Pourquoi veulent-ils tuer De Gaulle ?26/02/19631963Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Pourquoi veulent-ils tuer De Gaulle ?

La découverte par la police d'une tentative d'assassinat de de Gaulle à l'école militaire a été généralement accueillie avec pas mal de scepticisme. Même pour qui est peu familiarisé avec les méthodes de la police, l'éventualité d'un coup monté de toute pièce ou d'une provocation vient assez facilement à l'esprit quand on songe à l'utilité politique certaine que sont pour de Gaulle ces menaces continuelles pour sa vie provenant de l'extrême-droite. A condition de ne pas réussir bien entendu, mais l'échec même de divers attentats tend pour beaucoup évidemment à confirmer l'opinion qu'ils seraient purement et simplement organisés par les services publicitaires de l'Elysée.

Mais si « l'affaire de l'Ecole Militaire » pourrait matériellement avoir été montée par la police, ou plus simplement inventée de toutes pièces, il n'en va pas de même d'attentats comme celui du petit-Clamart ou celui de Pont-sur-Seine. Il aurait fallu alors que de Gaulle fasse peu de cas de sa propre vie étant donné les conditions mêmes de ces attentats.

Et si l'on ne peut rejeter a priori dans tel ou tel cas l'hypothèse d`une intervention policière à un niveau ou à un autre (la possibilité d'y voir clair étant d'autant plus réduite que l'interpénétration de l'OAS et des milieux policiers est grande.) L'extrême-droite a suffisamment intérêt à la disparition de de Gaulle pour qu'il ne soit pas nécessaire de recourir à ce type d'explication.

L'attentat individuel fut de tous temps un mode d'intervention politique que l'extrême-droite affectionna particulièrement, sans toutefois que cela la caractérise. Les mouvements fascistes ont à leur actif, en Italie, en Allemagne et ailleurs, nombre de ces attentats y compris contre des chefs d'État (assassinat de Dolfuss par exemple). Avant la dernière guerre au Japon, un certain nombre de sociétés secrètes se livraient à ce genre d'activités et ont même mis au point un type particulier d'attentat au couteau qui a encore fait ses preuves il n'y a pas tellement longtemps, avec l'assassinat d'un leader socialiste au cours d'un meeting. Ces attentats ont pour objectif d'infléchir le comportement d'hommes politiques, dans un sens ou dans l'autre, en leur faisant craindre pour leur vie, car ils ne sont pas tous insensibles à ce genre de menaces. Mais ils ne suffisent généralement pas à transformer un régime ou une société car ils ne suppléent pas des forces sociales inexistantes et ils n'ont d'influence que lorsqu'ils sont l'expression de telles forces. Et dans la situation politique actuelle il est bien évident que les menaces contre sa vie ne modifieront pas la politique de de Gaulle.

C'est le fait que l'OAS ne représente plus rien (apparemment) qui fait le plus douter de la réalité de ces attentats. L'OAS ne paraît avoir aucun intérêt à la mort de de Gaulle car il paraît vain, pour elle, d'espérer que cette mort l'amènerait au pouvoir. Cette opinion est renforcée par la presse qui, le plus souvent, pour justifier les hommes de l'extrême-droite, ne fait apparaître que leurs motivations psychologiques et, principalement, ce qui serait la rancoeur de combattants contre de Gaulle, coupable à leurs yeux d'avoir « livré » l'Algérie au FLN

Les motivations des exécutants sont peut-être de cet ordre, avant ou après les motivations financières, mais celles des dirigeants de l'OAS sont certes plus politiques. (A ce propos, il faut se garder de juger l'avenir ou l'efficacité des hommes de l'extrême-droite sur leur seule bêtise, ou sur leur inculture. Le fascisme est réellement un retour à la barbarie conditionné par des facteurs économiques et sociaux, et bien des intellectuels bourgeois qui, aujourd'hui, se gaussent de la crasse intellectuelle des hommes de mains fascistes, une fois ceux-ci au pouvoir, se transformeront en laudateurs des « maîtres géniaux » ).

La mort de de Gaulle n'amènerait certes pas automatiquement les hommes de l'l'OAS au pouvoir. Mais elle leur donnerait une chance d'y accéder alors que la situation actuelle ne leur en offre aucune, du moins dans l'immédiat et, dans le pire des cas sur le plan de la propagande, elle renforcerait singulièrement leur position.

Un individu ne fait pas l'histoire, loin de là, mais les forces sociales s'expriment en certaines circonstances par l'intermédiaire d'individus déterminés dont la présence est nécessaire. Les classes dominantes sont bien plus riches en hommes que les classes dominées et, en général, elles disposent en toutes circonstances de plusieurs individus susceptibles de jouer le rôle voulu par les circonstances, ce qui est rarement le cas pour les classes dominées. Il faut dire aussi que les hommes susceptibles de correspondre aux besoins des classes qui revendiquent le pouvoir politique doivent nécessairement être d'une autre envergure et d'une autre trempe que ceux qui représentent les classes qui s'y cramponnent. Les premiers doivent avoir une conscience claire du développement et de l'avenir de la société. Ils doivent entre autres, exprimer les sentiments, les intérêts et les aspirations des classes opprimées. Ils doivent aussi être reconnus comme leurs représentants par ces classes, englobant une grande partie de la population, souvent la plus inculte et la plus arriérée. Cela ne peut d'ailleurs se faire de nos jours que par l'intermédiaire d'une organisation intimement liée aux masses. Les seconds, au contraire, représentent une infime minorité de la société, celle qui possède tout et détient tous les leviers de commande Ils n'ont à se faire admettre que d'elle. Ils n'ont à avoir aucune conscience particulière du développement social, à l'exception de la conscience aiguë des intérêts immédiats de la minorité possédante, car celle-ci paye toute une classe d'intellectuels pour penser pour eux.

Mais le pouvoir de la classe dominante ne repose pas que sur la force physique de l'État. Il repose aussi sur la passivité des opprimés sans laquelle les forces de répression seraient le plus souvent insuffisantes. Et pour ne parler que de notre époque cette passivité est obtenue en entretenant des illusions au sein des masses : illusions sur « l'indépendance » de l'État, sur « l'intérêt national », sur une morale commune à toute la société, etc.., et sur la personnalité de certains hommes politiques. Ces derniers bénéficient, dans ce domaine aussi, de tous les moyens de propagande et d'abrutissement conférés par l'argent et, lorsqu'ils sont au pouvoir, par l'appareil d' État. Mais ces illusions entretenues, à grands frais d'une part, grâce aux circonstances historiques ou politiques d'autre part, limitent le nombre d'hommes politiques dont la bourgeoisie peut se servir pour gouverner. Selon l'idée que les masses se font de tel ou tel gouvernant il lui faudra plus ou moins d'efforts, c'est à dire utiliser plus ou mois les forces répressives pour défendre ses intérêts. C'est ainsi que, selon les politiques et le rapport des forces, la bourgeoisie choisira d'utiliser au gouvernement tel ou tel homme plus susceptible qu'un autre de tromper les masses. Sans la participation des staliniens au gouvernement de 44 à 47, la bourgeoisie française n'aurait pas pu s'opposer aux revendications du prolétariat. Sans un premier ministre « socialiste », appuyé par les « communistes », elle n'eut pas pu non plus imposer sans dommages pour elle, l'envoi du contingent en Algérie en 1956.

Lorsqu'il s'agit de trouver des hommes possédant de l'influence sur les autres classes populaires, paysannerie, petite bourgeoisie, intellectuels, elle dispose dans son arsenal politique. de partis ayant leur clientèle dans ces classes. (A tout prendre la situation du Parti Socialiste ou du PCF n'est pas tellement différente).

Mais le problème est bien plus difficile pour la bourgeoisie lorsque la situation nécessite de trouver un homme ayant de l'influence à la fois sur les unes et sur les autres ou, plus exactement, un homme qui représente une politique donnée pour les classes populaires, c'est à dire la majorité de la nation, une politique donnée et souhaitée par elles, au moins comme un moindre mal évidemment.

Les situations où un tel homme est nécessaire sont rares, sans être exception. En règle générale, lorsque le régime est « démocratique », la bourgeoisie gouverne par l'intermédiaire de partis politiques dont les hommes sont plus ou moins interchangeables. C'est le PCF ou le Parti Socialiste qui disposaient d'influence et n'importe lequel de leurs dirigeants pouvait faire l'affaire. Mais, dans certaines circonstances les « rouages démocratiques » sont grippés, ou les illusions parlementaires des masses sont insuffisantes et il faut « au pays » un homme intervenant soit comme « arbitre », soit comme « sauveur » et le plus souvent comme les deux à la fois.

Cet homme apparaît alors comme le chef d'un gouvernement bonapartiste, d'un, gouvernement qui plus que les autres peut s'élever au-dessus des classes, pour représenter le « bien commun ». Parfois, il s'agit seulement d'une période extrêmement brève lorsqu'il n'y a par exemple, qu'une seule décision à prendre, ou lorsque le crédit populaire dont bénéficie l'homme politique en question est limité. Depuis la « libération » nous avons connu, entre les « règnes » de de Gaulle, deux périodes relativement brèves où le régime fut à proprement parlé bonapartiste. La première fut celle où Mendès-France négocia l'armistice en Indochine. Et la seconde celle citée plus haut où Mollet obtint les pleins pouvoirs de 1°Assemblée. Dans le premier cas, à part les dirigeants socialistes, seul Mendès-France pouvait jouer le rôle, Dans le second, Mendès-France n'était plus utilisable pour de multiples raisons, en particulier parce que le rapport des forces avait changé dans le pays, il fallait nécessairement aller jusqu'à utiliser un leader « ouvrier ».

C'est dire, que tout en possédant toute une classe de politiciens professionnels la bourgeoisie ne dispose pas toujours d'une doublure, dès qu'il s'agit de trouver un bonaparte, surtout lorsque le rôle à jouer est celui d'un bonaparte « démocratique ».

Et dans le cas de de gaulle il est flagrant qu'aucun autre homme de la bourgeoisie no dispose d'autant de crédit auprès des masses. la vie politique du pays est marquée depuis vingt ans par sa présence, ou plus encore par son absence, de l'avant-scène politique. il représente pour la nasse bourgeoise, conservatrice ou réactionnaire, le créateur du r.p.f. anti-cormuniste et anti-parlementaire. pour le reste de la population il est le « démocrate » de 1944, l'anti-pétain, l'anti-fasciste par définition. illusions auxquelles le p.c.f. a contribué de toutes ses forces à l'époque et puissamment renforcées de nos jours par sa politique vis-à-vis de l'extrême-droite (et surtout par la politique de l'extrême droite vis-à-vis de lui), pour les peuples des territoires de l'ex-union française il était aussi, et en 1958 cela avait son importance, l'homme qui leur avait promis l'indépendance pendant la guerre mondiale. les masses populaires savent qu'elles n'ont rien de particulièrement bon à attendre de lui (et cela l'avantage pour la bourgeoisie par rapport à l'emploi de leaders « ouvriers » de ne pas entraîner d'illusions dangereuses) mais les masses ne le craignent pas et, à tout prendre, le préfèrent à tout autre homme d'état de droite.

La mort de de Gaulle remettrait donc immanquablement en cause le bonapartisme actuel. Non pas que de Gaulle soit le régime à lui tout seul, mais c'est dans sa personne que se neutralisent les forces sociales antagonistes dont l'équilibre, instable, caractérise le bonapartisme. De Gaulle disparu, un nouvel équilibre ne pourrait pas être trouvé sans heurts et sans, peut-être, une grave épreuve de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat.

C'est sur cette perspective que compte l'OAS En effet, le seul autre homme d'État que pourrait avancer la bourgeoisie pour contenir sans heurts le prolétariat, c'est à dire collaborer avec les organisations ouvrière ou plus exactement les faire collaborer, serait Mendès-France. Mais ce dernier pourrait difficilement - étant donné l'opinion que les masses ont de lui - mener conjointement une politique aussi réactionnaire que celle que mène de Gaulle. Quant aux dirigeants « socialistes » ce serait encore pire. La bourgeoisie devrait donc, si elle voulait poursuivre la politique qu'elle mène avec de Gaulle recourir à la force pure et simple. Elle devrait, pour obtenir ce qu'elle obtient aujourd'hui par la flatterie ou la menace, s'attaquer ouvertement aux organisations ouvrières et les détruire. Elle devrait donc, soit renoncer aux avantages que lui procure le régime gaulliste, soit s'adresser aux spécialistes de la répression que sont les officiers de l'armée d'Indochine et d'Algérie, les corps de militaires professionnels, les policiers plus ou moins spéciaux ... en un mot à l'OAS

La partie serait très dangereuse pour la bourgeoisie, mais les hommes de l'OAS sont persuadés qu'ils remporteraient l'épreuve de force et, de toutes façons, n'ont, eux, pas grand chose à perdre. Ils sont convaincus que les organisations ouvrières, que les partis de « gauche » sont de grands corps vides et inefficaces qui s'effondreraient dès le premier choc. Selon eux, c'est l'absence de fermeté du gouvernement qui fait la force de la gauche, et une poigne ferme aurait raison du « communisme » tout comme elle aurait eu raison du FLN si on les avait laissé faire.

Tuer de Gaulle est un moyen, le seul qu'ils possèdent actuellement, de contraindre la bourgeoisie à faire appel à eux. Celle-ci n'est pas très désireuse de tenter l'expérience. Pour elle, les hommes de l'OAS sont pour le moment des imprudents ou des aventuristes qui ne se rendent pas compte du danger qu'ils courent et font courir aux autres. Les organisations ouvrières sont ce qu'elles sont, et la bourgeoisie le sait mieux que quiconque, mais le prolétariat français est combatif, pas du tout brisé et ses réactions spontanées sont souvent violentes, et toujours à craindre.

Et c'est bien pourquoi la bourgeoisie française tient tant à de Gaulle !

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