousser les Grecs qui, à la faveur également de Versailles, occupaient certaines régions de Turquie. La partie du Kurdistan anciennement sous l'autorité de la Perse y resta. La région de Mossoul, au coeur même du Kurdistan, celle dont on savait qu'elle contenait du pétrole fut l'objet de marchandages entre la France et l'Angleterre et fut revendiquée par la Turquie jusqu'en 1925, date à laquelle la Société des Nations entérina définitivement son rattachement à l'Irak selon les voex de l'Angleterre.

En dépeçant l'Empire ottoman et en s'en disputant les morceaux, les grandes puissances coloniales victorieuses de l'époque, la France et l'Angleterre créèrent au Moyen-Orient un certain nombre de nouveaux États en taillant dans la chair des peuples. Le peuple arabe qui aspirait à l'unité fut divisé arbitrairement en plusieurs États - Syrie, Liban, Irak, Jordanie - et le peuple kurde, lui, n'en eut aucun. Ces créations, pour arbitraires qu'elles étaient, constituèrent ensuite les points d'appui de la politique des grandes puissances dans la région et celles-ci n'acceptèrent de remettre ce partage en cause pour faire place à un nouvel État qu'au profit de la création d'Israël après la Deuxième Guerre mondiale.

Mais les Kurdes eux restèrent les laissés-pour-compte de la politique des grandes puissances qui n'acceptèrent jamais de satisfaire leurs revendications nationales mais se servirent àmaintes reprises du potentiel de révolte qu'ils représentaient dans quatre pays importants de la région pour affaiblir tel ou tel régime et l'amener à composition en soutenant momentanément les combats des Kurdes pour s'en servir ensuite comme monnaie d'échange et les abandonner une fois les intérêts de l'impérialisme satisfaits.

 

La continuité dans la politique des dirigeants nationalistes

Force est de constater à cet égard que le peuple kurde a été bien mal servi par ses dirigeants qui, très tôt, se sont prêtés à ces manoeuvres de l'impérialisme en espérant une reconnaissance de ce dernier.

Les dirigeants nationalistes kurdes qui n'envisageaient pas la possibilité d'un État indépendant qui ne soit pas placé sous la protection d'une grande puissance se sont trouvés immédiatement dans une situation politique aberrante. Car le peuple kurde était divisé entre quatre États envers lesquels lesdites grandes puissances, et en particulier la principale d'entre elles dans la région, la Grande-Bretagne, avaient une politique différente, nuancée et variable. Pour s'adapter à cette situation, les dirigeants nationalistes ont très vite admis la division du Kurdistan et se sont limités à réclamer une autonomie dans le cadre de chacun des États. Cela les a amenés à faire le jeu des rivalités entre États, à abandonner à leur sort, voire même à combattre, leur propre peuple dès lors qu'il était opprimé par l'État voisin qui était leur allié du moment.

Les premières luttes menées après la Première Guerre mondiale au moment même où les grandes puissances se disputaient la région sont bien significatives à cet égard car les importantes révoltes qui touchèrent à l'époque l'ensemble du Kurdistan ne se coordonnèrent pas et furent utilisées tour à tour par les puissances rivales.

En Perse, dès 1921, un dirigeant kurde, Simko, profitant de la faiblesse du pouvoir central remporta plusieurs victoires sur les armées perses qui lui valurent le ralliement d'un bonne partie des tribus kurdes. Il offrit ses services à la Grande-Bretagne qui ne donna pas suite pour la bonne raison qu'elle visait un accord avec la Perse. Les Kurdes de Turquie qui préparaient eux aussi un vaste soulèvement vinrent demander l'aide de Simko, mais il la leur refusa car c'étaient les Turcs qui le soutenaient militairement en lui fournissant des armes et des munitions et il ne voulait pas rompre avec eux. D'octobre 1921 à février 1922, les Turcs écrasèrent les révoltes kurdes en Turquie sans que Simko ne bouge. Puis les Turcs se rapprochèrent des Perses, cessèrent leur aide à Simko qui fut défait par les Perses en juillet 1922. Il s'enfuit en Turquie où il fut désarmé.

A la même époque, en Irak, le Cheik Mahmoud se prêta à un jeu compliqué. Destitué par les Anglais pour une première révolte en 1919, il fut réinstallé par eux dans son fief à Souleimania pour faire pièce aux Turcs qui tentaient en s'alliant aux Kurdes de s'emparer d'une partie du Kurdistan que les Anglais voulaient rattacher à l'Irak, sachant qu'il y avait du pétrole dans la région de Mossoul. Les Anglais espéraient que Cheik Mahmoud rassemblerait autour de lui des tribus kurdes et combattrait la progression des Turcs. Mais Mahmoud refusa de jouer le jeu et fit des offres de services aux Turcs en espérant faire monter les enchères à son profit. Voulant jouer la rivalité entre les Turcs et les Anglais, il suscita la méfiance des Turcs qui le prenaient pour un agent anglais. Les Anglais repoussèrent les Turcs et se débarrassèrent finalement de Mahmoud en 1924.

En fait tant que les tracés de frontières ne furent pas définitivement réglés dans la région, les États rivaux utilisèrent les révoltes kurdes comme moyen de pression en faveur de leurs propres intérêts.

C'est ainsi que la révolte des Kurdes turcs dirigés par Cheik Saïd en 1925 tombait tellement à pic pour les Anglais qu'ils sont soupçonnés de l'avoir aidée : elle coupait court aux revendications turques sur la région de Mossoul, toujours en litige. Du coup, la France, rivale de l'Angleterre, accorda certaines facilités aux Turcs pour réprimer la révolte. En avril 1925, la révolte fut réprimée férocement, et les années suivantes, toute une partie de la population kurde fut déplacée dans d'autres régions de Turquie dans des conditions si dures qu'une partie mourut en route.

La révolte de 1931 s'appuya sur le soutien de la Perse qui cherchait à affaiblir le régime de Mustapha Kemal. Les insurgés libèrent un territoire autour du mont Ararat adossé à la frontière avec la Perse, par où ils reçurent armes et vivres et qui servait aussi de lieu de repli. Pendant des mois, les insurgés tinrent la région jusqu'à ce que la Turquie se mette d'accord avec la Perse qui lâcha alors les Kurdes, autorisa l'armée turque à entrer sur son territoire pour les encercler. La répression fut là aussi terrible, le Kurdistan dévasté une nouvelle fois et les déportations de populations reprirent àl'hiver 1932.

Finalement, en 1937, un pacte fut signé entre la Turquie, l'Irak et la Perse, devenue entre-temps l'Iran, contre toute agression extérieure et contre les révoltes intérieures, c'est-à-dire contre les Kurdes que les États concernés s'engagaient à combattre conjointement. Ainsi les Kurdes qui avaient tenté de jouer séparément dans chaque pays un État contre l'autre se retrouvaient face à une coalition qui voulait mettre un point final à leur agitation maintenant que le sort de la région était - provisoirement - fixé.

 

Des dirigeants socialement conservateurs

En fait, le mouvement national kurde était dirigé par des chefs religieux, des chefs de grandes familles féodales à la tête des tribus kurdes, des notables très conservateurs socialement.

N'ayant pas confiance dans la force de leur propre peuple pour obtenir la victoire, ils recherchaient toujours la protection d'une grande - ou moins grande - puissance et traçaient des limites étroites à leur lutte.

Ils ne surmontèrent pas la faiblesse que constituaient les rivalités féodales entre tribus que le camp adverse utilisa y compris pour recruter des troupes contre eux. L'étroitesse de leurs revendications nationales, limitées à telle ou telle région du Kurdistan, les privait de la force de l'ensemble du peuple kurde et l'absence de revendications sociales ne permettait pas d'intéresser les masses déshéritées des régimes qu'ils combattaient.

En Iran, l'exemple de Qazi Mohammed qui fonda la République de Mahabad en janvier 1946 dans le vide laissé par les troupes d'occupation soviétiques au nord, les troupes anglaises au sud et la faiblesse de l'État iranien est assez significatif.

Qazi Mohammed était un juge qui faisait partie de la plus grande famille de Mahabad, grands propriétaires terriens possédant plusieurs villages, qui fonda le Parti Démocratique au Kurdistan iranien (PDKI). Il proclama la république de Mahabad le 22 janvier 1946, enhardi par le fait que les Azéris, autre minorité nationale en Iran, avaient eux--mêmes, quelques mois plus tôt, proclamé une république autonome d'Azerbaïdjan (différente de la République soviétique) dans la région voisine. Le gouvernement de Qazi Mohammed était constitué de commerçants et de grands propriétaires fonciers. Il réclamait l'autonomie dans le cadre de l'État iranien et se serait même contenté d'une autonomie administrative et du droit d'utiliser la langue kurde.

Prétendant concilier les intérêts des féodaux et des paysans, il ne procéda à aucune réforme sociale, en particulier pas la réforme agraire, contrairement à la république d'Azerbaïdjan, et ne fit rien pour ravitailler les populations frappées par la famine. Il ne réussit pas à se rallier les tribus du sud du Kurdistan. Et le dirigeant kurde irakien Molla Mustafa Barzani qui s'était réfugié à Mahabad avec quelques centaines d'hommes armés chassés d'Irak, tirant argument de ce que le PDK iranien ne revendiquait l'autonomie que pour le Kurdistan iranien, s'empressa de créer un PDK irakien, consacrant ainsi la division du mouvement nationaliste kurde en fonction des États oppresseurs. En fait, les dirigeants kurdes veulent non pas la libération du peuple kurde mais un État à eux. Qazi Mohammed, à la tête du sien, n'eut pas de politique vis-à-vis du reste du peuple kurde. A plus forte raison n'en eut-il pas vis-à-vis des autres peuples opprimés, nombreux en Iran, et en particulier il fut incapable de contracter une alliance durable avec la république voisine d'Azerbaïdjan avec qui pourtant les contentieux frontaliers avaient été réglés et un accord avait été signé sous l'égide de l'URSS.

Dès que le Shah eut reconstitué son armée avec l'aide des Anglais et des Américains, inquiets de la situation au Kurdistan, et qu'il eut réussi à obtenir l'évacuation des troupes soviétiques, il réussit à ressusciter la rivalité entre les deux républiques, promettant à chacune d'elles des territoires revendiqués par l'autre, puis il lança une offensive contre la république d'Azerbaïdjan dont il s'empara en novembre 1946 sans que Mahabad ne réagisse. Quelques semaines plus tard, en décembre, l'armée iranienne entra à Mahabad qui se rendit sans combat. La république kurde avait duré onze mois.

Barzani et ses hommes, devant le refus de Qazi Mohammed d'organiser la résistance, repartirent dans une longue marche qui les mena finalement en URSS et qui fit de Barzani un véritable héros national kurde.

 

Mustapha Barzani et ses protecteurs

Mais Barzani lui-même qui rentra en Irak en 1958, après le coup d'État de Kassem qui renversa la monarchie, et qui à partir de 1961 mena, lui, une lutte armée acharnée pendant près de 15 ans contre l'armée irakienne, mit exactement les mêmes limites politiques et sociales à son combat.

C'est durant les trois premières années du régime de Kassem, lorsque celui-ci s'appuya sur les Kurdes, leur laissa toute liberté d'expression, autorisa le retour de Barzani - accueilli triomphalement - légalisa le PDK, que Barzani lui-même entrevit un moment la possibilité pour lui de devenir le chef de tous les Kurdes, par delà les frontières, et que le PDK fut le plus radical socialement s'appuyant par exemple en 1959 sur des jacqueries paysannes contre les grands propriétaires féodaux en révolte contre Kassem.

En contrepartie de sa reconnaissance par Kassem Barzani rendait à ce dernier de menus services. C'est ainsi par exemple que Kassem put expulser les dirigeants Kurdes d'Iran réfugiés en Irak sans que Barzani n'intervienne.

Mais cela n'empêcha pas Kassem de s'en prendre quelques mois plus tard au PDK irakien. A partir de 1961 et jusqu'en 1970, pas moins de quatre guerres, entrecoupées de trêves, furent menées contre les Kurdes sans jamais réussir à les vaincre par les quatre régimes qui se succédèrent en Irak.

Au départ, ce sont les paysans kurdes qui, sans attendre les ordres du PDK ou de Barzani, entamèrent la lutte en riposte aux attaques du régime irakien. Le secrétaire général du PDK donna par la suite au journal Le Monde des explications assez éloquentes quant au peu de confiance des dirigeants kurdes dans les capacités de lutte de leur propre peuple et même de la méfiance qu'ils éprouvaient à l'égard des aspirations des paysans : « Les paysans nous ont en quelque sorte imposé une guerre que nous savions perdue d'avance... » « ...je ne vous cache pas que nous redoutons le déchaînement des paysans. Certes, nous ne leur avons rien promis de précis mais le mot « autonomie » a pris chez eux les dimensions d'un paradis terrestre que nous serions incapables de leur offrir rapidement, même au bout de plusieurs années » .

Le PDK irakien, malgré ses affirmations anti-féodales et en faveur d'une réforme agraire radicale, avait décidé de « geler » la question sociale pendant la durée de la lutte contre le gouvernement irakien pour ne pas s'aliéner les chefs traditionnels.

Le PDK prit la tête de la lutte à partir de mars 1962 et Barzani conquit rapidement un territoire au nord du Kurdistan irakien le long de la frontière turque, de la Syrie à l'Iran, où l'armée irakienne ne pénétra plus pendant plus de 10 ans. Sans avoir obtenu l'autonomie qu'il réclamait, il avait une indépendance de fait. Il organisa peu à peu son bastion. En 1964 il reprit en main le PDK en excluant toute la direction, jugée trop radicale, et en la remplaçant pas ses fidèles et il exerça dans son bastion un pouvoir absolu.

Malgré la force des attaques de l'armée irakienne lancée contre lui il mit celle-ci en déroute à plusieurs reprises, obligeant le gouvernement à signer des trêves.

A partir de 1965, le Shah d'Iran fournit une aide militaire à Barzani. Il comptait sur la lutte des Kurdes pour faire pression à moindre frais sur le gouvernement irakien et obtenir de lui des rectifications de frontières à son profit. Et cela lui permit en outre non seulement de contrôler l'aide que les Kurdes iraniens fournissaient spontanément à Barzani par delà la frontière, mais surtout d'obtenir de Barzani qu'il s'engage à empêcher toute agitation des Kurdes iraniens. Barzani demanda en effet au PDK d'Iran de « congeler » ses activités. Malgré cela une révolte eut lieu en Iran à l'hiver 1967. Pendant des mois, les Kurdes iraniens se battirent, coincés entre l'armée iranienne et les troupes de Barzani. Ils furent décimés, Barzani lui-même contribua à la répression en tuant ou livrant aux Iraniens des dirigeants qui se réfugièrent en Irak. En 1970, l'Irak, qui ne venait pas à bout des Kurdes, signa un traité leur garantissant sur le papier une certaine autonomie ; le gouvernement irakien voulait gagner du temps mais n'avait pas la moindre intention de respecter le traité ; il entreprit d'ailleurs d'arabiser une partie du Kurdistan, en particulier la région de Kirkouk au coeur des champs pétroliers, en déplaçant de force la population kurde de villages entiers. Lorsqu'en 1972 le régime irakien signa un traité avec l'URSS, le Shah d'Iran proposa à nouveau son aide à Barzani. Mais c'est l'aide des USA que Barzani, méfiant, voulait obtenir, la seule des grandes puissances en laquelle il avait confiance. Et, cette fois, il obtint l'aide secrète de la CIA, Kissinger et Nixon ayant donné leur feu vert après une entrevue avec le Shah en mai 1972. La CIA fournit 16 millions de dollars de 1972 à 1975, une somme paraît-il minime par rapport à ce que le Shah accorda, mais aux yeux de Barzani c'était un gage que l'aide ne serait pas brutalement arrêtée. Barzani, comblé, se disait prêt à devenir le « 51e État » des USA si son mouvement réussissait. Dans une interview au Washington Post, en juin 1973, Barzani faisait encore une fois acte d'allégeance : « Nous sommes prêts à agir conformément à la politique américaine dans cette région si les États-Unis nous protègent des loups... En cas de soutien suffisamment fort, nous pourrions contrôler le gisement de Kirkouk et confier son exploitation à une compagnie américaine. C'est notre région, et la nationalisation fut un acte contre les Kurdes » .

Mais les USA eux-mêmes, s'ils voulaient affaiblir le régime irakien et donner satisfaction à leur allié le Shah, ne voulaient pas d'une victoire des Kurdes. Et lorsque Barzani voulut profiter de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973 pour lancer contre l'armée irakienne une offensive dont la CIA pensait qu'elle aurait été décisive, Kissinger le lui interdit et Barzani dut donner l'ordre à ses troupes de s'abstenir de toute action militaire pendant cette période sous prétexte de solidarité avec les Arabes contre Israël. Barzani comprit le message et fit des offres de service à la France : « Notre territoire est riche. Si le gouvernement français nous envoie quelqu'un, nous pourrions parler... »

Lorsque les troupes irakiennes furent disponibles, Saddam Hussein relança la guerre contre Barzani au printemps 1974.

Cette 5e guerre contre Barzani devait durer un an. L'aide du Shah fut massive, il fournit y compris de l'armement lourd et moderne et même des troupes.

L'espoir parmi les Kurdes fut tel qu'ils rejoignirent massivement le bastion de Barzani : des milliers d'instituteurs, de médecins, d'ingénieurs, de policiers, de militaires quittèrent leur poste ailleurs en Irak pour rejoindre Barzani qui bien souvent ne les employa pas dans les combats car il se méfiait d'eux. Des milliers d'étudiants de par le monde abandonnèrent leurs études pour se mettre à la disposition des dirigeants kurdes.

Dès que les combats commencèrent, des dizaines de milliers de réfugiés cherchèrent la protection de Barzani qui demanda à l'Iran d'ouvrir des camps pour eux. En septembre 1974, il y avait déjà 110 000 personnes installées dans ces camps et des réfugiés continuaient d'arriver tous les jours.

Dans le nord du Kurdistan tenu par Barzani depuis plus de dix ans, les impératifs de la guerre ne l'amenèrent pas à adopter des mesures de salut public. Il ne se donna par exemple aucun moyen de contrôler l'acheminement et la répartition des vivres et des produits de première nécessité comme l'essence en particulier dans le Badinan, la région la plus inaccessible. Pour ne pas se couper des notables, il laissa faire les spéculateurs qui firent fortune pendant que la majorité de la population mourait de faim. Les prix étaient multiplié par trois, quatre, cinq voire plus. Une somme dérisoire fut prise sur le budget kurde pour ceux qui s'étaient réfugiés au Badinan et lorsque l'hiver arriva, coupant toute communication, les 500 000 habitants du Badinan (700 000 avec les réfugiés) furent abandonnés à leur sort.

Sur le plan militaire, les troupes irakiennes subirent une vraie déroute en septembre 1974. Mais l'aide iranienne était savamment calculée de façon à permettre aux Kurdes d'affaiblir l'Irak par un certain niveau d'activité militaire mais pas de remporter la victoire. L'Iran gardait strictement le contrôle en n'accordant des munitions que pour trois jours.

Le Shah fit savoir aux irakiens, à l'insu des Kurdes, qu'il était prêt à cesser toute aide aux Kurdes dès que l'Irak serait disposé à satisfaire ses revendications territoriales. Notons que, pendant ce temps-là, l'Irak aidait les Kurdes d'Iran !

En mars 1975, l'Irak et l'Iran signèrent un traité par lequel l'Irak acceptait de rectifier ses frontières avec l'Iran, en particulier le long du Chatt-el-Arab. Le traité, annoncé le 6 mars à Alger lors d'une réunion de l'OPEP, signifiait l'arrêt brutal de toute aide militaire de la part de l'Iran à Barzani. Le jour même d'ailleurs les troupes iraniennes engagées aux côtés des Kurdes repassaient la frontière et remmenaient les batteries de défense anti-aériennes ! Les troupes irakiennes s'empressèrent de lancer l'assaut. Finalement Barzani décida d'abandonner la lutte et de se réfugier avec les dirigeants kurdes en Iran, laissant la population se faire massacrer. Quelque 200 000 Kurdes s'enfuirent en Iran où ils furent entassés dans des camps dans des conditions effroyables. 40 000 d'entre eux furent renvoyés de force en Irak. Quant à Barzani, il fut autorisé à se rendre aux USA pour se soigner et il ne divulgua jamais la trahison des USA.

Lors de la guerre Iran-Irak, cela n'empêcha pas les dirigeants kurdes irakiens de miser une fois encore sur la victoire de l'Iran et de réclamer que la guerre se poursuive jusqu'à la défaite de l'Irak. Une nouvelle fois le soutien de l'Iran aux Kurdes irakiens s'arrêta avec la fin de la guerre en 1988 et l'armée irakienne perpétra d'atroces massacres contre les Kurdes, anéantissant 5 000 habitants de Halabja avec des armes chimiques. On assista alors à un nouvel exode des Kurdes vers la Turquie d'autant moins prête à leur ouvrir les bras qu'elle-même livre sa propre répression contre les mouvements kurdes et que, depuis 1984, elle mène une lutte sans merci contre les guérillas du PKK soutenues par la Syrie.

 

Quelle existence nationale pour les Kurdes ?

L'invasion du Koweit par l'Irak et la prise de position anti-irakienne des puissances occidentales a incontestablement amené un regain d'espoir chez les dirigeants kurdes. Les dirigeants kurdes d'Irak ont pu penser qu'avec la guerre du Golfe leurs intérêts coïncidaient enfin avec ceux de l'impérialisme et que cette fois ils ne seraient pas lâchés en cours de route et que le moment était propice pour obtenir les droits qu'ils réclament. D'autant que les représentants du Front unifié du Kurdistan d'Irak ont tenu à préciser qu'ils ne réclamaient pas la formation d'un grand Kurdistan, qu'ils ne demandaient même pas l'indépendance mais étaient prêts à se contenter d'une autonomie dans le cadre de l'Irak devenu démocratique (tant pis pour le reste du peuple kurde, ceux qui sont victimes du régime islamique d'Iran et ceux à qui la Turquie mène une guerre sans merci). Eh bien, c'était manifestement encore plus que ce qu'étaient prêtes à accorder les grandes puissances.

Car finalement tant que l'impérialisme trouve son compte dans les États existants et qu'il peut s'appuyer tantôt sur l'un tantôt sur l'autre pour maintenir un certain statu quo conforme à ses intérêts dans la région, les candidats à la création d'autres États n'ont guère de chance. Et, jusqu'à présent, les États existants ont effectivement fait l'affaire, et l'on voit aujourd'hui que même l'Irak de Saddam Hussein fait encore suffisamment bien l'affaire quand il s'agit de faire le gendarme contre les peuples, et les USA ne cherchent pas du tout à s'en passer.

Alors évidemment on peut toujours imaginer des situations où les rapports de force seraient bouleversés et où l'impérialisme devrait faire d'autres choix. C'est là-dessus que misent les dirigeants nationalistes. Par exemple, si l'ensemble du monde arabe s'embrasait, si les États actuels garants de l'ordre étaient en proie au soulèvement généralisé des masses, l'impérialisme verrait peut-être un nouvel intérêt à l'existence d'un État kurde - si tant est que ce ne soient pas les Kurdes qui soient les premiers révoltés - qui lui servirait de gendarme contre les peuples de la région et qui, comme Israël, serait finalement un camp retranché perpétuellement sur le pied de guerre, en butte à l'hostilité des peuples voisins. En réitérant systématiquement leurs offres de service à l'impérialisme, les dirigeants nationalistes posent peut-être les jalons d'un tel avenir.

Mais, encore une fois, est-ce à cette libération-là qu'aspire le peuple kurde ? Comme le disait le secrétaire du PDK cité plus haut, la population pauvre met un autre contenu au mot « autonomie » que les dirigeants féodaux ou bourgeois. Il y a un contenu social dans les aspirations populaires qui effraie justement les classes privilégiées. Mais le « paradis sur terre », c'est bien là une revendication qui pourrait rassembler tous les déshérités kurdes et arabes du Moyen-Orient. Et la force du peuple kurde, qui s'est maintes fois battu puisque malgré les répressions terribles il ne se passe jamais plus de quatre ou cinq ans sans que de nouvelles révoltes éclatent, c'est qu'il sont 25 millions à cheval sur quatre États, représentant en Irak près du quart de la population, en Turquie le cinquième, et qu'il pourrait entraîner des dizaines de millions de gens. Mais sa faiblesse, c'est que les dirigeants qu'il s'est donnés jusqu'ici se sont bien gardés d'exprimer les aspirations et les revendications qui auraient justement peut-être permis de renforcer son combat et de libérer vraiment, non seulement le peuple kurde, mais aussi tous les peuples de la région.

A vrai dire, ce n'est pas la libération des peuples qui préoccupe les dirigeants, pas même du leur, car ce qu'ils veulent c'est un État à eux, même un État croupion n'englobant qu'une partie du Kurdistan, même pas complètement indépendant. La modération de leurs revendications ne leur a d'ailleurs pas davantage permis d'obtenir satisfaction.

L'histoire des défaites auxquelles a conduit d'ores et déjà la politique de dirigeants recherchant une autonomie octroyée par les impérialistes et sous leur protection permet d'affirmer qu'une autre voie, celle du combat des classes exploitées sur la base de leurs intérêts de classe pour renverser les classes exploiteuses de leur propre région et pour défaire l'impérialisme n'aurait pas coûté plus cher au peuple kurde. Elle aurait, en revanche, sans doute permis aux classes exploitées de ce peuple si combatif non seulement d'oeuvrer à sa libération nationale avec d'autres chances de victoire que de l'attendre indéfiniment des mains de l'impérialisme, mais d'oeuvrer en même temps à leur émancipation sociale. Ce faisant, elles pourraient ouvrir des perspectives de libération également aux masses iraniennes, irakiennes, turques ou syriennes qui, elles aussi, auraient tout à gagner à se débarrasser de dirigeants qui, lorsqu'ils ne sont pas des pantins au service de l'impérialisme, sont des dictateurs tout prêts à pactiser avec lui sur le dos de leur propre peuple. C'est de toute façon du côté des classes exploitées des pays dont l'État les opprime, que les exploités kurdes pourraient trouver les seuls alliés avec lesquels leurs intérêts convergent fondamentalement.

Mais cela nécessite de mener en leur direction une politique de classe qu'il serait évidemment vain d'attendre des dirigeants nationalistes kurdes qui représentent les intérêts des classes privilégiées.

23 avril 1991

Partager