Élections présidentielles : l'éclatement de l'unité de la droite01/05/19741974Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Élections présidentielles : l'éclatement de l'unité de la droite

Cet article a été donné à l'impression le 10 mai, c'est-à-dire entre les deux tours de scrutin, en conséquence, avant que les résultats des élections présidentielles soient connus.

Le premier tour des élections présidentielles a parachevé une évolution commencée sous Pompidou et même, dans une certaine mesure, pendant les dernières années de de Gaulle : l'érosion puis l'éclatement de l'unité de la droite française.

L'unification de la quasi-totalité de la droite française dans une grande formation gaulliste et, plus largement, dans une même majorité qui soutenait de Gaulle d'abord, Pompidou ensuite, fut une des données marquantes de la vie politique en France. Cette majorité assure le pouvoir sans discontinuité depuis près de seize ans. Elle en a écarté pendant tout ou partie de la même période d'autres formations de la bourgeoisie, de la gauche bien sûr, mais aussi du centre ou des franges de la droite qui n'avaient pas rejoint le regroupement gaulliste ou qui l'ont quitté en un moment donné.

Les élections législatives organisées au lendemain de mai 1968 ont assuré la majorité absolue à l'Assemblée Nationale à la seule U. D. R.. Si les législatives de 1973 ont marqué un très net recul des formations de la majorité, ainsi d'ailleurs qu'une modification de l'équilibre en son sein, l'UDR est resté le parti qui disposait, et de loin, du plus grand nombre de sièges à la Chambre. Avec les deux autres formations de la majorité, les Républicains Indépendants de Giscard d'Estaing et le Centre Démocratie et Progrès de Duhamel, la majorité sortante a gardé sa prédominance numérique.

Or voilà qu'aujourd'hui il ne reste plus rien de l'unité. La droite s'est coupée en deux pendant la campagne du premier tour, la rivalité des deux candidats issus de l'ex-majorité - et sans compter le troisième larron Royer - a marqué la campagne autant que leur commune opposition à Mitterrand. La ligne d'éclatement ne s'est même pas faite en suivant le contour des deux formations de l'ex-majorité, elle est passée à l'intérieur même de l'UDR. Une importante fraction de celle-ci s'est ouvertement prononcée contre Chaban, candidat pourtant de leur propre parti ; une autre fraction et y compris le premier ministre, chef officiel de l'UDR, après une prise de position du bout des lèvres en faveur de Chaban, s'est abstenue ostensiblement de faire campagne pour lui, d'autres enfin cherchaient à préserver leur avenir en jouant gagnant les deux chevaux, soutenant Chaban en même temps que Giscard.

Le soutien accordé à Giscard au deuxième tour par la grande partie de la majorité contre Mitterrand n'a pas pu recoller les morceaux. Au spectacle de l'éclatement s'ajoute celui d'une UDR - parti majoritaire encore à l'Assemblée, mais dont le candidat a recueilli moins de 15 % des voix - insistant lourdement sur sa qualité de force d'appoint nécessaire pour former la nouvelle majorité : le mouvement gaulliste réduit à la modeste ambition qui fut naguère celle des petites formations charnières du centre sous la IVe République, c'est là assurément un spectacle nouveau.

La droite est en train de retrouver sa dispersion, sa division et ses déchirements traditionnels d'avant de Gaulle. C'est une sorte de retour aux origines. L'intermède gaulliste est terminé. Il en est resté un certain cadre constitutionnel,. mais rempli aujourd'hui d'un contenu fort différent de ce qu'il fut au zénith du pouvoir du Général.

Ce n'est pas un hasard si l'éclatement de l'UDR et de ses anciens satellites coïncide avec le spectacle d'élections présidentielles où les candidats et leur comportement présentent un curieux mélange de la IVe et de la Ve République. Avec d'ailleurs une certaine prédominance de la première. De la république gaullienne, ces allures d'hommes providentiels que les candidats essaient de se donner, d'hommes au-dessus des partis et indépendants d'eux. De la IVe République, ces tractations qui ne sont même plus de couloirs, ces programmes électoraux obtenus en panachant les concessions faites à ceux dont on a obtenu le soutien ou de ceux dont on espère l'obtenir.

Et, incontestablement, le candidat de la droite apparaît plus encore que celui de la gauche, comme le candidat d'un magma hétérogène, le candidat des tractations, aux prises de positions laborieusement dosées pour ne déplaire ni à Lecanuet, ni à Jobert, ni à Sanguinetti. La façon dont Giscard a été investi préfigure les rapports qu'il entretiendrait avec les formations de la future majorité présidentielle s'il devait être élu. Et ces rapports n'ont plus grand-chose à voir avec ceux entretenus par de Gaulle avec sa propre majorité.

Le pouvoir gaulliste à ses débuts a été caractérise par une prédominance écrasante de l'exécutif par rapport à la Chambre et par rapport aux formations politiques qui la composaient. Y compris par rapport aux formations de la majorité. De ce point de vue, le changement est frappant entre l'ère de de Gaulle et l'ère qu'annonce la candidature Giscard si ce dernier est élu. Entre ce changement et l'éclatement de la droite, il y a un lien direct, un lien de cause à effet.

Certes, c'est parce que la droite est aujourd'hui divisée, que le candidat de la droite doit marchander avec ses différentes tendances pour constituer une « majorité présidentielle ». Mais c'est parce que, depuis de Gaulle jusqu'à ce troisième président de la Ve République qui doit sortir des urnes le 19 mai, l'indépendance de l'exécutif à l'égard des partis n'a cessé de s'effilocher, que la majorité gaulliste a fini par éclater et, avec elle, l'unité, même formelle, de la droite.

La constitution de la Ve République est une constitution présidentielle, mais ce n'est pas un article de la constitution qui avait assuré à l'exécutif du temps des premières années du gaullisme sa prépondérance sans contrôle sur le législatif et son indépendance à l'égard des partis. La situation politique comme la situation sociale avaient créé en 1958 les conditions d'un pouvoir bonapartiste, en même temps que l'exigeaient les intérêts politiques de la bourgeoisie. Le coup de force réussi de mai 1958 répondit à cette exigence. De Gaulle incarnait ce pouvoir bonapartiste, capable de prendre et d'imposer les décisions dictées par les circonstances en fonction des intérêts généraux de la bourgeoisie française, et cela sans en référer à quiconque.

Le pouvoir de de Gaulle ne dépendait en rien des partis de la droite, c'est au contraire l'audience de ceux-ci, voire leur existence, qui dépendaient de de Gaulle. Ce fut là la source de cette force d'attraction qui a attiré dans l'orbite de de Gaulle tous les courants disparates de la droite - voire même, pendant une courte période, une partie de la gauche, en l'occurrence le parti socialiste - et a fondu ensemble une grande partie de ces courants au sein d'un grand parti gaulliste.

Cette force d'attraction s'affaiblissait à mesure que, la guerre d'Algérie terminée, les conditions sociales du bonapartisme s'estompaient. L'unification de la droite naquit historiquement avec le pouvoir bonapartiste de de Gaulle et comme un sous-produit de celui-ci. Un sous-produit qui n'a pas longtemps survécu à la situation qui l'avait créé. L'affaiblissement de la cohésion de la droite était parallèle à la dégradation du pouvoir, naguère sans partage, de l'exécutif, jusqu'à l'éclatement public de la crise à la mort de Pompidou. Une frange de la droite, résolument hostile à certains aspects de la politique de de Gaulle, en particulier en matière de politique étrangère, s'est détachée de la majorité, dès que la présence de de Gaulle à la tête de l'État n'a plus été ressentie comme une nécessité absolue pour les intérêts de la bourgeoisie. La constitution avait beau être modifiée dans le sens du renforcement de l'autorité du président, par l'instauration de l'élection de celui-ci au suffrage universel, cette modification constitutionnelle était loin de pouvoir compenser l'affaiblissement des conditions objectives d'un pouvoir bonapartiste.

Lecanuet a porté le premier coup notable, à la fois à l'unité de la droite, en quittant avec sa formation la majorité gouvernementale, et à l'autorité du président de la république, en mettant de Gaulle en ballottage, au premier tour des élections présidentielles de 1965.

Le jeu de Giscard, quelque quatre ans plus tard, sera plus subtil. Sa formation ne quitte pas la majorité gouvernementale, mais en appelant à voter « non » au referendum de 1969, elle fera démissionner de Gaulle.

Car la chute de de Gaulle a marqué le moment où l'exécutif a cessé d'être au-dessus des partis, au-dessus de la « classe politique ». De Gaulle a néanmoins refusé de composer avec l'une comme avec les autres. Il l'a payé de sa place.

La constitution gaulliste, taillée à la mesure du de Gaulle des premières années, se révélait déjà trop ample pour le régime gaulliste vieillissant. Elle ne pouvait assurer l'indépendance de l'exécutif que pour un de Gaulle au faîte de son pouvoir. Pompidou était loin d'être de Gaulle, et la bourgeoisie française n'ayant plus besoin de sauveur providentiel, celui qui aurait essayé d'y jouer aurait seulement ajouté du ridicule à la situation.

Pompidou l'a compris. S'il est parvenu à la présidence par un ersatz de coup de force, s'imposant non pas à toutes les forces politiques comme de Gaulle mais seulement à toutes les factions de l'UDR, il a néanmoins commencé par assurer son élection par des tractations, notamment avec Giscard. Et il n'a cessé, par la suite, de composer avec les courants divers de la majorité et non plus cherché à s'imposer à ceux-ci.

Le coup de force de la fameuse petite phrase de Rome, par laquelle Pompidou avait annoncé sa candidature à une place de présidence encore occupée par de Gaulle, avait au moins l'avantage d'avoir pris très nettement de vitesse tous les autres concurrents possibles de la majorité et, étant le seul candidat de celle-ci, il en préserva l'unité. Si quelques dignitaires de de Gaulle quittèrent l'UDR, l'état-major et le gros des troupes sont restés unis derrière le nouveau chef, nouveau dispensateur de sinécures et de postes.

Mais si l'unité des formations de la majorité, et l'unité interne de chacune d'elles, étaient maintenues, il n'y avait plus au-dessus d'elles une autorité sans partage, capable d'arbitrer les différends, ayant le pouvoir de balayer les divergences en balayant au besoin des allées du pouvoir les hommes qui en étaient responsables.

Faute d'une telle contrainte, les vieux clivages de la droite réapparurent, les clans se reformèrent, les luttes de coteries chères à la IVe République reprirent de plus belle.

Pompidou n'y pouvait pas grand-chose, si ce n'est composer avec les coteries, devenir l'arbitre de leurs querelles, obtenir au moins que les luttes de clans restent confinées à l'intérieur de la majorité. Les moers de la IVe République, la quête de places par des manoeuvres et des combines refaisaient surface, non point au parlement, non point entre partis, mais à l'intérieur du parti au pouvoir. La cohésion était déjà plus formelle que réelle, elle provenait de ce qu'il y avait une communauté de vues entre tous au moins sur un point : le désir de ne pas admettre au partage du gâteau ceux qui étaient en-dehors de la majorité.

Si Giscard l'emporte, ce qui semble le plus probable, les gouvernements successifs qu'il pourrait désigner à partir d'une majorité de droite seraient autrement plus prisonniers de cette majorité que ne l'ont été les gouvernements de de Gaulle. Là encore, une évolution engagée sous Pompidou, aboutirait pleinement sous Giscard. La plus grande dépendance du gouvernement à l'égard de sa majorité parlementaire, la nécessité de composer avec tous les courants, y compris parfois le plus à droite pour maintenir en place un gouvernement beaucoup moins stable, se traduira nécessairement par un glissement politique à droite.

Mitterrand, s'il était élu, serait certes confronté aux mêmes problèmes. Les gouvernements qu'il pourrait mettre en place seraient aussi instables, aussi sensibles aux pressions de l'Assemblée, répondant elle-même, à travers les opinions des groupes qui la composent, à la pression de ce qui se passe dans le pays grèves, mouvements d'opinion, etc...

Mais si la victoire de Mitterrand se traduit par la formation d'une majorité gouvernementale comprenant le PC, cela impliquerait un tout autre type de rapports entre la classe ouvrière, les organisations qui se réclament d'elle et le pouvoir. Si, au contraire, Mitterrand récuse le PC au profit d'une majorité gouvernementale du centre, voire de droite, bien des illusions actuelles de la classe ouvrière disparaîtront. Dans les deux cas, la situation sera, pour la classe ouvrière, très différente, meilleure ou pire, on ne peut le dire, cela dépendra du niveau de conscience des travailleurs et, dans une certaine mesure, de la politique des organisations révolutionnaires.

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