Nikita, ni César, ni tribun11/07/19611961Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Nikita, ni César, ni tribun

Ce qu'on appelle la crise berlinoise mûrit avec la saison et, puisque Krouchtchev a fixé un délai de six mois aux Occidentaux pour traiter, il est probable qu'il en sera ainsi jusqu'à la fin de l'automne. Ses fruits seront-ils des grenades, on ne le sait encore. Les Occidentaux auraient accueilli avec sérénité l'étalage de la puissance aérienne russe au meeting de Moscou, et le discours de Krouchtchev à l'Académie Militaire, annonçant l'arrêt des mesures de démobilisation de l'Armée Rouge et l'accroissement des dépenses militaires de l'URSS

Le général Norstad, commandant en chef de l'OTAN, ne se serait pas inquiété de la supériorité militaire russe (en Europe) mais aurait cependant préconisé un accroissement des effectifs alliés sur le continent. Chacun des interlocuteurs roule des épaules tout en disant que « l'autre » n'ira pas jusqu'à se battre.

Le discours de Krouchtchev n'est donc qu'un nouvel épisode, ni plus ni moins important qu'un autre, dans l'évolution de la crise de Berlin, c'est-à-dire dans la lutte des deux camps pour intégrer le potentiel industriel de l'Allemagne dans son système militaire ou, à défaut, pour le neutraliser.

C'est ce qui nous permet de ne relever dans ce discours que deux aspects qui, pour n'être que mineurs, sont tout de même révélateurs du mode de penser du dirigeant actuel du Kremlin.

Krouchtchev a dit « En Occident, on reconnaît que les forces de l'URSS et des autres pays socialistes ne le cèdent en rien à celles des puissances occidentales, mais on n'en tire pas les conclusions qui s'imposent : à des forces égales doivent correspondre des droits égaux ».

Que devient là le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ? Selon Krouchtchev, ils n'ont ce droit donc que s'ils en ont la force. Mais alors à quoi bon le droit ?

Bien sûr nous savons que, dans le monde où nous vivons, la force prime le droit et que le droit du plus fort... Mais ceci est une constatation, la description de ce qui est et il faut bien entendu en tenir compte. Mais lorsque cela devient un argument juridique c'est la justification de l'impérialisme, du « droit » des forts à disposer des faibles. Ceci aussi n'est évidemment qu'une constatation, car cela fait bien longtemps que l'URSS non seulement parle, par la voix de ses dirigeants successifs, de Staline à Krouchtchev, mais agit ainsi. Déjà les traités de Yalta et de Potsdam qui réglaient entre les trois Grande le sort du monde d'après-guerre, le règlement de l'ONU qui donne aux seuls cinq Grands (dont la Chine de Tchang-Kaï-Chek) le droit de décider au Conseil de Sécurité grâce au « veto », étaient l'application de ces mêmes principes, qui ne concèdent de droits aux peuples que lorsque ceux-ci peuvent s'en passer.

Il est bien évident que si l'ALN avait la force de jeter à la mer l'armée française, le « droit » à l'autodétermination serait superflu. Ce droit dont on n'a d'ailleurs commencé à parler qu'à la suite d'une insurrection impossible à vaincre. Un État socialiste en France aurait dès sa première heure d'existence offert aux Algériens la possibilité de disposer d'eux-mêmes... même s'ils n'avaient pas été forts. Mais, c'est à ce genre de nuances que le bon sens épais de Krouchtchev est imperméable par nécessité sociale : comment le droit des peuples aurait-il un sens pour le grand-maître de la bureaucratie parasite et usurpatrice, qui fut le bourreau de Budapest à peine arrivé au pouvoir ?

L'autre aspect que nous voulions remarquer est ce passage où Krouchtchev déclare, après avoir dit que la production de l'URSS rattraperait celle des États-Unis en 1970 :

« La politique soviétique est une politique de coexistence pacifique, de compétition économique. C'est pourquoi nous disons au président Kennedy, au général de Gaulle et à Mac Millan : voilà les domaines dans lesquels il serait raisonnable de se livrer à une compétition. Si après avoir signé le traité de paix allemand, nous nous serrions tous la main et déclarions que nous concentrerions dorénavant tous nos efforts sur les compétitions économiques, les hommes pousseraient un soupir de soulagement ; ce serait un bon prélude à d'autres pourparlers, afin de réaliser le rêve de l'humanité, l'établissement d'une paix durable ».

Comme si les deux guerres mondiales que l'humanité vient de vivre, sans compter bon nombre de guerres qui ne furent pas mondiales, n'étaient pas dues aux compétitions économiques entre les grandes puissances qui se partagent le monde. La guerre n'est jamais que la poursuite de la compétition économique entre pays rivaux. Elle en est de plus l'aboutissement inéluctable. Les brigands impérialistes ne luttent pacifiquement sur le plan économique que lorsque cela les avantage. Après le Traité de Versailles, le monde entier fut dépecé, des colonies des uns passèrent aux autres, des peuples furent partagés, des « sphères d'influence » furent attribuées aux puissances victorieuses. Les impérialismes mal pourvus, dès que leur puissance économique le leur permit, engagèrent la lutte sur le plan militaire contre les impérialismes repus. Pour le monde capitaliste, la compétition économique est la lutte pour la vie. Et qui lutte pour sa vie n'hésite pas à donner la mort. Comment peut-on penser que si dans la compétition pacifique envisagée par Krouchtchev l'impérialisme mondial et en particulier l'impérialisme américain voyait ses débouchés disparaître, ses sources d'approvisionnement lui échapper, comment peut-on penser qu'il accepterait de mourir ainsi sans combattre ? L'impérialisme américain ne pourrait conduire une telle compétition pacifiquement que si elle se déroulait constamment à son avantage, que si aucun peuple n'entrait en lutte pour son indépendance, que si ce qui reste de socialisme en Russie disparaissait.

Mais tout comme le développement industriel de l'URSS n'est finalement pas dû à Krouchtchev, la révolte des peuples contre l'impérialisme ne dépend pas de lui, de ses idées, de ses paroles. Le capitalisme porte irrémédiablement la guerre en lui, mais il porte aussi en son sein les forces qui le balaieront et balaieront en même temps la clique du Kremlin.

Il ne restera alors de Krouchtchev, pas même ce qui reste de Staline, à part un tas de médailles, rien qu'un peu de vent.

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