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Bilan

La fin de l'année est l'époque des bilans, et celui que peut dresser la gauche française n'est guère excédentaire : la guerre dure toujours en Algérie, le gouvernement gaulliste est toujours aussi solide - aussi peu, mais cela donne seulement la mesure du néant qui l'entoure - et l'OAS. est devenue, en quelques mois, une force avec laquelle on doit compter.

La croissance de l'OAS, est sûrement le fait dominant de l'année qui se termine. Celle qui vient verra-telle l'OAS, au pouvoir, rien ne permet de le dire car cela dépend de nombreux facteurs, mais c'est loin d'être exclu.

La manifestation du 19 décembre devait être une démonstration anti-OAS de la gauche mais elle a plutôt montré la volonté de celle-ci de ne pas combattre. Bien sûr cela se cache sous tout un verbiage pseudo-menaçant, mais là est le drame.

Les plus ou moins petits bourgeois libéraux de l'Observateur et de l'Express, l'Humanité et même Le Monde, affirment maintenant que ce n'est pas sur le gouvernement qu'il faut compter pour mettre à mal l'OAS, que la gauche, « les démocrates », ne doivent tabler que sur eux-mêmes. Mais ils continuent la même politique. Pour les uns comme pour les autres, le comble du radicalisme est de défendre une alliance « sans exclusive », c'est-à-dire comprenant le PCF Pour faire quoi, on ne sait trop. De Juin 36 ils voient la gaine et non l'arme, ils se souviennent du Front Populaire et oublient les grèves, ils prennent la défaite, le gouvernement Daladien-Blum, pour la victoire. Pour le PCF il s'agit seulement de tenter de rééditer un Front Populaire, sous une forme ou sous une autre, cette politique étant la seule qu'il connaisse. Quant aux autres ils identifient simplement le PCF au prolétariat, mais commodément présenté et parfaitement assimilable. Certains d'entre eux ont d'ailleurs été très déçus le 19 décembre de ne pas voir des centaines de milliers de travailleurs répondre présent lorsque leurs organisations daignaient, enfin, les convier à manifester. Déçus aussi de voir les manifestants fuir, le plus souvent, devant les charges policières.

Et là, de découvrir que des « appareils » sclérosés, des chefs indignes, des chefs syndicalistes trop longtemps prudents et lâches « ne feront pas le coup des temps héroïques retrouvés ». (J. Cau. « Express 21-12-61 » ). Ces gens, qui ne prennent conscience du prolétariat que lorsqu'ils ont besoin d'aide, ne parviennent pas à comprendre que c'est à la dure école de la vie quotidienne que le prolétariat apprend la politique. Pour lui pas de journaux, pas de livres, pas de méditations. Aucun autre moyen de confronter le passé au présent que sa mémoire. S'il donne sa confiance à des organisations qui en abusent c'est parce qu'aucune autre n'a su la gagner ou ne l'a cherché. Et dans ce cas, lorsqu'il perd confiance, ce n'est pas seulement dans ses organisations traditionnelles, c'est dans la lutte elle-même.

Et, aujourd'hui, aller à la classe ouvrière ce n'est pas aller au Parti Communiste. Pour associer les travailleurs à un quelconque mouvement anti-fasciste il ne suffit pas de faire alliance avec le PCF Et pour regrouper une part importante de la population autour de la classe ouvrière, il faut montrer de la décision de la fermeté et de l'efficacité. Il faut donner aux autres classes la conviction que le prolétariat est au moins aussi décidé que ses adversaires, et plus fort. Même si tous ces gens prétendent maintenant ne plus compter sur le gouvernement, qu'opposent-ils à l'OAS ? Des lamentations. Que proposent-ils aux travailleurs, aux « démocrates » ? S'unir. La gauche au maximum de son radicalisme, ne dépasse pas le niveau de la publicité des officines matrimoniales.

Par ailleurs, une des illusions les plus graves de cette même gauche est de croire que la montée fasciste actuelle née la guerre d'Algérie, finira avec elle. Il est des choses que l'on ne laisse faire impunément, et la guerre d'Algérie, même terminée n'a pas fini, de ce point de vue, de nous coûter cher.

Sans s'illusionner sur la puissance de l'organisation secrète qui utilise les explosifs pour se faire entendre il faut bien voir que sa croissance est rapide. elle est encore numériquement très faible, et ne doit sa relative efficacité qu'aux appuis techniques dont elle dispose dans les hautes sphères de l'armée et de la police. mais, depuis un an, elle a certainement décuplé si ce n'est plus. il ne s'agit là que de la métropole. ses succès, faciles mais voyants et impunis, lui attirent la jeunesse. dans certains milieux leur croissance est telle que la diffusion de la presse de gauche y est, ou y devient, impossible (dans certaines grandes écoles et certains lycées).

Un individu ne fait pas l'histoire, mais l'histoire ne se fait qu'au travers d'hommes, réels, et, non pas d'hommes en général. La guerre d'Algérie venant après celle d'Indochine a formé des cadres pour un parti fasciste. Il y a maintenant des dizaines sinon des centaines d'hommes, et c'est énorme, techniquement formés grâce à l'armée et à la dictature qu'elle exerce depuis plus de quinze ans sur des peuples en révolte. Ces hommes n'ont pas de formation politique c'est une lacune, mais dans des circonstances favorables cela leur viendrait vite, car eux peuvent compter sur des gens compétents formés par la bourgeoisie. Qui plus est, les rapatriés, sans être suffisamment nombreux pour offrir à l'organisation fasciste les bases de masse qui lui manquent sont pour elle autant de points d'appui dans la population, points d'appui qui vont aller en augmentant, surtout si la guerre se termine.

On ne peut en conclure pour autant que l'avenir proche ou lointain de la France soit obligatoirement fasciste. Pour la bourgeoisie, le fascisme est une arme difficilement maniable, à laquelle elle n'a recours que lorsqu'elle ne peut pas faire autrement.

Lorsqu'il est vital pour elle de détruire physiquement jusqu'aux traces des organisations ouvrières même les plus réformistes. Il faut pour cela qu'elle dispose justement de masses, venant du peuple, à jeter contre le prolétariat et ceux qui s'en réclament. La venue au pouvoir du fascisme n'est possible que dans le cadre d'une crise économique jetant le prolétariat dans la lutte et y jetant en même temps mais de l'autre côté, des milliers d'intellectuels et de petits bourgeois ruinés.

Une telle crise peut survenir d'un moment à l'autre. Rien ne pourrait l'éviter, hors la révolution. Si elle éclatait il n'y aurait d'autre alternative que fascisme ou révolution prolétarienne. Il s'agirait alors d'une course de vitesse entre les partis ouvriers et l'appareil fasciste. Une course de vitesse pour gagner, s'attacher et se faire des alliés des intellectuels en chômage et des boutiquiers à qui la crise ôterait l'univers avec la boutique. Cette course ne pourrait être qu'une surenchère dans la détermination. La victoire reviendrait à ceux qui proposeraient un changement radical des structures politiques et économiques et qui se donneraient les moyens de l'accomplir. La petite bourgeoisie irait vers ceux qui agissent, c'est la leçon de 1933. Nous n'en sommes pas là, fort heureusement, car ce serait probablement perdu. Pour qu'il y ait fascisme il faut qu'en plus des conditions objectives il y ait le facteur subjectif, c'est-à-dire l'appareil fasciste. Or le parti fasciste qui n'avait jamais pu se former en France depuis la fin de la guerre est en train de se constituer. Son importance n'est pas encore très grande, mais il existe. C'est un fait qui survivra à la guerre d'Algérie. Son importance s'accroîtra même alors.

Son existence n'implique pas le fascisme, mais elle le rend possible. La gauche pourrait encore très aisément le détruire. Les militants de l'OAS quoique clandestins sont aisément discernables. L'efficacité de l'OAS lui vient des appuis qu'elle a dans certains milieux. La gauche dispose de bien plus de forces et, grâce à son nombre, finalement de complicités. Le seul Parti Communiste pourrait détruire entièrement l'OAS d'abord en l'isolant moralement, puis en le détruisant physiquement. Cela nécessiterait une action et une propagande publique mais aussi une action clandestine. Refuser cette dernière c'est finalement ne rien faire. Car le PCF sait bien que se contenter de la propagande pour l'isolement moral des militants et sympathisants de l'OAS, sans mener en même temps une action physique organisée ne peut qu'entraîner, immanquablement, des actes terroristes spontanés. En refusant la lutte armée, le PCF refuse ipso facto l'action de masse.

Mais il est manifeste que le gouvernement est le fourrier du fascisme, et qu'on ne peut pas compter sur lui pour détruire l'OAS, il est non moins manifeste qu'on ne peut pas compter sur les organisations ouvrières actuelles pour mener ce combat. L'attitude qu'elles ont eue, et qu'elles ont encore, devant l'existence et la croissance de l'OAS est le témoin de l'attitude qu'elles auraient, une fois une crise ouverte, devant une montée fasciste. Il faudrait vraiment un raz-de-marée populaire débordant spontanément las appareils pour réduire l'OAS, hors de l'activité consciente d'une organisation révolutionnaire ayant l'oreille du prolétariat. Il ne reste qu'à espérer que les organisations qui se placent sur la gauche du PCF décident enfin à conquérir les usines, où la place est vacante, afin d'y faire entendre la propagande révolutionnaire, de l'y vérifier et de la faire vérifier par les travailleurs.

Cela ne peut se faire du jour au lendemain : il faut d'abord mériter leur confiance, et ensuite la gagner. C'est une tâche difficile mais elle est loin d'être impossible. Cependant, personne ou presque ne s'y attelle. Le PSU, que nous ne citons que parce qu'il compte dans ses rangs un certain nombre de révolutionnaires honnêtes et de militants ouvriers, se contente comme beaucoup de militer au sein des appareils syndicaux sans faire entendre aux travailleurs du rang un langage différent de celui des staliniens ou des réformistes. D'autres laissent les usines au PCF et s'adressent à des milieux sociaux plus accessibles, parce que moins méfiants ou difficiles.

A l'heure actuelle, il suffirait d'une organisation de moins d'un millier de militants décidés à accomplir ce type de tâche, pour que tous les espoirs soient permis pour l'avenir et pour que, dans l'immédiat, l'OAS soit effacée de la carte politique.

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