Autriche : une extrême droite qui a des racines profondes dans le passé du pays

En Autriche, un second tour de l’élection présidentielle aura à nouveau lieu le 4 décembre. Lors du premier tour, le 24 avril, les candidats des partis social-démocrate (SPÖ) et chrétien-conservateur (ÖVP), qui gouvernent ensemble depuis 2007, ont été éliminés avec seulement 11 % des suffrages chacun, tandis que Norbert Hofer, présenté par le parti d’extrême droite FPÖ, est arrivé largement en tête avec 35,1 %. Le 22 mai, au second tour, l’écologiste Alexander Van der Bellen l’a emporté de justesse, avec 50,35 % et seulement 31 000 voix d’avance sur Norbert Hofer.

Mais après un recours de ce dernier, et contre toute attente car il n’y avait pas de preuve patente de fraude électorale, la Cour constitutionnelle décidait d’annuler ce second tour. Initialement prévu le 2 octobre, le nouveau second tour a encore été reporté au 4 décembre. Il risque d’être à nouveau serré et certains sondages indiquent que, cette fois-ci, Hofer pourrait l’emporter. L’extrême droite pourrait ainsi s’installer à la présidence de l’Autriche.

Bien sûr, cette évolution s’inscrit dans un contexte général de montée des idées réactionnaires et xénophobes dans le monde, à la faveur de la crise économique, de l’accroissement de la misère qui en résulte, et de l’absence de perspective de changement social radical incarnée par le mouvement ouvrier. Des États-Unis avec le Tea Party puis Donald Trump, à la Grande-Bretagne avec l’UKIP, en passant par la Suisse avec l’UDC de Blocher, mais aussi la Flandre belge avec la NVA, ou la France avec le Front national, ces courants et partis d’extrême droite fleurissent partout. Mais ce constat général ne suffit pas à expliquer le score très élevé réalisé par le candidat du FPÖ. Il faut aussi rappeler l’histoire bien particulière de l’Autriche et la façon dont furent mises en place les institutions du pays après la Deuxième Guerre mondiale.

Parmi les facteurs qui ont contribué à créer une situation favorable aux idées d’extrême droite, il y eut les conditions de la défaite du Reich nazi (donc de l’Autriche qui en fit partie de 1938 à 1945), en particulier le sort que l’armée de Staline réserva à la population civile, traitée comme coupable du nazisme, ce qu’endurèrent des centaines de milliers de soldats autrichiens faits prisonniers par l’armée soviétique – pratiquement il y en eut dans chaque famille – puis maintenus en captivité dans des conditions épouvantables durant de longues années. Il y eut ensuite, bien sûr, la proximité géographique de l’Autriche avec ce qui devint rapidement après 1945 le glacis soviétique. Vienne n’était située qu’à 40 kilomètres du rideau de fer et les exactions de la bureaucratie stalinienne, en particulier l’écrasement de l’insurrection hongroise de 1956 (environ 200 000 Hongrois se sont réfugiés en Autriche à ce moment-là), contribuèrent, comme en Allemagne, à entretenir, pendant des décennies, un fort climat anticommuniste dans de larges couches de la population.

Mais il y eut surtout le maintien en place, à tous les niveaux, d’un très grand nombre de membres de l’appareil d’État hitlérien en Autriche, ainsi que la politique de déni du passé nazi du pays, voulus et orchestrés dès la fin de la guerre par en haut, avec la complicité des Alliés.

La fin de la Deuxième Guerre mondiale et le refoulement du passé

« Nous ne sommes pas responsables, nous aussi sommes des victimes, nous avons été occupés de force, etc. », fut le discours officiel pour expliquer l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938. Ainsi était gommé l’accueil triomphal réservé à la Wehrmacht lorsqu’elle franchit la frontière autrichienne sans tirer un coup de feu, oubliée la foule immense qui vint acclamer Hitler à Vienne trois jours plus tard, comme les agressions contre les Juifs qui eurent lieu dans la capitale le soir même. Le fait que tout l’appareil d’État se mit immédiatement au service du nazisme était aussi effacé.

Certes beaucoup d’Autrichiens n’étaient pas des partisans de l’hitlérisme mais, depuis l’instauration progressive d’un régime autoritaire à partir de 1933, l’écrasement de l’insurrection ouvrière de février 1934, les cinq années (1933-1938) de la dictature de Dollfuss puis de Schuschnigg, les opposants radicaux avaient été éliminés, peuplaient les prisons, s’étaient exilés ou tentaient de survivre dans la clandestinité, et en tout cas n’avaient plus droit à la parole.

Bien sûr, en 1945 les activités nazies furent interdites et les dirigeants hitlériens autrichiens les plus en vue jugés. Mais beaucoup de condamnations furent relativement clémentes. Et surtout cela ne peut occulter que, à l’époque cruciale de la reconstruction du pays après la guerre, ce positionnement de l’Autriche comme une victime de l’Allemagne hitlérienne s’est avéré extrêmement commode pour tous ceux, possédants, politiciens, Église catholique, fonctionnaires, qui avaient soutenu le régime d’une façon ou d’une autre. Présenter les crimes nazis comme un problème spécifiquement allemand leur évita d’avoir à assumer leur part de responsabilité, mais cela favorisa aussi une amnésie générale dans la conscience collective.

On trouve certes aujourd’hui, ici ou là dans le pays, des stèles à la mémoire des victimes du nazisme et on emmène les lycéens visiter le camp de concentration de Mauthausen. Mais, jusque dans les années 1960, l’existence de ce camp, le plus important sur le sol autrichien, n’était pas ou à peine mentionnée dans les livres scolaires d’histoire. Et quand la presse locale en parlait, c’était souvent pour dire que ce n’était pas un lieu « appartenant à la culture autrichienne ».

Car on développa alors une « identité autrichienne » fondée sur le refoulement collectif du passé. Pendant une vingtaine d’années, la vie publique et culturelle s’est ainsi caractérisée par un rejet de tout ce qui relevait du domaine allemand, alors que les deux pays partageaient tout de même une langue et une culture communes, des histoires et des économies parallèles ; encore aujourd’hui les principales usines de Vienne appartiennent à Opel, Siemens, Bosch, Henkel, etc. On exalta les valeurs « éternelles » de l’Autriche, que le chancelier social-démocrate (1970-1983) Bruno Kreisky allait appeler quelques années plus tard « l’île des bienheureux ». Dans cette île, la situation matérielle s’était certes améliorée, mais il y régnait un conservatisme social profond : ainsi en 1968, et contrairement à l’Allemagne, la révolte de la jeunesse demeura très limitée. Cela fut favorisé par la réhabilitation rapide d’écrivains qui avaient été pronazis. Même le KPÖ, le petit parti communiste, contribua à cette mystification. L’un de ses dirigeants, Ernst Fischer, qui était secrétaire d’État à l’Éducation dans le gouvernement provisoire de 1945, décida symboliquement que le terme « allemand » ne serait plus utilisé pour désigner cette matière scolaire. Il fallait désormais parler de « langue d’enseignement » !

Ce mensonge généralisé concernant le passé persista longtemps. Ainsi, en 1986, un ancien officier de la Wehrmacht ayant appartenu à une unité responsable de nombreuses exécutions dans les Balkans, Kurt Waldheim, candidat de l’ÖVP, fut élu président de la République. Il avait opportunément tu son passé, comme tout le personnel politique l’avait tu, alors qu’il savait bien que la Yougoslavie avait, après-guerre, demandé en vain l’inscription de Waldheim sur la liste des criminels de guerre.

Tout cela a contribué à créer un terrain favorable à la persistance et à la banalisation d’idées réactionnaires, xénophobes et d’extrême droite n’hésitant pas à s’exprimer publiquement. Cela a été en particulier le cas d’un antisémitisme profondément ancré dans les couches les plus réactionnaires de la société. Encore récemment, en 2013, un sondage réalisé pour le quotidien de référence Der Standard indiquait que 42 % de la population considérait que tout n’était pas si mal sous Hitler. Bien sûr, l’immense majorité des interrogés n’avait pas connu l’époque nazie, mais cela en dit long sur l’absence de tabou existant à propos de cette période.

La réapparition rapide de l’extrême droite

En 1945, le pays fut placé sous un régime d’occupation avec quatre zones, américaine, soviétique, britannique et française. C’est sous le contrôle de ces forces qu’un gouvernement d’union nationale, réunissant le SPÖ, l’ÖVP et le KPÖ d’avril 1945 à 1947, puis le SPÖ et l’ÖVP seuls à partir de 1947, eut la charge d’assurer l’ordre social et de reconstruire l’économie. Rapidement, dans le contexte de guerre froide, le centre de gravité se déplaça vers la droite. En 1947, le KPÖ, qui refusait le plan Marshall, quitta le gouvernement. Un an plus tard, l’aile gauche du SPÖ fut mise au pas et son porte-parole, Erwin Scharf, pourtant secrétaire général du parti, exclu. Mais ce ne fut pas le cas de son camarade de parti Karl Renner, qui fut président du pays de 1945 à 1950, après avoir été un partisan de l’Anschluss, ce qui lui valut de passer la période nazie en simple résidence surveillée, pendant que de nombreux militants social-démocrates étaient pourchassés.

En avril 1948, on promulgua une amnistie en faveur de plus de 90 % des anciens nazis autrichiens, avant que les autres en bénéficient en 1953. Ils furent rétablis dans leurs droits civiques et, pour beaucoup, réintégrés dans l’appareil d’État. L’ÖVP espérait bien sûr récupérer la plus grande partie de ces nouveaux électeurs, mais le SPÖ n’hésita pas, de son côté, à accueillir dans ses rangs d’anciens membres du parti nazi, en particulier des universitaires. Il faut préciser que, parallèlement, les obstacles mis pour récupérer la nationalité autrichienne à tous ceux qui avaient fui le pays entre 1933 et 1938, au temps de la dictature de l’État corporatiste, ne furent totalement levés qu’en 1995 !

Et, début 1949, était autorisé un nouveau parti, l’Union des indépendants (VdU), dont 80 % des membres avaient appartenu au parti nazi. Quelques mois plus tard, lors des élections législatives d’octobre 1949, la VdU réalisa, avec peu de moyens, une percée remarquée avec 11,5 % des voix et fit son entrée au Parlement avec 16 députés !

La VdU, outre son électorat nostalgique du nazisme, espéra alors se renforcer encore en spéculant sur les frustrations et l’anticommunisme dominant parmi les 500 000 prisonniers de guerre revenus d’URSS, tout comme dans les populations de langue allemande expulsées de Tchécoslovaquie, de Hongrie ou de Yougoslavie. Mais, comme partout en Europe, s’amorça à partir des années 1950 une période de reprise économique qui facilita leur intégration, et la VdU enregistra un recul électoral lors des élections suivantes. Elle fit alors peau neuve et se donna des allures plus respectables en se transformant en FPÖ, Parti autrichien de la liberté. Pendant toute une période, il allait stagner autour de 6 % des voix. Mais ce parti, qui possédait dès lors des cadres, des élus, un électorat modeste mais bien réel, et qui fut toujours plus important que celui du KPÖ, était installé pour longtemps dans la vie politique du pays.

La disparition des traditions de lutte

Sur le plan social, les années d’après-guerre furent des années difficiles, marquées par la misère, le rationnement des produits de première nécessité, le manque de logements et de soins. Comme partout en Europe, les gouvernements successifs firent porter l’essentiel des efforts de la reconstruction capitaliste du pays sur la population laborieuse, mais la classe ouvrière n’accepta pas cette surexploitation sans réagir. Dès 1946, des grèves éclatèrent contre le rationnement et les salaires de misère. En 1948, une grève des ouvriers de la chaussure pour la reconnaissance d’une convention collective, dirigée par le KPÖ et dans laquelle quelques militants trotskystes jouèrent un rôle, eut un certain retentissement.

Le mécontentement culmina à l’automne 1950, à l’occasion d’un accord sur les salaires, qui se négociait en secret. Commencé fin septembre par des débrayages spontanés dans plusieurs usines de Linz, le mouvement s’étendit rapidement. En deux jours, plus de 200 000 travailleurs se mirent en grève, soit plus de 40 % des salariés de l’industrie. Pour discréditer la grève, le gouvernement inventa le mythe, largement repris par la presse, d’un putsch communiste. Bien qu’au début des années 1950 l’Autriche fût encore partagée entre quatre puissances occupantes, dont l’URSS, c’en était fini de la Sainte-Alliance qui les unissait à la fin de la guerre pour contenir une éventuelle menace prolétarienne. L’impérialisme n’avait plus besoin des services de la bureaucratie soviétique. La politique d’isolement du bloc soviétique, la guerre froide, était engagée. Le SPÖ et la centrale syndicale unique ÖGB mirent tout leur poids pour briser le mouvement. L’ÖGB en particulier finit par envoyer des commandos, composés de syndiqués du bâtiment et emmenés par un de ses dirigeants, Franz Olah, pour attaquer les piquets de grève. La grève se termina par une défaite et l’accord sur les salaires, qui prévoyait des augmentations inférieures de moitié à l’inflation, fut maintenu. Quatre-vingt-cinq permanents furent exclus de l’ÖGB, dont son vice-président communiste, Gottlieb Fiala. Les militants qui avaient dirigé les grèves dans les entreprises furent licenciés. Dans un livre paru début 2016, la direction de l’ÖGB vient de reconnaître, 65 ans après les faits, que son attitude d’alors fut une erreur !

1955 allait être une année de changement pour le statut de l’Autriche. Les trois puissances impérialistes (États-Unis, Grande-Bretagne, France) et l’URSS signèrent à Vienne le 15 mai 1955 un traité, dit Traité d’État autrichien, reconnaissant une Autriche souveraine et neutre. En conséquence, les forces d’occupation quittaient l’Autriche le 25 octobre 1955.

Le KPÖ conserva encore une certaine influence dans les entreprises. Ce fut la répression de l’insurrection ouvrière de 1956 en Hongrie qui lui fit perdre presque tout crédit. Chacun à sa manière, la social-démocratie et le stalinisme avaient ainsi contribué à discréditer, au sein de la classe ouvrière, toute idée de changer la société. Cela conduisit à une rupture profonde avec les traditions militantes existant dans le prolétariat depuis des décennies. En l’absence d’autre perspective, ce fut dès lors le partenariat social, cette collaboration sans faille entre les dirigeants syndicaux et le patronat, qui prédomina. Le nombre de grèves déclina considérablement et la bourgeoisie autrichienne put ainsi bénéficier de la paix sociale pour une longue période historique. Une étude récente de l’Institut der deutschen Wirtschaft, un institut économique de Cologne, portant sur les années 2006 à 2015, indique ainsi pour l’Autriche le deuxième­ taux de grèves le plus bas en Europe, juste avant la Suisse, qui ferme le classement : sur cette période, il y a eu en moyenne 50 fois moins de journées de grève par salarié en Autriche qu’en France. Cette situation ne facilite pas la tâche des rares groupes de militants qui font l’effort de se tourner vers la classe ouvrière, même s’ils peuvent constater que, comme partout, il est possible de s’adresser à cette dernière sur un terrain de classe, et qu’un certain nombre de travailleurs sont réceptifs à un tel langage.

L’intégration du FPÖ dans le jeu politique

Sur le plan politique a été institutionnalisé, après la guerre, un système de partage du pouvoir baptisé Proporz (proportionnelle). Il consistait en une répartition proportionnelle des sièges dans les assemblées, dans les exécutifs régionaux ou municipaux, mais aussi en un partage des postes dans les administrations ou à la tête des entreprises d’État. Au niveau national, des gouvernements de coalition ÖVP-SPÖ, ou vice-versa, devinrent l’habitude. Les deux partis ont ainsi gouverné ensemble pendant 43 ans sur les 71 qui se sont écoulés depuis la guerre.

L’ÖVP et le SPÖ ayant pendant quatre décennies représenté à eux deux plus de 80 % de l’électorat, ils se sont partagé l’essentiel des postes. Cette situation s’est accompagnée de son cortège de népotisme et de scandales de corruption en tout genre. Finalement la Proporz a contribué à accentuer le discrédit des deux principaux partis, et le FPÖ ne s’est pas privé de dénoncer ce partage du pouvoir organisé, alors que lui-même en a aussi bénéficié, à une moindre échelle il est vrai, et qu’il a eu lui aussi son lot de scandales.

Pendant toute cette période le FPÖ est resté nationaliste, xénophobe et anticommuniste. Il a toujours rassemblé ce qu’on appelle en Autriche les Kellernazis (les nazis des caves), ces nostalgiques plus ou moins avoués du IIIe Reich. Son président de 1958 à 1978 fut ainsi un ancien officier SS, Friedrich Peter. Autour du FPÖ gravitent aussi depuis longtemps des confréries étudiantes nationalistes et des associations de vétérans de la Deuxième Guerre mondiale, même si ceux-ci sont, par la force des choses, de moins en moins nombreux. Mais en même temps, pour élargir son audience, le FPÖ s’est ouvert à un certain nombre d’adhérents issus de la petite bourgeoisie possédante (petits patrons, membres des professions libérales, etc.) qui pour différentes raisons étaient déçus de l’ÖVP. Tous aspiraient à s’intégrer dans le jeu politique traditionnel.

Le SPÖ comme l’ÖVP, qui se partageaient les postes mais restaient en concurrence, allaient chacun à leur tour utiliser le FPÖ dans ce jeu politicien et contribuer à le rendre acceptable en lui ouvrant progressivement les allées du pouvoir.

Lors des législatives de 1970, les sociaux-démocrates, qui avec 48,4 % des voix avaient manqué de peu la majorité absolue, formèrent un gouvernement dit minoritaire avec le soutien officiel du FPÖ (5,5 %). Cette situation dura 18 mois. En échange de ce soutien au Parlement, le gouvernement modifia la loi électorale afin que le FPÖ ait à l’avenir plus de députés. Cette manœuvre ne gênait visiblement pas le chancelier Bruno Kreisky qui, alors qu’il était un jeune militant social-démocrate d’origine juive, avait été arrêté après l’Anschluss et avait eu la chance de pouvoir se réfugier en Suède jusqu’en 1945. Il est vrai que son gouvernement comportait six ministres du SPÖ qui avaient eux-mêmes été d’anciens nazis.

Pour faire bonne figure, en 1974 l’ÖVP offrit à son tour des postes au FPÖ dans un gouvernement régional, dans le Vor­arl­berg. Il allait y rester jusqu’en 2009. En 1980, l’aile libérale du FPÖ prit le contrôle du parti sous la direction de l’avocat Norbert Steger. Et, de 1983 à 1987, le chancelier social-démocrate Franz Sinowatz fit entrer le FPÖ pour la première fois dans un gouvernement national. Ce visage prétendument plus libéral du FPÖ n’empêcha pas, par exemple, Friedhelm Frischenschlager, qui était alors ministre FPÖ de la Défense, de recevoir officiellement l’ancien officier SS Walter Reder à Graz, en janvier 1985, alors que celui-ci avait été condamné à la prison à vie en 1951 (sa peine fut réduite par la suite).

Cette participation gouvernementale ne profita pas au FPÖ, qui était en recul dans les sondages. C’est dans ces circonstances que le vieux noyau nationaliste du parti en reprit la direction, portant à sa tête, en 1986, un jeune arriviste du nom de Jörg Haider, dont le père avait été un nazi de la première heure. Il évinça l’aile libérale du parti, qui allait finir par quitter le FPÖ, et réorienta celui-ci clairement vers l’extrême droite. Pendant des années, la carrière politique de Haider fut marquée par des scandales, dont une déclaration qualifiant la Waffen SS de « partie de l’armée allemande à laquelle il faut rendre honneur ». Mais son cheval de bataille fut surtout une démagogie xénophobe, principalement contre les Turcs, qui représentent la principale émigration économique dans le pays, mais aussi contre tous ceux venant des pays de l’Est. En 1989, Haider fut élu gouverneur de la Carinthie avec l’aide de l’ÖVP et, pour la première fois, le FPÖ dirigea une région. Haider fut toutefois démis de son poste en 1991, après avoir fait l’éloge de la « politique de l’emploi du IIIe Reich ». Mais il allait être réélu en 1999, et à nouveau en 2004, avec cette fois le soutien du SPÖ.

Une percée dans l’électorat populaire

C’est à partir de 1986 et de l’arrivée de Haider à sa tête que le poids électoral du FPÖ commença à augmenter : 9,73 % aux législatives de 1986 ; 16,6 % en 1990. Jusque-là, l’essentiel de ses voix provenait de l’électorat petit-bourgeois réactionnaire mais, au fil des scrutins et au fur et à mesure que le SPÖ se discréditait au pouvoir, il commença aussi à attirer des électeurs ouvriers, qui votaient auparavant très majoritairement pour la social-démocratie. Le FPÖ eut dès lors un double langage. D’un côté, il continua de s’adresser à la petite bourgeoisie, dénonça les tentatives d’instauration d’un impôt sur la fortune, revendiqua d’abaisser les taux sur les tranches supérieures de l’impôt, des aides pour les entreprises, etc. De l’autre, il mena une démagogie sociale à bon compte en se présentant comme le parti de l’homme de la rue. Il fut ainsi le premier à mettre en avant un salaire minimum à 1 700 euros, une revendication qui apparaît aujourd’hui sur les affiches du SPÖ. En octobre 2015, lors des municipales à Vienne, ses affiches présentèrent le vote en sa faveur comme une nouvelle révolution d’Octobre. Tout cela ne l’a pas empêché de voter au Parlement contre toutes les mesures un tant soit peu progressistes, en particulier sur le plan social. Mais cela est évidemment beaucoup moins médiatisé.

Le FPÖ a aussi créé sa tendance syndicale dans l’ÖGB – comme c’est la tradition en Autriche pour les différents partis politiques –, que la direction sociale-démocrate du syndicat a fini par reconnaître, en 1999. Si cette tendance est, jusqu’à aujourd’hui, demeurée minoritaire, cela aussi a contribué à renforcer la légitimité du FPÖ aux yeux d’une partie des travailleurs.

Aujourd’hui, une partie importante des travailleurs vote pour le FPÖ. Des instituts de sondage ont ainsi estimé que, lors du premier tour de la dernière présidentielle, le FPÖ avait obtenu 72 % des voix des travailleurs manuels du secteur privé qui se sont rendus aux urnes, et même 86 % lors du deuxième tour, tandis que les employés et les travailleurs de la fonction publique auraient voté majoritairement pour Van der Bellen. Ce résultat est toutefois à nuancer, car l’accès à la nationalité est plus difficile en Autriche qu’en France. Une étude récente de l’Académie des sciences estime ainsi qu’à Vienne environ 20 % de la population adulte, essentiellement dans les milieux populaires, n’a pas le droit de vote. Mais cela confirme la coupure profonde qui existe parmi les travailleurs et qu’on peut constater dans les entreprises.

Lors des élections de 1999, le FPÖ obtint 26,9 % des suffrages, devant l’ÖVP. Wolfgang Schüssel, chef de l’ÖVP, décida alors de former un gouvernement avec le FPÖ, qui allait durer jusqu’en 2007. Cette participation gouvernementale ne bénéficia pas au FPÖ. Dès 2002, il ne recueillit plus que 10 % des voix. Le parti se divisa alors entre les partisans de l’alliance avec la droite et ceux qui y étaient hostiles. Haider, favorable à la poursuite de la coalition, quitta le parti en 2005 et créa le BZÖ (Alliance pour l’avenir de l’Autriche), avant de trouver la mort en 2008, dans un accident de voiture, alors qu’il conduisait à très grande vitesse en état d’ivresse. Cela donna lieu à des funérailles retransmises en direct à la télévision publique, auxquelles assistèrent les représentants de presque tous les partis, ainsi que le président de la République et le Premier ministre social-démocrate.

Si elle a affaibli le FPÖ, cette scission ne provoqua pas pour autant un reflux de l’extrême droite : aux élections législatives de 2008, FPÖ et BZÖ – qui perdit ensuite rapidement de l’influence – parvinrent à rassembler plus de 29 % des voix.

C’est à partir de 2005 qu’un nouveau dirigeant, Heinz Christian Strache, prit la tête du FPÖ, poursuivant la même ligne qu’avait impulsée Haider. Strache organisa ainsi des provocations calculées, comme ce meeting sur la place des Héros de Vienne le 8 mai 2011 pour célébrer les morts de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui sous-entendait tous les morts… dont ceux de la Wehrmacht. Mais cela ne l’empêcha pas comme les autres d’aller à la mangeoire électorale.

Depuis 2015, le FPÖ participe ainsi à deux gouvernements régionaux : en Haute-Autriche avec l’ÖVP et au Burgenland avec le SPÖ. Comme tous les partis qui ne reculent pas devant la démagogie, le FPÖ est capable de dire tout et son contraire, avec le même aplomb. Il a ainsi fait tour à tour campagne pour et contre l’Union européenne. Et alors qu’il fustigeait, il y a quelques années, l’immigration « criminelle » venue de l’Est, il fait aujourd’hui la cour aux électeurs d’origine serbe, de confession orthodoxe, spéculant sur leur hostilité supposée envers les réfugiés d’aujourd’hui, qui sont principalement de confession musulmane. Car c’est l’arrivée massive des réfugiés dans le pays depuis septembre 2015 qui lui a permis de trouver un nouvel élan.

La volte-face du gouvernement permet au FPÖ d’exploiter la tragédie des migrants

L’immense majorité du 1,1 million de migrants qui ont rejoint l’Allemagne en 2015 a en effet transité par l’Autriche, et 90 000 d’entre eux ont fait une demande d’asile dans le pays. Dans les premiers mois, de nombreux Autrichiens, dont beaucoup ne s’étaient jamais engagés auparavant, se sont mobilisés pour accueillir des migrants et les aider, et certains continuent de le faire. Mais cette situation a aussi engendré bien des craintes, en particulier dans la classe ouvrière où, en l’absence d’une tradition de lutte vivante, beaucoup ont eu peur que cette situation contribue à tirer les salaires vers le bas. Ce sentiment d’un possible déclassement a été d’autant plus fort qu’il y a déjà depuis des années de nombreux migrants temporaires, hongrois, roumains, croates, qui travaillent souvent au noir ou n’ont d’autre choix que d’accepter des salaires de misère. Pendant le même temps, le chômage augmente, même s’il demeure relativement moins élevé que dans bien d’autres pays européens, dont la France : on recense officiellement aujourd’hui environ 400 000 chômeurs pour 8,7 millions d’habitants.

Lorsque les premiers réfugiés sont arrivés à l’automne 2015, le gouvernement a adopté, à l’instar de la chancelière allemande Angela Merkel, une posture humanitaire. On a ainsi pu voir Heinz Fischer, le président de la République, venir accueillir en personne les réfugiés à la gare de l’Ouest à Vienne, et le gouvernement répéter qu’il ne construirait pas de barrière autour du pays. Puis, à partir de janvier 2016, et à la suite des événements d’Allemagne, il a opéré une volte-face spectaculaire. Dans la nuit du nouvel an, à Cologne, de nombreuses femmes ont en effet été victimes d’agressions sexuelles de la part d’hommes d’origine immigrée. Cela a eu un grand retentissement en Autriche, où l’actualité allemande est toujours très présente dans les médias, d’autant que des faits similaires se sont produits dans le pays même. Depuis, la presse populaire fait régulièrement de gros titres sur les agressions contre des femmes perpétrées par des migrants alors qu’elle ne parle que très peu de faits similaires lorsqu’ils sont commis par des Autrichiens.

Ce changement brutal de la politique gouvernementale est on ne peut mieux illustré par le rôle joué par Hans Peter Doskozil. Préfet de police social-démocrate de la région frontière du Burgenland, il a organisé l’accueil des réfugiés venant de Hongrie à l’automne 2015 et fut célébré à l’époque comme le héros humaniste de l’Autriche. Aujourd’hui, le même, devenu ministre de la Défense, a mis en place avec la même bonhomie le contrôle des frontières de l’est, y faisant poser des barbelés – ainsi qu’au col du Brenner, qui relie l’Autriche à l’Italie –, car l’ordre et la sécurité de l’Autriche seraient menacés par l’arrivée des réfugiés. En avril 2016, le Parlement a adopté une loi d’urgence migratoire, limitant encore le droit d’asile, et un nombre maximal de 37 500 demandeurs d’asile reconnus a été fixé pour l’année en cours. Toute cette évolution a créé une ambiance délétère, où chacun tente de se distinguer en faisant de la surenchère. Ainsi le gouvernement régional de Haute-Autriche a récemment proposé, ce qui pour l’instant n’a pas été accepté par le ministère de l’Éducation, d’interdire aux enfants issus de l’immigration l’utilisation de leur langue maternelle en dehors des heures de cours, c’est-à-dire dans les cours de récréation.

En reprenant ainsi les thèmes du FPÖ, le SPÖ comme l’ÖVP ont contribué à renforcer ce dernier. Beaucoup pensent que, si maintenant même le gouvernement le dit, c’est que le FPÖ a raison. Tous les électeurs sensibles à cette propagande ne sont pour autant pas forcément racistes. Mais ils cèdent aux explications répétées en boucle sur le thème : « L’Autriche est un petit pays qui a déjà accueilli beaucoup de réfugiés, alors que les autres pays européens se refusent à le faire. L’Autriche ne peut pas tout faire toute seule. Il n’y a pas d’autre solution que de protéger les frontières et de limiter les arrivées. » Bien sûr, pour résoudre les problèmes matériels engendrés par l’arrivée des réfugiés, personne ne parle d’utiliser les milliards qui ont été déversés pour sauver les banques depuis la crise de 2008 ni, par exemple, de réquisitionner les dizaines de milliers de logements inoccupés qui existent rien qu’à Vienne.

Dans ce contexte, le FPÖ n’a plus qu’à renchérir : il parle de renvoyer plus de réfugiés hors des frontières, de limiter leur accès aux soins car cela coûterait trop cher, etc. Mais le terrain sur lequel il sème a été labouré par tous les politiciens.

Renouer avec les traditions de lutte de classe

Si Hofer finit par être élu président de la République, ce cours réactionnaire s’accentuera bien sûr, aucun parti ou politicien ne voulant céder sur le terrain de la démagogie antiréfugiés et sécuritaire. Mais le FPÖ vise surtout les prochaines législatives prévues à l’automne 2018, si elles ne sont pas anticipées. Tout indique qu’il risque d’en sortir vainqueur. Mais il lui faudra alors trouver un partenaire pour gouverner. L’ÖVP et le SPÖ y sont en tout cas ouverts. Du côté social-démocrate en tout cas, l’ancien chancelier Franz Vranitzky et le président de l’ÖGB Erich Foglar se sont déjà prononcés pour une telle solution.

Au-delà des nouvelles combines politiciennes qui se préparent, tout cela n’augure évidemment rien de bon pour les réfugiés, pas plus que pour les immigrés en général. Le climat actuel a libéré la parole raciste dans une partie de l’électorat et le nombre de délits d’extrême droite recensés par la police est en augmentation. Les agressions contre des migrants demeurent toutefois rares et sont, pour l’instant, le fait d’individus isolés. Mais ce climat a aussi renforcé des groupes néonazis, jusqu’ici quasi inexistants, comme les Identitaires, qui sont actifs depuis deux ans.

L’essor du FPÖ ne peut que renforcer encore la division au sein du monde ouvrier. Cela pourrait aussi créer une situation favorable pour faire passer de nouvelles attaques contre la population laborieuse. Depuis des années de telles attaques se sont déjà multipliées, comme partout, avec des privatisations, fermetures d’entreprises et d’écoles, l’alignement progressif de l’âge de la retraite des femmes sur celui des hommes, la limitation des préretraites, etc. Mais les dirigeants politiques autrichiens n’ont pas fait le choix d’attaquer le monde du travail de façon aussi brutale que cela a été le cas en Allemagne avec les mesures Hartz IV ou en France avec la récente loi travail. Il existe encore un certain nombre de filets sociaux, comme la Mindestsischerung, un revenu minimum de l’ordre d’environ 860 euros par personne au total. À Vienne, par exemple, 60 % des habitants vivent dans des HLM ou des logements subventionnés, avec pour beaucoup des loyers de 200 ou 300 euros. Mais depuis longtemps une partie du patronat et du personnel politique rêve de s’attaquer plus frontalement à tout cela.

Le succès du FPÖ, en particulier dans les milieux populaires, souligne en tout cas la perte profonde de repères dans la classe ouvrière. Les travailleurs d’Autriche, s’ils ne veulent pas faire les frais des attaques de la bourgeoisie et des prochains gouvernants, quels qu’ils soient, devront sortir des illusions du repli sur soi. Pas plus que ceux des autres pays, ils ne pourront faire l’économie de la lutte pour changer cette société, seule véritable réponse à la sinistre démagogie de l’extrême droite. Face à cette évolution, il serait indispensable que renaisse un véritable parti communiste, qui soit capable de s’adresser à ces travailleurs déboussolés, en dénonçant à la fois la politique pro-patronale de la social-démocratie, mais aussi les mensonges, le racisme et la démagogie du FPÖ. Ce parti devrait aussi s’appuyer sur des luttes ouvrières, même limitées, propres à redonner confiance aux travailleurs. C’est un chemin long et difficile, mais indispensable.

20 octobre 2016