Les voix du sud18/06/19631963Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Les voix du sud

L'évolution du problème racial aux USA prenant un caractère de plus en plus aigu et, surtout, irréversible, les deux grands partis américains commencent à se poser le problème sur le plan électoral et à supputer ce que pourraient leur apporter les suffrages des millions de noirs du Sud, jusqu'ici pratiquement privés de droits civiques, mais qui vont peut-être participer aux prochaines élections.

Le parti démocrate, celui de Kennedy, trouvait jusqu'ici le gros de ses électeurs dans les États du Sud, ces États actuellement secoués par la révolte des noirs. Inutile de préciser que les électeurs en question étaient des blancs, racistes pour la plupart. Indépendamment des autres incidences - intérieures ou extérieures - des manifestations des noirs et de ce qu'elles peuvent devenir, Kennedy doit donc, sur le plan électoral, maintenant qu'il ne fait aucun doute que les noirs ne renonceront pas, engager une course de vitesse pour pouvoir, aux prochaines élections, récupérer par les suffrages des nouveaux électeurs de couleur, les voix qu'il perdra certainement du côté des blancs du Sud.

Bien entendu, Kennedy n'a pris le parti des revendications des noirs que parce que le développement de la lutte de ces derniers l'y contraignait. Il n'avait fait jusqu'alors que ce que ses prédécesseurs avaient fait. A chaque fois que quelques hommes individuellement, ou bien quelques militants de la NAACP, démontraient d'une façon ou d'une autre, à l'opinion mondiale, de façon suffisamment éclatante quelle était la véritable situation politique et sociale faite aux noirs du Sud, les différents Présidents des USA qui se sont succédé depuis la fin de la guerre, ont toujours pris position, de façon plus ou moins platonique, en faveur de l'émancipation des noirs, tenus que sont les USA de ménager l'opinion des différents peuples ex-coloniaux et particulièrement de ceux d'Afrique. Les dirigeants américains de Washington n'ont bien entendu jamais mis fin à cette situation car ils n'en avaient pas les moyens. Il leur aurait fallu pour cela, non seulement des textes de loi, mais une lutte ouverte avec l'administration et la police des États du Sud. Il leur aurait fallu littéralement briser ces États et cela aurait été briser leur propre appareil de domination et de répression. Aujourd'hui, Kennedy se voit contraint d'aller plus loin, mais s'il le peut, c'est parce que l'ensemble de la bourgeoisie américaine, y compris celle du Sud, voit le danger que lui fait courir le tour cataclysmique que prennent les manifestations, qui de non-violentes deviennent des manifestations de masses de plus en plus disposées à passer à l'action directe et cela pas seulement dans le Sud, mais aussi dans le Nord. En effet, dans les États du Nord, la condition des noirs n'est pas aussi affreuse que dans le Sud, mais est cependant inférieure à celle des blancs. La ségrégation n'existe pas, ouvertement, mais de fait les noirs se retrouvent parqués dans les mêmes quartiers, et occupés dans leur immense majorité aux emplois inférieurs. Sans y être comme dans le Sud des sous-hommes, sous le prolétariat, ils en constituent dans le Nord la couche inférieure.

Les industriels du Nord sont donc aujourd'hui parmi les plus inquiets. Ce sont eux que Kennedy a récemment consultés pour qu'ils fassent pression, par les moyens dont ils disposent (banques, filiales, succursales, pressions économiques de toutes sortes) sur la bourgeoisie du Sud.

Mais pour en revenir à l'aspect électoral, le plus comique est l'attitude du Parti Républicain. Ce parti en effet n'a jusqu'ici rien fait de plus pour les noirs que son homologue démocrate mais, lui qui avait vu avec un certain plaisir Kennedy élu grâce aux voix des racistes du Sud, se débattre avec le problème noir devenu pour lui un véritable guêpier qui pouvait lui coûter sa réélection, considère maintenant comme injuste de ne pas bénéficier des voix des noirs aux prochaines élections s'il se confirme que les noirs du Sud pourront voter.

La solution, les Républicains viennent de la trouver, elle n'est pas dangereuse, elle ne risque pas de les mener trop loin et elle est tellement « électorale » : ils viennent de rappeler qu'ils sont « le parti de Lincoln », le Président des USA qui abolit légalement l'esclavage en 1852, après deux ans de la fameuse guerre de Sécession qu'ils évoquent.

En fait, présenter la guerre de Sécession comme une croisade anti-esclavagiste, même si elle fut telle pour bon nombre de combattants des armées du Nord, est une escroquerie. Certes, Lincoln fit adopter la loi de l'abolition, ce qui lui valut d'ailleurs d'être assassiné quelques jours après sa promulgation. Mais la guerre qui commença au début de 1861 et devait se terminer le 9 avril 1865, avec la capitulation des armées sudistes à Appomatox, n'avait en réalité pris la cause de l'abolition de l'esclavage que comme un prétexte, comme le sentimental étendard recouvrant une opération on ne peut plus matérielle.

Les États du Sud des USA les plus « extrémistes » étaient les deux Caroline, la Géorgie, le Mississipi et l'Alabama. Ils représentaient une société vouée à l'agriculture avec de grandes plantations de canne à sucre, de tabac et surtout de coton. En 1862, sur les neuf millions d'habitants du Sud, on comptait 3 500 000 noirs, mais seulement 384 000 blancs possédant des esclaves.

Cette aristocratie de planteurs était donc numériquement très réduite. 85 à 90 % du Sud se composaient d'esclaves et de petits fermiers blancs exploitant péniblement les terres les plus pauvres, ainsi que d'ouvriers agricoles blancs travaillant sur les plantations - les conditions matérielles de vie de cette catégorie de « petits blancs » étant fort peu différente de celle des esclaves.

Au contraire, le Nord des États-Unis commençait alors à s'industrialiser, à organiser des moyens de transport plus efficaces et plus souples que les voies fluviales, à édifier un capitalisme prospère sur la base de l'exploitation des centaines de milliers d'immigrants.

La victoire nordiste de 1865 signifia, dans ces conditions, la victoire d'un capitalisme dynamique sur une société féodale pétrifiée. Elle permit à l'industrie et au commerce du Nord de faire un gigantesque bond en avant, de conquérir un vaste marché en même temps que d'introduire dans le Sud des méthodes industrielles d'exploitation du coton, fondées sur le salariat, c'est-à-dire la : « liberté » de la main-d'oeuvre noire, en opposition avec son ancien attachement juridique à la culture ou au maître - puis, par la suite, elle lui permit d'exploiter les richesses des États du Sud, entre autres le pétrole.

Il suffit d'ailleurs de constater ce que firent les vainqueurs durant les cinq ou six ans qui suivirent leur victoire militaire. Cette période que l'en appela la « Reconstruction », vit le pillage du Sud en fonction des intérêts du Nord.

En faisant la guerre, le gouvernement fédéral avait répondu à l'initiative de plusieurs États du Sud qui prétendaient scissionner parce que la venue au pouvoir du républicain Lincoln après près de soixante ans de prédominance politique des Démocrates, les avait inquiétés. Le Nord disait ne pas vouloir la guerre et vouloir avant tout « sauver l'Union ». C'était vrai, mais il voulait l'unifier sous la houlette du capitalisme industriel et bancaire. Et la guerre accéléra et radicalisa ce processus dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne signifiait pas l'avènement d'une société fraternelle et égalitaire.

C'est donc à juste titre que le Parti Républicain s'intitule aujourd'hui « Parti de Lincoln », car il est le digne continuateur du Parti qui permit au capitalisme américain de s'implanter sur un immense territoire, de se développer en exploitant une main-d'oeuvre nouvelle, abondante, corvéable à merci.

Le capitalisme américain qui vante « le niveau de vie » de « ses » ouvriers n'a rien à envier aux anciens planteurs du Sud en ce qui concerne les noirs. En les prolétarisant dans une vaste proportion, en les maintenant dans les plus basses couches du monde ouvrier, en les surexploitant, il peut en effet se permettre d'accorder quelques miettes supplémentaires à « l'élite » blanche.

Et les apologistes de la « démocratie américaine », qui prétendent prouver qu'un prolétaire des États-Unis ne se distingue en rien d'un authentique bourgeois, « oublient » tout simplement, entre autres choses, que les Noirs constituent aux États-Unis une fraction considérable de la classe ouvrière américaine, et sont loin d'avoir un sort « humain ».

Mais étant donné justement l'évolution des luttes qu'ont engagées les Noirs des USA, il y a fort à parier que ni les démocrates, ni les républicains ne bénéficieront des voix des nouveaux électeurs. Ces derniers auront appris en ces jours que la lutte et l'action directe ont pu leur obtenir en quelques semaines bien plus qu'un siècle de démocratie bourgeoise et parlementariste.

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