Végétarisme, véganisme et antispécisme : à propos de la considération humaine pour la souffrance animale22/01/20172017Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2017/01/181.jpg.484x700_q85_box-0%2C0%2C1383%2C2000_crop_detail.jpg

Végétarisme, véganisme et antispécisme : à propos de la considération humaine pour la souffrance animale

Des vidéos chocs des conditions d’abattage des animaux à la remise en cause d’habitudes alimentaires voire vestimentaires, en passant par la dénonciation de l’industrie agroalimentaire, la cause animale est arrivée sur le devant de la scène.

Une des associations emblématiques de ce courant, l’association L214 Éthique et Animaux, dont les vidéos et photos d’animaux maltraités ont été largement diffusées, n’existe que depuis 2008. Et comme l’a dit à la presse un de ses responsables à l’occasion d’une manifestation contre l’abattage des vaches gestantes rassemblant plusieurs centaines de personnes et relayée par les médias : « Il y a dix ans, pour une action comme celle-là, on aurait été dix et on se serait fait charrier tout l’après-midi. »

S’appuyant sur cette sensibilisation d’une partie de la population, il y a quelques mois, plusieurs personnalités du monde du spectacle, des médias et des écrivains ont publié une tribune dans la presse sous la forme d’un plaidoyer pour le véganisme. Ils y défendaient l’idée d’une alimentation uniquement végétale et le refus de consommer des produits issus de l’exploitation des animaux, comme les pulls en laine, les chaussures en cuir ou encore le miel des abeilles par exemple.

Comme c’est le cas dans d’autres pays riches, un véritable courant s’est développé, touchant essentiellement une partie de la petite bourgeoisie et ayant également un écho parmi les jeunes.

Prendre en considération la souffrance animale

Les idées sur les liens entre les êtres humains et les animaux n’ont cessé d’évoluer, tant du point de vue des conceptions philosophiques et scientifiques que du point de vue des sentiments de la majorité des gens. En Europe, jusqu’au 18e siècle, même les penseurs les plus avancés considéraient que, par rapport au monde animal, ce qui faisait la spécificité humaine était d’avoir une âme. Les premiers matérialistes de ce 18e siècle eurent l’audace d’imaginer que de la seule matière et de son organisation puissent émerger non seulement la vie mais aussi la pensée, renouant ainsi le lien entre l’humanité et toutes les espèces vivantes. Puis Darwin, avec la découverte de l’évolution des espèces, a donné des fondements scientifiques précis à cette vision unifiée des êtres vivants. À partir du 19e siècle, dans les villes des pays les plus industrialisés, à commencer par la Grande-Bretagne, où la première loi sur la protection des animaux date de 1825, des sentiments différents envers les animaux ont commencé à émerger publiquement. Ceux-ci attisaient en retour l’intérêt scientifique pour l’étude du comportement des animaux.

Aujourd’hui, les découvertes scientifiques nous permettent de comprendre la sensibilité des différentes espèces animales en comprenant leur système nerveux. Nous savons que certaines espèces ont un langage qui peut même être très élaboré et que certaines, les plus évoluées, sont capables d’avoir une conscience de soi comme les grands singes, avec tout ce que cela implique de conscience des autres et de sensibilité à la souffrance d’autrui. Le primatologue Franz de Waal a raconté qu’il avait observé une femelle bonobo, espèce très proche des chimpanzés, aider un oiseau blessé à s’échapper de l’enceinte du zoo où elle-même était retenue. Mais de toutes les espèces animales, l’espèce humaine est celle qui a pu produire la pensée abstraite la plus élaborée, socle de tout notre développement social. Et notre sensibilité à la souffrance d’autrui jusqu’à la sensibilité à la souffrance des autres espèces animales, ce respect de l’autre et de la vie en général, est d’abord l’expression de la capacité, grâce à notre pensée abstraite, de nous mettre à la place de l’autre.

C’est aussi cette capacité qui est à la base de la soif de compréhension de l’espèce humaine et donc du progrès scientifique. En retour, ce progrès scientifique a constamment élargi l’horizon de notre compréhension du monde. C’est ainsi que l’humanité a pris conscience de la nécessité d’être responsable de son environnement et des conséquences de son action. La prise en considération de la souffrance animale fait partie de ces préoccupations et de cette conscience. C’est une préoccupation fondamentalement progressiste et il est positif que ce genre de problèmes émerge.

Les marxistes, à commencer par Marx lui-même, dès avant le succès du darwinisme, ont toujours vu en l’être humain un produit de la nature. Et la philosophie marxiste a toujours défendu l’idée du respect de cette nature et de toutes ses formes de vie, non à partir d’une conception mystique, mais à partir de la conscience que notre destin y était lié. Ce que Marx résumait dans son ouvrage Le Capital en écrivant : « La société elle-même n’est pas propriétaire de la Terre. Il n’y a que des usufruitiers qui doivent l’administrer en bons pères de famille, afin de transmettre aux générations futures un bien amélioré. »[1]

Mais si l’humanité peut avoir une conscience toujours plus aiguë de ce qu’elle devrait faire, son organisation sociale la paralyse. L’économie capitaliste, fondée sur la propriété privée des moyens de production et la sacro-sainte concurrence, l’empêche de planifier l’ensemble de ses actions, donc de les maîtriser et d’en contrôler les conséquences. Et c’est ignorer l’essentiel que de ne pas prendre conscience de cet obstacle fondamental au progrès humain et à une gestion harmonieuse entre les actions humaines et l’environnement dont fait partie le monde animal. C’est d’autant plus le cas que l’organisation capitaliste marque aussi au fer rouge de la recherche du profit toute l’organisation économique et toute la production. Rien n’y échappe, ni la production de nourriture, ni même bien sûr les conditions d’élevage et d’abattage des animaux.

Les profits de l’agroalimentaire, aux dépens des animaux et des hommes

En mars 2016, une vidéo tournée en cachette dans un abattoir du Pays basque par l’association L214 montrait comment certains animaux étaient saignés alors qu’ils étaient encore conscients, ce qui est illégal. À l’époque, le gouvernement avait réagi en annonçant des inspections systématiques de tous les abattoirs. Par la suite, d’autres vidéos filmées en caméra cachée par la même association ont rendu publiques les conditions d’abattages des bovins, des moutons, des cochons ou des chevaux.

L’objectif de cette association est de dénoncer l’abattage des animaux. Mais ce que montrent aussi ces vidéos, c’est la réalité du travail dans les abattoirs : un travail à la chaîne, déshumanisant, comme il en existe dans de nombreuses entreprises de production de différents secteurs de l’économie ; un travail rendu peut-être encore plus dur et plus violent justement par la souffrance et la mise à mort des animaux. Ce n’est pas ce sur quoi les associations de défense des animaux, ni la presse, ont insisté. Pourtant, toute une partie du problème est là. La situation des animaux dans les élevages et les abattoirs est, comme celle des travailleurs, soumise à la pression du profit capitaliste. Directement dans les abattoirs privés, indirectement dans les abattoirs publics, où elle est contrainte par les économies budgétaires. Et comment pourrait-il en être autrement ? Peut-on imaginer une multinationale de l’agroalimentaire accepter de voir réduire ses profits ou sa part de marché par souci de la souffrance animale ? Peut-on imaginer un gouvernement qui ne cesse de couper dans les budgets publics comme ceux des hôpitaux avec tout ce que cela a de criminel, n’agissant pas de même avec les services vétérinaires responsables du contrôle des abattoirs ? Même du simple point de vue de la souffrance animale, ne pas voir le rôle fondamental que joue cette recherche du profit revient à éluder les vraies causes des maltraitances dénoncées. Et alors, plutôt que d’aborder le problème en réfléchissant du point de vue de la remise en cause globale de l’organisation économique et sociale actuelle, certains préfèrent se tourner vers le végétarisme voire le véganisme.

Végétarisme et véganisme : du geste individuel aux conceptions malthusiennes

Manger de la viande ou ne pas en manger est un choix personnel qui peut avoir des motivations extrêmement diverses comme des raisons de santé ou encore des habitudes alimentaires. Il y a aussi des centaines de millions d’êtres humains qui sont végétariens de fait, car la viande leur est inaccessible. Mais il y a ceux qui sont végétariens pour marquer leur opposition à ce qui se pratique dans les abattoirs ou pour dénoncer le fait de tuer des animaux pour se nourrir. Les véganes, adeptes du véganisme, sont des végétariens qui, en plus de ne pas manger de nourriture animale, refusent de consommer tout produit issu de l’exploitation des animaux.

Ces gestes individuels peuvent résonner comme des attitudes conséquentes. Et du strict point de vue de la souffrance animale, elles le sont. Mais si on prend un peu de recul, ces démarches sont dérisoires, y compris dans leur dénonciation.

Ceux qui se refusent à manger de la viande doivent bien se nourrir. Or, quelle production alimentaire n’est pas entachée d’oppression et d’exploitation ? Ce ne sont pas les fruits et les légumes qui souffrent, certes. Mais ceux qui les cultivent et les récoltent. Là aussi des vidéos ont révélé des choses choquantes. Des reportages ont montré par exemple l’exploitation féroce de travailleurs maghrébins, essentiellement des femmes, dans des serres du sud de l’Espagne et l’ambiance raciste et machiste qui pouvait y régner. En France même, l’exploitation féroce est la règle à l’égard des ouvriers agricoles, souvent immigrés. Et qu’en est-il des conditions de travail dans le reste des usines de l’agroalimentaire ? Elles ne sont pas meilleures que celles des abattoirs !

Quant à ceux qui refusent tout produit de l’exploitation des animaux, comme les vêtements en cuir ou en laine, ils semblent faire bien peu de cas de l’exploitation des êtres humains. L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, le 24 avril 2013, qui avait fait 1 138 morts et plus de 2 000 blessés, avait révélé à l’opinion publique mondiale les conditions de travail chez ces sous-traitants du textile d’un grand nombre de grandes marques aux quatre coins de la planète. Et on pourrait prendre de très nombreux exemples car tout ce qui est produit dans cette société capitaliste l’est par des travailleurs, des ouvriers, des employés, des petits paysans, dont des centaines de millions n’ont pas d’autre choix pour survivre que d’aller se faire exploiter dans une usine, un port, un entrepôt, un champ... et dont la vie ne vaut, aux yeux de leurs exploiteurs, parfois pas beaucoup plus cher que celle d’un animal de compagnie. Il y a quelques années, un véritable courant existait également ici dans les pays riches pour dénoncer cette exploitation féroce dans les pays pauvres, à commencer par celle des enfants. Mais d’une cause à l’autre, tout s’est passé comme si, dans cette époque de reculs et de renonciations, devant l’immensité de la tâche que représentait la lutte contre l’exploitation, une certaine opinion publique avait fait le choix de se rabattre vers quelque chose de plus à portée de dénonciation comme la cause animale.

Il n’empêche que toute l’économie mondiale est fondée sur l’exploitation. De la plus barbare, dans tous les sens du terme, comme celle qui peut exister en Afrique dans les mines des régions diamantifères, à la plus moderne et la plus sophistiquée mais qui peut être aussi meurtrière. Les filets antisuicides des usines du géant Foxconn, sous-traitant d’Apple en Chine, en ont été un exemple frappant qui, lui aussi, a fait le tour du monde. Il ne s’agit sûrement pas de penser qu’il est possible de vivre en dehors de tout cela, et encore moins de s’y résigner, mais au contraire de combattre ce système dans sa globalité. Ce n’est pas au nom d’une généralisation de la dénonciation de tel ou tel aspect de l’économie capitaliste qu’en tant que communistes révolutionnaires nous menons notre combat. C’est au nom du combat global contre cette société d’exploitation, pour l’émancipation des opprimés et pour la mise en place d’une société communiste capable d’organiser démocratiquement la production à l’échelle mondiale, de la planifier, en prenant en compte les besoins de tous.

Enfin, dans ce courant qui va de ceux qui sont choqués par les révélations sur les pratiques d’abattage aux adeptes du véganisme le plus strict, il y a ceux qui théorisent qu’il faudrait aujourd’hui arrêter toute production de viande ou de poisson. Ceux-là ne se soucient pas des conséquences sur les centaines de millions voire les milliards d’êtres humains qui ne mangent pas à leur faim ou souffrent de carences alimentaires. Là, il ne s’agit plus de geste individuel mais d’un militantisme sur un terrain carrément réactionnaire. Ceux-là ne font que recycler les vieilles conceptions du pasteur anglais Malthus. Au début du 19ᵉ siècle, alors que la révolution industrielle avait plongé dans la misère tant de travailleurs anglais, Malthus trouvait qu’il y avait trop de pauvres à nourrir et que le plus naturel était de les laisser mourir. Bien sûr, tous les végétariens ne sont pas malthusiens. Et la plupart de ceux qui sont sensibles à la souffrance animale sont aussi sensibles à la souffrance humaine… mais pas tous.

L’antispécisme, théorie à la mode mais sans fondement

Une des théories à la mode chez les véganes est « l’anti­spécisme ». Ce terme a été inventé dans les années 1970 en extrapolant l’idée de l’antiracisme. Selon ses défenseurs, les êtres humains exploiteraient les animaux parce qu’ils les considéreraient comme inférieurs. Ce serait du « spécisme », tout comme le racisme serait le mépris d’une race envers une autre.

Cette analogie avec le racisme n’aide absolument pas à y voir clair. D’abord, il faut rappeler que les découvertes scientifiques ont montré qu’il n’y avait pas de races chez les êtres humains. L’humanité est biologiquement une et indivisible. Par contre, il y a des classes sociales, des oppresseurs et des opprimés. Le racisme n’est pas le produit d’une opposition entre races mais celui de la lutte entre classes sociales. C’est une idéologie au service des oppresseurs pour diviser les opprimés suivant leur origine géographique, la couleur de leur peau, leur religion, ou quelque autre prétexte que ce soit… Entre les espèces animales, il n’y a pas de lutte de classe, ni de lutte entre espèces. Il y a l’évolution. Et si on veut réfléchir aux rapports entre les êtres humains et les espèces animales, c’est du côté de l’évolution biologique et sociale de l’espèce humaine qu’il faut regarder.

Pendant la plus grande partie de son histoire, l’humanité s’est comportée vis-à-vis du monde animal exactement comme les autres animaux entre eux. Les ancêtres des êtres humains ont d’abord été des charognards se nourrissant de cadavres d’animaux. Puis l’évolution biologique a transformé l’espèce humaine. Équipés d’armes et d’outils qu’ils ont été capables de fabriquer, les êtres humains sont devenus chasseurs, c’est-à-dire des prédateurs comme bien d’autres animaux. Enfin, l’évolution sociale prenant le relais de l’évolution biologique, l’humanité s’est mise à accumuler ses premiers savoir-faire et ses premières connaissances. Et dans différents endroits de la planète, indépendamment les uns des autres, il y a une dizaine de milliers d’années environ pour les premiers, certains êtres humains ont découvert la possibilité de domestiquer des animaux et de faire pousser des plantes. De prédateurs, ils sont devenus producteurs. Cette étape fondamentale de l’histoire humaine repose sur la domestication d’animaux et l’apparition de l’élevage. Mais cela n’aurait aucun sens de le regretter. Cette étape fondamentale a également entraîné la division de la société en classes, les inégalités sociales, et même le développement de l’esclavage et des guerres. Mais ce bouleversement fantastique, auquel de nombreux anthropologues ont tenu à donner le nom de révolution néolithique, a été le socle de tout l’essor de la civilisation humaine.

Dix mille ans plus tard, l’humanité pourrait-elle se passer de l’élevage ? Aujourd’hui, sachant que plusieurs milliards d’êtres humains ne mangent pas à leur faim, c’est une évidence que non ! Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Comment l’humanité se nourrira-t-elle ? Quels seront alors les rapports entre les êtres humains et les animaux ? Ces questions sont légitimes. Mais il faut espérer que l’humanité se sera aussi débarrassée des inégalités sociales et de l’organisation économique capitaliste aberrante fondée sur la concurrence et la recherche du profit maximum. Alors, que pourrait faire une humanité capable d’utiliser le haut degré de développement des forces productives dans une économie planifiée démocratiquement à l’échelle mondiale ? C’est imprévisible car des possibilités immenses s’ouvriront alors.

La sensibilité à la souffrance animale est un sentiment profondément humain dans tous les sens du terme. C’est celui d’être touché par la souffrance d’autrui, d’être capable d’empathie envers les autres, y compris les animaux. Et ce genre de sentiment altruiste doit pousser à vouloir comprendre le monde actuel dans sa globalité. Car comprendre que l’humanité est aujourd’hui empêtrée dans des contradictions où une infime minorité exploiteuse profite de sa position dominante pour étouffer la société, est la clé de bien des problèmes.

Cette compréhension peut pousser à vouloir agir consciemment pour mener le combat contre le système capitaliste actuel. C’est-à-dire exproprier la classe dominante pour mettre l’économie mondiale au service de tous. C’est le communisme. Ce n’est sûrement pas la solution à tout. Mais c’est le seul moyen pour que l’humanité soit enfin en situation de maîtriser ce qui n’est en définitive rien d’autre que sa propre société, rien d’autre que le fruit de ses propres actions. Et c’est le seul moyen qu’elle puisse enfin gérer consciemment toutes les conséquences de ses actes jusqu’à, par exemple, sa manière de s’alimenter et ses rapports avec le reste du monde animal.

12 janvier 2017

[1]  Livre III, section 6, chapitre 46

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