La « stagnation séculaire » ou l’âge sénile du capitalisme

L’économie capitaliste est à bout de souffle. Même le FMI écrivait en avril 2016, dans l’introduction à son rapport sur les Perspectives de l’économie mondiale, et après avoir encore une fois revu à la baisse les perspectives de croissance, que « l’économie mondiale risque de se retrouver au point mort et de plonger dans une stagnation séculaire généralisée ». La croissance du Produit intérieur brut (PIB) des pays riches a été estimée par le FMI en 2015 à 1,9 %, tandis que celle des autres pays du globe est annoncée à 4 %, avec une moyenne planétaire de 3,1 %. Depuis 2011, la courbe de croissance du PIB dans les pays capitalistes développés varie entre 0 et 2 %, tandis que celle des pays sous-développés (Chine, Inde, Brésil…) n’a pas arrêté de chuter, passant en moyenne de 8 % à 4 %.

Aussi vague et ambiguë que puisse être la notion de PIB, élément de base de l’économie politique bourgeoise, son évolution est significative. Et l’un des scénarios envisagés par le FMI est que ces niveaux de croissance faibles deviennent la règle des années à venir, voire deviennent négatifs dans les pays riches. Mais, pour cette officine, ces difficultés sont conjoncturelles et une politique adaptée permettrait de sortir le capitalisme de ces difficultés.

Que le FMI ait des solutions à offrir à la bourgeoisie, rien de plus naturel, c’est sa raison d’être. Mais, derrière la stagnation séculaire pensée comme conjoncturelle ou structurelle, il y en a, en fait, une autre question : le capitalisme est-il capable de développer encore les forces productives ? La justification historique du capitalisme a été d’assurer un tel développement, de sortir l’humanité du Moyen Âge et de l’économie féodale. Mais, pour reprendre les termes de Marx : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. » (Critique de l’économie politique, 1859)

Il n’est pas question ici de débattre de l’imminence de la révolution, mais d’en vérifier les conditions objectives. C’est pour cela que la capacité du capitalisme à développer toujours et encore les forces productives a régulièrement fait débat, notamment quand, dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme affichait de forts taux de croissance, inconnus jusque-là, alors qu’en 1938, à la veille de cette même guerre, Trotsky ne pouvait que constater dans le Programme de transition que « les forces productives ont cessé de croître ». Mais cette question a fait débat aussi avant, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, quand la capacité de croissance de l’économie capitaliste semblait infinie, fournissant à la bourgeoisie comme aux réformistes des arguments contre les révolutionnaires.

Le capitalisme et le développement des forces productives

Marx, Rosa Luxemburg, Lénine ou Trotsky ont tous été intimement convaincus que le capitalisme n’offrait un cadre pour le développement des forces productives que pour une période historique. Chacun en leur temps, ils se sont opposés aux réformistes qui, comme Bernstein avant guerre, ou Kautsky après 1914, pensaient pouvoir aménager le capitalisme, ou pensaient que celui-ci pouvait trouver une solution dans l’hyper ou le supra-impérialisme. Ils se sont aussi opposés à cette génération de socialistes qui reprenaient la conception révisionniste selon laquelle il n’existe pas de limites objectives au développement du capitalisme et qui réduisaient la nécessité du socialisme à la simple indignation des masses populaires.

À l’époque où Marx écrivit Le Capital, le capitalisme était dans sa période de fort développement. En Grande-Bretagne, en Allemagne, en France, la seule production industrielle croissait d’année en année d’environ 3 %. Pour les thuriféraires du capitalisme, les arbres semblaient alors pouvoir monter jusqu’au ciel. Marx démontra cependant dans le Capital que la limite du capitalisme s’inscrit dans le processus même de l’accumulation capitaliste. Avec le développement du capitalisme, et sous le fouet de la concurrence, la classe ouvrière met en œuvre des moyens de production toujours plus importants, de valeur toujours plus grande, et produisant sur des échelles de plus en plus larges, avec pour conséquence la baisse tendancielle du taux de profit. Cette baisse qui est, pour citer Marx, « tout simplement une façon propre au mode de production capitaliste d’exprimer le progrès de la productivité sociale du travail ». La baisse du taux de profit « semble menacer dès lors le développement du procès de production capitaliste, elle favorise la surproduction, la spéculation, les crises, la constitution de capital excédentaire à côté d’une population en excédent. (…) Ce qu’il y a d’important toutefois, dans l’horreur qui saisit [les économistes bourgeois] devant la baisse du taux de profit, c’est le sentiment que, dans le développement des forces productives, le mode de production capitaliste trouve une limite qui n’a rien à voir avec la production de richesse en soi ; et cette limitation bien particulière témoigne du caractère limité et purement historique, transitoire, du système de production capitaliste. » (Marx, Le Capital, Livre III, Chap. XV).

Cependant, la baisse du taux de profit n’est pas linéaire, mais tendancielle, résultat de contradictions qui sont aussi l’expression de la lutte des classes et du rapport de force entre capitalistes et ouvriers. Ainsi la baisse des salaires, l’intensification du travail, l’allongement du temps de travail peuvent faire remonter le taux de profit. De même, les crises sont les moments où le capital existant est déprécié, voire éliminé pour laisser le champ libre à la formation d’un capital neuf, sur la base d’un taux de profit restauré. Avec d’inévitables détours, la baisse du taux de profit et l’accumulation du capital ont conduit inexorablement à la concentration, « qui n’est que le corollaire de l’accumulation », au crédit, qui « se transforme en un immense machinisme destiné à centraliser les capitaux » et aux monopoles : « À mesure que diminue le nombre des potentats du capital, (…) s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. » (Livre I, Chap. XXXII)

45 ans plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale, le visage de l’économie capitaliste avait largement changé. Après une dépression qui dura près d’une vingtaine d’années, entre 1873 et 1896, les industriels et les financiers du Royaume-Uni, de France, d’Allemagne et des États-Unis s’étaient partagé la planète, les marchés, les colonies. C’est à cette époque, en 1913, que Rosa Luxemburg développa, dans son ouvrage L’accumulation du capital, sa vision des limites du développement capitaliste. Dans Le Capital, Marx a décrit le processus d’accumulation du capital au travers de ce qu’il appela la reproduction élargie. Dans ce schéma, une fraction de la plus-value produite lors d’un cycle de production n’est pas consommée par la classe capitaliste mais dépensée en capital additionnel, investie pour le cycle suivant. Il démontra que, sous certaines conditions, cette accumulation pouvait être illimitée, conduisant à un développement non moins illimité des forces productives. Mais il s’agissait pour Marx de conditions tellement complexes et précises qu’elles ne peuvent se trouver réunies qu’au travers de crises et de krachs, cela d’autant plus que tout passe par le truchement du marché, a posteriori.

Pour Rosa Luxemburg, ce schéma était incomplet, notamment sur la manière dont les capitalistes réalisent la plus-value, c’est-à-dire transforment les marchandises en argent. Pour Marx, cette opération peut se réaliser par les échanges entre les différents acteurs en présence. Rosa Luxemburg affirmait, elle, que quand la production nouvelle, et donc augmentée, arrive sur le marché, les acteurs en présence n’ont pas les moyens de l’acheter. La reproduction élargie conduisait donc inexorablement à un surplus de produits, qui ne pouvaient trouver preneur qu’à l’extérieur, ce qui expliquait selon elle l’inévitabilité de l’impérialisme. En d’autres termes, elle tenta de démontrer que la reproduction élargie et l’accumulation du capital ne sont possibles dans le monde capitaliste qu’en présence d’une sphère non capitaliste (sociétés primitives, féodales, mondes paysans isolés) vers laquelle les capitalistes exportent le surplus de marchandises pour réaliser la plus-value qu’elles contiennent et récupérer le capital additionnel nécessaire à l’accumulation. Une sphère non capitaliste en rétrécissement permanent, transformée, pillée, réduite en marché capitaliste par l’intervention violente du capital en son sein. Ainsi pour Rosa Luxemburg, « l’accumulation (…) tend à établir enfin la domination absolue et générale de la production capitaliste dans tous les pays et dans toutes les branches de l’économie. Mais le capital s’engage ici dans une impasse. Le résultat final une fois atteint – en théorie au moins – l’accumulation devient impossible, la réalisation et la capitalisation de la plus-value deviennent des problèmes insolubles. (…) L’impossibilité de l’accumulation signifie, du point de vue capitaliste, l’impossibilité du développement ultérieur des forces de production et donc la nécessité objective de l’effondrement du capitalisme. » L’effondrement du capitalisme serait donc lié au fait qu’il ait conquis toute la planète. Des phrases qui, alors que les capitalistes ont aujourd’hui imposé leurs capitaux dans le moindre recoin du globe et que la crise est devenue permanente, ne peuvent qu’attirer l’attention.

Lénine n’était cependant pas d’accord avec cette théorie. Non pour la conclusion, qu’il partageait, mais pour le raisonnement faisant appel à la sphère non capitaliste. Pour lui, le capitalisme n’a pas besoin en soi d’un marché extérieur pour écouler ses marchandises et réaliser la plus-value. Ce n’est d’ailleurs pas avec Rosa Luxemburg qu’il polémiqua sur ce point en premier, mais avec les populistes russes, qui niaient à la fin du 19e siècle la possibilité du développement du capitalisme en Russie sans marché extérieur.  Les populistes russes affirmaient en effet que, du fait de l’insuffisance du marché intérieur, résultat de l’appauvrissement des masses, le développement capitaliste en Russie était impossible sans marché extérieur servant de débouchés alternatifs à l’industrie naissante. Lénine affirmait que le développement du capitalisme ne dépend pas en fait de la consommation des masses, car l’essentiel de la production consiste en moyens de production, dont les acheteurs sont les capitalistes eux-mêmes. Lénine excluait donc de la réalisation de la plus-value la nécessité du marché extérieur, affirmant que ce marché n’est nécessaire qu’en raison des conditions historiques concrètes du développement de tel ou tel pays, de ce que la bourgeoisie nationale n’a pas construit par elle-même dans le cadre de ses frontières et qu’elle doit trouver ailleurs.

Le capitalisme des monopoles

Pour Lénine, il fallait chercher le nécessaire effondrement du capitalisme ailleurs, dans les conséquences de l’accumulation. Il reprenait en fait le raisonnement de Marx sur les monopoles : « Il y a un demi-siècle, quand Marx écrivait son Capital, la libre concurrence apparaissait à l’immense majorité des économistes comme une « loi de la nature ». La science officielle tenta de tuer par la conspiration du silence l’œuvre de Marx, qui démontrait par une analyse théorique et historique du capitalisme que la libre concurrence engendre la concentration de la production, laquelle, arrivée à un certain degré de développement, conduit au monopole. Maintenant, le monopole est devenu un fait. (…) Pour l’Europe, on peut établir avec assez de précision le moment où le nouveau capitalisme s’est définitivement substitué à l’ancien : c’est le début du 20e siècle. » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916).

Le capitalisme des monopoles n’a pas éliminé la concurrence. Il l’a simplement transférée à un niveau plus élevé, entre les multinationales et les États qui les protègent. Mais, au passage, les règles du jeu ne sont plus les mêmes. « Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (…) d’un pays, (…) voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements "se partagent" par contrat. (…) Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production. » (ibid.)

De même, les crises n’ont pas disparu. Elles sont même pires, plus générales. Mais leurs effets ne sont pas les mêmes. En éliminant le vieux capital, les crises permettaient aux capitalistes survivants de concentrer le capital sur une base technique plus moderne, avec un taux de profit restauré. Les monopoles, de par leur puissance, leur assise, ont bien d’autres moyens de résister. La somme minimum de capital pour commencer la production est souvent tellement élevée qu’elle exclut tout nouvel entrant sur nombre de marchés. Les monopoles sont du coup plus capables de traverser les crises sans mettre immédiatement au rancart leur vieux capital, mais en réduisant la voilure, en licenciant en attendant des jours meilleurs. Et ils s’appuient comme jamais sur leurs États respectifs. Au résultat, « tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l’impérialisme, qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant ». (ibid.)

Mais ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut toute croissance. Tels pays ou telles branches se développent avec une force plus ou moins grande, mais ce développement devient plus inégal et la putréfaction gagne d’abord les pays les plus riches. À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, après la crise de 1929, Trotsky mettait en évidence les mêmes tendances, plus poussées encore, à la stagnation et au pourrissement de l’économie. Il pouvait ainsi écrire, en 1938, dans le Programme de Transition que « les forces productives de l’humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle. »

De la Deuxième Guerre mondiale à la crise permanente

Entre l’époque que Trotsky décrit en 1938 et le ralentissement général observé aujourd’hui, s’est écoulée une longue période qui démarre à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui a pu faire croire que le capitalisme était toujours porteur d’avenir. L’après-guerre fut en effet une période exceptionnelle dans l’histoire du capitalisme, caractérisée à la fois par une forte demande liée à la reconstruction et par une très forte croissance de la productivité du travail permettant aux capitalistes de dégager toujours plus de plus-value, même avec des salaires en hausse, et très peu de chômage, ce qui élargissait leur marché et leur permettait d’élargir encore plus leur production. Cette croissance de la productivité était en fait la conséquence des ravages de la Deuxième Guerre mondiale et de l’intervention massive des États pour reconstruire des pays industriels comme l’Allemagne et le Japon et pour réorienter toute l’économie mondiale d’une économie de guerre vers le civil. Ce furent d’ailleurs les pays industriels les plus détruits par la guerre, l’Allemagne et le Japon, dont la productivité crût le plus après la guerre et où l’accumulation du capital fut la plus rapide, sur des bases plus modernes, plus efficaces.

La crise qui a éclaté au grand jour en 1974 vint clore logiquement cette période exceptionnelle. La crise fut d’abord une crise classique de surproduction, marquée par une chute franche du taux d’utilisation des capacités de production dès la fin des années 1960, manifestation de la saturation des marchés, une chute accompagnée d’une chute non moins franche du taux de profit. Mais, contrairement aux crises du 19e siècle, cette crise se déroula à l’heure de la domination des monopoles et du rôle accru des États, dont la réponse fut justement d’inonder d’argent les canaux financiers. Les États s’endettèrent et firent marcher sans retenue la planche à billets. Là où une multitude de petites entreprises en concurrence les unes avec les autres auraient sombré, les monopoles, grâce au soutien des États, résistèrent. Sur le coup, le remède empêcha l’économie de plonger dans une crise encore plus grave. Mais il ne résolvait rien. En empêchant la crise économique d’aller jusqu’au bout, l’intervention des États l’empêchait de jouer son rôle régulateur, celui de purger l’économie des entreprises les moins productives. Cela sauva les trusts, qui réduisirent la voilure, licencièrent, usèrent jusqu’à la corde les machines vétustes et continuèrent de vendre moins peut-être, mais plus cher. Certains furent sauvés par des nationalisations fort opportunes, et ce sont les États qui se chargèrent de les restructurer, avant de les privatiser quelques années plus tard.

Dès la fin des années 1970, les États entreprirent d’aider la bourgeoisie à restaurer le taux de profit des entreprises en menant une véritable guerre sociale contre la classe ouvrière. Tout fut fait pour rentabiliser la production sur le dos des travailleurs, en intensifiant leur exploitation. La part des salaires dans la valeur ajoutée chuta dans tous les pays riches d’une dizaine de points entre le début des années 1980 et le début des années 2000, ce qui, pour un pays comme la France par exemple, représente l’équivalent actuel d’un transfert annuel d’environ 200 milliards d’euros des travailleurs vers les capitalistes. En transformant des salariés en chômeurs, les capitalistes contribuèrent eux-mêmes à rétrécir leur marché et à démolir eux-mêmes leur propre économie. Ainsi, alors que le taux de profit était globalement rétabli à la fin des années 1980, le taux d’accumulation du capital, le taux d’investissement, restait au plus bas, bien inférieur à celui des années 1960[1]. Le fait que le taux de profit restauré se maintient à un fort niveau depuis manifeste en réalité que le processus d’accumulation a fortement ralenti : les monopoles, estimant les marchés incapables d’absorber avec profit une production supplémentaire, ont détourné vers d’autres sphères les bénéfices tirés de la production. C’est pour cela qu’on assista alors à l’envolée des Bourses et à la spéculation sur la dette des États. La financiarisation, qui débute dans les années 1980, est ainsi non pas une anomalie ou une erreur de déréglementation ou de dérégulation, mais bel et bien une nécessité pour les capitalistes de recycler d’une autre manière la plus-value extorquée aux travailleurs, une nécessité du capitalisme monopolistique.

Le ralentissement séculaire

C’est pour cela que, au-delà des variations cycliques, des alternances de krachs et de reprises, la croissance mondiale accuse une tendance générale au ralentissement depuis les années 1960, caractéristique du capitalisme pourrissant. Selon les données mêmes de la Banque mondiale, le taux de croissance moyen du PIB entre 1961 et 1973 s’élevait à 5,4 % (3,3 % en PIB par habitant), 2,7 % entre 1973 et 1983 (1 % en PIB/habitant), et autour de 3 % depuis (1,5 % en PIB/habitant). Globalement, la croissance a été divisée par deux. Encore faut-il souligner que si, entre 1987 et 2006, la croissance mondiale fut portée à parts égales par les pays sous-développés et les principaux pays riches, entre 2007 et 2016, elle fut portée à 80 % par les seuls pays sous-développés, ce qui est en fait la manifestation de l’intégration croissante d’économies comme la Chine à la production mondiale, permettant aux trusts occidentaux d’exploiter plus encore les travailleurs de ces pays. Comme le ralentissement est aussi à l’ordre du jour dans ces pays sous-développés, il ne peut que globalement s’aggraver.

Autre manifestation du ralentissement de fond de l’économie mondiale, la croissance de la productivité du travail, qui était de 4 % par an entre 1950 et 1973, de 2 % entre 1973 et 2003, n’est plus que de 1 % depuis[2]. Or, pour citer Marx (Le Capital, Livre III, Chap. XV), « baisse du taux de profit et accélération de l’accumulation ne sont que des expressions différentes d’un même procès, en ce sens que toutes deux expriment le développement de la productivité ». A contrario, le ralentissement prononcé de la croissance de la productivité ne fait que mettre en évidence une nouvelle fois le ralentissement généralisé du développement des forces productives. Et si le capitalisme s’étend encore, s’imposant davantage dans de nouvelles contrées, il le fait sur une base technique moyenne globale qui ne progresse quasiment plus, et encore moins dans les pays capitalistes avancés.

Cela n’est pas sans conséquences pour la classe ouvrière de ces pays. Non seulement le chômage de masse est devenu, au-delà des fluctuations conjoncturelles, un phénomène permanent, mais la guerre de classe que les capitalistes mènent contre les travailleurs ne peut qu’être sans fin. Les capitalistes n’arrivent à maintenir leur taux de profit que si la croissance de la productivité reste supérieure à celle des salaires, en d’autres termes, si la plus-value produite par heure travaillée croît plus vite que le salaire. Comme la croissance de la productivité tend vers zéro, les capitalistes ne peuvent maintenir leurs profits qu’en baissant les salaires réels, c’est-à-dire en aggravant les causes qui sont à l’origine du ralentissement actuel.

À la fin des années 1980, les économistes pariaient sur l’informatique pour révolutionner la production et ouvrir une nouvelle ère de croissance économique, avec de nouveaux débouchés, de nouveaux gains de productivité. Force est de constater que l’informatique n’a pas révolutionné grand-chose, sauf le classement des grandes fortunes. Le ralentissement de la croissance de la productivité révèle l’incapacité du capitalisme à mettre en œuvre les innovations techniques à large échelle, à permettre le développement des forces productives. Cette incapacité n’est pas technique, mais le résultat des contradictions dans lesquelles le système s’est embourbé. Souvent, l’emploi de travailleurs moins payés est simplement plus rapidement rentable que des investissements lourds dans de nouveaux moyens de production. Mais, sur le fond, les trusts estiment que la demande est si faible qu’une augmentation de la production ne trouverait pas preneur et qu’il est plus facile et plus économique de licencier des travailleurs que des robots, en cas de retournement de la conjoncture. À elle seule, la contradiction flagrante entre les possibilités techniques sans cesse croissantes dont dispose l’humanité et le sous-emploi qu’en fait le capitalisme condamne définitivement ce système.

De même, ni la chute du Mur de Berlin en 1989 et la réintégration des pays de l’Est dans le marché mondial, ni l’émergence de quelques dizaines de millions de petits-bourgeois dans les pays sous-développés n’ont suscité une demande nouvelle en marchandises suffisante pour que l’économie mondiale sorte de sa torpeur. Les capacités de production à l’échelle de la planète sont en fait tellement importantes et déjà sous-employées par les trusts (elles ne seraient employées qu’à 81 % en Europe et à 75 % aux États-Unis) qu’elles sont capables, sans investissement notable, d’absorber de telles variations de la demande.

Cela fait donc en fait longtemps que le marasme est séculaire et que l’impulsion donnée par les destructions de la Deuxième Guerre mondiale à l’économie a abouti à cette longue agonie. Il n’est certes pas exclu que l’économie redémarre pour un cycle court, comme après chacune des crises de ces quarante dernières années. Mais il n’y a pas de raison qu’un tel cycle ne se termine pas de nouveau par un krach, dont la profondeur, au vu des sommes folles accumulées dans les circuits financiers, risque bien d’être pire encore qu’en 2009.

L’histoire de ces soixante-dix dernières années démontre que le capitalisme n’est capable de développer les forces productives qu’après avoir détruit massivement, et simultanément dans plusieurs pays, une importante quantité de ces mêmes forces productives, ce qu’il a fait au travers d’une guerre mondiale et d’une barbarie sans fin. Le Programme de transition, écrit par Trotsky à la veille de cette guerre mondiale, commençait par les mots suivants, d’une brûlante actualité : « Les bavardages de toute sorte, selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore "mûres" pour le socialisme, ne sont que le produit de l’ignorance ou d’une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. »

5 février 2017




[1]  En Europe, selon les statistiques européennes AMECO, la formation de capital net, qui progressait de 7 % par an dans les années 1960-1967, ne progressait plus que de 0 % à 2 % entre 1977 et 2007 et a même régressé (-2 %) depuis.

 

[2]  Chiffres donnés par France stratégie. Selon AMECO, pour l’Europe dite des Quinze, la progression de la productivité totale des facteurs comme celle du travail est passée de 3 % par an dans les années 1960 à 0 % sur la dernière décennie.