Uber, Airbnb, etc. : l’économie des plateformes, nouvel avatar de l’exploitation capitaliste

Les plateformes Internet comme Uber, Airbnb, BlaBlaCar ou leboncoin sont en plein essor. Elles facilitent les échanges grâce aux nouvelles technologies, en mettant mieux en relation l’offre et la demande, modifient les habitudes de consommation et toute une partie de l’économie. De nombreux États et des politiciens tels que Macron favorisent cette « économie du partage » qui, à les entendre, va créer des milliers d’emplois. Mais l’ubérisation, c’est surtout l’envol de firmes capitalistes qui profitent de la crise pour utiliser une main-d’œuvre précaire et peu payée.

Le mot ubérisation a été inventé en 2014 pour évoquer la peur de certains patrons devant l’évolution liée au numérique, devant ces nouvelles entreprises risquant d’engloutir la leur. Uber, qui met en relation avec des chauffeurs en ville, est la plus emblématique de ces nouvelles venues, si vite victorieuses. Les plateformes d’intermédiation sont des sites qui ont mis en ligne une interface permettant aux demandeurs de trouver facilement ce qu’ils recherchent. Depuis, ubérisation désigne aussi les conditions d’emploi de ceux qui travaillent pour ces plateformes. Ils n’en sont pas salariés, mais concluent un contrat de prestation. Beaucoup sont microentrepreneurs (nouvelle appellation pour autoentrepreneur) : en théorie très libres, mais avec des conditions encore moins favorables que des salariés.

Le système Uber, simple pour les clients, moins cher que les taxis, a connu un grand succès dans des centaines de villes, dont Paris, et emploierait dans le monde un million de chauffeurs, à temps partiel pour l’essentiel. Quand ce n’est pas Uber, ce sont des équivalents (comme LeCab). Les chauffeurs de taxi, titulaires d’une licence en France et dans de nombreux pays, sont remplacés par ces automobilistes, moins soumis à réglementation et qui gagnent encore moins. Ce phénomène a touché d’autres professions : les livreurs, les graphistes, les baby-sitters, les bricoleurs, les esthéticiennes, etc. Des journalistes, des économistes, des personnalités politiques affirment, pour s’en réjouir ou le déplorer, que cela va se généraliser à des pans entiers de l’économie, si ce n’est à toute la société.

Les nouvelles technologies facilitent contacts et collaborations

Depuis une vingtaine d’années, la généralisation d’Internet et des téléphones portables a permis de mettre en relation facilement les gens pouvant fournir un bien, un service, et ceux qui en sont demandeurs. La multiplication des smartphones a accentué le phénomène. Il y a eu les sites de rencontre, de covoiturage, de vente (avec Amazon, eBay, Meetic ou leboncoin...). Le boulanger ou les journaux ont vite été dépassés pour les petites annonces, car ces sites en proposent forcément beaucoup plus, à plus de gens, sous une forme aisée à utiliser. Internet et la puissance des ordinateurs permettent une recherche très étendue, rapide et ciblée à la fois, en définissant plusieurs critères.

Avec Uber, il n’y a qu’à lancer l’application sur son smartphone, puis indiquer où on veut aller. Une carte montre les voitures Uber disponibles aux alentours, avec photos et évaluation des chauffeurs (une des fonctions des plateformes est de permettre une notation réciproque entre chauffeurs et clients). Quelques minutes après, le chauffeur choisi arrive.

Les possibilités sont énormes dans d’autres domaines, comme pour collaborer à un grand nombre à l’élaboration d’un projet, d’un programme, ou à des ressources documentaires. D’ailleurs, c’est dans ce but que l’Internet avait été développé, à partir de la collaboration entre chercheurs voulant correspondre facilement et rapidement. Beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine, sans profit à la clef. Plus tard, les logiciels libres (Linux), l’encyclopédie Wikipédia, la base cartographique OpenStreet Maps, les communautés de hackers ou Wikileaks sont devenus emblématiques de cet esprit de travail en commun, qui se veut altruiste.

Le mythe d’une société de partage

Aussi différents auteurs, dont l’essayiste américain Jeremy Rifkin, ont théorisé, à propos de cette « économie collaborative », et écrit qu’avec elle une troisième révolution industrielle commençait. Les programmes complexes et les données y deviendraient les richesses essentielles, des « communs » qui ne seraient plus possédés à titre individuel. Dans cette nouvelle économie, le but serait l’usage maximal des biens, par le partage, qui mettrait fin au goût de la propriété. Une de leurs formules résume ce pronostic utopiste : « La vie share (partage, en anglais) va remplacer la vie chère. » Nous passerions ainsi de l’économie de marché à une économie de réseau, petit à petit, grâce à la technologie.

C’est faire peu de cas de la puissance de l’économie capitaliste, et ignorer la division en classes, ignorer à quel point la bourgeoisie tient à ses capitaux, à ses profits et à sa domination sur la société. L’évolution réelle a montré que, contrairement à ce que véhiculaient ces auteurs, à côté de quelques sites de collaboration réellement non lucrative, ce sont surtout des plateformes capitalistes qui se sont développées.

De grosses infrastructures

Faire fonctionner une plateforme d’intermédiation efficace suppose du personnel, des informaticiens hautement qualifiés, et cela a un coût. Il faut rassembler assez d’utilisateurs pour que chacun trouve ce qu’il cherche, pour que les évaluations aient un sens, statistiquement parlant. De fait, ce sont des entreprises puissantes, et prêtes à réunir des capitaux pour le devenir plus, qui ont mis la main sur la plupart des secteurs de cette « économie à la demande ». Ensuite, la plus puissante rafle tout, puisque les clients et les fournisseurs de services veulent s’adresser au plus grand nombre de gens possible. Du coup, la plateforme qui domine cherche à grossir sans cesse, à racheter des concurrents, à multiplier la publicité, pour devenir incontournable. Il faut lever des fonds, se lier aux grandes banques. Prenons le cas du covoiturage en France : divers sites avaient émergé, prenant la place de l’ancienne plateforme téléphonique Allostop. Covoiturage.fr fonctionnait depuis 2004, sans prendre de commission aux voyageurs. Frédéric Mazzella l’a acheté en 2006, a mis en place le système d’évaluation, les portraits, et en 2008 ce site devint de loin le plus utilisé. Les applications pour smartphone sont lancées en 2009, et en 2010 il lève plus d’un million d’euros auprès d’un fonds d’investissement. En 2011, il oblige au paiement en ligne, avec une commission. L’entreprise s’étend en Europe et se rebaptise BlaBlaCar. Puis elle achète le concurrent allemand Carpooling et devient leader mondial du secteur, avec plus de vingt millions d’utilisateurs, présent aujourd’hui en Inde et en Amérique latine. Avec les années, les frais augmentent (15 % en moyenne), en particulier sur les petits trajets et quand la date du voyage approche. BlaBlaCar, avec 450 salariés et plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, est maintenant valorisé à 1,2 milliard de dollars. Les plateformes profitent éventuellement du travail gratuit réalisé en amont, sur des années, par ceux qui ont conçu des outils qu’elles utilisent (bases cartographiques, plateformes collaboratives gratuites qui les précédaient, fichiers d’utilisateurs).

Elles cherchent bien sûr à maximiser leurs profits. Présentes dans plusieurs pays, elles deviennent des spécialistes de l’optimisation fiscale, qui n’est que de la fraude légale, en faisant passer les gains d’un pays à l’autre. Uber France reverse tout à une société enregistrée aux Bermudes (paradis fiscal), en passant par les Pays-Bas. Le chiffre d’affaires mondial d’Uber était de 10 milliards de dollars en 2015 (pour moins de mille salariés), et le double fin 2016 ?

De nouveaux géants économiques

Des accumulations capitalistes impressionnantes se sont édifiées depuis dix ans. Air­bnb, qui met en contact depuis 2008 des particuliers désireux de louer leur logement et des clients, est devenu le géant de l’hôtellerie. Il propose deux millions d’annonces dans 191 pays, et serait valorisé à 30 milliards de dollars, plus que le groupe Hilton, auparavant leader du secteur. La plateforme permet à des dizaines de millions de personnes de se loger à moindre coût, mais engendre de nombreux effets pervers. Paris et l’Île-de-France constituent son marché le plus important. Airbnb y propose au moins 50 000 hébergements, presque autant que les hôtels (80 000 chambres). Au moins 20 % des annonces sont proposées toute l’année, parfois par des multipropriétaires. Il s’agit d’hôtellerie professionnelle déguisée, souvent non déclarée, sans les normes du métier. Comme cela rapporte plus que la location classique, beaucoup d’appartements sont retirés de cette dernière, et les prix montent encore plus vite qu’avant.

Leboncoin monopolise la très grande majorité des petites annonces, en France comme dans d’autres pays, concernant des objets, dont les voitures, mais aussi des logements ou des emplois.

Uber, BlaBlaCar, Airbnb ou leboncoin dominent leur secteur respectif et gagnent beaucoup d’argent, par des commissions, par la publicité ou la revente de données. Ils cherchent à augmenter leur surface, y compris en englobant plus de secteurs : Uber se lance par exemple dans la cartographie, la livraison de colis ou de repas, Facebook dans les petites annonces.

Prélever une dîme sur un système D généralisé

Les plateformes de l’économie à la demande monétisent à leur profit tout ce que l’homme peut créer ou faire.

Airbnb permet à chacun d’être un petit hôtelier. Le travail ainsi valorisé est souvent artisanal, peu productif. Dans un marché saturé, avec un chômage endémique, on arrive à extraire encore de la valeur de la débrouillardise. Des gens, pour compléter de trop petits revenus, bradent des biens ou des services, sans avoir les mêmes contraintes que les commerçants déclarés. Quand ils mettent en location leur voiture ou leur appartement quelques heures ou quelques jours, c’est une rationalisation, à grande échelle et avec des moyens modernes, du système D : ça rappelle les petits boulots du tiers-monde. Aux États-Unis, pays en pointe en la matière, une start-up propose de venir faire le plein de votre véhicule chez vous ou sur votre lieu de travail, et des étudiants ont pu être pris au sérieux par la presse quand ils ont monté un canular où ils présentaient une application (Pooper) pour faire ramasser les crottes de son chien !

La prochaine étape, pour Uber et autres, peut être la collusion croissante avec les autorités. Des villes peuvent subventionner les trajets Uber au lieu de développer une infrastructure de transports en commun. Les plateformes peuvent proposer à des villes ou des régions l’achat des données qu’elles ont accumulées. Ainsi l’Oregon a payé une forte somme pour accéder aux itinéraires des cyclistes utilisateurs de l’application Strava, afin d’améliorer les pistes cyclables. Boston et l’État du Massachusetts ont obtenu les données d’Uber sur les trajets des chauffeurs, pour aider aux choix d’aménagement. Depuis, ils sont devenus plus conciliants et ont reconnu Uber comme un moyen de transport légal.

Mais un aspect essentiel pour nous est que nombre de plateformes ne se contentent pas de profiter des nouvelles consommations, des paradis fiscaux ou du monnayage des données. Ces entreprises développent à une grande échelle la précarisation, une exploitation renforcée des travailleurs.

L’ubérisation du travail, fausse indépendance, vraie précarisation

Les plateformes n’emploient en règle générale pas elles-mêmes ceux dont elles proposent les services. Elles ne les salarient pas, mais les mettent seulement en relation avec des clients. Le prestataire paraît libre, travaille quand il en a envie, choisit ses contrats. Mais, dans la pratique, les firmes comme Uber encaissent les paiements et reversent sa quote-part au travailleur, en défalquant leur commission (20 % pour Uber !). Le prestataire obéit au règlement et au fonctionnement de l’application. Il est contrôlé par l’évaluation. Il n’est payé qu’en fonction du travail accompli : c’est le retour du travail à la tâche, facilité par les déréglementations décidées par les États. En France, la législation du travail est rabotée depuis quarante ans, la loi El Khomri du printemps dernier étant le dernier épisode. Son article 23 empêche d’ailleurs les indépendants travaillant pour les plateformes de se prévaloir d’un lien de subordination qui les assimilerait à des salariés.

Certaines plateformes sont des donneurs d’ordres utilisant une armada de chauffeurs ou de livreurs sous statut de microentrepreneur. Uber dit que ses chauffeurs peuvent gagner jusqu’à 4 000 euros mensuels. Mais tous les calculs montrent que le revenu est bien inférieur. D’après le mensuel Alternatives économiques (septembre 2016), il serait de l’ordre de 900 euros par mois pour un chauffeur conduisant 60 à 70 heures par semaine. Ceux qui, sans autre emploi, font moins d’heures ne s’en sortent pas. Le chauffeur doit payer le carburant, la voiture et son entretien, l’assurance, les frais de parking, la comptabilité et les cotisations.

Quant aux livreurs en deux-roues, ils assument en plus les risques d’accidents de la route. Leur nombre a explosé pour les plats préparés par les restaurants, dans des villes comme Londres ou Paris, avec les plateformes Deliveroo, Toktoktok, Foodora. Si on prend en compte le non-paiement des congés, la Sécurité sociale, donc le salaire différé, leur rémunération équivaudrait à un salaire horaire net inférieur au smic. Voilà qui explique les tarifs assez bas et les bénéfices dégagés par les plateformes. Le statut d’indépendant masque la faiblesse des rémunérations, mais divise aussi les travailleurs.

Chauffeurs ou livreurs se rendent vite compte de leurs difficultés à s’en sortir. Ils continuent surtout s’ils ont du mal à trouver un autre emploi. Mais, dans le secteur du taxi, ils font concurrence à d’autres travailleurs, issus de l’immigration ou des mêmes quartiers populaires, qui avaient trouvé ce débouché ; d’où les tensions entre les chauffeurs de taxi et ceux des plateformes VTC, à Paris, Marseille mais aussi à Nairobi ou à Bombay.

En France, les autoentrepreneurs ont des rémunérations de l’ordre de 450 euros par mois. Fin 2015, ils étaient un million, dont 61 % économiquement actifs. Ceux qui s’en sortent bénéficient aussi d’un autre statut, salarié, étudiant ou retraité, ou bien pratiquent la fuite en avant en ne payant pas leurs cotisations sociales. Même quand ils sont en règle, la protection dont ils bénéficient comme indépendants est bien inférieure à celle des salariés, du fait de cotisations moindres.

Les nouvelles technologies permettent aussi de mieux exploiter le marché mondial des travailleurs, dans certaines branches. L’ubérisation ne touche pas que les services aux particuliers, elle facilite une sous-traitance débridée. La plateforme AMT[1], le « Turc mécanique d’Amazon », fait appel à de l’emploi de bureau peu qualifié dans le monde entier. Les click workers ou turkers sont rémunérés à la tâche, le client choisit la rémunération qu’il leur propose. Le revenu horaire moyen des 500 000 turkers est inférieur à 2 euros, mais Amazon prend une commission de 20 % à 40 % !

D’autres sites, tel Upwork, s’adressent à des professions plus qualifiées, designers, web-développeurs, architectes, avocats, traducteurs, etc. Mais eux aussi sont alors mis en concurrence sur le marché mondial avec des travailleurs dont les conditions de vie et les exigences de rémunération sont très variables : Nord-Américains, Ukrainiens, Indiens, Philippins, etc. Upwork enregistre 10 millions d’utilisateurs dans 180 pays. Ils sont par exemple 120 000 à travailler en Ukraine.

Aux États-Unis, le nombre de travailleurs pauvres indépendants, en totalité ou en partie, obligés de jongler entre plusieurs emplois augmente. Et l’Europe suit le mouvement, avec un nombre croissant de jobbers, avec ou sans plateforme Internet. Ces plateformes surfent sur la crise, qui leur fournit des utilisateurs avides de bonnes affaires aussi bien que de petits boulots et accélère le mouvement de précarisation.

Les plateformes et leurs répercussions sur l’emploi

Cette nouvelle forme d’activité gagne pour l’instant du terrain de façon fulgurante. Selon les experts du cabinet d’audit Deloitte, l’économie à la demande devrait peser 100 milliards de dollars d’ici trois ans. Il est certain que cela perturbe, bouleversant des professions comme les taxis, les hôteliers ou les voyagistes.

On nous annonce que cette ubérisation ne serait qu’un premier pas, précédant de nouvelles destructions massives d’emplois. Selon le rapport publié le 18 janvier par le Forum économique mondial de Davos, l’étape suivante, l’automatisation, la robotisation combinée à une plus grande utilisation des données et des algorithmes, engendrerait une perte nette de 5 millions de postes d’ici à 2020 dans les pays les plus industrialisés. Pour l’analyste économique Bruno Teboul, d’ici 2025, rien qu’en France, 3,5 millions d’emplois seront détruits avec la numérisation de l’économie. D’ici dix ans, 42 % à 47 % des emplois ne seraient plus effectués par des humains mais par des robots. Il pense notamment aux employés de banque, aux notaires, aux comptables.

Il y a ceux qui nous en livrent une vision optimiste, comme le fait une prospective américaine sur 2040 citée dans Les Échos (août 2015) : « La carrière consistera en des milliers de missions de courte durée étalées sur toute une vie. » Ces missions pourront aller de plusieurs jours à plusieurs années, et de plus en plus d’employés seraient à leur compte. Puisque le travail traditionnel et les prestations sociales qui l’accompagnent vont disparaître, des plateformes spécialisées aideraient les travailleurs à anticiper les situations critiques (maladie, chômage...). Par la grâce du marché, ça ne risque pas d’être avantageux pour les travailleurs !

D’autres, comme Augustin Landier et David Thesmar, professeurs d’économie, s’expriment aussi dans Les Échos, en octobre 2015 : « Ce qui se généralise […] : un revenu salarial stable, complété d’un revenu d’appoint comme indépendant. […] L’avenir dans les zones rurales, c’est sans doute un fonctionnaire de mairie à mi-temps fournissant en mode entrepreneur des prestations de transport ou d’assistance aux personnes âgées. » Mais qui paiera et organisera tout cela ?

Et il y a ceux qui expliquent, plus justement, que le développement d’emplois comme chez Uber ou Mechanical Turk, c’est à terme la paupérisation de l’ensemble des autres travailleurs et une fragilisation de tout le système social. Oui, cela tire les rémunérations vers le bas et, s’il faut prendre en charge (comme on nous le propose), à partir essentiellement des cotisations des salariés, de plus en plus d’indépendants bien en peine de cotiser, les caisses de la Sécurité sociale ou des retraites seront plus vite vides, prétexte au développement d’assurances privées.

Personne ne sait ce que vont devenir les plateformes. Malgré des recettes qui augmentent rapidement, la quasi-totalité ne sont pas rentables : ainsi Uber a perdu 2 milliards de dollars en 2015 et 1,2 milliard sur le premier trimestre 2016. C’est leur plan de dépenser dans une croissance effrénée l’argent des investisseurs, pour mieux asseoir leur monopole et voir ensuite comment le rentabiliser. Mais à ce jeu certains perdent, comme le site de livraison de plats Take Eat Easy qui a fait faillite cet été, sans payer les sommes dues pour juillet aux 2 500 livreurs français.

Personne ne peut dire comment va évoluer cette économie sans pilote qu’est le capitalisme, ni comment vont évoluer ses dernières branches. Par le simple jeu de l’économie de marché : certainement pas dans un sens favorable à l’ensemble des travailleurs. Mais l’attitude et les combats des travailleurs, salariés ou pas, sont un paramètre essentiel de l’évolution.

Les travailleurs ubérisés combattront avec les armes de la lutte de classe

Le salariat ne favorise pas les travailleurs. Il a permis l’exploitation capitaliste féroce du 19e siècle. Ensuite, dans la plupart des pays riches, la législation du travail a introduit un certain nombre de règles qui mettaient des bornes à cette exploitation salariale, offrant quelques protections légales aux travailleurs. Mais le mouvement ouvrier révolutionnaire s’est toujours fixé pour but l’abolition du salariat, qui était d’ailleurs inscrite dans le premier article des statuts de la CGT jusqu’en 1969.

Cela dit, quand Uber ou Deliveroo obligent leurs livreurs à se constituer en microentreprise, c’est pour payer ces travailleurs moins que s’ils les salariaient. Il est évident qu’être officiellement à son compte, alors qu’on est des centaines ou des milliers à faire le même travail pour le même patron, ne contribue pas à clarifier les rapports de classe. Aussi les travailleurs ou les groupes de travailleurs qui vont en justice pour faire requalifier leur contrat en contrat de travail salarié n’ont pas tort. C’est le cas de chauffeurs Uber aux États-Unis, en Californie depuis 2015, puis à New York, qui ont eu gain de cause, au moins sur le principe. À Paris, des chauffeurs Uber et des coursiers à vélo leur ont emboîté le pas.

Mais ce n’est pas sur le terrain juridique que les travailleurs, prétendument indépendants ou pas, peuvent imposer un autre rapport de force. C’est par la grève et les manifestations que les prestataires des plateformes peuvent les prendre à la gorge. C’est en s’organisant, sous la forme de syndicats par exemple, que les plus clairvoyants peuvent propager une conscience en amont, préparer de tels mouvements. Travailleurs à domicile, payés à la tâche, les canuts lyonnais se sont bien révoltés par milliers en 1831 et 1834. Les armes classiques utilisées par les travailleurs depuis deux siècles sont à même de faire plier ces entreprises qui, derrière leur façade technologique, reviennent plus vite que d’autres à des formes d’exploitation plus sauvages.

La grève de sept jours des livreurs de Deliveroo à Londres, en août dernier, en a donné un aperçu. Deliveroo voulait changer leur rémunération. Au lieu de 7 livres de l’heure plus une livre par course, le paiement devait passer uniquement à la course (3,75 livres par commande). Cela aurait renforcé la précarité et diminué leurs revenus, avaient calculé les réfractaires. Plus de cent livreurs (sur 3 000 à Londres) se sont alors déconnectés de l’application. Ils se rassemblaient le soir devant le siège de l’entreprise, appelaient au boycott. Le gouvernement et des parlementaires ont fini par intervenir en faveur des grévistes et la direction a reculé, laissant aux travailleurs la possibilité de garder l’ancien contrat et de choisir leur zone de livraison. Elle a maintenu par contre la réforme pour les nouveaux.  Malgré leurs limites, cette mobilisation minoritaire et son succès partiel montrent la voie de l’action collective.

* * *

Les nouvelles technologies sont riches de promesses pour l’humanité quand elle pourra s’organiser de manière réellement collaborative, dans l’intérêt général. Mais ce sera le communisme, et cela suppose d’en avoir fini avec le profit et les classes sociales. Des progrès existent, bien sûr, même au sein de la société capitaliste. Celle-ci n’empêche pas forcément des initiatives collectives non lucratives. Mais elles sont en général limitées dans leur portée, faute de moyens, et éphémères. Dans bien des cas, des entreprises capitalistes à but très lucratif finissent par les récupérer. Un monde plus humain, fondé sur le partage et la convivialité, suppose le contrôle, l’appropriation et la gestion par la communauté de tous les moyens techniques et des intermédiaires : des plateformes comme de tout l’appareil économique, productif, financier et commercial.

Nous, communistes, cherchons à préparer une société qui libérera vraiment toutes ces énergies, qui par exemple utiliserait la géolocalisation, la téléphonie mobile et les algorithmes pour organiser la production alimentaire et sa répartition sur la planète, des équipes d’intervention auprès des personnes âgées fragiles, des transports organisés rationnellement aux différentes échelles.

Mais sortir de la course au profit et de la concurrence, concentrer de grosses ressources sans recourir à l’investissement capitaliste, implique d’exproprier la bourgeoisie. Seules les classes exploitées pourront imposer l’intérêt général avant tout, et cela passe par la révolution socialiste, la prise du pouvoir par les travailleurs.

Pour s’y préparer, il faut déjà s’organiser, retrouver une conscience de classe et une force à travers toutes les étapes de la lutte contre les classes possédantes, à commencer par l’opposition à toutes les attaques, comme celle que représentent les conditions qu’Uber et consorts imposent aux travailleurs qu’ils utilisent.

23 octobre 2016

 




[1]  Amazon Mechanical Turk, allusion à une supercherie du 18e siècle : un automate supposé jouer aux échecs, dans lequel se cachait en réalité un humain. Aujourd’hui, c’est également du travail humain qui est derrière les machines, mais payé ici un prix dérisoire.