Isoloir ou places publiques12/12/19601960Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Isoloir ou places publiques

Les régimes bonapartistes dont le gaullisme est une illustration et qui dans les démocraties bourgeoises apparaissent lorsque le parlementarisme est incapable de résoudre les contradictions du régime sont par nature d'apparence ambiguë. Naissant d'antagonismes inconciliables dans le cadre « démocratique » du parlementarisme, ils paraissent s'élever au-dessus de ces antagonismes et jouer le rôle d'arbitre entre les intérêts en présence. Ils frappent tantôt à gauche tantôt à droite et vont même, pour sauvegarder les intérêts généraux de la bourgeoisie, jusqu'à se servir des antagonismes qu'ils ont à résoudre.

Ainsi, bien que le caractère réactionnaire du régime gaulliste n'échappe à personne, l'accueil qui a été fait à de Gaulle en Algérie montrerait à l'évidence s'il en était besoin depuis le 24 janvier, que sa politique n'est pas celle des « ultras », loin de là.

Cependant il n'est que de voir la façon dont la répression s'est abattue à cette occasion sur les ultras d'une part et sur les manifestants musulmans de l'autre pour se rendre compte que « l'arbitrage » n'est guère impartial. Modérée pour les Européens la répression a été impitoyable pour les musulmans.

En métropole même, on condamne lourdement les militants du FLN souvent à la peine capitale tandis que les Lagaillarde et consorts bénéficient de l'indulgence et des juges et des autorités frontalières. Les journaux et les militants de gauche qui soutiennent la lutte du peuple algérien sont condamnés lourdement tandis que la propagande « ultra » s'exerce quasi-librement.

Cela parce que de Gaulle et l'extrême droite ont en commun de défendre la bourgeoisie. De Gaulle représente la politique actuelle de celle-ci, mais l'extrême droite, les ultras, représentent peut être celle de demain. Aussi de Gaulle n'emploiera jamais les mêmes armes contre la gauche et contre la droite.

A l'heure actuelle celle-ci ne représente rien. Même en Algérie elle ne pèserait pas lourd face à la population musulmane. De Gaulle a tout à fait les moyens nécessaires pour la réduire. Il se refuse, seulement à les employer. Le référendum, présenté comme devant lui permettre de réaliser la politique « d'autodétermination » en renforçant sa position vis à vis des ultras, est beaucoup plus destiné à renforcer sa position vis à vis du FLN

L'extrême droite et surtout les ultras d'Algérie en sont à un stade où ils se moquent éperdument des bulletins de vote. Depuis Mai 58 exactement. Pour eux, seule la force physique compte. Ne pas l'employer contre eux, c'est finalement les servir.

On va donc demander à la population d'approuver la politique de de Gaulle vis à vis du FLN plutôt que de se prononcer contre les ultras. Le vote ne fera pas reculer d'un pas ces derniers. Il servira seulement à démontrer au FLN qu'il n'a pas d'autre espoir que céder aux conditions gaullistes ou voir la guerre continuer.

Et les conditions gaullistes que sont-elles ? Peut-on penser un seul instant que les promesses sur la participation de « tous » au référendum sur l'auto-détermination seront tenues ? Le voudrait-il que de Gaulle ne pourrait pas le faire. Peut-on penser un seul instant que l'on pourrait voir à Alger, à Oran des militants du FLN faire librement campagne pour l'indépendance ? Les ultras se moquent de légalité et l'on sait aussi quel parti les « forces de l'ordre » prendraient.

C'est ce traquenard que le plébiscite va faire approuver au pays. Car n'en doutons pas, c'est une majorité importante de « oui » qui sortira des urnes. Nos gouvernants ne posent jamais au pays que des questions telles que la tromperie soit facile. Et participer à ce plébiscite, même en votant non, c'est participer à la tromperie. C'est lui offrir une allure démocratique qu'il n'a pas. Si en Juin 58 de Gaulle avait eu 100 % de « oui », à l'instar des régimes de dictature, son prestige et son autorité en eût beaucoup plus souffert que de 49 % de « non ». Le référendum en eut été rendu sans objet.

De plus, participer à ce référendum est fondamentalement inefficace. Ce ne sont pas des bulletins de vote qui viendront à bout de la résistance des ultras ou du pouvoir gaulliste. C'est la force. Cette force que justement de Gaulle se refuse à employer, contre eux, Sa politique est différente de la leur mais il ne la réalisera que s'il peut la faire sans les détruire.

Sauf, s'il y est contraint. Sauf si les forces de gauche du pays, et en premier lieu la classe ouvrière, débordent l'alternative où le référendum prétend nous enfermer menaçant la bourgeoisie et le régime gaulliste d'un danger tel que le moindre mal pour elle, soit de mettre fin à la guerre quelles que soient les forces qui s'y opposent.

Cela ne peut être le fruit que d'une lutte ouverte et résolue. En premier lieu du boycott du référendum. Les organisations de gauche pourraient faire du 8 janvier une journée de manifestation pour la paix immédiate et le retrait de l'armée d'Algérie. Les quinze mille manifestants du 27 octobre à la Mutualité représentent infiniment plus que ce qu'ils valent comme électeurs. Faire du 8 janvier une démonstration pour la paix, non pas dans les isoloirs, mais sur les places publiques pourrait être le premier acte d'une mobilisation générale contre la guerre.

Nous devons exiger des organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière une telle mobilisation. Car dans la lutte qui est engagée, les déclarations solennelles ou pas, sont dépassées. Les gens qui veulent restreindre lutte contre la guerre aux cadres, fixés par de Gaulle, du référendum s'en font les complices de fait.

C'est d'autant plus grave que ne pas engager la lutte maintenant, c'est renoncer à voir la guerre se terminer rapidement, c'est risquer de voir le régime gaulliste continuer à préparer la voie à des successeurs plus réactionnaires encore.

S'il est aujourd'hui question de République Algérienne, c'est grâce à la lutte physique acharnée que le peuple algérien mène depuis six ans. I1 n'a pas été vaincu loin de là, mais il n'a pu venir à bout de l'énorme armée bien équipée qu'on lui a opposée. Il ne pourra probablement faire plus.

La bourgeoisie française, que de Gaulle représente, accepterait un « règlement » mais pas l'extrême droite, pas les Européens d'Algérie sur qui elle s'appuie. Et de Gaulle ne peut ni ne veut briser l'extrême droite car elle fait partie comme lui des armes de la bourgeoisie.

La situation ne peut en fait aboutir, si les facteurs du rapport de forces ne changent pas (en l'occurrence si le FLN n'est pas capable de victoires spectaculaires et décisives), que par l'intervention autonome de la classe ouvrière et de la gauche française. Tout dépend de notre décision.

D'après l'affiche officielle du référendum de 1870

PLÉBISCITE du 8 mai 1870

Oui ! Le Peuple approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution, depuis 1860, par l'Empereur, avec le concours des grands Corps de l'État et ratifie le Sénatus-Consulte du 20 avril 1870.

Les réformes demandées pour donner au pays une part plus grande dans la direction de ses affaires, sont accordées par l'Empereur avec une magnanimité sans précédent dans l'histoire. Le Peuple pourrait-il répondre par l'ingratitude à cette loyale initiative du souverain ?

Ce ramassis d'hommes déclassés incapables de rien produire par eux-mêmes, qui veulent le renversement de l'ordre social et demandent avec un cynisme inouï l'anéantissement des lois et de la religion, qui voudraient dépouiller le riche et arracher des mains des ouvriers laborieux le produit de leurs sueurs et de leur travail ; ces hommes qui sont la honte de la société, lèvent audacieusement leur étendard couvert de sang et de boue !

D'une extrémité de la France à l'autre, le Peuple, leur répondra par un cri de profonde indignation !

Le moment est venu pour les citoyens honnêtes et paisibles de prouver qu'ils sont dignes des libertés qui leur sont offertes.

Entre les Ruines, la Révolution et l'Anarchie d'un côté, la Sécurité, l'Ordre et le Progrès de l'autre, le choix ne peut être douteux.

Que tous les bons Français se lèvent à la voix de l'Empereur, qu'ils forment une phalange invincible et que, dans un élan patriotique, ils aillent déposer leur bulletin dans l'urne du plébiscite, en disant avec toute l'énergie que seule peut inspirer une conscience honnête et loyale :

Oui ! Nous voulons une fois pour toutes anéantir l'esprit de désordre et les espérances coupables des hommes de la démagogie ! ! !

Partager