La démagogie du patriotisme économique

SFR, Alstom, Airbus Helicopters, Philips, PSA, Smart-Daimler, Delphi, Sage, Sanofi : les annonces de plans de suppressions d’emplois et de fermetures de sites pour regrouper la production à plusieurs centaines de kilomètres se succèdent dans de grandes entreprises. Le patronat poursuit sa guerre contre les travailleurs. Pour maintenir les profits des actionnaires au niveau de rentabilité souhaité, il impose une plus grande exploitation aux uns et le désespoir du chômage aux autres.

Face à cette catastrophe sociale, certains candidats à l’Élysée prônent le patriotisme économique comme solution au chômage. Une politique protectionniste favorisant les produits français serait, selon eux, à même de protéger les travailleurs à condition que l’État-nation prime sur les instances supranationales, comme l’Union européenne, qui lui imposeraient une politique de chômage et de régression sociale.

C’est à celui qui glorifiera le mieux le génie français, son savoir-faire et ses compétences, quitte à sombrer dans le ridicule, à l’image de Mélenchon qui, lors de la fin de mission de la sonde Rosetta, écrivait dans un tweet du 30 septembre : « Adieu à Rosetta, dernière mission interplanétaire française. Depuis, rien ! » Au moment où même les plus cocardiers des journalistes prenaient un peu de hauteur pour s’enthousiasmer sur les possibilités offertes par la sonde d’en apprendre davantage sur le système solaire, Mélenchon, à l’horizon borné aux frontières de l’Hexagone, en oubliait que Rosetta n’était pas une mission française mais le résultat d’une collaboration européenne !

Par-delà le ridicule des cocoricos poussés à tort et à travers, ce patriotisme économique, repris à quelques variantes près de l’extrême droite à la gauche dite radicale, est lourd de danger, car il contribue à tromper une partie de l’électorat populaire, qui espère y trouver une protection contre le chômage.

La démagogie du made in France

Les 8 et 9 septembre derniers, des Assises du produire en France se tenaient à Reims. Sous l’égide d’un ex-ministre de Sarkozy, l’UDI Yves Jégo à la tête de l’association Pro France, et d’Arnaud Montebourg, qui se proclame « candidat au service du made in France », une brochette de candidats y ont développé leur vision de la marque France.

Dans une économie où production et échanges sont internationaux depuis des siècles, où la fabrication de n’importe quel produit, aussi français soit-il, nécessite forcément des matières premières, des machines, parfois des pièces entières provenant des quatre coins de la planète, cette distinction du made in France est absurde. Elle ne sert au patronat français qu’à exiger davantage d’aides, financières ou pratiques, de la part de son État. En se faisant les champions de la défense d’une prétendue production nationale, les candidats en puissance qui se sont bousculés à ces assises ont fait ce qu’ils savent le mieux faire : présenter ce qui correspond aux intérêts d’une fraction de la bourgeoisie comme une solution aux problèmes vitaux des travailleurs.

Terrain de prédilection de Le Pen, cette démagogie nationaliste attire la concurrence : de Duflot à l’inévitable Montebourg, en passant par Dupont-Aignan et Mélenchon, tous y sont allés de leurs petites phrases sur la nécessité d’appliquer un « protectionnisme intelligent » pour favoriser les produits 100 % français. Le Pen associe son « produire français » à l’habituelle démagogie anti-immigrés de son parti. Elle est d’ailleurs de plus en plus concurrencée sur ce terrain également, et pas seulement par les prétendants de la primaire de droite ! Les petites phrases de Mélenchon à propos des travailleurs détachés venant manger le pain des locaux, ou sur le fait qu’il n’a jamais été pour la liberté d’installation, témoignent de la facilité avec laquelle, dans un contexte de réaction généralisée, les soi-disant progressistes peuvent glisser vers le « produire français avec des Français ».

Durant le « grand oral pour l’Élysée 2017 » organisé par ces assises, chacun a cependant cherché à jouer sa petite musique particulière sur ce fonds commun de patriotisme économique. Pour Duflot, la production française doit se distinguer par sa haute qualité environnementale. Mélenchon, qui mange décidément à tous les râteliers, s’est également découvert une fibre écologique et prône la relocalisation de l’agriculture et la mise en valeur du patrimoine marin français, susceptible d’après lui de créer 400 000 emplois. Quant à Montebourg, il met en avant la priorité qui doit être accordée aux PME et à l’innovation, de même que Le Pen ou Bruno Le Maire.

Au-delà de ces différences cosmétiques, tous se retrouvent pour dire que l’État doit aider la marque France, c’est-à-dire mettre la main à la poche, d’une manière ou d’une autre, pour subventionner les entreprises qui produisent français. C’est finalement toujours la même vieille rengaine : il faut donner de l’argent au patronat et, un jour peut-être, ces milliards déversés sur les entreprises finiront par se traduire en emplois.

L’exemple d’Alstom

La récente polémique autour de la fermeture de l’usine Alstom de Belfort est un bon exemple de ce qui, sur le fond, unit la bourgeoisie et tous ses porte-parole politiques… et de tout ce qui sépare les intérêts des travailleurs des politiques industrielles françaises qu’ils mettent en avant.

Lorsqu’en septembre dernier Alstom a annoncé la fermeture de son usine de Belfort, les représentants de tous les partis, de Le Pen à Mélenchon en passant par Dupont-Aignan, ont dénoncé le manque de réactivité de l’État. Du côté du Front national, un communiqué expliquait que « la nationalisation via la Caisse des dépôts et consignation aurait évité la catastrophe » (12 septembre). Dupont-Aignan parlait, lui, de renationalisation provisoire, tandis que Mélenchon, qui fait toujours mieux que tout le monde, claironnait qu’il avait réclamé cette nationalisation dès 2014. Ensuite, quand le gouvernement Hollande-Valls a annoncé son plan d’investissement pour Alstom, les mêmes, course électorale oblige, ont dénoncé le « bricolage industriel ». C’était à celui qui présenterait la plus vraie des « solutions industrielles », la plus éblouissante des « visions de l’avenir de l’industrie française ». Mais aucun, bien entendu, n’a mis en avant les profits gigantesques accumulés par les actionnaires du groupe, et dont une infime partie suffirait à garantir tous les emplois des travailleurs du site de Belfort et des autres usines.

Pour tous ces politiciens, nationaliser signifie racheter, avec l’argent public, et donc indemniser les actionnaires de l’entreprise qui serait en détresse. En clair, il s’agit de subventionner le patron licencieur, sans pour autant offrir plus de garanties aux travailleurs contre les licenciements.

Ce fut le cas dans le passé avec la sidérurgie. La nationalisation de ce secteur, achevée en 1982 par le gouvernement de gauche de Mitterrand, permit à des capitalistes comme les de Wendel de récupérer des milliards de l’État, qu’ils purent réinvestir dans des activités plus rentables. Le sauvetage des profits des capitalistes du secteur fut bien assuré par l’État, mais pas celui des travailleurs.

Des sites de production fermèrent les uns après les autres et des vagues de licenciements massifs se succédèrent, avec 12 000 suppressions d’emplois en juin 1982, puis 21 000 en 1984. Et, une fois la sidérurgie redevenue rentable, le secteur fut à nouveau privatisé, par le gouvernement Juppé cette fois, en 1995.

En réalité, les interventions de l’État dans le domaine de l’économie se résument toutes à servir les intérêts de la bourgeoisie. Voilà ce qui leur tient lieu de plan industriel ou de patriotisme économique ! Quand il s’agit de sauver leurs profits, les capitalistes en appellent à la solidarité nationale, à la grandeur de la France et à son génie industriel. Et les gouvernements à leur service, de droite comme de gauche, s’empressent de leur offrir des solutions sur mesure baptisées sauvetage de l’entreprise. C’est ainsi que Montebourg se vante d’avoir sauvé PSA ! Le gouvernement dont il faisait partie à l’époque a effectivement prêté 7 milliards au groupe automobile, qui n’en a pas moins fermé l’usine d’Aulnay-sous-Bois et supprimé 17 000 emplois en quatre ans, et qui vient d’annoncer un nouveau plan de 2 133 suppressions d’emplois. Mais Montebourg a bien sauvé quelque chose dans l’histoire : les profits du groupe, et c’est bien tout ce qui compte pour lui.

Les intérêts des travailleurs sont ailleurs

Le patriotisme économique n’est qu’un aspect de la propagande souverainiste. Il s’accompagne d’une dose de rejet de l’Union européenne, à des degrés qui vont de la sortie pure et simple de l’Union à la dénonciation de ses mauvais traités, en passant par la remise en cause de l’euro. À entendre leurs discours – y compris à gauche – c’est à Bruxelles, aux normes européennes et à tous les organismes supranationaux que l’on doit tous les malheurs, du chômage à la malbouffe, en passant par les coupes claires dans les services publics.

L’Union européenne résulte des besoins de la bourgeoisie européenne. C’est une union entre brigands capitalistes, dont les multinationales ont besoin car il leur faut une arène plus vaste que leurs petits États nationaux. Rien d’étonnant donc à ce que, dans leur grande majorité, les décisions de Bruxelles ne soient pas favorables aux travailleurs. Mais dire que le retour à l’État-nation leur garantirait un avenir plus radieux est une stupidité démagogique, pour faire croire aux travailleurs qu’ils auraient des intérêts communs avec leurs exploiteurs nationaux, pour les détourner de leurs intérêts de classe.

Car si les capitalistes européens ont besoin d’un territoire plus large pour leurs affaires, ils n’en sont pas moins toujours en concurrence, et chaque bourgeoisie se réfugie périodiquement sous la protection de son État national. Ce dernier sait alors très bien s’asseoir sur les accords et autres directives européennes, quand ils ne vont pas dans le sens des intérêts généraux de sa bourgeoisie.

Expliquer, comme le fait par exemple le PCF, qu’en retrouvant « l’indépendance de la France » on échappera « à l’emprise des multinationales » est une trahison. Cette façon de présenter les choses obscurcit la conscience des travailleurs, laisse à penser que, si les capitalistes français licencient, ferment des usines, c’est parce que la « logique de Bruxelles » ne leur laisse pas d’autre choix. Elle laisse croire que le gouvernement français, lorsqu’il fait passer des lois antiouvrières, le fait contraint et forcé, sous l’emprise des « diktats de l’Union européenne ». C’est une façon d’effacer la seule véritable frontière, celle qui sépare et oppose les intérêts des travailleurs à ceux de la bourgeoisie.

Lorsque de grands groupes comme PSA ou Alstom décident de fermer une usine pour regrouper la production sur un seul site, ce n’est pas parce qu’ils doivent se plier à une logique transnationale qui les dépasserait ou parce que l’État français n’est pas capable d’avoir une politique industrielle. Ils le font dans l’intérêt de leurs actionnaires, avec pour préoccupation de maximiser la rentabilité et donc les profits. Les pseudo-recettes du patriotisme économique ne sauveraient les travailleurs d’aucun de ces mauvais coups. Tout au plus seraient-elles une occasion de plus pour le patronat français de se faire arroser d’un peu plus de milliards de subventions en aides à l’innovation et autres promotions de la marque France.

Le repli vers une économie française, sur des bases nationales, est objectivement impossible. La production et les échanges ont dépassé depuis bien longtemps les étroites frontières nationales que les politiciens de tout bord présentent comme une protection aux travailleurs. Une politique protectionniste ne pourrait qu’avoir des conséquences néfastes pour les classes laborieuses, entraînant la hausse des prix et de nouveaux sacrifices, au nom de la sauvegarde de l’industrie française.

Le patriotisme économique, qui fait tant recette parmi les prétendants à l’Élysée ces derniers temps, n’est qu’un leurre de plus que ces défenseurs de la bourgeoisie utilisent dans leur chasse aux voix. Il s’ajoute aux discours odieux contre les immigrés en général et les réfugiés en particulier, accusés d’être la cause du chômage, de l’insécurité, voire du terrorisme. C’est une diversion de plus pour détourner les travailleurs de leur véritable ennemi.

Pour stopper l’hémorragie des suppressions d’emplois, c’est aux capitalistes, français ou non, qu’il faut retirer leur pouvoir de nuisance, en interdisant les licenciements et en partageant le travail entre tous. Cela ne pourra être imposé qu’à travers les luttes de l’ensemble de la classe ouvrière. Mais les élections peuvent être l’occasion d’exprimer ces intérêts et de montrer qu’une fraction des travailleurs ne se laisse pas duper par la démagogie nationaliste des idéologues de la bourgeoisie.

20 octobre 2016