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De Bandoeng à Belgrade

Les dirigeants de vingt-cinq nations participaient à la conférence des « non-engagés » qui vient de se tenir à Belgrade.

Au cours de ces dernières années, le groupe des pays « neutralistes » a reçu l'appoint de nombreux États nouvellement arrivés à l'indépendance politique en Afrique, en Asie et même en Amérique latine (Cuba). Il a vu son influence grandir à l'ONU Face aux deux blocs, celui de l'Ouest et celui de l'Est, le groupe des neutres paraît devoir jouer un rôle grandissant. Il n'entend plus, comme au temps de Bandoeng, se contenter de refuser de choisir entre les deux blocs, il se propose aujourd'hui, quand il le jugera nécessaire, de prendre position pour tel ou tel camp, selon la situation. C'est du moins une tendance qui s'est nettement manifestée au cours de la conférence. Car le groupe des non-engagés s'est fait le champion de la paix. Tito, Nehru, Nasser et consorts sont les apôtres de la « coexistence pacifique ». Ils se sont réunis en principe à Belgrade pour demander à Krouchtchev et à Kennedy de résoudre par la négociation les différends qui les séparent.

Le « neutralisme » et le « pacifisme » des dirigeants non-engagés font couler beaucoup d'encre enthousiaste chez une certaine gauche avide de bonnes paroles et de saintes rêveries. La barbe anti-impérialiste de Castro, le « spiritualisme révolutionnaire » de Nehru, le « socialisme africain » de Sékou Touré et celui à l'égyptienne de Nasser, que de beaux sujets de dissertation pour les bavards idéalistes que sont Bourdet, Sartre et autres pacifistes bêlants.

S'appuyant sur le prodigieux mouvement des masses populaires qui secoue le « tiers-monde » depuis plusieurs décades, la bourgeoisie ou petite bourgeoisie nationale a pris le pouvoir dans de nombreux pays ex-coloniaux ou semi-coloniaux. Avides de détourner à leur profit une part plus consistante de la plus-value mondiale, les dirigeants bourgeois mènent, dans une certaine mesure, une politique qui va à l'encontre des intérêts de l'impérialisme. Mais ces mêmes dirigeants, pour défendre leurs intérêts de classe, s'entendent avec l'impérialisme pour contenir les masses populaires. Nasser a nationalisé le canal de Suez, mais il emprisonne les militants ouvriers égyptiens, Castro ne les emprisonne peut-être pas encore, mais il interdit leurs moyens d'expression.

Coincée entre ses propres masses paysannes et ouvrières, et l'impérialisme, la bourgeoisie nationale s'appuie tantôt sur les unes, tantôt sur l'autre pour se maintenir au pouvoir.

Les États de type bonapartiste qui en résultent bénéficient considérablement de la situation internationale contemporaine. La division du monde en deux blocs, l'un placé sous l'hégémonie de Wall Street, l'autre dominé par le Kremlin, permet aux dirigeants du « tiers-monde » de pratiquer à un niveau supérieur leur double jeu. « Anti-colonialistes », ils ont l'appui de l'URSS qui y sacrifie bien volontiers les possibilités révolutionnaires. Réprimant les masses, ils sont soutenus par Washington. Nantis de perches d'équilibre de valeur internationale, leurs possibilités de manoeuvre et, partant, leur pouvoir, s'en trouvent renforcés.

Le « non-engagement » est donc une assurance sur la vie. Mais il présente aussi l'avantage d'être rentable. Il permet de récolter roubles et dollars. Le rôle de grande coquette rapporte, chacun des deux prétendants cherchant à conquérir la belle en surenchérissant sur son rival. Jusqu'à ce que les rivaux en viennent aux mains... Car les points de rupture du monde actuel susceptibles de contraindre l'impérialisme à la guerre se trouvent principalement dans les pays non engagés ou qui cherchent à le devenir. A l'exception de Berlin, c'est à Cuba, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord que la tension rebondit sans cesse. Naguère simples marchés, les pays aujourd'hui « neutres » ont arraché un certain nombre de concessions à l'impérialisme. C'est d'ailleurs dans le but d'en obtenir davantage que les dirigeants bourgeois de ces pays éprouvent le besoin de resserrer leurs liens. Tel était l'objectif principal de la conférence de Belgrade, outre bien entendu celui de « sauver la paix ».

L'impérialisme ne se laisse extorquer qu'à son corps défendant ses parts de la plus-value produite sur le dos des masses. Il n'aime pas partager. Il possède toutefois une certaine marge de manoeuvre, variable selon les époques, et peut se laisser arracher certaines concessions, tout en sauvant l'essentiel de ses positions. Mais cela n'est possible que jusqu'à un certain seuil. Chaque recul de l'impérialisme le rapproche de ce seuil critique où, ne pouvant plus reculer, il n'aura d'autre solution que de déclencher la guerre pour tenter de reconquérir le terrain perdu... y compris le terrain perdu depuis 1917.

Aucune neutralité ne sera alors possible pour les pays « non-engagés ». Ils seront entraînés dans un conflit provoqué, en dernière analyse, par leur propre évolution. Les dirigeants « neutralistes », dans la mesure même où leur « non-engagement » est destiné à porter certains coups à l'impérialisme, ne pourront échapper au processus qui mène à la guerre. Les contradictions politiques où se débattent les bourgeoisies nationales des pays sous-développés seront plus fortes que les professions de foi « neutralistes » et « pacifiques ».

Il n'y a qu'un moyen d'éviter la guerre, c'est de détruire l'impérialisme. ce n'est évidemment pas la solution qu'ont adoptée les dirigeants présents à belgrade. la résolution qu'ils ont votée ne s'adresse pas aux travailleurs pour leur demander de refuser de participer à la guerre, et de se préparer à prendre le pouvoir. nasser, nehru, tito, n'kruma et compagnie se veulent non-engagés vis-à-vis de krouchtchev et de kennedy. mais aucun non-engagement n'est possible dans la guerre des classes.

Aucune « force de frappe morale » (c'est ainsi que Bourguiba qualifie le groupe des non-engagés) ne peut résoudre les contradictions qui déchirent notre planète, La seule « force de frappe » qui puisse éviter la guerre, c'est le prolétariat révolutionnaire. Alors viendra le grand dégagement (peur reprendre un mot à la mode) des dirigeants « non-engagés », Ils resteront au bord de la route que prendront les peuples délivrés, comme les K.K. de l'humanité.

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