Pologne : quelle politique pour les révolutionnaires prolétariens ?01/02/19851985Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1985/02/116.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Pologne : quelle politique pour les révolutionnaires prolétariens ?

 

Parmi les centaines de publications régulières ou sporadiques qui continuent à circuler clandestinement en Pologne, malgré le régime militaire, il en existe deux à notre connaissance qui se revendiquent du trotskysme et de la IVe Internationale. Il existe d'une part un Inprecor en polonais, édité par des militants qui se réclament du Secrétariat Unifié de la IVe Internationale. Une autre publication, Walka Klass, se présente comme l'organe de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire de Pologne, liée à la tendance trotskyste incarnée en France par la LOR. Les militants groupés autour de Baluka lié au PCI avaient édité de leur côté une publication, mais nous ignorons si elle existe encore, et si elle s'est jamais revendiquée du trotskysme.

Même lorsqu'il s'agit de publications éditées à l'étranger, le simple fait qu'elles existent, qu'elles soient informées, qu'elles circulent, implique que des militants trotskystes continuent à s'exprimer et à militer dans la Pologne de Jaruzelski. C'est un fait qui ne peut certainement laisser indifférente aucune des composantes du mouvement trotskyste international, tant il est vrai qu'une des faiblesses collectives du mouvement trotskyste international a été pendant des décennies - et l'est encore aujourd'hui - son incapacité de gagner aux idées communistes révolutionnaires des forces militantes dans les pays de l'Est et, bien sûr, en URSS.

Les crises politiques ou sociales qui ont, successivement ou simultanément, bouleversé certains de ces pays - Hongrie en 1956 , Pologne à plusieurs reprises, et, dans une moindre mesure, la Tchécoslovaquie en 1968 - ont pourtant fait surgir dans ces pays, au moins pour un temps, des milliers de militants, tant dans l'intelligentsia que parmi les travailleurs. Et même dans les pays de l'Est qui n'ont pas encore été touchés par des crises de même ampleur, et à commencer par l'URSS elle-même, la dictature, les formes multiples d'oppression, font périodiquement surgir des militants « contestataires », courageux et désintéressés, que la répression ne parvient pas à briser.

Mais il ne s'est jamais constitué à partir de là, ne serait-ce qu'une minorité significative, qui ait fait le choix de se placer dans la perspective de la révolution prolétarienne internationale, et qui ait pu, ou même seulement voulu, s'organiser pour combattre, au nom de cette perspective, la dictature bureaucratique en URSS, ou les régimes dictatoriaux sous la tutelle du Kremlin dans les pays de l'Est.

Et, fait marquant : si une première génération de militants, surgis avant et pendant l'Octobre polonais et hongrois, issue du mouvement stalinien, cherchait ses idéaux du côté d'un « communisme rénové » - avec beaucoup d'illusions qui se sont révélées fatales, et dans la capacité de rénovation des régimes en place, et dans des dirigeants comme Gomulka et Nagy - et se proclamaient marxistes ; la génération militante qui a marqué le début des années 80, cherchait ses idéaux du côté de la social-démocratie occidentale quand ce n'était pas du côté de l'Église, et elle puise ses arguments dans les accords d'Helsinki ou dans la déclaration des droits de l'Homme...

C'est là un fait historique, conséquence dans une large mesure de l'inexistence d'un mouvement révolutionnaire prolétarien ailleurs, dans les pays impérialistes en particulier, mouvement révolutionnaire qui aurait pu attirer dans le camp du prolétariat les jeunes générations de militants de pays de l'Est, et auprès duquel ces derniers auraient pu trouver une tradition, des références, une formation politique. Les petits groupes du mouvement trotskyste n'avaient certainement ni la force, ni le crédit nécessaire pour suppléer à cette donnée objective.

Les circonstances objectives n'expliquent cependant certainement pas tout. Le renouveau des forces révolutionnaires prolétariennes aurait pu se produire dans les pays de l'Est. Dans certains de ces pays, la classe ouvrière a fait preuve, à plusieurs reprises, non seulement d'une grande combativité, mais même d'un haut degré de politisation. Même un petit groupe de militants révolutionnaires aurait pu jouer un rôle déterminant dans la cristallisation de'forces révolutionnaires plus larges. Et le mouvement trotskyste avait parfois la possibilité de connaître et d'influencer de tels militants, quand il ne les quand il ne les connaissait pas effectivement.

L'inaptitude du mouvement trotskyste international à saisir des occasions qui se présentaient sur ce terrain n'était pas seulement organisationnelle. Elle était aussi politique. Pendant les cruciales années 50, la quasi totalité du mouvement trotskyste vouait une sorte d'admiration, sinon aux dictatures anti-ouvrières des pays de l'Est, du moins aux transformations économiques - réformes agraires, nationalisations, planifications, etc. - effectuées par ces États qualifiés, uniquement en raison de ces transformations, d'États ouvriers déformés.

Les masses ouvrières ne jugent cependant pas en fonction de catégories abstraites. Nationalisations ou pas, elles ont ressenti ces régimes pour ce qu'ils étaient, c'est-à-dire pour des dictatures anti-ouvrières. Et elles ont démontré leurs sentiments, quelques années à peine après l'établissement de ces régimes, à Berlin-Est, à Brno, puis à Poznan, Budapest et Varsovie.

La IVe Internationale n'avait sans doute pas les moyens d'être présente dans ces événements. Mais elle s'interdisait, politiquement, de les avoir. Elle avait abandonné à l'époque, de fait, l'idée même de la nécessité de construire des organisations communistes révolutionnaires dans les pays de l'Est. Elle regardait avec beaucoup de méfiance cette irruption violente des ouvriers des Démocraties populaires sur la scène politique qui risquait « d'affaiblir » les « États ouvriers » dans le face à face qui les opposait au camp impérialiste. Les préférences allaient à Gomulka, àNagy, aux dirigeants qui passaient pour « réformateurs », comme quelques années auparavant elles allaient àTito.

Politiquement en somme, la IVe Internationale n'allait pas au-delà des illusions et des préjugés largement répandus spontanément dans la « jeunesse d'Octobre », tant en Pologne qu'en Hongrie. Même alignement derrière les Gomulka les Nagy qui ne représentaient les intérêts politiques de la classe ouvrière, ni de près, ni de loin. Même méfiance vis-à-vis des mouvements, des explosions de colère propres à la classe ouvrière. Autant dire que la IVe Internationale n'était pas à même, politiquement, de gagner à la cause de la révolution socialiste les militants issus de la « jeunesse d'Octobre ». Au mieux, elle s'alignait sur eux.

Quel visage politique le mouvement trotskyste se propose-t-il d'offrir à la génération de militants intellectuels ou ouvriers qui a surgi avant et pendant l'août polonais de 1980 ?

 

L'intelligentsia polonaise face a la classe ouvrière

 

L'explosion ouvrière d'août 1980 et ses suites ont révélé un effort militant antérieur soutenu. L'influence d'un Walesa ou, dans un autre ordre d'idées, d'un Kuron ou d'un Michnik, n'ont pas surgi du néant.

La Pologne est le seul pays de l'Est où existe une continuité militante qui remonte pratiquement aux révoltes de 1956. On peut en discuter les raisons. L'Octobre polonais n'a pas été suivi d'une répression aussi impitoyable que l'Octobre hongrois. La bureaucratie russe a toujours un peu plus composé qu'ailleurs avec les courants nationalistes qui se manifestaient dans les sphères dirigeantes de l'appareil d'État. Le régime lui-même a presque toujours composé avec la hiérarchie catholique. Tout cela facilitait l'expression d'opinions divergentes, la persistance de foyers d'opposition plus ou moins larvés.

La classe ouvrière polonaise a fait preuve au cours du quart de siècle passé d'une combativité exceptionnelle. A l'exception de la révolte estudiantine de 1968, elle a été à l'origine de toutes les secousses qui, en 1956, en 1970, en 1976 puis en 1980, ont ébranlé le régime. Mais le régime de dictature et surtout la subordination de ce régime au Kremlin, ont fait également surgir, au sein de l'intelligentsia, des courants d'opposition durables, reposant sur des hommes capables de dévouement et de sacrifices.

La littérature politique, comme d'ailleurs la littérature tout court - ou le cinéma au travers des films d'un Wajda - ont popularisé, à leur façon, l'évolution des rapports de cette intelligentsia avec la classe ouvrière. Se battant seule contre le régime en 1968, l'intelligentsia, plus exactement la jeunesse étudiante, a laissé deux ans après les ouvriers du littoral de la Baltique se battre à leur tour seuls. L'image d'Épinal veut que l'expérience collective de ces deux luttes menées isolément, ait créé un véritable choc dans l'intelligentsia, l'amenant à s'intéresser à la classe ouvrière. Et ce n'était pas seulement une image d'Épinal. Lorsque la colère ouvrière éclate de nouveau, en 1976, dans les villes ouvrières de Radom et d'Ursus, les intellectuels contestataires du régime se tournent en effet vers les travailleurs.

L'équipe qui, autour des hommes comme Kuron ou Michnik constitue en cette même année 1976 le KOR (Comité de défense des ouvriers) symbolise ce tournant. Il ne s'agit pas seulement de tentatives individuelles, mais d'un fait social. Ce sont des milliers d'intellectuels qui bravent les interdits du régime pour « aller vers les ouvriers », assister ceux qui étaient objets de répression, aider leurs familles, les informer, et au-delà, les lier par une multitude de liens à l'intelligentsia contestataire.

Ce mouvement de sympathie paternaliste était en même temps une orientation politique. Elle l'était du point de vue de ce que voulaient les cercles dirigeants de l'intelligentsia contestataire. Et elle l'était de par ses conséquences, car la direction qui se sera mise à la tête de la classe ouvrière polonaise lorsqu'elle se sera lancée dans les luttes grévistes de juillet-août 1980, aura été issue de ce mouvement de l'intelligentsia contestataire en direction de la classe ouvrière.

L'intelligentsia contestataire avait, à partir de 1976, en quelque sorte, « découvert » la classe ouvrière. Comme le formulait Adam Michnik en 1977 parlant de la « nouvelle stratégie de l'opposition polonaise », « l'essentiel » était « la prise de conscience de la force des milieux ouvriers qui, plusieurs fois déjà, par leur attitude ferme et conséquente, ont imposé au pouvoir des concessions spectaculaires ».

Et il ajoutait : « la pression de ce groupe social est la condition sine qua non de l'évolution de la vie nationale vers la démocratisation ». Le drame du prolétariat polonais, c'est que les intellectuels contestataires qui se sont tournés vers lui, l'ont fait, précisément pour s'en servir comme groupe de pression pour des objectifs politiques qui étaient les leurs, c'est-à-dire ceux de la petite bourgeoisie.

En d'autres temps, dans la Russie tsariste, l'intelligentsia révolutionnaire a joué un rôle majeur dans la naissance du socialisme russe puis du bolchevisme. Mais elle l'a joué, parce que le mouvement des intellectuels russes vers la classe ouvrière s'est fait sur la base d'une politique révolutionnaire prolétarienne, sur la base du marxisme. Pas en Pologne. Quelques unes des personnalités les plus marquantes de l'intelligentsia contestataire polonaise, comme Kuron ou Modzelewski, qui se sont longtemps réclamés du marxisme, qui ont même flirté avec les idées trotskystes, abandonnaient le marxisme précisément au moment où ils avaient « découvert » la force de la classe ouvrière.

Les sympathies politiques des intellectuels qui étaient à l'origine du Comité de défense des ouvriers, transformé par la suite en Comité d'autodéfense social, allaient vers la social-démocratie. Ce qu'ils avaient à apporter aux travailleurs, ce n'étaient pas des idées de révolution sociale internationale, mais des idées libérales et nationalistes. Et dans le contexte polonais, ils ont tout naturellement établi des liens avec l'Église et les milieux politiques catholiques qui gravitaient autour. Ils ont apporté leur contribution à l'influence politique que l'Église aura eue en partie par leur intermédiaire, sur la classe ouvrière polonaise.

Ces intellectuels contestataires, en se montrant capables de gagner des militants ouvriers, de se lier à eux, de comprendre et de prendre en charge leurs revendications matérielles, d'apprendre d'eux en même temps que de leur apprendre, ont gagné une influence sans doute méritée. Ils s'en sont servie pour jouer un rôle essentiel dans l'apprentissage politique de la classe ouvrière polonaise. Mais ce n'était pas le bon apprentissage politique.

Le KOR a certainement contribué à rendre les travailleurs polonais aptes à faire surgir, lors de leurs luttes, un mouvement syndical vivant et riche. Mais il a tout autant contribué à les désarmer politiquement, à les mettre à la remorque de forces politiques nationalistes et réformistes dont il constituait lui-même l'une des principales composantes.

Et la direction que la classe ouvrière polonaise a trouvée pour diriger ses luttes à partir de juillet-août 1980 était une direction qui, non seulement limitait les ambitions politiques de la classe ouvrière à servir de force de pression pour simplement peser sur la politique du gouvernement dans un sens nationaliste libéral, mais qui l'a surtout laissée honteusement désarmée devant l'armée.

En décembre 1981, la classe ouvrière polonaise a subi une défaite sans combat. Peut-être la profondeur de la mobilisation ouvrière elle-même n'aurait en tout état de cause laissé d'autre issue qu'une défaite à la lutte engagée par les ouvriers polonais.

Peut-être que si la classe ouvrière polonaise avait réussi à l'instar de la classe ouvrière hongroise, à faire fondre l'armée nationale dans le brasier d'une mobilisation révolutionnaire, l'armée russe serait finalement intervenue. Mais les causes concrètes de l'impréparation de la classe ouvrière polonaise résidaient dans la politique de sa direction qui n'a pas voulu toucher à l'armée nationale, quand elle ne la présentait pas comme une protection potentielle pour les travailleurs face à la bureaucratie russe.

Et ce n'était pas par erreur ou par couardise, même si brandir la menace d'une intervention de l'armée soviétique, - intervention qui n'était certainement pas exclue - servait de justification à cette politique. C'est par choix de classe.

La direction de Solidarnosc, tout comme le KOR ne combattait nullement l'État polonais. Ils combattaient au contraire au nom de l'État polonais, et de son indépendance par rapport à l'emprise russe.

Mais sans la destruction de l'État polonais, de son appareil, de sa police, de son armée ; sans son remplacement par le prolétariat en armes ; l'État national actuel ne peut s'éloigner de l'emprise de la bureaucratie qu'en s'appuyant sur l'impérialisme occidental, qu'en étant l'instrument des intérêts de la bourgeoisie mondiale. C'est bien pourquoi, se battre simplement pour le droit de l'État national polonais à se libérer de l'emprise russe, c'est se battre au nom d'une perspective politique bourgeoise. C'est pourquoi encore les objections à ce propos concernant l'existence ou pas d'une bourgeoisie polonaise en chair et en os sont oiseuses, car il y a une bourgeoisie mondiale, et bien des États en sont l'instrument de répression même lorsqu'ils ne s'appuient pas sur une bourgeoisie locale. (Bien entendu, les révolutionnaires prolétariens ne reconnaissent pas à la bureaucratie le droit de mettre la main sur l'État polonais même bourgeois pas plus que sur l'État afghan. Mais cela ne change rien quant à la perspective politique de ceux qui se battent simplement au nom de l'indépendance).

Le coup d'État de Jaruzelski n'a cependant pas brisé la classe ouvrière polonaise. Il semble que les militants, les cadres que le mouvement gréviste de 1980 avait fait surgir dans la classe ouvrière, continuent à agir, à organiser, à s'exprimer publiquement avec la protection d'une majorité des travailleurs.

Cela laisse sans doute aux militants trotskystes des possibilités. D'autant qu'il y a certainement des débats, des remises en cause, des discussions. Solidarnosc n'était pas seulement un syndicat réduit à un appareil, mais un mouvement et certainement pas uniforme. Il est vrai que dans un autre sens, la dictature favorise les pressions visant à geler les débats, au nom du « il ne faut pas diviser ». En outre, les reculs et les défaites, même lorsqu'ils sont dus à des directions réformistes, favorisent rarement les révolutionnaires.

Mais le problème est, justement, de parler en révolutionnaires prolétariens, sans ambiguïté, comme sans gauchisme ou auto-excitation. Et il ne semble pas que ce soit le cas, pour des raisons différentes, ni des camarades qui se réclament du Secrétariat Unifié, ni de ceux qui se réclament de la Ligue Internationale. (Nous reviendrons dans un autre article ultérieur sur la politique de la LOR de Pologne telle qu'elle apparaît dans ses textes).

 

Gauche petite-bourgeoise

La revue Quatrième internationale a publié en juillet 1984 un article traduit de l'Inprecor polonais - c'est-à-dire exprimant la politique des camarades qui se réclament du SU en Pologne - et portant pour titre : « Pour une entente de la gauche révolutionnaire ».

Tout au long de cet article, les rédacteurs se situent à l'intérieur de cette « gauche révolutionnaire » dont « l'entente » serait si nécessaire, et dont on a du mal à comprendre le contour.

Ce qui est dit encore de plus précis, c'est qu'il s'agit de militants qui « rejettent comme fausse la thèse selon laquelle « le dilemne (...) réforme ou révolution, n'est pas un dilemne pour l'opposition polonaise », ou encore qu'il s'agit « d'hommes d'action, unis par une conception commune concernant les tâches immédiates et plus lointaines du mouvement social, qui découlent de sa dynamique révolutionnaire objective, ainsi que par la volonté et la capacité de les réaliser en commun ». Ce genre de définitions permettent d'attribuer la qualité de « gauche révolutionnaire » à tout ce qu'on veut, puisque la « dynamique révolutionnaire objective » est là pour suppléer à l'absence de programme, voire au programme non révolutionnaire de tous ceux que l'on veut y inclure. Ce que le lecteur moyen aura en tout cas compris de l'article, c'est que cette gauche s'est incarnée, successivement dans le temps, dans la social-démocratie polonaise avant sa fusion forcée d'avec le parti stalinien, puis dans le KOR, et sans doute dans différents courants de Solidarité. Oh, les rédacteurs de l'article s'adressent à cette gauche, pour en critiquer ce qu'ils considèrent être ses insuffisances, pour la conseiller, pour lui dire en quoi si elle avait été autre chose dans le passé que ce qu'elle a été, cela aurait été mieux ; et en quoi, si elle voulait bien être révolutionnaire dans l'avenir, ce serait mieux encore. Mais jamais ils ne disent que cette gauche représentait d'autres intérêts de classe que ceux du prolétariat, parce que manifestement, ils ne pensent pas cela eux-mêmes. Et par voie de conséquence, jamais ils ne disent qu'il est nécessaire que le prolétariat se donne une organisation révolutionnaire communiste internationaliste, et que la tâche des trotskystes polonais est de la construire. Non, la tâche que les rédacteurs de l'article semblent destiner aux trotskystes polonais, c'est de faire évoluer une « gauche révolutionnaire » indifférenciée vers des positions révolutionnaires et les pousser vers une entente dont pourrait naître on ne sait d'ailleurs pas trop quoi.

La façon dont l'article évoque, pour commencer, le rôle de la social-démocratie polonaise dans l'établissement du nouveau régime au lendemain de la guerre, est significative à plus d'un titre.

« La gauche polonaise, y lit-on, qui agissait alors dans le cadre des structures de l'État clandestin, bien que traditionnellement non-révolutionnaire, restait suffisamment liée à la classe ouvrière, à la paysannerie, et à l'intelligentsia, pour refléter l'influence de la montée révolutionnaire et les aspirations à des réformes socio-économiques radicales. Durant l'insurrection de Varsovie, elle a fait passer - essentiellement grâce à l'initiative des socialistes - au sein du parlement clandestin, des lois radicales. Ces lois exprimaient le contenu social de l'insurrection et ouvraient la voie à la dynamique anticapitaliste du mouvement social, lui donnant non seulement le caractère d'une insurrection nationale, mais d'une révolution sociale », comme l'affirmait un dirigeant socialiste ».

Et dans la foulée, l'article s'en prend au « mensonge du pouvoir selon lequel le parti des communistes staliniens aurait eu alors le monopole du programme de changements socio-économiques structurels ».

En somme, si l'État polonais est un État ouvrier ce n'est pas, ce n'est plus, par la seule grâce de l'Armée rouge et de l'activité du parti stalinien, mais c'est aussi, grâce au PPS. Voilà donc de quoi donner une justification théorique aux regards langoureux en direction de la social-démocratie polonaise, tout en respectant la terminologie traditionnelle du Secrétariat Unifié. Et comme par la suite, l'article insiste sur le rôle de l'Armée rouge dans l'étouffement du « mouvement des masses », notamment lorsqu'elle laissait les nazis écraser l'insurrection de Varsovie, le lecteur moyen aura compris que dans l'expression « État ouvrier déformé », le côté ouvrier doit beaucoup à la social-démocratie, et la déformation, aux staliniens. Et le principal reproche que l'article formule à l'égard du Parti Socialiste Polonais - et à la gauche non stalinienne - est sa « capitulation », justement, devant les staliniens.

Il ne s'agit manifestement pas de considérations théoriques sur les origines du régime. Il s'agit de plaire à la social-démocratie, polonaise comme internationale.

Là où cette attitude prend un sens politique, c'est en considérant qu'il y a, dans certains milieux de Solidarité, un débat autour, d'une part, de la nécessité de constituer une organisation politique de gauche, non stalinienne, et donc, de ne pas se contenter des structures syndicales existantes ; et d'autre part, autour de la question de savoir s'il faut reconstituer le Parti Socialiste Polonais (le PPS).

Un dossier publié par Inprecor en français, daté du 3 décembre 1984, et constitué avec des textes de diverses publications éditées en Pologne, rappelle que ce sont Kuron et Michnik, les principaux dirigeants de l'ex-KOR qui « ont été les premiers à se réclamer de la tradition du PPS, lorsqu'ils ont rompu avec le marxisme et commencé à agir au sein du KOR, avant août 1980 » pour ajouter que « on considère en général que Kuron, Michnik et nombre d'anciens membres du KOR projettent de construire dans l'avenir un parti socialiste fondé sur la tradition du PPS » et que « le point de départ organisationnel de ce projet fut la construction, peu avant l'instauration de l'état de guerre, des Clubs pour une république autogérée « Liberté-Justice-Indépendance », WSN d'après ses initiales en polonais. Le même dossier d'Inprecor fait par ailleurs état d'un appel d'un groupe politique organisé. autour d'un hebdomadaire appelé Robotnik (l'Ouvrier) qui a, lui, publiquement lancé un appel à la reconstruction du PPS.

Tout cela rappelle, soit dit en passant, que derrière la façade unitaire de Solidarnosc, il y a des forces politiques qui s'organisent. Ce n'est pas exactement une nouveauté. D'autres courants, dont certains fièrement nationalistes ou franchement réactionnaires, s'organisent et s'expriment ouvertement - pour autant que le mot ouvertement soit approprié dans la Pologne de Jaruzelski. Et c'est certainement mieux que tous les choix politiques que l'on présente à la population et aux travailleurs en particulier, s'expriment ouvertement et s'incarnent dans des organisations distinctes. Cela vaut en tous les cas mieux que, sous prétexte d'apolitisme syndical, ou d'unité d'intérêt national, la direction de Solidarité s'arroge le monopole de la représentation de la classe ouvrière face à la dictature.

Seulement, est-ce que les trotskystes, eux, s'organisent ? Est-ce qu'ils affirment clairement qu'ils entendent incarner une tout autre voie politique que les initiateurs de ces différentes tentatives liées à la social-démocratie ? Est-ce qu'ils affirment clairement leur opposition politique à tous les courants qui veulent resservir à la classe ouvrière la social-démocratie ? Est-ce qu'ils affirment clairement qu'il faut une organisation révolutionnaire prolétarienne, qu'une telle organisation ne peut se constituer que dans le combat politique contre la social-démocratie, dont les perspectives politiques, à supposer qu'elle puisse en avoir, ne pourraient être autre chose que lier la classe ouvrière polonaise, par l'intermédiaire de la social-démocratie occidentale, aux intérêts politiques de la bourgeoisie impérialiste occidentale ?

Eh bien, il n'y a pas de réponse à toutes ces questions, ou quand il yen a, elles sont ambiguës.

Lorsque les rédacteurs de l'article de l'Inprecor polonais parlent du KOR par exemple, la principale critique qu'ils formulent à son égard, comme d'ailleurs àl'égard de la direction de Solidarité, c'est d'avoir voulu que « la révolution » soit « autolimitée ». Mais ils considèrent que l'orientation générale du mouvement était socialiste.

En somme, les perspectives politiques du feu KOR allaient dans le sens des intérêts de la classe ouvrière, seulement, les moyens mis en oeuvre étaient trop modérés, insuffisants. En somme encore, les dirigeants du KOR n'allaient pas jusqu'au bout de la logique de leur propre démarche politique, et c'est cela que l'on peut leur reprocher, mais la logique, elle, était bonne.

C'est ce que l'article formule en disant qu'il « apparaît une contradiction » entre « les buts stratégiques » du mouvement, et les « moyens ».

Est-ce vraiment tout ce que des militants qui se réclament de la révolution prolétarienne internationale ont à dire à propos du KOR, et des perspectives politiques qu'il avait proposées à la classe ouvrière ?

Faut-il donc que des militants qui se réclament du trotskysme disent, à propos du WSN de Kuron et de Michnik, qui a pris en quelque sorte la succession du KOR, qu'il « reste toujours sur le terrain de la révolution par en-bas » même si on ajoute, en guise de réserve, qu'il « refuse de reconnaître un fait essentiel : qu'on ne peut pas échapper aux règles qui régissent toute révolution ».

Et ceci, en sachant pertinemment que Kuron et Michnik projettent de créer un parti socialiste fondé sur la tradition du PPS.

Kuron et Michnik se disent peut-être socialistes. Mitterrand aussi se dit socialiste. Rien de commun entre l'homme d'État sorti du sérail du personnel politique de la bourgeoisie et les militants courageux qui ont payé d'années de prison leurs convictions politiques ? Rien, en effet. Sauf leur programme et leurs perspectives politiques. C'est Kuron et Michnik eux-mêmes qui le disent quand ils se revendiquent de la social-démocratie. Alors, ce n'est pas que le KOR, le WSN, Kuron, Michnik, etc. vont dans le sens des intérêts politiques du prolétariat mais seulement qu'ils n'y vont pas assez vite ou qu'ils ne vont pas assez loin. Ils n'incarnent absolument pas une perspective politique prolétarienne. Ils incarnent une certaine option politique pour la bourgeoisie, sinon polonaise, du moins comme il a été dit plus haut, internationale. Quelle est la chance - le risque - que cette option politique serve un jour à la bourgeoisie, c'est une autre affaire.

Le dossier de l'Inprecor français consacré à la Pologne cite un article du bulletin Wolny Robotnik (l'Ouvrier libre) paraissant en Silésie, dont on peut supposer les rédacteurs politiquement proches des trotskystes polonais, puisqu'ils citent, en l'approuvant, l'Inprecor polonais. C'est sans doute cet article qui prend le plus nettement position contre l'utilisation de la haine, oh combien justifiée, des travailleurs polonais contre les staliniens et leur régime, pour favoriser la naissance d'une organisation social-démocrate en Pologne. Il critique même la social-démocratie occidentale. Mais à quoi bon, si en même temps on s'évertue à considérer comme socialistes ceux qui, en Pologne même, ne le sont que comme Mitterrand en France ? Et c'est une ineptie que d'expliquer que l'on peut être révolutionnaire socialiste, même sans le savoir et même lorsque l'on affirme explicitement que l'on ne l'est pas, simplement parce que la dynamique de la situation imposera des solutions révolutionnaires. On n'est révolutionnaire socialiste que consciemment. Il y a certainement au sein de Solidarité bien des gens susceptibles d'être gagnés aux idées révolutionnaires et d'être organisés sur la base de ces idées. II faut les gagner. Mais on ne le fera qu'en appelant les choses par leur nom, qu'en refusant de mélanger les programmes, qu'en refusant de confondre, en jouant sur les mots, le « socialisme » social-démocrate, pro-occidental et donc pro-impérialiste, et le socialisme révolutionnaire.

 

Construire un parti révolutionnaire c'est combattre l'influence de la social-démocratie sur les travailleurs

 

Pour s'organiser en tant qu'organisation politique indépendante, des militants trotskystes auraient certainement bien des problèmes politiques et tactiques à résoudre et bien des obstacles à vaincre.

Mais il leur faudra en tout cas choisir ; s' ils se contentent d'être des composantes même critiques de la gauche social-démocrate, à supposer qu'il puisse s'en former une, ou alors si leur but est de s'atteler à la construction d'une organisation révolutionnaire prolétarienne. Parce que ce n'est pas la même chose.

La classe ouvrière polonaise qui a eu le mérite d'avoir été la première à engager une lutte déterminée contre la politique d'austérité que toutes les classes privilégiées de tous les pays du monde ont engagée contre leurs travailleurs, a souvent montré une grande combativité pour défendre ses conditions d'existence. Mais elle a à se défendre et à se battre dans une situation politique marquée par l'emprise de la bureaucratie soviétique sur la Pologne, et par les sentiments nationaux que cette emprise suscite.

Cela ne facilite pas l'accession de la classe ouvrière à la conscience de ses intérêts politiques ; la conscience pour distinguer ses amis et ses adversaires de classe, en dehors des couches privilégiées polonaises auxquelles elle s'affronte directement et leurs protecteurs, les bureaucrates russes.

Les pressions sont en particulier puissantes pour qu'elle voie dans l'Occident impérialiste et ses dirigeants politiques, des alliés contre la bureaucrate. Et la démocratie petite-bourgeoise, la social-démocratie sert d'intermédiaire politique en la matière. Comme le nationalisme colporté par cette social-démocratie, tout autant que par les forces politiques ouvertement réactionnaires -ainsi au demeurant que par les staliniens- empêche la classe ouvrière de mener une politique brisant son isolement national face à la menace de l'armée russe ; une politique lui permettant de renouer avec ses véritables alliés, les classes ouvrières d'Union Soviétique et des pays de l'Est, et au-delà, la classe ouvrière occidentale.

Une organisation révolutionnaire prolétarienne ne pourra naître en Pologne qu'en combattant le régime, qu'en combattant l'emprise russe, mais en combattant aussi l'influence de toutes les forces politiques qui visent, consciemment ou non, à enchaîner la classe ouvrière derrière des intérêts politiques bourgeois, derrière les intérêts de l'impérialisme : les nationalistes, les cléricaux, mais aussi les sociaux-démocrates.

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