L'armée permanente : une institution à réformer ou a détruire ?01/02/19751975Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

L'armée permanente : une institution à réformer ou a détruire ?

 

Entre les deux tours de l'élection présidentielle du printemps 1974, les deux candidats en lice, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, recevaient une lettre ouverte, signée de cent jeunes militaires du contingent, réclamant pour tous les appelés la reconnaissance d'un certain nombre de droits élémentaires, parmi lesquels la liberté d'information et d'expression, la suppression des brimades, le libre choix de la date d'incorporation entre dix-huit et vingt-cinq ans, une solde égale au SMIC, la gratuité des transports, des permissions hebdomadaires, la dissolution de la Sécurité Militaire et la suppression des tribunaux et des prisons militaires.

Cet « Appel des Cent », dont le Front Communiste Révolutionnaire (aujourd'hui Ligue Communiste Révolutionnaire) avait pris l'initiative, parce qu'il présentait les revendications essentielles de la majorité des jeunes appelés, et parce que, plus généralement, dans l'esprit - contestataire - sinon dans la lettre, il exprimait le profond « ras-le-bol » de la caserne et de l'embrigadement ressenti par toute la jeunesse, acquit très vite une popularité débordant largement l'étroit milieu des militants d'extrême gauche qui l'avaient lancé et mis en circulation. Il agit en quelque sorte de catalyseur du mécontentement des jeunes « sous les drapeaux ». Et la répression de la hiérarchie militaire contre les signataires de l'appel aidant, il fut l'amorce d'une profonde vague d'agitation dans le contingent. Bientôt les « cent » furent mille, deux mille, et aujourd'hui cinq mille... Le Mouvement de la Jeunesse Communiste participa au mouvement général, diffusant des tracts à la porte des casernes ou des gares, et reprit à peu de choses près le contenu de « l'Appel des Cent » pour le populariser sous son label propre de « statut démocratique du soldat ».

Le mouvement de contestation apparut plus spectaculaire encore quand, le 10 septembre dernier, à Draguignan, deux cents jeunes du contingent sortirent en cortège de la caserne pour défiler deux heures durant dans la ville, le poing levé, dénonçant l'embrigadement, les brimades, le racisme. Et quand, contre le gré des autorités militaires du Tribunal Permanent des Forces Armées de Marseille, le procès des soi-disant « meneurs » de la manifestation de Draguignan se transforma en procès de l'armée.

Roger Pelletier en effet, un des trois accusés, contesta violemment qu'on puisse expliquer les événements du 10 septembre par le seul complot de trois « agitateurs ». Il exposa les différentes raisons qu'avaient les appelés de protester. Il dénonça tour à tour différentes formes de brimades, « une succession de petites choses, mais qui font un tout, un système pour faire marcher la troupe » ; il cita les tours de caserne, l'arme à la hanche, les « pompes », le « rançonnage » (un franc par bouton manquant à l'uniforme), l'anticommunisme primaire de certains gradés, déclarant tout de go : « Vous marcheriez plus vite si vous aviez les Russes au derrière », le chantage aux permissions, le racisme enfin, visant Juifs ou Antillais, tous ceux dont l'unique tort aux yeux de gradés imbéciles est de n'avoir pas un nom qui sonne bien français.

Et devant la plaidoirie brillante des « trois de Draguignan », soutenus par les témoignages de nombreuses personnalités, dont beaucoup peu suspectes d'antimilitarisme, ce fut l'accusation qui fut acculée à la défensive. La responsabilité de Pelletier, Ravet et Taurus ne fut pas prouvée, et, en les libérant tous trois, les autorités militaires furent contraintes, de fait, à admettre que le malaise dans l'armée avait de tout autres raisons que l'action dite subversive de certains « meneurs ».

D'ailleurs, à peine classée l'affaire de Draguignan, éclatait celle de Karlsruhe. Même scénario, même manifestation d'appelés, en Allemagne Fédérale cette fois, où sont toujours stationnées des troupes françaises. Et nouveau recul du gouvernement, plus spectaculaire peut-être, puisque si certaines sanctions contre des appelés étaient annoncées, une des revendications premières de jeunes du contingent en Allemagne - la gratuité des transports - était immédiatement en partie satisfaite et que, surtout, le ministre des Armées lui-même, quelques semaines après, était limogé.

Un vent de contestation souffle donc désormais sur le contingent. Mais si ce vent a tourné à la tempête, si un ministre a été emporté, c'est que le feu couvait sous la cendre, qu'un « malaise de l'armée », de l'armée dans son ensemble et pas seulement du contingent, existait déjà depuis longue date.

En effet, les mécontents, à l'armée, ne se recrutent pas seulement au sein des bataillons de conscrits. ils se recrutent aussi parmi les cadres de l'armée de métier, et en particulier parmi les cadres subalternes de cette armée. certes, les caporaux et les sergents, dont la profession, comme dit la chanson, est de faire aligner sur deux rangs, ne pouvaient pas, les semaines ou les mois derniers, se solidariser d'actes d'indiscipline aussi caractérisés que ceux des conscrits contestataires : mise en circulation de tracts ou manifestations de rue. mais les formes de la contestation mises à part, c'est un fait que le fonds de celle-ci a trouvé chez bon nombre d'engagés, de soldats de métier, un certain répondant.

Mais le malaise'de l'armée de métier n'est pas simplement celui de quelques cadres subalternes sympathisant avec les appelés. C'est bien plus généralement le trouble des officiers et des sous-officiers incapables de savoir comment se comporter dans la situation actuelle, comment reprendre les soldats en mains. Et c'est d'ailleurs ce que le gouvernement a implicitement reconnu par son récent remaniement ministériel. En licenciant Soufflet, Giscard a d'abord admis que le malaise de l'armée était réel et que pour le calmer, il ne suffisait pas de mettre « aux arrêts de rigueur » un certain nombre de « fortes têtes » du contingent, comme avait pu le penser l'ancien ministre. Mais en remplaçant Soufflet par Bigeard, un politicien par un militaire, et, qui plus est, par un militaire plébéien, un militaire populaire parmi les petits cadres d'active, Giscard a aussi et surtout admis que le malaise en question s'étendait jusqu'aux militaires de carrière. Et c'est en direction de ceux-ci qu'il a voulu faire un geste.

Face à ce malaise qui se manifeste au grand jour dans le contingent, mais qui ronge depuis plus longue date le moral de l'armée de métier, dont la plupart des cadres, surtout les cadres subalternes, se sentent de plus en plus à l'étroit dans leur uniforme, et à la vieille grogne desquels s'ajoute désormais un profond désarroi devant la révolte des conscrit, la bourgeoisie française se pose de sérieux problèmes quant à son armée.

Un vaste débat, qui a pris des proportions nationales, s'est engagé dans le pays, et dans les hautes sphères de l'appareil d'État, entre personnalités civiles ou militaires, sur l'armée, son passé, son présent, son futur et sa vocation. Quelle armée serait aujourd'hui souhaitable pour la France ?

Et à ce propos, une polémique a largement alimenté les colonnes des journaux, une vieille polémique, aussi vieille que l'armée bourgeoise elle-même : faut-il maintenir l'armée de conscription actuelle, ou ne faudrait-il pas la supprimer au profit d'une seule armée de métier ?

En fait, si une poignée d'hommes politiques bourgeois, qui se recrute dans l'extrême-droite, milite ouvertement en faveur d'une armée de métier, la grande majorité des cadres de l'État bourgeois, engagés dans ce débat, ne remet pas en cause le principe même d'une armée de conscription. Et le militaire professionnel baroudeur Bigeard, qui a acquis ses galons de ministre, pas plus qu'un autre.

C'est que les militaires sont des réalistes. Et, en plus de toute une tradition, qui pèse certes dans la balance, la bourgeoisie française a des raisons... budgétaires, que ceux qui seraient peut-être de coeur pour une armée de métier ne peuvent de toute façon pas ignorer.

Et force est de reconnaître que si un débat s'est engagé autour du dilemme armée de métier, armée de conscription, ce n'est pas tant que le problème se pose réellement en ces termes pour la bourgeoisie française, comme nous le verrons tout d'abord. c'est bien plutôt, comme nous le verrons ensuite, parce que les partis de gauche, le parti communiste en tout premier lieu, ont besoin de ce dilemme pour justifier leur soutien à la politique de défense nationale.

La bourgeoisie française a en effet des problèmes avec son armée. Pourquoi ? En quels termes se posent-ils pour elle ?

Une fois calmé le malaise politique provoqué par la politique de de Gaulle en Algérie, une fois digérée la rancoeur des officiers convaincus d'avoir été trompés, trahis et abandonnés, c'est un autre genre de malaise qui gagna les militaires de carrière de l'armée française. Un malaise dû essentiellement à ce que l'État consacrait désormais moins d'argent à son armée, et surtout à son personnel militaire.

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, l'impérialisme français avait entretenu une armée destinée à défendre ses conquêtes et ses frontières contre les impérialismes concurrent. Elle avait alors besoin d'une nombreuse armée de conscription. Après la guerre, cette armée lui servit à défendre son empire colonial, non contre d'autres impérialismes, mais contre les mouvements d'émancipation nationale qui l'ébranlaient. Pendant dix-sept ans, l'armée française se battit, de l'Indochine à l'Algérie, ou plutôt, s'y fit battre. Depuis, l'impérialisme français n'eut pratiquement pas à faire donner son armée, excepté dans des conflits très localisés comme au Tchad. Pour exercer la répression dans ses colonies, aux Antilles ou à Djibouti, ses corps spécialisés de CRS, gendarmes mobiles ou légionnaires lui suffisent.

Quant à la défense de son territoire, l'impérialisme français sait très bien aujourd'hui qu'elle ne dépend pratiquement plus de lui. Plus personne, aujourd'hui, ni parmi les hommes politiques de la bourgeoisie, ni même parmi l'État-Major, ne s'imagine que l'armée française soit capable, à elle seule, de défendre son territoire contre le seul ennemi que toutes les armées impérialistes s'apprêtent à combattre : l'Union Soviétique. Bien sûr, en cas de conflit généralisé, elle serait utilisable, en renfort, dans le cadre de la stratégie des armées impérialistes, sous la direction de l'État-Major de l'OTAN, c'est-à-dire des USA

L'État français garde et développe une armée permanente essentiellement par souci de maintenir ce qu'il peut de son indépendance politique en temps de paix. Et face à la domination toujours croissante de l'impérialisme américain, la bourgeoisie française a toujours entendu conserver le maximum de ses prérogatives, même si l'indépendance ainsi préservée n'était qu'illusoire (c'est au nom de cette indépendance de façade que de Gaulle retira ses forces armées de l'organisation militaire de l'OTAN et entreprit de créer une force « tous azimuts », la fameuse force de dissuasion atomique). Ceux qui dirigent l'État savent cependant très bien qu'en cas de conflit cette indépendance politique et militaire disparaîtrait aussitôt. Et cette force de frappe française a d'ailleurs fait la risée du monde entier : en 1972, celle-ci comptait 36 bombardiers nucléaires, un sous-marin atomique lance-missiles et dix-huit silos à missiles balistiques. Les forces nucléaires des USA, elles, étaient des dizaines, voire des centaines de fois plus importantes.

Mais cette volonté de créer une armée moderne, équipée de matériel perfectionné, avait évidemment des incidences budgétaires. Après la guerre d'Algérie, la bourgeoisie française dut réduire considérablement ses dépenses militaires. L'état catastrophique des finances de l'État français avait d'ailleurs été l'une des raisons du dégagement de l'impérialisme français en Algérie. Aussi, après les accords d'Évian, pour rétablir ses finances, l'État entreprit-il de faire des économies sur ses dépenses militaires en les ramenant à un niveau plus raisonnable. Le budget de l'armée était officiellement de 32,1 % du budget de l'État à la fin de la guerre d'Indochine, en 1954. L'État consacrait donc près d'un tiers de ses finances à l'armée. En 1959, au plus fort de la guerre d'Algérie, il était encore de 28,8 %. Par contre, il n'était plus que de 23,9 % en 1963, de 20 % en 1968, de 17,9 % en 1969, et de 17 % aujourd'hui.

L'État-Major trouve ce budget bien maigre. L'armée qui, jusqu'en 1968, bénéficiait du poste budgétaire le plus important, est aujourd'hui supplantée par l'Éducation Nationale !

Mais, au sein de ce budget, l'État fait aussi des choix dont les militaires de carrière se sentent victimes. Car si l'État bourgeois ressent le besoin de se doter d'une puissance militaire, il éprouve un besoin au moins aussi impérieux de soutenir les capitalistes, et, en particulier, les plus gros. Pour eux, la création de la force de frappe est une excellente affaire. Les commandes militaires représentaient, en 1972, 76% de l'activité de l'aérospatiale, - dont 28 % pour l'exportation ; elles représentaient 50% de l'activité de l'électronique industrielle. Et pour la bourgeoisie française, c'est ce soutien aux trusts qui est aujourd'hui prioritaire. Et c'est pourquoi, au sein du budget consacré à l'armée, la part des dépenses de fonctionnement - dont seulement les trois-quarts sont consacrés au personnel lui-même, y compris le contingent - n'a cessé de décroître. Elle est passée de 62,3 % en 1959 à 48 % en 1968, pour se stabiliser autour de 53 % dans les années 1970. Autrement dit, l'argent que l'État prend aux contribuables pour entretenir son armée va presque autant dans les coffres des industriels que dans la poche des officiers et sous-officiers de carrière.

Le résultat de cette politique, c'est que le prestige de l'uniforme voit sa valeur marchande baisser considérablement. La crise de la vocation militaire est à la mesure de cette baisse. L'État éprouve du mal à garder ses militaires de carrière, et encore plus à recruter. Quant à ceux qui restent, sans doute parce qu'ils n'ont pas grande possibilité de faire autre chose, ils grommellent dans les popotes contre les soldes qu'ils jugent trop faibles, les possibilités trop réduites de promotion, tant en grade qu'en traitement. Et eux aussi se plaignent du manque de moyens qu'ils ont de s'exprimer et de défendre leurs intérêts corporatifs.

C'est la raison pour laquelle, depuis des années, l'etat a multiplié les commissions et les groupes d'étude chargés de mettre en place un nouveau statut de la fonction militaire, un statut du temps de paix, de façon à enrayer là démoralisation des cadres et à favoriser le recrutement.

Parallèlement, si la bourgeoisie française a maintenu le contingent, c'est aussi, essentiellement, pour des raisons budgétaires. Raisons budgétaires qui l'ont d'abord conduite, après 1962, à réduire la durée du service à dix-huit mois, puis à seize mois, et enfin à douze mois en 1970. Elle a ainsi ramené le nombre des appelés qui se trouvent ensemble sous les drapeaux à un nombre compatible à la fois avec son désir de faire des économies, et avec la nécessité de faire fonctionner son armée sans faire appel à des professionnels là où ce n'était pas nécessaire. Car si l'État voulait remplacer les appelés - main-d'oeuvre quasi-gratuite - par des professionnels tout en maintenant l'armée à son niveau actuel, il lui en coûterait un budget militaire quatre ou cinq fois plus élevé.

C'est là un des principaux obstacles au remplacement de l'armée de conscription par l'armée de métier. Et du général de Boissieu, qui a écrit que « dans une année d'austérité, au milieu de la crise de l'énergie que nous traversons, il convient de s'en tenir à la solution la moins chère, celle du service de douze mois » , à Bigeard qui a déclaré récemment, de la même façon : « l'armée de métier ? Si je m'écoutais, oui, j'y serais favorable, parce que tout est simple pour un professionnel. Mais je vous dis non parce qu'on ne trouve pas assez d'engagés, qu'il faut les payer ... » , la plupart des cadres de l'armée française, pour des raisons budgétaires, restent favorables à une armée de conscription.

Ainsi, si la lutte des soldats du contingent a rappelé à l'opinion publique et aux milieux politiques qu'il existait dans ce pays un problème de l'armée, et si, à cette occasion, des polémiques se sont engagées sur l'alternative : armée de conscription ou armée de métier, force est de constater que les partisans du service militaire sont de très loin les plus nombreux, et que la bourgeoisie française et son État-Major lui sont favorables, à la fois pour des raisons d'économie budgétaire et pour des raisons de morale. Politiciens et militaires de droite continuent à penser, malgré les déboires récents qu'ils ont essuyés avec la génération de mai 1968 sous les drapeaux, qu'en maintenant pendant un an les jeunes à la caserne, sous les ordres de la hiérarchie militaire, on développe chez eux ce qu'ils appellent l'esprit national et patriotique, et qui n'est rien d'autre, en fait, que l'esprit de soumission et de discipline, qui fait toujours la force des armées.

Certes, armée de conscription ou armée de métier est bien un dilemme pour toutes les bourgeoisies et leur État. La bourgeoisie française, en raison des traditions historiques, et d'impératifs budgétaires, a tranché dans un sens. Les bourgeoisies des États-Unis et de Grande-Bretagne, en partie parce qu'elles sont plus riches, ont opté pour l'armée de métier. Mais ces choix, pour les États bourgeois, sont en quelque sorte des choix techniques en matière de politique militaire, et qui ne changent en aucune manière, bien sûr, le caractère bourgeois des armées en questions.

Et à lui seul, le fait que la gauche, Parti Socialiste et Parti Communiste, discutent du problème en les mêmes termes, le fait même qu'ils aient pour une large part contribué à aiguiser une telle polémique, montre qu'ils se placent résolument sur le terrain de la politique bourgeoise.

L'Humanité du 21 septembre, où sont exposées les grandes lignes du programme de la J.C. en matière d'armée - la définition d'un statut démocratique du soldat - titre sans ambages : « Une armée pour la France ». Et dans le préambule du « statut », il est affirmé : « La France a besoin d'une armée, mais d'une armée qui soit un outil de défense nationale au service exclusif de l'indépendance et de la souveraineté nationales » . Et encore : « Si donc il faut une armée, il faut maintenir le service militaire ... mais celui-ci doit être réformé, démocratisé, adapté aux besoins de la jeunesse et de notre temps » .

Autrement dit, pour le Parti Communiste, l'armée bourgeoise n'est pas à détruire : elle est seulement à réformer. Et le PCF d'avancer un certain nombre de revendications « réformistes » : réduction progressive de la durée du service à six mois ; utilisation des jeunes du contingent pour « la défense du territoire national contre toute agression extérieure », mais refus de son utilisation pour des tâches de maintien de l'ordre ou pour le remplacement de travailleurs en grève ; maintien de la discipline, affirmée nécessaire à condition d'être librement consentie, mais bannissement de tout abus, outrage, punitions injustifiées ; droits pour les « soldats-citoyens » d'exercer leurs responsabilités et droits démocratiques dans la caserne ; création de « clubs de soldats », qui organiseront la vie sociale, culturelle et des loisirs, ainsi que les activités d'information générale à la caserne ; liberté d'information, d'expression, d'opinion, etc...

Mais avec la mise en avant d'un tel « statut démocratique du soldat », les jeunes communistes ne se distinguent pas fondamentalement - si toutefois ils cherchent à s'en distinguer - des jeunes gaullistes ou des jeunes giscardiens. Car les propositions de réforme du service national récemment avancées par les uns et les autres contiennent, en gros, les mêmes revendications. Le mouvement « génération sociale et libérale » des soi-disant jeunesses giscardiennes, qui se paie le luxe de citer en préambule de son projet de réforme... Jaurès ( « Il n'y a pas de défense possible si la nation n'y participe de son esprit et de son coeur » ), se prononce aussi pour une modification des règlements de discipline, la suppression des Tribunaux des Forces Armées, la généralisation de la gratuité des voyages de permissions et l'institution aussi de structures de dialogue...

Ainsi, de la droite à la gauche, ou de la gauche à la droite, c'est le problème de la réforme d'une institution rigide et sclérosée, qui est mis à l'ordre du jour. Et ce n'est rien d'autre qu'un mauvais procès que la gauche, le PCF en particulier, a intenté à la droite en laissant croire que celle-ci serait une nostalgique de l'armée de métier. Cela n'est même pas vrai. Aussi bien la politique actuelle du gouvernement que les prises de position de nombreux dignitaires civils ou militaires de la bourgeoisie française le montrent.

Mais ce qui n'est pas pour étonner de la part du Parti Communiste, sa politique affirmée de « défense nationale », sa volonté de polémiquer sur le terrain de l'alternative bourgeoise : armée de conscription ou armée de métier, étonne quand même beaucoup plus de la part de l'extrême-gauche.

Or, ce sont les mêmes idées, et, de toutes façons, les mêmes façons d'aborder le problème, que l'on retrouve à l'extrême-gauche.

L'AJS-OCI, dans un article du N° 688 d'Informations Ouvrières intitulé « Une « bonne » armée ? » reproche au Parti Communiste, sous couvert de défense de mots d'ordre démocratiques, de tenter de subordonner la jeunesse à la bourgeoisie en lui faisant accepter la défense nationale : « C'est ainsi que social-démocrates, staliniens et gauchistes, en isolant les revendications partielles, en isolant d'abord la « question militaire », rempliront leur mission de défense de l'ordre bourgeois » ... « Ainsi en est-il de la revendication de la réduction du service militaire par laquelle les staliniens tentent de gagner la jeunesse à la « défense de la patrie » bourgeoise, comme le fondement de cette revendication sur de prétendus arguments techniques selon lesquels un soldat peut être aujourd'hui suffisamment instruit en un temps plus court qu'auparavant. Sous une forme détournée, il s'agit là du point de vue du militarisme bourgeois et non du point de vue des besoins des soldats qu'on doit, pour l'amélioration de leur sort, mobiliser contre la défense de la patrie bourgeoise, contre l'État » . Mais il faut croire que les principes communistes, chez les militants de l'OCI, ne pèsent pas lourd face à leur opportunisme, à leur suivisme à l'égard du PCF, puisque, malgré leurs belles déclarations antimilitaristes, ils en arrivent malgré tout, après une rapide pirouette, à affirmer qu'il faut revendiquer la réduction du service militaire à six mois... à condition de donner à cette revendication un contenu de classe ! Comprenne qui pourra !

La politique de la Ligue Communiste Révolutionnaire est de la même eau. La Ligue a contribué au déclenchement de l'agitation au sein du contingent. C'est elle qui a lancé « l'Appel des Cent », et ce sont ses militants qui contribuent, dans les casernes, à la mobilisation des jeunes appelés, autour de revendications de caractère démocratique. Que cette lutte soit légitime et nécessaire, qu'il ait été juste et courageux de l'engager, c'est une chose indéniable. Nous sommes bien sûr solidaires de celle-ci et y participons. Mais ce qui est politiquement faux, pour une organisation qui se dit révolutionnaire, est de faire passer cette lutte de type réformiste, pour une lutte révolutionnaire, de faire passer la lutte pour la réforme du service militaire, pour l'amélioration du sort des jeunes sous les drapeaux, pour de l'antimilitarisme prolétarien.

Nombre des militants de la LCR reconnaissent pourtant dans leurs écrits ou leurs déclarations publiques le caractère limité, en quelque sorte syndicaliste, du texte autour duquel est axée toute leur campagne-armée, l'Appel des Cent. Mais malgré cela, c'est à cette politique réformiste qu'ils s'en tiennent, sans expliquer ce que serait une réelle politique antimilitariste... et à plus forte raison sans oeuvrer dans ce sens.

De ce fait, la Ligue, comme le PS et le PC, se limite à se faire l'apôtre d'un service militaire réformé, sous prétexte que le service national obligatoire serait un moyen de faire échec à d'éventuelles menées putschistes de l'armée de métier. (Le contingent chilien a-t-il donc pu ne pas se laisser embrigader pour de telles menées putschistes ?).

En fait, la politique de la Ligue est inspirée par le même immuable opportunisme qui la caractérise. Jeunes intellectuels et aussi jeunes ouvriers supportent en effet de plus en plus mai l'encasernement et les brimades qui leur sont imposés à l'armée. Et des milliers d'entre eux, en effet, se retrouvent dans « l'Appel des Cent ».

Mais pour beaucoup de ces jeunes, le refus de l'armée, ce n'est pas seulement le refus des ordres imbéciles, de l'ennui de douze mois dans une caserne ; pour beaucoup, c'est le refus tout court du service militaire.

Bien sûr, les jeunes prêts à engager la lutte contre le service national bourgeois lui-même seraient beaucoup moins nombreux que ceux qui, aujourd'hui prennent position pour les revendications réformistes de « I'Appel des Cent ». Est-ce donc une raison pour refuser cette lutte? Et si c'est une raison, est-ce autre chose, justement, que de l'opportunisme ?

Bien sûr, les militants révolutionnaires doivent donc soutenir les revendications immédiates des soldats du contingent, être solidaires de leurs luttes, y participer quand ils sont sous les drapeaux, mais tout cela en se gardant bien de se faire des illusions sur le caractère prétendument révolutionnaire de ces luttes - sous prétexte qu'elles se déroulent au sein de l'armée bourgeoise - et en sachant que même si les soldats obtiennent satisfaction, cela ne changera rien non seulement à ce qu'est fondamentalement l'armée bourgeoise, mais peut-être même au rapport de forces entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Ce n'est pas, en effet, parce que la bourgeoisie française augmenterait le prêt des soldats, améliorerait l'ordinaire et le régime des permissions, ou même donnerait aux appelés un certain nombre de droits démocratiques, comme celui de lire la presse ou les livres de leur choix, ou encore d'adhérer librement à n'importe quelle organisation syndicale ou politique, que cela changerait quoi que ce soit à la nature de l'armée. C'est d'ailleurs si vrai que ces revendications des soldats ont également reçu le soutien de la gauche réformiste, ou du moins de la plus grande partie d'entre elle.

En fait, faute d'avoir aujourd'hui une implantation suffisante dans les entreprises, faute d'être capables de lier réellement les luttes des soldats aux luttes de la classe ouvrière, les révolutionnaires socialistes ne peuvent que soutenir les revendications et les luttes du contingent, sans pouvoir en modifier la portée limitée. Et ils doivent éviter deux erreurs symétriques. La première est celle qui consiste à qualifier des luttes de révolutionnaires, sous prétexte que des militants révolutionnaires y participent, ou y jouent même un rôle dirigeant. La seconde est celle qui consiste à faire de la surenchère dans les revendications, ou à proposer des actions aventuristes, pour essayer d'éviter qu'elles puissent être « récupérées » par les organisations de la gauche traditionnelle.

Les révolutionnaires n'ont en effet ni à essayer de faire croire qu'ils travaillent à la désagrégation de l'armée bourgeoise, quand ils soutiennent simplement des revendications qui ne mettent nullement en cause l'existence de cette armée, ni à essayer de forcer, en quelque sorte, la main des soldats, pour les amener sur un terrain de lutte où le rapport de force est défavorable. Comme à chaque fois qu'ils participent à des luttes, la principale préoccupation des militants révolutionnaires doit être d'essayer de faire en sorte que ces luttes, pour limités que soient leurs objectifs, soient victorieuses, que ceux qui ont pris part à ces luttes obtiennent non seulement ce qu'ils revendiquaient, mais y aient aussi appris à s'organiser et à vaincre.

Et ce n'est que lorsqu'ils auront réussi à s'implanter dans la classe ouvrière bien plus profondément qu'ils ne le sont aujourd'hui que les révolutionnaires socialistes pourront donner aux luttes des soldats auxquelles ils participeront un sens tout différent de celui qu'elles revêtent aujourd'hui, un sens réellement révolutionnaire. Parce que ce n'est qu'alors qu'ils pourront en même temps s'employer à préparer la classe ouvrière à ses futurs affrontements avec l'ordre bourgeois, et s'employer à gagner la sympathie des soldats pour les revendications et les luttes de cette classe ouvrière.

Et la première chose qu'il ne faut pas oublier, quand on parle d'antimilitarisme révolutionnaire, c'est qu'il ne s'agit pas simplement de soutenir les revendications des appelés, ou de rechercher leur sympathie pour les idées socialistes, en considérant l'armée de métier, elle, comme un instrument de la bourgeoisie auquel les révolutionnaires n'ont rien à dire. Il ne s'agit pas de rappeler aux soldats du contingent qu'ils restent des travailleurs sous l'uniforme (ce qui n'est d'ailleurs vrai que lorsqu'ils étaient des travailleurs avant d'être mobilisés !), en ignorant les soldats de carrière, ou pire encore, en les rejetant par une attitude gauchiste, dans les bras de la bourgeoisie.

Le fait de s'engager volontairement dans l'armée de la bourgeoisie ne constitue certes pas une preuve d'un haut niveau de conscience sociale et politique. Mais les engagés ne sont, dans leur immense majorité, ni des bourgeois, ni des hommes dont la vocation est de servir consciemment les intérêts de la bourgeoisie. Ce sont le plus souvent des jeunes issus des classes populaires, et qui entrent dans l'armée parce que la société ne leur offre pas d'autre perspective. Alors, bien sûr, ils sont plus que tout autre, dans cette armée, soumis à un dressage et à un bourrage de crâne intensif. Ils se font souvent eux-mêmes les vecteurs des idées les plus réactionnaires. Mais le problème, c'est de savoir si les révolutionnaires doivent les abandonner à l'influence de la bourgeoisie, ou s'ils doivent essayer d'en arracher ne serait-ce qu'un certain nombre à cette influence.

Et la question n'est même pas de savoir si cette dernière hypothèse est préférable ou pas. C'est un problème plus fondamental que cela qui est posé car il ne faut pas se faire d'illusions : il n'y aura pas de victoire possible de la révolution socialiste si le prolétariat n'est pas capable de gagner la sympathie d'une partie des forces bourgeoises de répression, ou au moins leur neutralité.

Quand nous parlons de la nécessité, pour un parti ouvrier révolutionnaire, de s'adresser aux hommes des forces bourgeoises de répression, nous ne parlons d'ailleurs pas seulement des soldats engagés volontaires. En ce qui concerne l'armée proprement dite, nous parlons aussi des sous-officiers et des officiers de carrière. Et il s'agit également des hommes des corps plus spécialisés encore dans la répression politique, des hommes de la gendarmerie, de la police ou des CRS A tous ceux-là, les révolutionnaires socialistes ont quelque chose à dire, ne serait-ce que pour les convaincre que les travailleurs ne les considéreront pas individuellement comme des ennemis, si eux-mêmes ne se comportent pas en ennemis des travailleurs. Et qu'eux-mêmes ont finalement bien plus à gagner qu'à perdre à la transformation de la société.

A l'immense majorité de ces hommes, qui sont issus des classes populaires et qui n'ont pas, finalement, un mode de vie tellement différent de celui de la classe ouvrière, nous devrons expliquer qu'ils sont eux aussi des opprimés, et que c'est contre eux-mêmes qu'ils travaillent en servant l'État bourgeois.

Alors il ne s'agit pas bien sûr de croire qu'il suffira au parti révolutionnaire de tenir ce langage pour voir la majorité des forces de répression de la bourgeoisie passer avec armes et bagages du côté du prolétariat, et pour voir l'armée bourgeoise se retourner contre ses anciens maîtres, et devenir l'instrument de la révolution socialiste. Bien sûr que non. Mais ce n'est pas cela l'objectif qu'il s'agit d'atteindre. C'est un objectif plus limité, mais cependant vital.

Encore une fois, seule la classe ouvrière peut être le moteur de la révolution socialiste. Et tous les exemples des révolutions du passé prouvent que pour s'emparer du pouvoir, que pour accomplir ce geste actif et décisif qu'est l'insurrection, la classe ouvrière ne peut compter que sur elle-même. Ce n'est pas l'armée bourgeoise, fut-elle une armée de conscription, qui détruira l'État bourgeois. En Russie, en octobre 1917, les différentes formations de l'armée tsariste ont certes adopté une attitude différente les unes des autres par rapport à l'insurrection ouvrière, de l'hostilité ouverte dans certains cas à la sympathie agissante dans d'autres, en passant par la neutralité bienveillante le plus souvent. Certains corps, à composition sociale prolétarienne marquée, et où les bolcheviks jouissaient d'une grande influence, comme la marine, ont même joué un rôle actif important dans la prise du pouvoir. Mais globalement ce sont les milices prolétariennes, ce sont les gardes rouges, qui ont accompli l'essentiel de l'insurrection, toute l'activité prodigieuse déployée par les bolcheviks pour gagner les grandes masses de l'armée à la cause du prolétariat n'ayant abouti - mais ce n'était pas un mince résultat - qu'à faire bénéficier la classe ouvrière de la neutralité bienveillante, ou de la sympathie passive, de la majorité des soldats.

Et le problème se posera demain de la même manière à tout parti révolutionnaire engagé dans la lutte pour le pouvoir. Car celle-ci ne sera possible que si la classe ouvrière est prête à se battre pour le conquérir, d'une part, et que si elle n'a pas à affronter une armée bourgeoise moralement intacte, intégralement fidèle aux possédants.

Il n'y a d'ailleurs de crise révolutionnaire, de perspective réelle de prise du pouvoir par le prolétariat, que non seulement quand les exploités ne supportent plus l'ordre de choses existant, et veulent le changer, mais aussi que quand les classes dominantes n'arrivent plus à diriger normalement le pays, et en particulier quand leur appareil d'État se trouve plus ou moins paralysé.

Que ce soit donc pour gagner à la classe ouvrière la sympathie ou la neutralité de la plus grande partie possible de l'armée ou pour gagner individuellement des hommes prêts à mettre leurs compétences militaires au service du prolétariat, ou encore pour obtenir le maximum de renseignements possibles sur l'état du moral des troupes, et sur les préparatifs militaires de la bourgeoisie, le parti révolutionnaire se doit, dès qu'il en a la possibilité - c'est-à-dire dès que par son importance, son implantation et son influence, il est réellement un parti - de déployer toute une activité de propagande et d'agitation dans les différentes couches de l'armée bourgeoise, y compris dans l'armée de métier, y compris dans l'encadrement, car ce n'est que là, bien sûr, qu'il est possible de recruter des hommes ayant de réelles compétences militaires à offrir à la classe ouvrière.

Cela signifie que les militants révolutionnaires se doivent de soutenir non seulement les revendications des jeunes du contingent, mais aussi celles, des engagés, lorsqu'elles se confondent avec celles des appelés comme par exemple, en ce qui concerne les conditions de vie à la caserne, les droits démocratiques, la discipline ou les brimades, ou lorsqu'elles sont spécifiques, comme le droit pour n'importe quel engagé de résilier son contrat quand il le veut.

Mais il ne s'agit surtout pas, pour le parti révolutionnaire, de considérer cette activité de propagande et d'agitation au sein de l'armée comme un domaine sans rapport avec son activité au sein de la classe ouvrière. Il s'agit au contraire d'essayer de lier le plus étroitement possible les luttes des soldats aux luttes de la classe ouvrière.

La tradition de l'antimilitarisme révolutionnaire n'a, dans ce pays, été vivante que durant une brève période. Le Parti Socialiste d'avant 1914 défendait en effet par rapport à l'armée, sous l'influence notamment de Jaurès, des idées qui étaient loin d'être révolutionnaires, et dont les réformistes actuels, staliniens compris, s'inspirent largement pour justifier leur politique de « démocratisation » de l'armée. Quant au Parti Communiste, si sur ce terrain là comme sur bien d'autres, il s'était mis dans ses premières années à l'école du bolchevisme, il a renoncé à son activité antimilitariste après la signature, en 1935, du pacte Laval-Staline, qui le mettait à la remorque de la politique de défense nationale de la bourgeoisie française.

Ce n'est donc qu'à l'activité du Parti Communiste français pendant une période limitée essentiellement pendant les années 1920, que l'on peut se référer pour trouver des exemples dans ce pays d'une activité antimilitariste réelle.

Pour le Parti Communiste, la propagande antimilitariste devait se faire entendre des jeunes dès avant leur départ à l'armée, non seulement dans la presse du parti et de son organisation de jeunesse, qui ne touchait évidemment qu'un public limité, mais en cherchant les moyens de s'adresser à l'ensemble des jeunes concernés. C'est pourquoi les jeunes communistes militaient activement dans les sociétés de conscrits existant alors dans presque tous les villages ou tous les quartiers des grandes villes. Ces sociétés de conscrits n'avaient rien, au départ, d'organisations révolutionnaires. Elles se donnaient au contraire officiellement comme but d'organiser les réjouissances de rigueur entre conscrits, sous l'oeil bienveillant des autorités locales. Mais les jeunes militants communistes pouvaient y toucher l'ensemble des futurs appelés, y compris les moins politisés. Ils pouvaient les mettre en contact avec des jeunes effectuant leur service militaire, ou l'ayant déjà effectué, et capables de leur ouvrir les yeux sur ce qui les attendait. Ils pouvaient plus généralement, défendre les idées révolutionnaires auprès de tous ces futurs soldats.

Le Parti Communiste possédait bien sûr une presse destinée aux soldats, et consacrait chaque semaine une'page de l'Humanité à des échos de casernes. Mais il s'attachait surtout à maintenir ou à établir des liens entre les soldats et la classe ouvrière. L'institution de ce qu'on appelait le « sou du soldat » ne permettait pas simplement de fournir quelque argent aux jeunes sous les drapeaux, elle visait surtout à maintenir ou à créer un lien matériel entre les appelés et les travailleurs. Les militants communistes essayaient d'ailleurs de resserrer ces liens, d'en tisser de nouveaux, en faisant parrainer tel ou tel régiment par les travailleurs de telle ou telle entreprise, en organisant le plus grand nombre possible de contacts entre soldats et ouvriers au sein des entreprises où ceux-ci pouvaient se côtoyer, comme les arsenaux, en établissant des liens entre les soldats utilisant tel ou tel type de matériel militaire, et les travailleurs le fabriquant.

Il ne s'agissait pas seulement de rappeler au jeune travailleur sous l'uniforme qu'il restait un prolétaire, il s'agissait aussi de montrer à tous les jeunes soldats, indépendamment de leur origine sociale, que la classe ouvrière était leur meilleure alliée dans leur lutte contre les vexations et les brimades, dans leur refus aussi d'être les combattants d'une nouvelle guerre mondiale.

Le Parti Communiste attachait une telle importance à établir une continuité entre son activité en général et son activité antimilitariste, à montrer que loin d'être un accident, le service militaire n'était que l'un des aspects de la société d'exploitation, qu'à chaque démobilisation d'un contingent, il publiait un organe spécial, Le Libéré, pour expliquer aux jeunes démobilisés qu'en fait ils n'étaient pas libérés, parce qu'ils ne quittaient le service militaire que pour entrer dans un régime d'oppression civile, et qu'ils devaient donc être prêts à continuer la lutte contre le capitalisme.

Le Parti Communiste des années 1920 s'attachait également à développer toute une propagande en direction des troupes coloniales, non seulement sur les conditions dans lesquelles elles effectuaient leurs obligations militaires, mais en rattachant celles-ci à l'oppression que l'impérialisme français faisait subir à leurs pays d'origine.

Et toute cette activité antimilitariste du Parti Communiste ne se faisait pas, bien sûr, détachée des événements politiques, sous forme d'une propagande purement générale. Elle était au contraire étroitement liée aux événements de ces années-là, et à plusieurs reprises, les militants communistes français eurent à prouver la profondeur de leur antimilitarisme et de leur internationalisme.

Ce fut en particulier le cas en 1923, lorsque l'impérialisme français fit occuper la Ruhr par son armée. Immédiatement le Parti lança alors une vaste campagne en direction des troupes d'occupation : « Les ouvriers allemands sont vos frères, ne tirez pas sur les ouvriers allemands. Fraternisez avec les ouvriers allemands » ! Tels étaient les mots d'ordre. En liaison étroite, communistes allemands et jeunes communistes français sous les drapeaux déployèrent une activité intense pour empêcher que l'armée française puisse servir d'instrument de répression contre la révolution allemande qui montait. Journaux clandestins, tracts, papillons, affiches, brochures, appelaient les jeunes soldats français à suivre l'exemple des marins de la Mer Noire, et les exemples de fraternisation entre soldats français et travailleurs allemands ne se comptèrent pas, malgré la répression qui jeta en prison plus de cent jeunes communistes allemands, et quinze soldats français.

Depuis cette lutte qui le dressa contre l'occupation de la Ruhr, et qui constitue sans doute une de ses plus belles pages de gloire, le Parti Communiste français a bien changé de politique. Mais si nous avons tenu à rappeler ce qu'était la politique antimilitariste du PC à ses débuts, ce n'est pas pour évoquer nostalgiquement le temps où il existait des partis qui méritaient vraiment le nom de partis communistes. Ce n'est pas le passé qui nous intéresse, c'est l'avenir. Ou plutôt, le passé ne nous intéresse que dans la mesure où il nous permet de mieux préparer nos luttes de demain. Et si pour nous ce que fut la politique du Parti Communiste il y a cinquante ans représente un tel intérêt, c'est parce que nous pensons que cette politique, la politique communiste, est pour la classe ouvrière la politique de l'avenir.

Il n'y a pas aujourd'hui de parti révolutionnaire en France. Il n'y en a plus depuis un demi-siècle. Mais jamais au cours de ces cinq décennies il n'y a eu dans ce pays autant de militants se reconnaissant dans le programme révolutionnaire, et travaillant à la reconstruction d'un parti révolutionnaire. Jamais les révolutionnaires n'ont été aussi présents qu'ils le sont aujourd'hui là où se pose en premier lieu le problème de la constitution du parti révolutionnaire, dans les entreprises. Jamais ils n'ont eu devant eux de telles perspectives.

Alors s'il est évident qu'aucun des groupes révolutionnaires existant actuellement en France ne dispose aujourd'hui des forces et d'une implantation suffisante pour pouvoir effectuer une activité antimilitariste authentique, pour être effectivement capable de lier les luttes des soldats à celles de la classe ouvrière, nous savons que ce n'est plus pour longtemps. Nous savons que le jour où l'antimilitarisme révolutionnaire renaîtra dans toute sa force, pas seulement dans une salle de meeting, mais dans toutes les usines, dans tous les quartiers, dans toutes les casernes, nous savons que ce jour n'est pas loin.

Nous savons aussi que cette renaissance de l'antimilitarisme révolutionnaire est nécessaire, dans un monde où, face à la crise économique qui se développe, les hommes politiques commencent sérieusement à évoquer la perspective d'un troisième conflit mondial, si nous ne voulons pas que, comme cela s'est déjà passé deux fois depuis le début de ce siècle, des millions d'exploités partent s'entre-massacrer pour le plus grand profit des capitalistes.

Alors nous devons dire, à tous ceux qui à cause de Draguignan et de Karlsruhe pleurent sur la disparition des vertus de discipline et d'obéissance dans l'armée, qu'il y a une autre tradition, bien plus noble à nos yeux, que celle qui consiste à se faire tuer avec discipline pour le seul profit des patrons et des banquiers. C'est celle des soldats français de 1917 mutinés au Chemin des Dames. C'est celle des marins allemands hissant la même année le drapeau rouge au mât de leur navire. C'est celle des soldats russes fraternisant avec ceux des tranchées d'en face, malgré les hurlements de leurs généraux. C'est celle des marins de l'Aurore enfin, faisant tonner leurs canons sur Pétrograd, le soir du 25 octobre 1917, comme pour célébrer l'avènement du premier État ouvrier.

Alors les Massu, les Mitterrand (le général bien sûr), et les Soufflet ont bien tort de s'époumoner, comme cela sur ce qui se passe aujourd'hui dans l'armée. Qu'ils gardent leur souffle, car ils en verront bien d'autres, le jour où les drapeaux rouges de la révolution prolétarienne flotteront sur leurs ministères et leurs casernes.

Et dans cette tradition, il y a de plus en plus de travailleurs, de plus en plus de jeunes qui se reconnaissent, face à la pourriture de la société capitaliste et à la trahison des organisations réformistes.

 

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