Afrique du Sud : règlement négocié et guerre civile01/09/19901990Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1990/09/34.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Afrique du Sud : règlement négocié et guerre civile

L'Afrique du Sud semble vivre une sorte de paradoxe. C'est au moment où l'ANC a arrêté la lutte armée que la guerre civile a pris un nouvel essor.

Depuis environ un an, le gouvernement, en libérant les principaux leaders du Congrès National Africain, l'ANC, et du Congrès Pan-Africaniste, le PAC, puis Nelson Mandela lui-même, en levant ensuite les interdictions sur les organisations anti-apartheid, en entamant enfin des négociations avec l'ANC, a paru accepter la fin, à brève échéance, de l'odieux régime de l'apartheid, et rechercher la paix et l'entente avec ceux qui le combattaient depuis des décennies. De son côté, l'ANC a proclamé, il y a deux mois, une suspension de la lutte armée. Or, l'Afrique du Sud a connu cet été une flambée de violences au moins égale à celles qui marquèrent les émeutes et insurrections de 1976 ou 1984-85.

En un mois, il y aurait eu sept cent morts dans la seule région de Johannesburg, où les principaux affrontements ont eu lieu ces dernières semaines. Mais il y eut récemment également des dizaines de tués dans l'Est de la province du Cap. Et dans le Natal, la véritable guerre civile, qui dure là depuis des années, continue d'ajouter de nouvelles victimes aux quatre mille, chiffre officiel, déjà tombées en quelques années. Le monde entier se demande si tout cela ne va pas arrêter le processus de réforme et de négociations qui devrait sortir le pays de l'apartheid. Mandela a, lui-même, posé publiquement la question, en affirmant que « nous ne sommes pas prêts à assister indéfiniment à ce massacre ». Comme de plus en plus de gens réclament des fusils pour se défendre « c'est une demande, a-t-il ajouté, que nous aurons de plus en plus de mal à refuser si le gouvernement se montre incapable de protéger leurs vies ».

L'inkatha reclame sa place au soleil

En fait, le paradoxe n'est qu'apparent. Ce sont les négociations de paix entre l'ANC et le gouvernement qui sont justement la raison des tueries, des affrontements et des massacres actuels.

Ceux-ci ont, en effet, deux sources, qui sont, parfois, mêlées et confondues, mais tout de même distinctes.

Tout d'abord l'Inkatha, le mouvement de Buthelezi, dont la base est essentiellement recrutée parmi l'ethnie zouloue, a étendu à d'autres régions du pays, et notamment Johannesburg, la guerre que, depuis des années dans le Natal, il mène à l'ANC.

On discerne assez facilement les raisons de cette recrudescence. Buthelezi, chef du Kwazulu, le homeland des Zoulous, a construit un parti qui a attiré, de gré ou de force, une bonne partie de ceux-ci, qui sont 7 ou 8 millions, dans une Afrique du Sud qui doit compter 35 millions d'habitants. Il ne veut pas être oublié, au moment où se négocient les traits de l'Afrique du Sud de demain. Pour assurer son emprise dans le Natal, région où vivent la majorité des Zoulous, l'Inkatha s'est employé à déraciner par la force les organisations liées à l'ANC. Les raids des bandes de l'Inkatha sur les quartiers ou cités noirs contrôlées par l'ANC, tuant ceux qui sont soupçonnés de sympathies avec celui-ci, brûlant et saccageant, forçant ceux qui ne veulent pas accepter sa loi à fuir, lui ont en partie au moins réussi. Aujourd'hui l'Inkatha contrôle, ou semble contrôler, une partie du Natal.

Il faut sans doute ajouter que les méthodes des partisans de l'ANC pour contrôler de leur côté la population noire, n'étant pas forcément plus démocratiques que celles de l'Inkatha, la tâche de celui-ci a été grandement facilitée. La population a dû sentir bien souvent qu'elle n'avait le choix qu'entre deux forces tout aussi intolérantes et tout aussi pesantes. L'Inkatha avait l'avantage d'avoir l'appui de la police sud-africaine. De plus, les préjugés ethniques, sur lesquels a joué sans vergogne l'Inkatha, poussaient sans doute une partie des Zoulous de son côté.

Etendre cette guerre à d'autres parties du pays est, aujourd'hui, pour Buthelezi, une façon de forcer et le gouvernement et l'ANC à l'admettre comme partenaire à part entière dans ces négociations qui vont façonner l'Afrique du Sud post-apartheid. Il a lui-même déclaré, à plusieurs reprises, qu'une négociation directe avec Mandela était le seul moyen de mettre fin aux affrontements. Et, maintenant, De Klerk lui-même, le chef du gouvernement, en est à demander à Mandela de bien vouloir rencontrer Buthelezi, et même à demander à l'ONU d'intervenir auprès de Mandela pour qu'il accepte cette entrevue.

Surtout, cette guerre, tant qu'il n'est pas mis sur le même pied que Mandela et l'ANC, aide Buthelezi à conserver ses troupes. C'est même là, sans doute, sa raison essentielle. Car Buthelezi était à peu près assuré d'être, à un moment ou un autre, associé à la négociation en cours. Il est de toute manière de l'intérêt du gouvernement de ne pas rester en tête-à-tête avec le seul ANC. Et Mandela a affirmé à plusieurs reprises que l'ANC n'était pas hostile à cette participation.

Mais, en attendant, c'est avec le seul ANC que le gouvernement négocie. C'est donc l'ANC qui apparaît comme la seule force qui compte, en face du gouvernement, de son armée et de sa police. Alors, il y a toujours le risque, pour un Buthelezi, que ses troupes, cherchant à miser sur le vainqueur de demain, se détournent de l'Inkatha pour aller vers celui qui est le seul interlocuteur du régime actuel. Pour prévenir cette possible désaffection, le remède - un remède classique, employé maintes fois dans l'histoire, y compris dans l'histoire récente - c'est de creuser un fossé de haine et de sang entre les partisans actuels de l'Inkatha et ceux de l'ANC. Et dans les faits, à cause de la politique de l'Inkatha d'abord, mais aussi celle de l'ANC, cela signifie un fossé entre les Zoulous et le reste de la population noire. Dans les townships autour de Johannesburg, par exemple, les affrontements récents, entre les travailleurs migrants, en majorité zoulous, logés dans les hôtels pour célibataires, et la population, a pris de plus en plus l'allure d'un affrontement Zoulous contre les autres ethnies.

L'extrême-droite blanche raciste en action

Mais de toute évidence, les violences et les tueries actuelles ne sont pas dues aux seuls affrontements entre l'ANC et l'Inkatha, plus ou moins appuyé par la police.

Des massacres, perpétrés « au hasard » parmi les voyageurs noirs des trains de banlieue de Johannesburg par des gangs de jeunes Noirs, ne semblent pas pouvoir être attribués à l'affrontement Inkatha-ANC. De même des fusillades, tout aussi aveugles, par des mystérieux assaillants parcourant les rues de Johannesburg en voiture et tirant sur les premiers Noirs rencontrés. Et, ici ou là, parmi les tueurs, des Blancs, le visage barbouillé de suie, ou recouvert de cagoules, ont été formellement repérés.

Il est donc à peu près certain que l'extrême-droite raciste blanche est aussi directement à l'oeuvre. Cette extrême-droite, qui est faite de groupes para-militaires divers, qui se confondent pour une bonne part avec la police et l'armée, ne se contente donc pas de jeter de l'huile sur le feu allumé entre l'ANC et l'Inkatha. Par des tueries, au hasard, elle aggrave le sentiment que c'est le règne de l'anarchie dans les cités et la population noires. Elle rajoute, ainsi, certainement, à la peur des Blancs, qui même s'ils ne sont pas touchés pour l'instant, vivent dans la hantise que la fin de l'apartheid soit le début du règne de la sauvagerie. En quelque sorte, il s'agit tout simplement de la version sud-africaine de ce que l'on a connu, il y a trente ans, avec l'OAS en Algérie.

Lors des derniers mois de l'Algérie française, juste avant la proclamation de l'indépendance, et alors que les négociations allaient de l'avant entre le gouvernement français et le FLN algérien, l'OAS, l'Organisation de l'Armée Secrète, une organisation d'extrême-droite, qui avait aussi ses appuis dans la police et l'armée en Algérie, s'est ingéniée, par des massacres aveugles dans la population algérienne, à creuser un fossé infranchissable entre la population pied-noire, la population algérienne d'origine européenne, et la population algérienne. L'OAS n'a pas pu empêcher l'indépendance de l'Algérie, mais elle a rendu la coexistence sur des bases égalitaires impossible entre Pieds-noirs et Algériens, et les un million et demi de Pieds-noirs, sur dix millions d'Algériens de l'époque, ont dû quitter, pratiquement jusqu'au dernier, l'Algérie.

Que peut esperer l'extrême-droite sud-africaine ?

Pour mener cette politique, perpétrer massacres et tueries, les groupes d'extrême-droite sud-africains n'ont pas nécessairement besoin d'un raisonnable but politique. Composés de petits Blancs, civils, policiers ou militaires, aveuglés par les préjugés et la haine contre les Noirs, que toute la société de l'apartheid a cultivés et instillés en eux, il suffit que se présente la perspective de l'égalité formelle entre Blancs et Noirs pour qu'ils voient rouge, et soient prêts à toutes les extrémités, sans même se demander s'ils ont une chance ou non d'influencer le processus en cours, et dans quel sens. L'OAS, à l'époque, ne pouvait guère avoir l'espoir raisonnable d'entraver l'accord entre le gouvernement français et le FLN et d'empêcher l'indépendance de l'Algérie. Cela n'a pas empêché ses tueurs de massacrer pendant des mois des milliers d'Algériens.

Mais, l'indépendance algérienne étant inéluctable, ses chefs pouvaient avoir d'autres buts. En ruinant toute possibilité de coexistence entre Pieds-Noirs et Algériens, l'OAS pouvait espérer que cette masse d'Algériens d'origine européenne seraient forcés de rentrer en France, ce qui est advenu effectivement. Et là, l'extrême-droite pouvait espérer qu'ils serviraient de base à un parti de masse fasciste. Si la partie était perdue en Algérie, l'extrême-droite en avait une autre à jouer en France même. Si cela ne s'est pas passé ainsi, c'est pour des raisons qui dépassaient largement l'OAS, parce que le monde impérialiste, et donc la France elle-même, était entré dans une période de prospérité économique qui a permis d'offrir une place et d'intégrer ce million et demi de personnes déplacées.

L'extrême-droite sud-africaine n'a pas, comme l'extrême-droite en Algérie, la perspective de rapatrier les quatre ou cinq millions de Blancs dans une métropole impérialiste pour tenter de leur y faire jouer un rôle comme base d'un parti fasciste.

Les troupes de l'extrême-droite, sinon les chefs, ont certainement l'espoir de torpiller les négociations qui ont commencé entre le gouvernement et l'ANC et maintenir ainsi l'apartheid. Et il est vrai que c'est toujours un risque. Mandela a laissé entendre, à plusieurs reprises, que si le gouvernement n'était pas capable de mettre cette extrême-droite à la raison et l'empêcher de nuire, la suite des négociations serait compromise.

Pourtant si le Parti National lui-même, le parti au gouvernement depuis 1948, celui qui a instauré l'apartheid et l'a mis en pratique pendant plus de quarante ans, en est venu à changer son fusil d'épaule, c'est que la survie de ce régime semble bien improbable.

L'agitation dans la population noire dure, maintenant, depuis quinze ans. Ses luttes n'ont pas cessé, créant une instabilité permanente, une sorte de guerre civile larvée, que l'appareil de répression, police et armée sud-africaines, bien que la disproportion des forces militaires soit écrasante en sa faveur, a été incapable de maîtriser durablement. C'est cette situation, si défavorable à la bonne marche des affaires capitalistes, qui a amené la bourgeoisie, aussi bien sud-africaine que mondiale, à chercher une sortie qui ne peut se trouver que dans la fin de l'apartheid.

Le gouvernement de De Klerk et le Parti National, en s'y décidant, ont pris le risque de s'aliéner leur base de masse, les Blancs afrikaners. Une bonne partie d'entre eux se tournent effectivement vers le Parti Conservateur. Mais le gouvernement ne reviendra certainement pas maintenant sur cette politique. Pas plus que De Gaulle ne pouvait, à partir d'un certain moment revenir sur l'indépendance de l'Algérie. De Klerk avancera aussi lentement et atermoiera autant qu'il le pourra, il fera du chantage à la rupture des négociations, il essaiera de s'assurer le maximum de garanties, non seulement pour la bourgeoisie, mais aussi pour le maintien de privilèges pour les Blancs. Mais il est bien décidé à aller vers une Afrique du Sud sans apartheid officiel.

Un coup d'État de fractions de la police et de l'armée, appuyées par l'extrême-droite, à la façon des généraux d'Alger rebelles à De Gaulle, n'est sans doute pas impossible. Ses chances de succès sont pourtant improbables. Il se ferait, en effet, aujourd'hui contre la volonté de la bourgeoisie sud-africaine comme de l'impérialisme mondial.

Le Parti Conservateur, principale force politique sur la droite du Parti National, préconise maintenant la création, dans certaines régions du Transvaal ou de l'État d'Orange, d'un État purement blanc.

On peut remarquer d'abord que ce ne serait-là qu'un nouvel avatar de l'apartheid, dont le principe justement était la séparation complète entre zones blanches et noires. Et, ironie de l'histoire, cette dernière version de l'apartheid, sur la défensive, aboutirait à créer encore une sorte de bantoustan, mais blanc cette fois.

D'abord, l'ANC ne peut certainement pas accepter cela. Et puis, surtout, l'apartheid s'est révélé impraticable à la longue pour la bourgeoisie, comme pour les privilégiés blancs eux-mêmes. L'économie blanche, c'est-à-dire les entreprises capitalistes aux mains de Blancs, a trop besoin des millions de travailleurs noirs. Et la situation privilégiée de la masse des Blancs est assise, elle aussi, sur le travail et l'exploitation de la masse des Noirs. Un bantoustan blanc, tel que semble le préconiser le Parti Conservateur, outre que l'on imagine difficilement comment il pourrait se faire, est sans doute la dernière chose dont veulent réellement les petits Blancs, qui savent fort bien que leur prospérité et leurs privilèges, ce à quoi ils tiennent à travers l'apartheid, sont liés à l'existence d'une majorité noire à exploiter dans le même pays.

La création d'un Israël sud-africain ne semble possible ni en fonction du contexte intérieur, ni en fonction du contexte international d'aujourd'hui. Les dirigeants du Parti Conservateur le savent probablement tout aussi bien que ceux du Parti National. Leur jeu, mis à part la volonté d'attirer à eux la masse des électeurs blancs déçus par la politique actuelle du Parti National, vise sans doute moins à obtenir la création de cet État blanc qu'à exercer une pression sur les négociations, afin de sauver une partie des privilèges de la communauté blanche. Ce en quoi ils rejoignent le jeu du gouvernement lui-même.

Le jeu du gouvernement

Car les traits de l'Afrique du Sud post-apartheid sont encore à définir, et ils peuvent être divers. Et là, l'extrême-droite peut encore avoir l'ambition de les façonner dans un sens qui lui soit favorable. Et là, aussi, elle peut être utile au gouvernement De Klerk, et utilisée par lui, même si l'une et l'autre se disent aujourd'hui ennemis jurés.

La fin de l'apartheid, ce sera forcément la fin de la ségrégation légale. Mais dans ce cadre légal nouveau, et formellement égalitaire, quels privilèges de fait, sinon de droit, peut conserver la communauté blanche ? C'est justement ce que le gouvernement De Klerk entend maintenant négocier avec l'ANC.

Il est évident, par exemple, que si l'on ne touche pas aux propriétés - l'ANC et son allié le Parti Communiste Sud-africain ont déjà annoncé qu'ils étaient prêts à mettre beaucoup d'eau dans le vin de leur programme de nationalisations, sinon à renoncer à la plupart - et si les Blancs peuvent rester en Afrique du Sud, la bourgeoisie sud-africaine restera blanche dans la société post-apartheid. En tout cas pour l'essentiel, même si elle doit admettre, ici ou là, et probablement pas dans les secteurs décisifs, quelques petites touches plus foncées, quelques nouveaux riches, bien rares, sortis des townships.

Autre exemple, si l'appareil d'État actuel reste en place, la police et l'armée en particulier, même s'il doit partager cette place avec une police et une armée sorties des rangs de l'ANC, alors la communauté blanche aura une garantie de rester dans une situation privilégiée, peut-être pas de droit mais de fait, puisque ce seront encore de ses membres qui seront chargés du maintien de l'ordre. Et on ne peut pas imaginer qu'une armée, une police ou une justice dont l'ossature serait blanche, ne maintiendrait pas un ordre forcément favorable aux Blancs. Même au Zimbabwe voisin, l'ex-Rhodésie, où le rapport numérique et social est nettement plus défavorable aux Blancs qu'en Afrique du Sud, c'est ce qui se passe.

Or l'anarchie qui règne dans les townships, la lutte entre l'Inkatha et l'ANC, les raids de l'extrême-droite, donnent un nouveau rôle à la police et l'armée actuelles. C'est à elles qu'on fait appel pour essayer de mettre fin à la violence, même si en sous-main ce sont elles aussi qui ont aidé à la créer. Mandela et l'ANC, eux-mêmes, réclament cette intervention, et quand ils disent se méfier de la police, c'est pour réclamer l'armée. Mais, ce faisant, ils justifient, auprès de la population noire, l'utilité et le rôle, l'existence et le maintien de cette police et de cette armée, qui ont été jusqu'ici pourtant la principale force d'oppression et de répression de cette population noire. Déjà, alors que pendant dix ans le mot d'ordre unanime était « la police et l'armée hors des townships », n'entend-on pas Mandela et les autres leaders ANC reprocher maintenant à cette même police et à cette même armée leur inefficacité dans ces mêmes townships ?

Voilà comment la guerre de l'Inkatha à l'ANC, ou encore le terrorisme de l'extrême-droite, peuvent servir De Klerk. Pour faire pression sur l'ANC, et obtenir des concessions de celui-ci, des garanties non seulement pour la bourgeoisie, mais peut-être aussi pour la communauté blanche tout entière, pour qu'elle se voit réserver une place et un rôle privilégiés, de fait, dans l'Afrique du Sud post-apartheid.

La politique de l'anc

L'ANC est confronté à un problème devant le développement de l'offensive de l'Inkatha ou de l'extrême-droite. On rapporte que les leaders, et Mandela lui-même, quand ils vont dans les townships ou lors de leurs meetings, seraient accueillis maintenant au cri de « pas de discussions, des armes ».

L'ANC semble en fait plutôt embarrassé. Outre les appels à la police ou à l'armée à remplir leur rôle de maintien de l'ordre avec efficacité ou correction, ses réactions, jusqu'ici, se sont réduites à des menaces, implicites le plus souvent, à l'égard du gouvernement : celle d'interrompre les négociations, celle de reprendre la lutte armée. Quant aux éventuels pourparlers avec Buthelezi et l'Inkatha, la direction de l'ANC, après que Mandela ait pourtant laissé entendre qu'il était disposé à les rencontrer, semble surtout désireuse de laisser traîner les choses en longueur, afin d'éviter d'accorder une reconnaissance plus ou moins publique à son adversaire.

Bref, l'ANC a la politique d'un appareil, préoccupé de faire reconnaître sa prééminence dans la vie politique du pays, et de s'assurer un rôle essentiel dans le gouvernement et l'État de l'Afrique du Sud de demain. Mais l'ANC n'a pas de politique pour les masses noires, pour les 20 à 30 millions de pauvres et de travailleurs qu'il prétend représenter.

Une politique pour ces masses consisterait à tout mettre en oeuvre pour les organiser, puisque, au moment où elles sont en butte à une offensive qui risque d'être de plus en plus violente et sanglante, c'est d'être organisées qu'elles ont d'abord besoin pour pouvoir se défendre et riposter.

D'être organisées militairement, bien sûr, dans des embryons de milices qui pourraient assurer la défense des quartiers et des cités quand ils sont attaqués. L'ANC prétend avoir entraîné et mis sur pied une armée de plusieurs dizaines de milliers de guérilleros. Cette armée n'a jamais fait mieux que poser quelques bombes et se livrer à quelques attentats plus ou moins spectaculaires, même au temps où la lutte armée était à l'ordre du jour. Elle pourrait aujourd'hui servir à encadrer, entraîner, organiser des embryons de milices, avec tous les jeunes qui veulent se battre et tous ceux qui réclament des armes. Pas seulement en commençant à leur fournir des armes, si c'est possible, mais en leur apprenant aussi que, y compris dans la lutte militaire, l'organisation et la conscience politique sont les premières armes des opprimés.

D'être organisés aussi politiquement, dans des comités démocratiques, c'est-à-dire qui impliqueraient toute la population et donc seraient responsables devant elle. C'est une telle organisation qui permettrait de mettre sur pied les milices et en même temps de contrôler que celles-ci soient bien au service de la population tout entière, et non pas d'une faction politique. Elle permettrait aussi de combattre les divisions, en particulier ethniques, d'empêcher que la nécessaire, sans aucun doute, défense contre les bandes de l'Inkatha se transforme en un affrontement des autres ethnies contre les Zoulous, d'impliquer au contraire ceux-ci dans cette organisation politique des masses noires pauvres et de couper ainsi l'herbe sous le pied de gens comme Buthelezi.

« Camarades » est le nom que l'on donne - et qu'ils se donnent - aux groupes de jeunes qui, dans les townships, s'affrontent depuis des années aux forces de l'ordre. Organisées plus ou moins lâchement, ils font d'une manière générale allégeance à l'ANC, sans que leurs liens avec celui-ci, ou son contrôle sur eux, soient forcément très rigoureux.]], pour imposer ou assurer son contrôle sur la population, et s'attaquer aux partisans de Buthelezi, et sans doute en passant à tous ceux des autres tendances politiques, dont celles de gauche, exactement avec les mêmes méthodes que l'Inkatha emploie contre l'ANC.

Mettre sur pied une organisation démocratique des masses et des travailleurs dans les townships, ne serait sans doute pas une tâche aisée, ne serait-ce qu'à cause de l'opposition de la police et du gouvernement. Mais, pour l'ANC et le Parti Communiste Sud-Africain qui se confond avec lui, ce ne serait pas plus difficile que de maintenir un appareil politique, et paraît-il militaire, chargé de s'assurer le contrôle des townships.

Mais la première de ces deux politiques signifierait que l'ANC se donne pour but le pouvoir des masses pauvres et des travailleurs. La seconde montre au contraire que son but n'est que se préparer à assurer, seul ou en le partageant avec celui en place aujourd'hui, le rôle de l'appareil d'État, police, armée, justice, administration, pratiquement hors d'atteinte et de tout contrôle par les masses, dans une Afrique du Sud qui sera sans doute débarrassée de l'apartheid légal, mais pas des inégalités sociales ou même raciales.

20 septembre 1990

Partager