Le mouvement trotskyste et la révolution cubaine

La mort de Fidel Castro, le 25 novembre dernier, a été l’occasion pour la majorité des médias de déverser leur fiel sur le régime né de la révolution cubaine de 1959. Pour des commentateurs défendant le point de vue des possédants, le régime castriste n’est qu’une méprisable dictature puisqu’on n’y vote pas ; ils oublient que, si on vote aux États-Unis, le président peut être élu avec trois millions de voix de moins que sa rivale. Et personne n’a relevé que, malgré l’embargo et la disparition de l’aide soviétique, Cuba reste au 67e rang dans le classement de 188 pays en fonction de leur indice de développement humain et, mieux encore, au 30e rang pour l’éducation et au 33e pour l’espérance de vie. Ces résultats, très enviables pour la plupart des pays du monde, y compris les États-Unis, expliquent à la fois l’élan populaire manifeste lors des obsèques du dirigeant cubain et la hargne des puissances impérialistes.

Nous ne revenons pas ici sur l’histoire de la révolution cubaine, mais sur le débat qu’elle déclencha au sein du mouvement trotskyste ; un débat commencé dès l’apparition des démocraties populaires, en Europe de l’Est après 1945.

En concluant que les démocraties populaires, la Chine de Mao et le Cuba de Castro étaient des États ouvriers, plus ou moins déformés puisque la classe ouvrière, à la différence de la révolution russe, n’y avait joué aucun rôle dirigeant, la majorité du mouvement trotskyste induisait que des forces politiques étrangères, voire hostiles, au prolétariat pouvaient néanmoins donner naissance à des États ouvriers.

L’Anticapitaliste (1/12/2016), l’hebdomadaire du NPA, et Inprecor (novembre-décembre), revue du Bureau exécutif de la IVe Internationale, ont publié le même article de François Sabado sur Fidel Castro et la révolution cubaine. Il y reprend un aspect de l’appréciation du courant international auquel appartiennent des militants du NPA, selon lequel « l’alchimie entre Fidel et Che Guevara renoue avec les meilleures traditions internationalistes du mouvement ouvrier » que seraient la conférence Tricontinentale de 1966, les maquis de Che Guevara au Congo en 1965 et en Bolivie en 1967, et l’intervention cubaine en Angola à partir de 1975. Mais il ne rappelle pas que son courant a considéré Cuba comme un État ouvrier ayant seulement besoin de quelques réformes. Il conclut sur sa crainte de le voir prendre la « voie chinoise ou vietnamienne », en clair celle du capitalisme.

On est loin de l’euphorie déclenchée en 1959 par la victoire castriste chez les intellectuels et au sein de l’ancêtre du Bureau exécutif, le Secrétariat international (SI), courant dirigé alors par Michel Pablo, Pierre Frank, Ernest Mandel et Livio Maitan.

Naissance miraculeuse d’un « État ouvrier particulier »

Lorsque la révolution cubaine éclata en janvier 1959, le mensuel français du SI, La Vérité des travailleurs, reprit un article de Voz proletaria (Voix prolétarienne), journal argentin du courant trotskyste latino-américain alors associé au SI, dirigé par Juan Posadas et ayant des camarades à Cuba. Le rédacteur estimait que, « les armes à la main, les guérilleros peuvent aller très loin dans la pression sur le gouvernement et pour les décisions sociales, économiques et politiques ». Mais « jusqu’à maintenant le mouvement de Fidel Castro s’est borné à obtenir l’appui des populations paysannes. Aucun de ses mots d’ordre n’a été lancé pour obtenir l’appui du prolétariat. En plus de la composition bourgeoise de la direction du mouvement, son alliance avec Prio Socarras [président de la République de 1948 à 1952, renversé par un coup d’État] ne pouvait attirer le soutien du prolétariat. »

En septembre-octobre 1959, la revue du SI, Quatrième Internationale, décrivait encore les dirigeants castristes pour ce qu’ils étaient : « une équipe d’origine sociale plutôt petite-bourgeoise et même intellectuelle, que ne soutient aucun parti, aucun mouvement politique organisé », ayant « des traits particuliers aux révolutionnaires de 1848 et aux Zapata mexicains de 1911 » et soulignait que « les formes de l’appareil étatique sont, malgré l’épuration du personnel, restées les mêmes, c’est-à-dire bourgeoises ». Elle concluait : pour que la « révolution cubaine se maintienne et réalise ses objectifs démocratiques bourgeois — liquidation réelle de toutes les séquelles de l’impérialisme, la terre aux paysans qui la travaillent —, elle a besoin de s’asseoir sur l’organisation adéquate des masses révolutionnaires, organisées en partis, comités, syndicats », ajoutant que, « dans ce processus, l’organisation d’un parti marxiste révolutionnaire de masse s’avérera le facteur essentiel ».

Mais en décembre 1960 Pierre Frank annonçait dans La Vérité des travailleurs : « Cuba, un nouvel État ouvrier ». Selon lui, « à l’exception de petits secteurs non décisifs pour l’économie de l’île de Cuba, l’économie est nationalisée et planifiée. Le vieil appareil d’État bourgeois est détruit : l’armée rebelle et les milices ouvrières et paysannes constituent les forces armées du régime actuel. Autrement dit, il n’y a plus à Cuba un régime capitaliste ; il existe les bases d’une économie socialiste. » Un article de mai 1961 de Voz proletaria précisait que Cuba était un « État ouvrier particulier » car « l’appareil étatique n’est pas de composition ni de structure ouvrière. À Cuba n’existe pas une forme de pouvoir soviétique, des conseils ouvriers et paysans. »

Selon ces camarades, il y avait donc eu d’abord un gouvernement bourgeois après l’entrée de Castro à La Havane en janvier 1959. Mais à l’été, Castro changeant le président de la République et Guevara prenant la direction de la banque nationale, Cuba devenait un gouvernement ouvrier et paysan... puis un État ouvrier, quand Castro nationalisa en 1960. Ainsi, les mêmes hommes, le même parti, pouvaient tour à tour représenter une coalition capitaliste, un gouvernement ouvrier et paysan et la dictature du prolétariat. Les rapports de force entre classes réelles ne comptaient pas, puisqu’ils pouvaient rester fixes pendant ces changements d’étiquette !

C’était aussi tirer un trait d’égalité entre socialisme et nationalisation, une aberration pour des marxistes. L’État de la bourgeoisie peut prendre le contrôle de l’économie, mais cela n’a rien à voir avec le socialisme, qui est la mise en commun de toute l’économie pour toute la société, et n’a de sens qu’à l’échelle mondiale. Cela, seule la classe ouvrière peut le faire, parce qu’elle est une classe internationale, et à condition qu’elle s’empare du pouvoir en brisant l’ancien appareil d’État de la bourgeoisie, ce que personne ne fera à sa place.

À Cuba, le prolétariat avait une importante tradition de lutte. Dès 1933, des militants trotskystes y avaient même eu de l’influence. Et, même sous la dictature de Batista, de 1952 à 1959, il y eut une forte combativité ouvrière. La principale centrale syndicale, la Confédération des travailleurs de Cuba, était dirigée par une bureaucratie corrompue, liée au dictateur, mais il y avait des militants combatifs dans les transports, le sucre et le tabac.

En 1954, ces travailleurs s’opposèrent avec succès à la construction d’un canal, imaginé par les États-Unis, qui aurait coupé l’île en deux. Et il y eut aussi plusieurs vagues de grèves entre 1957 et 1959. Mais cette combativité ne se traduisit pas sur le plan politique. Le parti trotskyste s’était dissous en 1947 et le PC ne proposait qu’une alliance avec des partis bourgeois, s’alliant même avec Batista dans les années 1940. Des ouvriers militants, et même des trotskystes, rejoignirent le mouvement de Castro, dans le maquis ou en appui dans les villes. Mais la classe ouvrière ne fut jamais en situation de prendre la tête de la lutte pour renverser Batista. Jamais n’apparurent les organes de pouvoir ouvrier qui auraient pu être les instruments de la démocratie ouvrière. Les travailleurs cubains ne cherchèrent pas à prendre en main la direction de l’île, pas plus qu’ils ne brisèrent l’appareil d’État comme les ouvriers russes en 1917.

Le fantôme de la révolution permanente

En mai 1961, La Vérité des travailleurs affirma pourtant que « la révolution permanente accomplit son œuvre ». C’était piétiner le contenu réel que lui donnait Trotsky. Dans L’Internationale communiste après Lénine, par exemple, il expliquait à propos de la révolution chinoise de 1925-1927 que, si celle-ci « contient en soi des tendances à devenir permanente », cela n’est possible « que pour autant qu’elle contient la possibilité de la conquête du pouvoir par le prolétariat. [...] Seul le prolétariat, après s’être emparé du pouvoir de l’État et avoir transformé celui-ci en instrument de lutte contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation aussi bien à l’intérieur du pays qu’au-delà de ses frontières, conquiert par là la possibilité d’assurer à la révolution un caractère continu, autrement dit de l’amener jusqu’à l’édification de la société socialiste intégrale. Une condition nécessaire à cela est de mener par conséquent une politique préparant le prolétariat en temps voulu à conquérir le pouvoir. »

Le 6 juillet 1961, dans une lettre adressée à Castro, Michel Pablo lui décernait néanmoins un brevet de marxisme : « Pour tout ce que vous avez fait jusqu’ici et faites actuellement, vous appartenez de facto à la lignée des grands révolutionnaires, qui ont su découvrir, assimiler, interpréter et développer le marxisme de manière créatrice et profondément révolutionnaire, comme Rosa Luxemburg, comme Lénine, comme Trotsky [...]. La manière révolutionnaire, directe, fraîche et antidogmatique, souvent originale, avec laquelle vous avez abordé et résolu les questions importantes [...]. C’est la voie du véritable marxisme créateur. » Et cela, comme Pablo le soulignait, « en l’absence d’un parti marxiste et d’institutions soviétiques » et bien que la révolution soit « encore dirigée d’en haut par les hommes de l’armée révolutionnaire ». Pour Pablo et le SI, la révolution socialiste pouvait être réalisée par une guérilla paysanne dirigée par des intellectuels non marxistes, sans parti ouvrier révolutionnaire et sans aucune intervention dirigeante et consciente de prolétaires en lutte !

Depuis 1953 existait un autre courant, le Comité international, regroupant l’Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert, la Socialist Labour League (SLL) britannique de Gerry Healy et le Socialist Workers Party (SWP) américain de James P. Cannon. En août 1961, la revue de l’OCI, La Vérité, analysa la révolution cubaine. Bien qu’ils aient en commun la même analyse que le SI des démocraties populaires et de la Chine, des États ouvriers déformés, ils furent moins pressés de conclure que Cuba était un État ouvrier. « Le gouvernement cubain est un gouvernement petit-bourgeois, par sa base sociale originelle, par sa composition sociale, par son idéologie. [...] Ou bien l’État traditionnel rajeuni évoluera vers une bureaucratisation et une victoire bourgeoise, et il détruira les éléments de pouvoir ouvrier, milices, conseils [...] ; ou bien milices et conseils deviendront les organes et la base d’un État ouvrier. » L’État cubain était toujours bourgeois et pas encore ouvrier. Cela ne fut pas du goût du SWP, dont la majorité avait, dès 1959, une approche de la question voisine de celle du SI. En 1963, le SWP réintégra ce dernier, qui prit le nom de Secrétariat unifié (SU). Quant à savoir de quel côté pencherait l’État cubain, les lecteurs de La Vérité attendirent 1979 pour apprendre que c’était devenu un État ouvrier déformé. Et encore c’était l’appréciation d’un seul dirigeant de l’OCI, autorisé à dire son sentiment, tandis que ses camarades indiquaient qu’ils se réservaient d’en rediscuter.

Les castristes : des anti-impérialistes mais pas des socialistes

Les castristes avaient pourtant été clairs. Fidel Castro se présentait en 1959 comme « ni socialiste, ni capitaliste, mais humaniste », cherchant des alliés au sein de la bourgeoisie opposée au dictateur Batista et souhaitant maintenir des relations avec les États-Unis. Ernesto Guevara donna la clé de leur orientation : « Pour savoir jusqu’où Cuba ira, il vaudrait mieux demander au gouvernement des États-Unis jusqu’où il a l’intention d’aller. »

La radicalisation des dirigeants cubains fut en effet la conséquence de l’intransigeance de l’impérialisme américain qui, craignant que le succès castriste ne fasse tache d’huile en Amérique latine, refusa tout compromis. Guevara l’expliquait ainsi : « Ce qui inquiète l’impérialisme, [...] c’est le sort du pétrole vénézuélien, du coton mexicain, du cuivre chilien, des troupeaux argentins, du café brésilien, qui font la richesse des monopoles américains. »

Les dirigeants cubains auraient pu plier devant l’impérialisme mais, nationalistes conséquents, ils exproprièrent les compagnies américaines puis l’essentiel de l’économie. Et quand, en 1960, Washington rompit les accords commerciaux avec Cuba, notamment sur l’achat de sucre, les castristes se servirent de l’existence des deux blocs, en conflit depuis 1947, pour se rapprocher de l’URSS, qui allait désormais leur fournir une aide économique indispensable à leur survie. Le mouvement castriste fusionna alors avec le Parti communiste.

Les castristes renversèrent la dictature de Batista et résistèrent plus d’un demi-siècle à l’impérialisme américain ; à ce titre, il était juste de les soutenir. Mais cela n’en faisait ni des révolutionnaires prolétariens, ni des marxistes, dont le but est l’émancipation des travailleurs du monde entier, et donc de favoriser le développement d’organes de pouvoir de la classe ouvrière elle-même, instruments indispensables à l’expression de la démocratie ouvrière.

Guevara quitta un poste de ministre pour combattre au Congo en 1965 et en Bolivie, où il devait être tué en 1967. Son engagement était indiscutable, mais il ne se situait pas dans le camp du prolétariat. Dans son Journal de Bolivie, rédigé pendant sa dernière guérilla, apprenant que des mineurs, pourtant fer de lance du mouvement ouvrier bolivien, sont en lutte pour défendre leurs droits, il estime que c’est une perte de temps et qu’ils feraient mieux de rejoindre son maquis.

Les trotskystes et la guérilla

En Amérique latine, à l’époque, sévissaient des dictatures au service des États-Unis et soutenues par eux. Il n’y avait guère de vie parlementaire. Et, en l’absence de partis communistes révolutionnaires offrant une autre issue, de nombreux jeunes de la petite bourgeoisie, sous l’impulsion de la révolution cubaine, prirent les armes plutôt que rejoindre un parti traditionnel. Toute une génération, en Amérique latine, vit alors dans la guérilla paysanne le moyen de changer la société. Le rôle des militants trotskystes aurait dû être de proposer un combat autrement plus radical : choisir le camp du prolétariat. Les trotskystes latino-américains qui le firent réussirent à recruter des castristes, mais Pablo et le SU engagèrent leurs militants dans des guérillas.

En 1965, Pablo, plagiant des théoriciens de la guérilla qui considéraient la misère des paysans comme un brevet révolutionnaire et étaient hostiles à la classe ouvrière, décréta : « La force principale révolutionnaire dans l’écrasante majorité des pays du tiers-monde n’est pas le prolétariat restreint et relativement privilégié des villes, mais la paysannerie traditionnelle, les ouvriers agricoles des exploitations étrangères ou féodales ou capitalistes indigènes, et les couches d’origine paysanne qui affluent dans les villes sans possibilité de s’intégrer dans le processus productif. » Il se plaçait ainsi aux antipodes d’un Trotsky qui, dans une conférence sur la révolution russe en novembre 1932 devant des étudiants danois, avait expliqué que la paysannerie est un ours qui a besoin, pour que sa combativité serve à renverser le capitalisme, d’un « dirigeant loyal » : le prolétariat.

Le SU refusa cependant de suivre Pablo, qui le quitta. Le SU mit encore en avant la guérilla à son congrès de 1969. Et bien qu’en Argentine on assistât la même année à un réveil militant du mouvement ouvrier, le SU soutint la guérilla de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), un temps section argentine du SU. Ce n’est qu’après l’anéantissement de l’ERP dans les années 1970 qu’il y mit fin.

Une remise en cause du trotskysme qui vient de loin

Cuba n’était pas le premier pays où le SI-SU découvrait l’existence d’États ouvriers nés sans révolution ouvrière. Ce fut le cas des démocraties populaires, ou de la révolution chinoise de 1949. Au lendemain de la guerre, le SI expliqua que les démocraties populaires étaient des États bourgeois mais, dès que l’URSS en prit le contrôle en 1948 et que les staliniens leur accolèrent l’étiquette « socialiste », les dirigeants du SI les déclarèrent États ouvriers, « déformés » car la classe ouvrière n’avait joué aucun rôle actif dans leur création.

Ils firent de même avec la Chine de 1949 sans tenir compte des enseignements de Trotsky. Dans une lettre adressée aux trotskystes chinois le 22 septembre 1932, après avoir rappelé que « celui qui, en politique, juge selon les étiquettes et les dénominations, et non selon les faits sociaux, est perdu », Trotsky avait ainsi analysé les armées paysannes de Mao : « Le fait que des communistes se trouvent individuellement à la tête des armées paysannes ne change en rien le caractère social de ces dernières. » Il ajoutait : « Lorsque le Parti communiste, fermement appuyé sur le prolétariat des villes, essaie de commander l’armée paysanne par une direction ouvrière, c’est une chose. C’est tout autre chose lorsque quelques milliers ou même quelques dizaines de milliers de révolutionnaires qui dirigent la guerre paysanne sont ou se déclarent communistes, sans avoir aucun appui sérieux dans le prolétariat. Or, telle est avant tout la situation en Chine. » Il concluait : « En fait, le parti [communiste] s’est séparé de sa propre classe. [...] La guerre paysanne par elle-même, sans une direction immédiate de l’avant-garde prolétarienne, ne peut que donner le pouvoir à une nouvelle clique de la bourgeoisie, [...] qui en pratique se différenciera très peu du Kuomintang de Tchang Kaï-chek. »

En officialisant en 1951 ces changements d’étiquettes, la majorité du mouvement trotskyste voyait des révolutions socialistes là où il n’y en avait pas. De fait, ces États se situaient dans le même contexte que bien d’autres États devenus indépendants après 1945. Dans les pays pauvres de la planète, la faiblesse de la bourgeoisie, mais aussi celle du mouvement ouvrier révolutionnaire, souvent dévoyé par les partis socialistes et staliniens, avait retardé l’avènement de la révolution socialiste mondiale. Dans ce contexte, plusieurs États prirent en mains l’économie, défendirent l’indépendance et entamèrent la réforme agraire, comme l’Égypte de Nasser, sans que le mouvement trotskyste n’y voie un État ouvrier.

Cela revenait aussi à faire croire que des forces politiques étrangères au prolétariat pouvaient conduire une révolution socialiste. Le SI continua un temps de répéter qu’il fallait un parti révolutionnaire et l’intervention du prolétariat pour allers vers le socialisme mais, après Cuba, ces conditions n’étaient plus indispensables. Cuba fut présenté comme un État ouvrier où la révolution était faite. Sur cette lancée, ils virent de l’internationalisme dans la conférence Tricontinentale, qui rassembla en 1966 à La Havane des gouvernements du tiers-monde, ou dans les déclarations de Guevara appelant à « un, deux, trois, de nombreux Vietnam » , là où n’y avait que de la solidarité entre nationalistes et l’espoir d’États indépendants du tiers-monde de voir se multiplier des mouvements identiques en rupture avec l’impérialisme, pour affaiblir ce dernier et améliorer leurs chances de survie.

C’était d’autant plus risible que les castristes, en se rapprochant de l’URSS et des staliniens, s’attaquèrent au parti trotskyste qui s’était réorganisé à Cuba en 1960. Les trotskystes cubains furent les premiers à voir en Cuba un État ouvrier mais ils voulaient maintenir une organisation indépendante. Ainsi, selon le SI, Castro conduisait la révolution socialiste et menait la révolution permanente... tout en emprisonnant les trotskystes et en empêchant l’édition de La Révolution permanente de Trotsky ! Après plusieurs procès et séjours en prison, les trotskystes cubains furent tolérés mais interdits de publications et d’activités. Et il fallut du temps avant que le SU se rappelle de leur existence.

La révolution cubaine a mis en place une protection sociale enviable. Mais, pas plus qu’en Chine ou au Vietnam, elle n’a mis fin à la domination impérialiste. Cela, seule la révolution prolétarienne peut le réaliser pour toute la planète. Le problème est resté posé et le monde impérialiste a poursuivi son existence. Depuis, la Chine et le Vietnam ont réintégré le marché mondial. Et Cuba pourrait suivre.

Construire des partis ouvriers révolutionnaires reste indispensable

L’abandon par le SU de la construction d’organisations révolutionnaires indépendantes dans les pays étiquetés États ouvriers, provoqua d’autres ruptures.

Tous les trotskystes d’Amérique latine n’avaient pas suivi les consignes du SU. Des militants qui pouvaient partager l’analyse de Cuba mais qui rejetaient la guérilla maintinrent une activité dans les villes et les usines ; a fortiori après 1969 et le soulèvement des ouvriers de Cordoba, ville argentine ayant alors la plus forte concentration industrielle d’Amérique du Sud ; une combativité ouvrière ensuite réprimée par des coups d’État militaires dans tout le cône sud.

En 1979, la guérilla du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) renversa la dictature de Somoza au Nicaragua. Cela provoqua une double rupture dans le SU, avec la Fraction bolchevique du trotskyste argentin Nahuel Moreno, mais aussi avec la Tendance léniniste-trotskyste proche du courant lambertiste. Les deux fractions reprochèrent l’alignement du SU derrière les sandinistes, identique à celui derrière Castro vingt ans avant.

Le SU approuva en effet les sandinistes lorsqu’ils expulsèrent la brigade Simon Bolivar – des trotskystes morénistes venus combattre aux côtés du FSLN. La majorité des militants latino-américains quittèrent alors le SU pour construire leur courant international.

Leurs continuateurs maintiennent cette position. Ainsi, à la mort de Castro, le journal argentin El Socialista a salué « la révolution cubaine de 1959, un exemple pour les révolutionnaires et les militants combatifs du monde » tout en y prônant une révolution socialiste.

Le SWP des États-Unis rallie le castrisme

Entre 1979 et 1990, ce fut la rupture du SWP américain avec le SU. Pour le SWP et le SU, Cuba était un État ouvrier, mais le SU parlait de déformations bureaucratiques et critiquait l’alignement du PC cubain sur le Kremlin, tandis que pour le SWP Cuba, le Nicaragua et la Grenade étaient identiques à la Russie de 1917-1923.

En 1979, Jack Barnes du SWP dénonça l’action des trotskystes cubains vingt ans avant. Le SU publia la défense de ces derniers, écrite par deux militants argentins, Adolfo Gilly et Angel Fanjul, présents à Cuba à l’époque. En 1983, le SWP publia une nouvelle revue, New International (Nouvelle internationale), contenant une critique de Trotsky, du trotskysme et de la révolution permanente, ainsi qu’un article d’un stalinien cubain opposant Lénine à Trotsky. Le SWP exhuma des écrits de Lénine d’avant 1917 allant dans le même sens, espérant ainsi s’attirer les bonnes grâces des castristes, liés à l’URSS. Le SWP rêvait d’une « internationale léniniste de masse » avec les partis au pouvoir à Cuba, au Nicaragua et à la Grenade.

Le SU rejeta cette proposition, en remarquant que les Cubains ne voulaient pas d’internationale. Après une période où la direction du SWP écarta de ses rangs les partisans du SU, il rompit avec ce dernier en 1990. Depuis, aucune internationale castriste n’a vu le jour. Mais le SWP agit comme s’il en était la section américaine, publiant chaque semaine des articles en sa faveur, comme l’hommage de Raúl Castro à son frère. Il a aussi écarté tous les éventuels contradicteurs de Barnes, ce qui a démoli ce parti.

Ce suivisme, aux multiples visages, n’a pas fait progresser la cause de la révolution prolétarienne. La lutte pour l’indépendance nationale, même si elle amène une rupture avec l’impérialisme, ne peut par elle-même conduire à la révolution socialiste. Pour renverser la domination impérialiste, la lutte révolutionnaire doit dépasser le cadre national et déboucher sur l’arène internationale. Mais cela ne peut être que l’œuvre de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, et pas celle de nationalistes, aussi radicaux soient-ils.

Personne ne peut remplacer l’action du prolétariat. Dans la lettre aux trotskystes chinois déjà citée, Trotsky rappelait ce que la révolution russe lui avait appris : « L’ouvrier aborde les problèmes sous l’angle socialiste ; le paysan sous l’angle petit-bourgeois. L’ouvrier tente de socialiser la propriété qu’il a reprise à ses exploiteurs ; le paysan, tente, lui, de la partager. L’ouvrier veut faire servir les châteaux et les parcs dans l’intérêt général ; le paysan, pour peu qu’il ne puisse les partager, est enclin à brûler les châteaux et à déboiser les parcs. L’ouvrier fait effort pour résoudre les problèmes à l’échelle étatique, et selon un plan ; mais le paysan aborde tous les problèmes à l’échelle locale, et se conduit d’une façon hostile envers le plan du centre, etc. Il est évident que le paysan peut lui aussi s’élever jusqu’à un point de vue socialiste. Sous le régime prolétarien, une masse de plus en plus grande de paysans se rééduque dans l’esprit socialiste. Mais cela exige du temps. »

13 décembre 2016