Le Moyen-Orient sous les canons de l'US Navy01/11/19831983Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1983/11/106.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Le Moyen-Orient sous les canons de l'US Navy

 

Le Moyen-Orient est le théâtre de la plus formidable concentration de moyens guerriers des puissances impérialistes depuis longtemps. Les plus gros bâtiments de l'US Navy croisent au large de Beyrouth aux côtés des navires de guerre de la marine française. Les avions américains, français, multiplient des vols au-dessus du Liban, qui sont pour l'instant seulement de « reconnaissance », mais qui peuvent se transformer à volonté en vols opérationnels sur les régions druzes, sur les camps syriens installés au Liban, voire sur Damas. Les forces dites « d'interposition », américaines, françaises, italiennes, sont dans la place. Les troupes israéliennes, après avoir reculé en évacuant une petite partie du Liban, occupent toujours le sud de ce pays, et le régime de Damas a quelques raisons de craindre qu'elles se lancent dans une nouvelle guerre israélo-arabe, avec la Syrie pour cible.

Bien que la guerre civile libanaise elle-même ait repris au mois de septembre, elle passe à l'arrièreplan par rapport à l'engagement direct des forces militaires impérialistes et, surtout, par rapport à la menace d'une intervention plus massive encore.

 

L'impérialisme aux cotés des phalangistes et d'israël

 

L'actuelle intervention des troupes occidentales au Liban a commencé à l'été 1982, au moment où les troupes israéliennes, entrées au Liban en juin, se heurtaient dans Beyrouth-Ouest à la résistance des milices palestiniennes de Yasser Arafat. Le négociateur américain Philip Habib mit au point un accord permettant de garantir aux forces de l'OLP une évacuation « dans l'honneur ». Une « force multinationale d'interposition » composée de troupes françaises, américaines et italiennes, débarqua à Beyrouth-Ouest et l'occupa. Officiellement, il s'agissait de séparer les belligérants israéliens et palestiniens et de protéger la population civile. En fait, les USA, la France et l'Italie venaient ainsi apporter une caution internationale à l'opération militaire déclenchée par Israël, en faisant accepter à l'OLP d'évacuer Beyrouth. En échange, on fit àl'OLP quelques vagues promesses selon lesquelles, après cela, on s'occuperait enfin de trouver une solution au problème palestinien. On vit même Reagan, en septembre 1982, émettre un « plan Reagan » de règlement de la crise du Moyen-Orient. On voit aujourd'hui ce que valaient ces promesses.

L'évacuation des combattants palestiniens assurée, les troupes « d'interposition » rembarquèrent rapidement. Puis les troupes israéliennes profitèrent du premier prétexte venu - l'attentat contre le président libanais élu sous leur protection, Bechir Gemayel, le 14 septembre 1982 - pour occuper Beyrouth-Ouest. Quelques jours plus tard, c'étaient les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, commis par des phalangistes libanais en collaboration directe avec l'armée israélienne.

L'émotion créée sur le plan international et en Israël même par ces massacres mit le gouvernement Begin en fâcheuse posture pour justifier l'occupation de Beyrouth-Ouest par son armée. La « force multinationale d'interposition » lui prêta alors une seconde fois main-forte. Quelques jours après les massacres de Sabra et Chatila, on la vit de nouveau débarquer à Beyrouth, tandis que les troupes israéliennes se retiraient dans les faubourgs de la ville. Officiellement il s'agissait encore une fois de rétablir la paix et de protéger les populations civiles. En fait, le rôle réel de cette force apparut rapidement. « Rétablir la paix » au Liban signifiait pour les dirigeants des trois pays membres de la « force multinationale » rétablir l'autorité du « gouvernement légal » du Liban. Mais ce « gouvernement légal » était celui du nouveau président de la République, Amine Gemayel, élu sous la protection israélienne, le représentant des Phalanges chrétiennes, autrement dit de l'extrême-droite prooccidentale qui, depuis le début de la guerre civile libanaise en 1975, cherchait vainement à instaurer son hégémonie politique et militaire sur le pays.

Les forces américaines, françaises et italiennes, collaborèrent directement avec Amine Gemayel pour l'aider à remettre en selle un État libanais. L'armée libanaise fut remise sur pied, en grande partie grâce à l'appoint d'éléments venus directement des milices phalangistes, tandis que du matériel américain lui parvenait en grande quantité. Les « Marines » US de la « force multinationale » se spécialisèrent dans l'entraînement des nouvelles recrues de l'armée libanaise, tandis que les parachutistes français prêtaient directement main-forte à celle-ci pour ses opérations de ratissage, ses perquisitions et ses arrestations dans Beyrouth-Ouest. Américains, Français et Italiens apportaient ainsi leur appui direct à la consolidation de la dictature phalangiste. Les dirigeants libanais, de leur côté, montraient une nette préférence pour cette protection « internationale », plutôt que pour la protection israélienne, évidemment bien plus compromettante et gênante pour eux, notamment pour le maintien de leurs relations traditionnelles avec les États arabes.

D'autre part, le rapprochement de fait entre Israël et le régime phalangiste s'est concrétisé par un accord israélo-libanais signé le 17 mai 1983 par Amine Gemayel et Menahem Begin. Cet accord a officialisé la présence d'Israël au SudLiban, sous prétexte de garantir sa « sécurité ». Sur le plan militaire des « patrouilles mixtes » israélo-libanaises devaient s'établir dans la région, et les milices libanaises de Saad Haddad, armées et équipées par Israël, étaient officialisées. A ce détail près, l'accord prévoyait l'évacuation de « toutes » les troupes étrangères du Liban, c'est-à-dire en fait... des troupes syriennes et palestiniennes ! Les émissaires américains se proposaient sans rire d'aller les prier d'évacuer les lieux et d'approuver un accord sur lequel, à aucun moment, on n'avait consulté les dirigeants syriens, ni bien sûr les Palestiniens, sans parler évidemment des peuples de la région. Cet accord censé consacrer l'entente entre un Israël prooccidental et un Liban dominé par la minorité chrétienne phalangiste qui l'était également, était dirigé donc, par la même occasion, contre la Syrie.

 

Les objectifs de la syrie

 

Le Liban, dans les frontières qui sont les siennes aujourd'hui, a été d'abord l'oeuvre du colonialisme français, au moment où, entre les deux guerres mondiales, celui-ci avait un « mandat » sur la Syrie et le Liban. Utilisant la tactique habituelle du « diviser pour régner », le gouvernement français traça les frontières d'un « grand Liban » aux dépens de la Syrie voisine. Outre le fait d'amputer la Syrie, foyer du nationalisme arabe, d'un certain nombre de régions, cela permettait d'offrir une assise économique et géographique un peu plus large à la bourgeoisie chrétienne libanaise, protégée de la France. Mais l'État ainsi créé, non seulement avait des frontières parfaitement arbitraires mais, de plus, était basé sur le principe de la domination de la bourgeoisie chrétienne maronite sur les autres clans confessionnels.

En 1943, lorsque le Liban devint indépendant, un compromis fut trouvé entre les clans confessionnels sous la forme d'un « Pacte National ». Celui-ci prévoyait un partage du pouvoir et des postes dans l'appareil d'État dont la disposition la plus connue est le fait que le président de la République doit être chrétien maronite, le président du Conseil, musulman sunnite, le président de la Chambre, musulman chiite. Mais surtout, il comportait le fait que la bourgeoisie chrétienne, en acceptant l'indépendance, renonçait à la forme coloniale de la protection de la France tandis que, de son côté, la bourgeoisie musulmane, en reconnaissant les frontières du « Grand Liban » renonçait à chercher l'union avec la Syrie.

Les dirigeants de la Syrie, parvenue à l'indépendance à son tour en 1945, durent accepter cette situation. Mais, là encore, ils le firent sur la base d'un compromis de fait, sinon de droit, avec la bourgeoisie libanaise. Celle-ci observa, sur la scène politique arabe, une neutralité allant bien de pair avec son rôle de bourgeoisie financière accueillant les dépôts bancaires de toute la région. Elle préserva également des relations particulières avec la Syrie voisine.

L'éclatement de la guerre civile libanaise en 1975 fit voler en éclats ce fragile équilibre, tant intérieur qu'extérieur, sur lequel s'appuyait l'État libanais. C'est pour tenter de le restaurer que la Syrie intervint dans cette guerre civile en 1976, non pas du côté des Palestiniens et de la gauche libanaise, pourtant défenseurs de cette « arabité » du Liban à laquelle les dirigeants syriens étaient si attachés, mais du côté de l'extrême-droite phalangiste, défenseur des privilèges de la bourgeoisie chrétienne maronite et qui ne cachait pas ses liens avec l'impérialisme et avec Israël. Mais justement, le dirigeant syrien Hafez El Assad craignait avant tout une victoire des masses populaires libanaises et palestiniennes, qui aurait pu changer la situation politique non seulement au Liban mais aussi en Syrie, et qui aurait pu menacer la stabilité de son propre régime et celle des autres régimes de la région.

Assad choisit donc de démontrer que la Syrie pouvait être un facteur du maintien de l'équilibre impérialiste dans la région, en venant à la rescousse de l'extrême-droite libanaise menacée d'être submergée par les milices palestino-progressistes. II pensait ainsi maintenir les bonnes relations traditionnelles de la bourgeoisie maronite avec le régime syrien, empêcher que celle-ci ne privilégie l'alliance avec Israël. Mais surtout, il pensait par ce biais trouver les bonnes grâces de l'impérialisme américain, obtenir de celui-ci que, pour récompenser la Syrie, il impose un règlement diplomatique à Israël, restituant par exemple le Golan syrien occupé depuis 1967 par les troupes sionistes. II semble même qu'avant l'intervention syrienne au Liban, Hafez El Assad ait obtenu des promesses explicites, dans ce sens, des dirigeants US. En tout cas, cette intervention syrienne se fit alors avec la neutralité bienveillante non seulement des USA, mais aussi d'Israël. Après quoi, ni les dirigeants US, ni les dirigeants israéliens ne jugèrent utile de montrer en quoi que ce soit leur reconnaissance aux dirigeants syriens qui durent bien réaliser qu'ils avaient été dupés. Les dirigeants phalangistes rompirent avec la Syrie, dénonçant cette « occupation étrangère » qui les avait pourtant sauvés du désastre ! Et les dirigeants syriens, en l'absence de tout règlement, en furent réduits à maintenir leurs troupes au Liban à titre de monnaie d'échange éventuelle. La situation au Liban fut gelée par la présence des troupes syriennes au nord et à l'est puis, à partir de 1978 et surtout 1982, par la présence des troupes israéliennes au sud.

Aujourd'hui encore la présence militaire syrienne au Liban, l'aide qu'elle permet d'apporter à certaines fractions comme les Druzes de Walid Joumblatt, voire certaines fractions maronites comme celles du Nord Liban contre les fractions phalangistes, est pour la Syrie un moyen de pression pour tenter de restaurer l'ancien statu quo avec la bourgeoisie libanaise, et pour tenter d'obtenir un arbitrage favorable de l'impérialisme en montrant que la Syrie est un interlocuteur indispensable pour tout règlement au Liban et au Moyen-Orient. Et les dirigeants syriens tiennent à montrer tout l'intérêt que l'impérialisme aurait à traiter avec eux et cherchent à en fournir des preuves. C'est cette démonstration qu'ils fournissent en écrasant sous les bombes les camps palestiniens de Tripoli, dernier refuge des fidèles de Yasser Arafat. Ils cherchent à mettre la résistance palestinienne sous leur contrôle et ainsi à s'assurer une carte maîtresse dans une éventuelle négociation avec l'impérialisme. Mais ils veulent aussi montrer, tout comme en 1976, que la Syrie peut être un partenaire très utile parce que capable d'écraser sous les bombes les velléités de révolte des peuples.

Les États-Unis apprécieront-ils la démonstration au point d'associer la Syrie à d'éventuelles négociations sur le Moyen-Orient ?

L'avenir le dira. Mais une aggravation éventuelle de la guerre au Moyen-Orient et une intervention croissante de l'impérialisme - par troupes israéliennes interposées, ou directement - ne dépend absolument pas de l'attitude de la Syrie mais bien de la volonté des États-Unis d'aller plus loin ou pas dans la démonstration de force qu'ils sont en train d'effectuer au Moyen-Orient.

La Syrie est alliée à l'URSS. Quelles que soient les infamies du régime de Damas lui-même contre les peuples de la région, la Syrie offre pour les dirigeants américains un chaînon indispensable pour justifier leurs propres infamies, cent fois plus grandes, au nom de la croisade contre « l'expansionnisme de l'URSS ». En envoyant leurs troupes contre le peuple libanais, ou palestinien et, en fait, contre tous les peuples de la région, les puissances impérialistes prétendent déjà qu'elles veulent les protéger contre les troupes syriennes et, derrière elles, contre l'URSS. Comme le cynisme des dirigeants impérialistes ne connaît pas de bornes, ils pourraient même profiter de l'agression syrienne contre les camps palestiniens pour se poser en défenseur de ce peuple martyrisé par l'impérialisme, pour attaquer la Syrie. On a bien vu Mauroy à la tribune de l'Assemblée Nationale française se faire le défenseur des Palestiniens, non pas évidemment contre l'alliance impérialisme occidental-Israël qui refuse à ce peuple le droit à l'existence nationale, mais contre la Syrie.

Ce climat guerrier, entretenu par les puissances impérialistes au Moyen-Orient, ne signifie pas nécessairement qu'elles soient déterminées à franchir de nouveaux pas dans l'escalade. Mais il signifie en tous les cas que les États-Unis ne voient nulle raison de faire des concessions majeures à la Syrie au détriment d'Israël ou de la bourgeoisie chrétienne maronite, qui sont tout de même leurs principaux alliés dans la région.

 

Intervention américaine... avec les troupes des autres ?

 

En septembre, à la suite de la reprise de la guerre civile libanaise, les dirigeants américains et français ont amené face aux côtes libanaises une flotte imposante, bombardé des positions syriennes et druzes, soutenu l'armée d'Amine Gemayel contre les Druzes dans le Chouf. Cette intervention limitée a été suffisante pour empêcher l'effondrement des forces de l'armée libanaise et pour imposer, sous l'égide de l'Arabie Saoudite, le cessez-le-feu du 25 septembre.

Les attentats commis au Liban contre les corps expéditionnaires français et américain, auront servi de justification pour affirmer la continuation et même l'accentuation de la présence militaire directe de l'impérialisme.

C'est à partir de là qu'une escadre navale d'une importance sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale a été mobilisée par les États-Unis dans la Méditerranée orientale. Après l'attentat commis à Tyr contre les troupes israéliennes, les dirigeants US ont démonstrativement affiché leur solidarité avec Israël. Reagan a décidé de lever les restrictions imposées à-l'utilisation par Israël des crédits militaires américains à la fabrication d'un nouvel avion de combat.

II ne s'agit là encore que d'un signe. Mais il est significatif. Les dirigeants US peuvent amener leurs porte-avions au large du Liban. Mais quelles troupes envoyer pour le cas où il faudrait occuper le terrain ? A leur habitude, avant d'envoyer les « Marines », ils souhaiteraient voir s'engager les troupes de leurs alliés, c'est-à-dire les troupes israéliennes, voire les troupes françaises ou italiennes. Les dirigeants d'Israël, depuis trente ans, ont montré leur capacité à faire mener à leur armée et à leur peuple des guerres victorieuses pour le compte de l'impérialisme. Les dirigeants US veulent pouvoir compter à nouveau sur ce partenaire de choix. Car, dans leur volonté de faire une démonstration de force contre la Syrie, ils veulent pouvoir être prêts à aller, s'il le faut, jusqu'à la guerre ; une guerre qui pourrait prendre la forme par exemple d'une offensive israélienne contre la Syrie au Liban, d'une sixième guerre du Moyen-Orient.

Rien n'indique encore aujourd'hui que les dirigeants américains en aient pris la décision. D'autre part, la situation politique en Israël après la démission de Menahem Begin fait que le pays n'est sans doute pas aujourd'hui entièrement prêt à mener une nouvelle guerre. Mais c'est peut-être cela que réserve l'avenir, avec toutes les implications et les dangers que cela comporte pour la situation non seulement au Moyen-Orient, mais dans le reste du monde.

 

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