Une grève à l'initiative de la CGT à Rateau : pourquoi la CGT ne peut pas imiter Lip01/03/19741974Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Une grève à l'initiative de la CGT à Rateau : pourquoi la CGT ne peut pas imiter Lip

Succédant à Lip dans l'actualité sociale française, la grève avec occupation de l'usine Rateau a constitué pour beaucoup une surprise.

En effet, alors que l'on avait vu, durant le conflit de Besançon, la CGT se maintenir ostensiblement en retrait de la CFDT, ne manquant jamais une occasion de se démarquer des « méthodes aventuristes de Piaget et de ses partisans », on voyait à La Courneuve la même CGT prendre résolument l'initiative d'une grève avec occupation, dans une entreprise qui est considérée de longue date comme un de ses fiefs - un bon nombre de permanents de la CGT et du PCF de la Seine-Saint-Denis ont fait leurs premières armes militantes dans cette entreprise. Certains, tels les rédacteurs de Rouge, ont voulu voir aussitôt dans cette attitude une réponse à la combativité ouvrière qui se développait dans l'usine, c'est-à-dire, en quelque sorte, le résultat de la pression de la base. Rien ne rend moins compte de la réalité. Car la CGT n'a, dans cette affaire, en aucune façon cédé à la spontanéité. Bien au contraire, à chaque moment, elle a procédé de façon parfaitement concertée, sans qu'on puisse discerner à aucune étape du développement de ce mouvement le moindre signe de débordement ou d'une quelconque improvisation. La façon dont l'occupation fut décidée est particulièrement significative à cet égard.

Alors que les projets de réduction de postes de la direction étaient connus depuis longtemps, alors même qu'il y avait déjà eu des licenciements - tout d'abord en 1972 où tout un secteur de l'usine, la fonderie, avait été fermé, provoquant le départ ou la reconversion de près de 200 travailleurs, puis plus récemment la suppression d'une soixantaine de postes, décision notifiée en décembre - la CGT se cantonnait dans la plus complète passivité. Ainsi, par exemple, au congrès du syndicat de l'usine qui se tenait à ce moment-là, les responsables cégétistes refusaient que l'on inscrive à l'ordre du jour la lutte contre les licenciements, préférant que l'on discute de la création d'un syndicat particulier pour les employés, techniciens, agents de maîtrise (ETAM.). De leur côté, les travailleurs semblaient attendre, résignés, le verdict du patron, à tel point que, lorsque fut annoncé, fin décembre, le nombre exact de postes qui devaient être supprimés par le plan de réorganisation de la direction, des délégués CFDT, parcourant l'usine en appelant au mégaphone les travailleurs à la grève immédiate avec occupation, ne recueillirent aucun écho. Les choses semblaient s'acheminer vers une « opération chirurgicale » (le mot étant de la direction) sans douleur lorsque, le 29 janvier, la CGT réunissait une assemblée de militants qui regroupait une soixantaine de personnes auxquelles elle annonçait que la commission exécutive du syndicat venait de décider d'appeler à la grève illimitée avec occupation. Les premiers surpris par cette décision furent les militants à qui on n'avait jusqu'alors rien dit, et même qu'on avait parfois rabroués les jours précédents quand ils suggéraient timidement pareille initiative. Aussitôt les militants se répandaient dans l'usine avec la consigne de populariser la proposition de la direction syndicale. Presque dans la foulée, on proposa de voter la grève en assemblée générale. 1 200 travailleurs participèrent à ce vote, 873 s'y déclarèrent favorables, les opposants étant 347. Il y a environ 1 850 personnes qui travaillent à Rateau, dont environ 650 mensuels. Il n'y a dans tout cela rien qui puisse évoquer l'initiative de la base, tout au plus peut-on constater que la proposition de la direction de la CGT correspondait aux aspirations d'une majorité des travailleurs quand on considère les résultats du vote. Mais à aucun moment cette aspiration ne s'était exprimée jusqu'au jour où l'initiative vint... de cette CGT qui refusait de parler jusqu'alors de grève illimitée. Et s'il fallait une preuve supplémentaire qu'il ne s'agit nullement d'une action de franc-tireur due à des circonstances locales, il suffit de constater qu'aussitôt votée, la grève fut assumée par le PCF. Ainsi l'Humanité la mentionna dans les titres de première page, dès qu'elle fut décidée. Et on a trop l'habitude de voir l'organe du PCF passer sous silence les mouvements qui n'ont pas la caution de ce parti, pour ne pas considérer comme une indication positive l'attitude inverse. D'ailleurs le PCF et la CGT organisèrent aussitôt la campagne de popularisation de la grève de Rateau, à tel point qu'on a pu parler, à propos de cette grève, du « Lip de la CGT ».

Et certes, le rapprochement vient à l'esprit lorsque l'on considère les soucis publicitaires manifestés d'une part par la CFDT autour de Lip, et aujourd'hui par la CGT autour de Rateau. Mais le parallèle devient particulièrement significatif lorsque l'on compare l'allure qu'ont pris ces deux mouvements.

Ainsi, autant la grève de Besançon donna lieu à l'initiative ouvrière, autant elle fut un exemple de participation des travailleurs, autant elle fit place à des initiatives de tout ordre, autant par contre l'occupation de l'usine de La Courneuve laisse l'impression inverse. Non seulement les travailleurs n'ont pas été sollicités pour participer à leur grève, mais on constate qu'ils en ont été délibérément écartés. Car effectivement, à Rateau, la CGT a tenu, dès le départ, à tout contrôler. Et pour que ce contrôle ne risque à aucun moment d'être contesté, elle s'est bien gardée de faire appel à la participation des travailleurs du rang, désignant ses militants pour assumer la quasi-totalité des tâches pratiques de l'occupation. A tel point même qu'aux premiers jours de la grève, la section CFDT fut pratiquement tenue à l'écart, y compris des tâches les plus banales.

Cette attitude s'est naturellement répercutée sur l'atmosphère qui règne dans l'usine et sur l'ambiance qui prédomine parmi les grévistes. Alors que plus de 850 travailleurs de chez Rateau ont voté la grève avec occupation et que la CGT indique que, plus de 1 100 travailleurs ont pris à la fin de la troisième semaine du mouvement leur carte de gréviste, il n'y a guère plus de 100 travailleurs chaque jour dans l'usine qui s'efforcent de tuer le temps en jouant aux cartes.

De même lorsque l'on compare les conditions dans lesquelles s'est réalisé le soutien financier des grévistes de lip à celles qui existent aujourd'hui à rateau, la différence est nette. alors que les travailleurs de lip avaient su franchir le pas et se payer sur le fruit de leur travail, c'est-à-dire le capital, la c.g.t. se cantonne dans la recherche de fonds en utilisant les moyens traditionnels de la collecte. et tandis que des mois durant les travailleurs de lîp avaient pu tenir dans la grève grâce aux paies sauvages, les grévistes de rateau n'avaient recueilli après trois semaines de grève qu'à peine plus de neuf millions d'anciens francs, tout juste de quoi donner 90 francs à chacun des mille grévistes. et la différence n'est pas seulement quantitative, mais surtout qualitative.

On aurait tort cependant de voir dans ces deux mouvements des différences de style qui s'expliqueraient par des types de syndicalismes différents. D'autant que ces deux grèves ont plus de points communs qu'il n'y paraît à première vue. Dans les deux cas, aussi bien la CFDT à Lip que la CGT ont inscrit leur action dans une perspective purement défensive : défense de l'emploi des horlogers de la firme bisontine d'un côté, et au-delà de ce combat défense de l'horlogerie française, de l'autre, défense de l'emploi des travailleurs de chez Rateau au nom de la défense de la technique nationale, représentée par la « turbine française » - l'usine Rateau fabrique des turbines pour les centrales électriques. Ainsi la CGT et la CFDT se rejoignent dans la même perspective pseudo-gestionnaire. Chacun de ces syndicats a produit un plan dans lequel il s'efforce de faire la démonstration que Lip ou Rateau sont rentables dans le cadre du marché capitaliste. A aucun moment, ni la CGT, ni la CFDT n'ont dit aux travailleurs de France que le sort des ouvriers de Lip ou de Rateau risquait d'être le leur si la crise s'approfondissait. A aucun moment elles n'ont dit que ce n'était ni particulièrement l'horlogerie française, ni la technique nationale des turbines qui était en question, mais le sort de la classe ouvrière quelle que soit la branche d'industrie où elle travaille. Aussi bien l'automobile que le textile ou l'alimentation... Face à cette perspective, elles se sont contentées de mettre en relief les particularités de la situation. Mais à aucun moment elles n'ont proposé un plan de riposte de toute la classe ouvrière à la crise qui menace tous les travailleurs. A aucun moment elles n'ont même utilisé l'expérience de Lip pour en tirer des leçons générales pour la classe ouvrière, en particulier en l'incitant à refuser de payer la crise en se payant sur le capital. Même la CFDT qui a fait de Lip son affaire s'est bien gardée d'offrir cette perspective, se gargarisant de phrases générales sur les luttes exemplaires ou sur « la société de demain que l'on prépare dans les luttes d'aujourd'hui ». Quant à la CGT, elle a fait tout pour escamoter les enseignements de l'expérience Lip, sinon la grève elle-même.

C'est à partir de cette caractérisation fondamentale que l'on peut apprécier la différence de «style» de ces deux grèves. D'un côté une grève vivante, dynamique, menée par la CFDT locale, cautionnée par la Confédération, de l'autre un mouvement morne, enserré dans le carcan de l'appareil CGT. Faut-il voir dans cette opposition on ne sait trop quelle différence dans la formation de deux types de syndicalistes ? On aurait tort de s'attarder à une explication qui reste à la surface des choses. Car s'il y a différence, ce n'est pas tant dans le dynamisme de tel ou tel type de militant, mais dans la situation sociale et politique où se trouvent ces militants vis-à-vis à la fois de la classe ouvrière d'une part, de la bourgeoisie d'autre part. Certes les deux centrales se situent sur le même terrain : celui du réformisme. Aucune ne vise à renverser l'ordre social. Mais la centrale d'Edmond Maire peut se permettre de couvrir des initiatives comme celles de Lip sans que l'ensemble de la classe ouvrière se sente automatiquement concernée. Car la CFDT n'a pas l'implantation sociale de la CGT. Et la différence n'est pas seulement quantitative mais essentiellement qualitative. L'intervention de la CFDT restera, pour des centaines de milliers de travailleurs, marginale, marquée par le sceau du «gauchisme», même si ces travailleurs regardent avec sympathie les grèves patronnées par cette centrale, quand elles se déroulent à Saint-Brieuc ou à Besançon. Ce caractère marginal de l'influence de la CFDT, la CFDT le renforce elle-même - mais c'est là un choix politique - par son refus de s'adresser aux travailleurs autrement qu'en les appelant à soutenir les ouvriers de Lip. Ce jeu, la CFDT peut donc se le permettre sans que soit mis en cause l'édifice social.

C'est à partir de cette caractérisation fondamentale que l'on peut apprécier la différence de « style » de ces deux grèves. D'un côté une grève vivante, dynamique, menée par la CFDT locale, cautionnée par la Confédération, de l'autre un mouvement morne, enserré dans le carcan de l'appareil CGT. Faut-il voir dans cette opposition on ne sait trop quelle différence dans la formation de deux types de syndicalistes ? On aurait tort de s'attarder à une explication qui reste à la surface des choses. Car s'il y a différence, ce n'est pas tant dans le dynamisme de tel ou tel type de militant, mais dans la situation sociale et politique où se trouvent ces militants vis-à-vis à la fois de la classe ouvrière d'une part, de la bourgeoisie d'autre part. Certes les deux centrales se situent sur le même terrain : celui du réformisme. Aucune ne vise à renverser l'ordre social. Mais la centrale d'Edmond Maire peut se permettre de couvrir des initiatives comme celles de Lip sans que l'ensemble de la classe ouvrière se sente automatiquement concernée. Car la CFDT n'a pas l'implantation sociale de la CGT Et la différence n'est pas seulement quantitative mais essentiellement qualitative. L'intervention de la CFDT restera, pour des centaines de milliers de travailleurs, marginale, marquée par le sceau du « gauchisme », même si ces travailleurs regardent avec sympathie les grèves patronnées par cette centrale, quand elles se déroulent à Saint-Brieuc ou à Besançon. Ce caractère marginal de l'influence de la CFDT, la CFDT le renforce elle-même - mais c'est là un choix politique - par son refus de s'adresser aux travailleurs autrement qu'en les appelant à soutenir les ouvriers de Lip. Ce jeu, la CFDT peut donc se le permettre sans que soit mis en cause l'édifice social.

De même vis-à-vis de la bourgeoisie, la CFDT ne suscite pas les mêmes craintes que la CGT contrôlée par le PCF. A cause bien sûr du moindre poids social de cette centrale, mais aussi à cause des traditions qu'elle véhicule et qui n'ont rien à voir avec la tradition communiste. Par contre, pour la CGT, la situation est inverse. Chaque geste de la CGT peut être interprété par des dizaines de milliers de militants ouvriers comme le signal de déclenchement d'une bataille contre le capitalisme. Et ces dizaines de milliers de militants se trouvent dans une situation telle au sein de la classe ouvrière qu'ils peuvent être les éléments décisifs dans le développement des luttes sociales. Ainsi donc, paradoxalement, le PCF, par l'entremise de la CGT, se trouve prisonnier en quelque sorte de sa propre influence. Il doit maîtriser chacun de ses gestes, se garder de tout faux mouvement qui pourrait être interprété à contresens de ses projets politiques par la classe ouvrière. C'est pourquoi, même quand il prend la responsabilité de s'engager dans un mouvement social, il doit à toute force en garder le contrôle, au prix même d'attitudes rigides et impopulaires. Ainsi, àRateau, la CGT n'a jusqu'ici à aucun moment été contestée, et ne risque guère de l'être, parce que face à elle personne n'est en mesure d'offrir une autre perspective au mouvement. Dans ces conditions, elle eût pu faire appel à l'initiative ouvrière sans grand risque. Cependant, si elle ne l'a pas fait, c'est parce que, même si le risque reste faible, il existe. Et c'est un risque que la direction de la CGT ne veut à aucun prix courir.

Partager