Turquie : de la tentative de coup d’État au contre-coup d’État d’Erdogan

Tentative manquée de coup d’État militaire, vague d’épuration des institutions, attentats attribués à l’organisation État islamique, réchauffement des relations avec la Russie et l’Iran, intervention armée en Syrie : au cours de cet été 2016, les événements se sont précipités en Turquie. Pour tenter de sortir des contradictions auxquelles sa propre politique l’a conduit, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan poursuit une fuite en avant dont on ne sait où elle le mène, mais dont les populations turque et kurde font les frais.
La longue période de stabilité inaugurée en 2002 par l’arrivée au pouvoir d’Erdogan et de son parti AKP, dit islamiste modéré, est révolue, non pas depuis la tentative de coup d’État de ce 15 juillet, mais depuis plus de trois ans. C’est en effet en 2012-2013 que la fracture est apparue, au sein de l’AKP, entre les partisans d’Erdogan et ceux de l’imam Fethullah Gü­len, aujourd’hui accusé d’avoir été l’instigateur du coup d’État. C’est aussi en 2013 que se sont produits les affrontements du parc Gezi, premières manifestations de masse contre le gouvernement de l’AKP.

L’islamisme politique et la constitution de l’AKP

Le parti AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi – Parti de la justice et du développement), installé au pouvoir depuis 2002, est lui-même issu de la confluence de différents courants de l’islamisme politique, structuré en Turquie autour d’un certain nombre de confréries. Plus que des courants de pensée, celles-ci sont des groupes d’intérêts dans lesquels on trouve de riches bourgeois et une clientèle dont ils s’assurent la fidélité en lui distribuant un certain nombre d’avantages.

L’AKP s’insérait aussi dans la lignée des partis bourgeois qui, depuis plus d’un demi-siècle, ont cherché à trouver leur place dans le système politique hérité de la révolution nationaliste conduite après la Première Guerre mondiale par Mustafa Kemal. Après l’étatisme des premières années du régime, les aspirations d’une bourgeoisie capitaliste souhaitant se développer sans entraves se sont exprimées successivement dans le Parti démocrate de Menderes au cours des années 1950, dans le Parti de la justice de Suleyman Demirel dans les années 1970, le Parti de la juste voie DYP du même Demirel et le parti ANAP de Turgut Özal dans les années 1980 et 1990. Outre le fait d’avoir eu une vie brève, les points communs de ces partis ont été leurs divisions, leurs difficultés à s’affirmer face à l’idéologie kémaliste officielle incarnée soit par les militaires, soit par le parti CHP (Cumhuriyet Halk Partisi – Parti républicain du peuple), héritier du parti unique fondé par Mustafa Kemal, qui se présente aujourd’hui comme social-démocrate.

En marge de ces partis acceptant en principe la laïcité de l’État turc, le courant islamiste ne s’affirma que progressivement, à partir des années 1970, d’abord sous la forme du courant Milli göruş (La voie nationale religieuse). Impulsé par Necmettin Erbakan, il donna naissance au MSP (Milli Selamet Partisi – Parti du salut national) puis, après son interdiction, au Parti de la prospérité (Refah Partisi – RP). Erbakan devint Premier ministre en 1996, mais fut écarté de ce poste en 1997 sous la pression directe de l’armée. Les islamistes ne purent revenir au pouvoir qu’aux élections de novembre 2002, sous la forme du nouveau parti AKP, dont le succès électoral fut surtout dû au profond discrédit des autres partis, et en particulier du parti DSP dit social-démocrate de gauche de Bülent Ecevit qui, à la tête du gouvernement, avait affronté une grave crise financière.

Si le dirigeant de l’AKP, Erdogan, était issu de l’ancien parti islamiste d’Erbakan, il en représentait l’aile la plus modérée et, d’une certaine façon, le groupe des « jeunes loups » bien décidés à aller aux affaires. Le soutien des confréries lui était acquis, en particulier celui de la confrérie dirigée par Fethullah Gülen. Celui-ci, exilé aux États-Unis depuis 1999 par crainte d’une arrestation par les militaires kémalistes, était aussi partisan d’une politique clairement proaméricaine. Conformément à leur politique traditionnelle, les dirigeants américains étaient favorables à l’installation d’un gouvernement islamiste en Turquie, voyant là la garantie d’une stabilité politique, dans ce pays d’une importance primordiale pour leur diplomatie dans la région, en particulier après la défection de leur allié iranien. Ils n’allaient d’ailleurs pas ménager leur soutien économique et financier à la Turquie.

C’est ainsi que l’AKP bénéficia pendant des années d’une conjoncture favorable. Les années 2000 furent celles où la Turquie trouva sa place aux côtés d’autres puissances émergentes plus puissantes comme la Chine, le Brésil ou l’Inde, en s’insérant dans le courant dit de mondialisation de l’économie. Les capitalistes européens, américains ou japonais étaient à la recherche de pays où investir pour étendre leurs activités et la Turquie, tout comme ces autres pays, fut considérée comme un pays sûr, au gouvernement stable et garantissant l’ordre social, à la main-d’œuvre qualifiée et disciplinée.

Ainsi, de 2002 à 2012, le produit intérieur brut par habitant doubla. Et si les premiers bénéficiaires en furent les capitalistes, une grande partie de la population profita au moins un peu de cette période de prospérité. Cela explique largement les succès électoraux successifs d’Erdogan et de l’AKP, qui apparaissaient et continuent encore d’apparaître comme ceux qui au gouvernement ont enfin permis à une grande partie de la population pauvre d’améliorer son sort.

La guerre Gülen – Erdogan

Cependant, derrière la vitrine de la prospérité, une guerre larvée se déroulait dans les institutions, qui allait finir par éclater au grand jour. Le boom économique profitait à toute une classe de nouveaux capitalistes, désignés comme les capitalistes anatoliens, nés de la bourgeoisie enrichie du cœur de la Turquie, traditionaliste, souvent liée à l’une des confréries musulmanes et constituant une des bases sociales de l’AKP. En particulier, la secte de Gülen, derrière le paravent de son mouvement Hizmet (le Service), gagna en richesse et en influence. Appuyée sur le réseau des écoles İmam Hatip et sur ses écoles du soir (Dershane), elle devint un canal d’ascension sociale et put placer ses hommes dans les rouages de l’appareil d’État. Ce fut le cas dans la police, dans la justice, et aussi dans l’armée à la faveur de la mise à l’écart de l’ancien personnel de tradition kémaliste. Mais ce fut aussi le cas dans les grandes entreprises privées, dans le système hospitalier et dans les universités, le contrôle d’une partie du système éducatif par la secte Gülen l’aidant à placer ses hommes par favoritisme. C’est un fait connu qu’un étudiant issu des écoles Gülen qui se présentait dans une université Gülen était assuré de connaître d’avance les sujets d’examen et de bénéficier ensuite d’une ascension rapide.

Or l’extension des réseaux d’influence de Gülen le mettait en concurrence avec les milieux liés plus directement à Erdogan, ne serait-ce que pour l’attribution des postes, des marchés, des participations dans telle ou telle entreprise, et les conflits ne pouvaient manquer de devenir plus aigus lorsque la fin de la période d’expansion commença à diminuer les profits à se partager. L’affrontement devint ouvert à partir du 7 février 2012, lorsque des écoutes téléphoniques rendues publiques firent éclater un scandale de corruption touchant la famille d’Erdogan lui-même. Celui-ci riposta en démentant les faits et en accusant les policiers et les juges liés à la confrérie Gülen d’avoir procédé à ces écoutes de façon illégale, dans le but de déstabiliser le gouvernement. Après les juges, des centaines de policiers furent accusés de s’être prêtés au jeu. Suspects d’appartenir au mouvement Gülen, ils furent arrêtés ou révoqués. Ce n’était que le début d’une grande vague de purges.

La lutte entre les deux courants, partisans de Gülen et partisans d’Erdogan, n’allait plus cesser au sein des institutions, souvent de façon feutrée et parfois sous forme d’une crise ouverte débouchant sur des arrestations ou des révocations.

La fin d’une période faste

L’affrontement allait être encore aiguisé par les nouvelles difficultés du gouvernement Erdogan. Si la crise mondiale ouverte en 2008 mit du temps à toucher l’économie turque elle-même, elle finit tout de même par le faire, marquant la fin de la période exceptionnelle de prospérité qui avait été la grande chance de l’AKP. Et en 2011, les conséquences de la crise syrienne commencèrent à s’y ajouter.

Dans la période de prospérité, le capitalisme turc avait de plus en plus joué le rôle de relais pour les multinationales européennes, américaines ou japonaises désireuses de se placer sur les marchés de l’Asie centrale, du Moyen-Orient, du Maghreb et même de l’Afrique plus lointaine. Les groupes capitalistes turcs, souvent dans le cadre d’une association avec des groupes tels que Ford, Toyota, Fiat ou Renault, avaient pu développer leurs exportations vers toutes ces régions. Les groupes turcs du bâtiment, des travaux publics, de l’agroalimentaire, avaient eux aussi conquis des marchés, notamment dans les pays arabes les plus proches tels que la Syrie. Gagnés par l’euphorie, Erdogan et les dirigeants de l’AKP parlaient même d’une sorte de renaissance de l’Empire ottoman, la Turquie conquérant de nouveau ses voisins, non par la force des armes, mais par la force d’attraction de son économie. On parla de néo-ottomanisme et d’une politique du « zéro problème avec les voisins » fondée sur la coopération pacifique avec ceux-ci pour se partager les produits de la croissance économique. Le dictateur syrien Bachar al-Assad devint même dans les discours d’Erdogan un frère auquel vouer une amitié indéfectible.

Du « zéro problème » aux problèmes avec tout le monde

Le « printemps arabe » du début 2011 mit fin à cette belle histoire. Lorsque la contestation du régime d’Assad déboucha sur la guerre civile syrienne, Erdogan s’érigea rapidement en protecteur des opposants, leur permettant de s’abriter, de s’entraîner, de se soigner et de s’équiper en territoire turc avant de passer la frontière pour combattre le régime du « frère » Assad. Le poids des organisations dites djihadistes telles que l’État islamique ou al-Qaida, bénéficiant de financements venus d’Arabie saoudite et des Émirats, devint d’autant plus important qu’elles bénéficièrent d’un traitement de faveur de la part du gouvernement dit islamiste modéré d’Erdogan, ainsi que de nombreuses complicités au sein de sa police et de ses services secrets. Le néo-ottomanisme pacifique se muait en intervention active, par groupes armés interposés, pour tenter de renverser le régime d’Assad au profit d’un régime islamiste ami de la Turquie et des puissances du Golfe.

Cette politique fut favorisée aussi par les États-Unis et par les autres puissances occidentales jusqu’en 2014. C’est alors que l’extension des territoires conquis par l’État islamique en Irak, puis en Syrie, leur fit prendre conscience que Bagdad et Damas risquaient de voir s’instaurer des gouvernements au moins aussi incontrôlables que les talibans l’avaient été en Afghanistan. Mais lorsque les États-Unis prièrent leurs alliés de la région de cesser ce jeu dangereux et constituèrent une coalition internationale destinée à combattre l’État islamique, la Turquie et ses alliés du Golfe se firent quelque peu prier pour la rejoindre. Le gouvernement d’Erdogan continua, en fait, à jouer double jeu, rejoignant la coalition mais continuant en même temps à favoriser les groupes djihadistes. Ceux-ci d’ailleurs n’allaient pas manquer de lui faire savoir qu’au cas où il cesserait de le faire, ils sauraient prendre des mesures de rétorsion et n’auraient guère de difficultés à organiser des attentats meurtriers en territoire turc.

D’autre part, déjouant les pronostics, le régime d’Assad se maintenait, aidé par ses alliés iranien et russe et par les combattants du Hezbollah libanais. Il sut aussi répondre à l’attitude du « frère » Erdogan. Dans les zones de peuplement kurde frontalières des zones kurdes de la Turquie – la région dite du Rojava – il abandonna le pouvoir aux milices du PYD, parti frère du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan auteur de la guérilla dans les zones kurdes de Turquie. Non seulement Assad pouvait ainsi soulager son armée et l’envoyer combattre sur les autres fronts de la guerre civile, mais le Rojava kurde autonome donnait au PKK un appui de l’autre côté de la frontière, et constituait une nouvelle épine dans le pied d’Erdogan. Celui-ci avait engagé avec le PKK un processus de négociation, dans l’espoir de faire cesser la guerre dans les régions kurdes en échange de vagues promesses d’autonomie. Mais cette négociation allait traîner de plus en plus en longueur avant d’être en fait abandonnée.

Sous de nombreux aspects, la politique d’Erdogan se soldait par un désastre. Elle le mettait de plus en plus en contradiction avec la politique des États-Unis. Ce fut le cas quand les dirigeants américains découvrirent l’existence d’un trafic avec l’Iran, en violation de l’embargo décidé contre ce pays, organisé par des proches d’Erdogan. D’autre part, les États-Unis cherchèrent de plus en plus à s’appuyer sur les combattants kurdes contre les djihadistes. Enfin, la crise en Syrie et la brouille avec le régime d’Assad faisaient perdre aux capitalistes turcs des marchés profitables. Un peu plus tard, la brouille avec la Russie allait avoir les mêmes conséquences. La guerre civile syrienne s’invitait sur le territoire turc, non seulement par l’arrivée d’un flot de près de trois millions de réfugiés, mais par les attentats de l’État islamique et par une tension croissante dans les zones kurdes. Cette politique se heurtait à des oppositions croissantes jusqu’au sein de la grande bourgeoisie turque. Les partisans de Gülen, de leur côté, favorables à une politique plus clairement alignée sur la diplomatie américaine, ne se privaient pas de le faire savoir. Les manifestations du parc Gezi d’Istanbul, au printemps 2013, montraient que l’autoritarisme policier du régime d’Erdogan était de moins en moins toléré au sein de la jeunesse et de toute une partie de l’opinion. Enfin, les effets de la crise économique se faisaient de plus en plus sentir, amenant une envolée de l’inflation et la fin de la paix sociale, comme allaient le montrer les conflits grévistes du printemps 2015.

Une stratégie de la tension

Les élections du 7 juin 2015 confirmèrent ce début d’usure du régime. Elles furent marquées en particulier par le succès du parti pro-kurde HDP (Halkların Demokratik Partisi – Parti démocratique des peuples). Le HDP élargit son audience, notamment grâce à une campagne axée sur la défense des droits des peuples de Turquie – et pas seulement des Kurdes –, de leur besoin de coexister pacifiquement et d’en finir avec le régime de violence policière et d’intolérance illustré par la répression du mouvement de Gezi. Dépassant le seuil des 10 % nécessaires pour être représenté au Parlement, il obtenait 13 % des suffrages, faisait élire 80 députés et empêchait l’AKP, pour la première fois, d’avoir la majorité absolue à l’Assemblée.

La solution pour l’AKP pouvait être de constituer un gouvernement de coalition avec le Parti social-démocrate CHP ou le parti d’extrême droite MHP (Milliyetçi Hareket Partisi – Parti du mouvement nationaliste). Mais Erdogan allait tout faire pour exclure une telle solution, en choisissant de se lancer dans une véritable stratégie de la tension. En juillet 2015, l’attentat de Suruç, dirigé contre des militants de gauche prokurdes et organisé par l’État islamique, fut le prétexte choisi par Erdogan pour relancer la guerre, non pas contre ce dernier, mais contre le PKK. Rompant totalement la trêve instaurée avec celui-ci, l’armée turque allait pendant plusieurs mois mener l’offensive contre des quartiers entiers des villes des régions kurdes, où des groupes d’autodéfense avaient tenté de se constituer. Parallèlement, les discours d’Erdogan étaient dirigés contre le terrorisme en général, en visant avant tout les Kurdes et en ignorant le problème posé par l’État islamique et les complicités évidentes dont il disposait dans la police et l’appareil d’État.

Il s’agissait pour Erdogan et l’AKP d’aller vers des élections anticipées tout en créant un véritable climat de guerre civile dans lequel ils seraient apparus comme les seuls sauveurs possibles. Ces élections, le 1er novembre 2015, permirent en effet à l’AKP de retrouver une majorité absolue au Parlement. Cependant, elles ne réussirent pas à éliminer le parti HDP qui, malgré toute la campagne pour le désigner comme complice des « terroristes », obtint encore 10,5 % des voix et sauva sa représentation parlementaire. Il ne s’agissait en fait que d’une demi-victoire pour Erdogan, qui par ailleurs ne réussit pas à avoir la majorité des deux tiers nécessaire pour modifier la Constitution et faire aboutir son projet d’instaurer une république présidentielle.

La Turquie n’en allait pas moins continuer à vivre dans une situation de tension accrue, marquée par la reprise de la guerre dans les régions kurdes, les attentats, les mesures d’épuration visant des gülenistes ou supposés tels, les campagnes du pouvoir visant les « terroristes » et confondant volontairement la guérilla kurde et l’État islamique comme membres d’un seul et même complot contre la stabilité du pays et contre son président. La tentative de coup d’État du 15 juillet n’allait donc être en rien un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Le 15 juillet 2016 et ses suites

Que l’armée ait pu être mécontente de la politique d’Erdogan et qu’une fraction de celle-ci ait pu préparer un coup d’État n’était en rien une surprise. L’armée avait subi de la part du gouvernement de l’AKP une série de mesures d’épuration qui, après avoir visé les généraux et officiers kémalistes, s’en étaient prises à ceux de sympathies gülenistes. Elle avait été aussi en première ligne de la nouvelle offensive contre les Kurdes, et il n’est nullement dit que les militaires doivent être toujours les premiers partisans de la guerre, surtout quand les volte-face du pouvoir sont telles qu’ils ne savent plus eux-mêmes quels en sont les objectifs. Des soldats, des officiers étaient aussi devenus la cible d’une série d’attentats dus probablement à l’État islamique, même si le gouvernement préférait en accuser les Kurdes.

Il est vrai que, dans un pays qui a une longue tradition de coups d’État militaires, la tentative du 15 juillet 2016 surprit par son impréparation. Il semble en fait que ses auteurs aient choisi de se lancer dans l’action pour devancer une nouvelle série de purges qui les menaçaient en tant que suspects d’appartenir au mouvement Gülen. Il reste que, si la tentative n’eut pas l’approbation de toute la haute hiérarchie militaire, elle bénéficia au moins de sa passivité. De toute évidence, celle-ci attendit de voir comment les choses allaient évoluer avant de prendre une position claire ou même simplement d’avertir le gouvernement de la tentative qui était en cours. Si le gouvernement Erdogan réussit du moins à y répondre, ce fut grâce à l’appui de quelques fractions de la police et de l’armée et à l’indécision ou l’attentisme du plus grand nombre, qui lui laissa le temps d’intervenir à la télévision et d’appeler ses partisans à descendre dans la rue. Lorsque certains d’entre eux allèrent affronter les tanks des putschistes, la faillite de la tentative de ces derniers était déjà devenue évidente.

Cependant, même se soldant par un échec, la tentative du 15 juillet révélait la fragilité des soutiens du gouvernement au sein de l’armée. La réponse d’Erdogan à cette situation fut une nouvelle opération politique. Pendant un mois, la population allait être conviée tous les soirs à des meetings de défense de la démocratie. Il est certain que, dans sa majorité, la population était hostile au coup d’État et à l’irruption des tanks dans les rues, même quand elle n’était pas favorable à Erdogan. Et celui-ci se chargea de transformer cette attitude en une mobilisation en sa faveur. Les transports rendus gratuits, les moyens logistiques des municipalités mobilisés, la télévision et l’ensemble des médias appelant en permanence les Turcs à venir manifester leur soutien aux autorités légales que des traîtres avaient voulu renverser, ne pouvaient qu’assurer le succès de manifestations au cours desquelles la population devait se borner à applaudir et à agiter le drapeau national devant des leaders de l’AKP venus exalter la démocratie turque et son leader Erdogan menacés par les terroristes. Ceux-ci n’oubliaient pas non plus d’accuser les dirigeants américains et européens, suspects d’avoir vu avec sympathie la tentative de coup d’État, voire de l’avoir aidée.

En même temps, on assistait à un redoublement de la campagne d’épuration visant les gülenistes. De toute évidence, le gouvernement disposait de listes de personnes à arrêter, préparées bien avant le 15 juillet. Selon un bilan fait par le Premier ministre Binali Yildirim le 17 août, 40 000 personnes ont été interpellées, dont 20 355 ont été placées en détention, sans bien sûr qu’aucun jugement ait encore eu lieu. 79 900 employés du service public ont été révoqués dans l’armée, la police et la justice, tandis que 4 262 entreprises ou institutions ont été fermées car considérées comme liées à l’organisation de Gülen, que le gouvernement et les médias ne désignent plus que sous l’acronyme de FETÖ, pour « organisation terroriste de Fethullah ». Un peu partout, les fidèles du pouvoir poursuivent la chasse aux traîtres qui pourraient encore se cacher. Enfin, l’état d’urgence a été instauré pour l’instant pour trois mois ; il interdit à tout fonctionnaire de l’État de sortir du pays.

De leur côté, outre l’AKP, les autres partis parlementaires avaient condamné la tentative de coup d’État. C’était le cas du CHP social-démocrate, mais aussi du MHP nationaliste d’extrême droite, ainsi que du HDP. Erdogan vit rapidement quel parti il pouvait en tirer en appelant les deux premiers à se joindre à la mobilisation pour la défense de la démocratie et, du même coup, à lui apporter leur caution, tandis que le HDP, lui, était prié de manifester à part, en tant que suspect de sympathies terroristes pour ses liens avec le PKK. Ainsi le CHP put organiser ses propres meetings, en particulier celui du 24 juillet sur la place Taksim d’Istanbul, avec tout le soutien logistique de la municipalité AKP. Enfin, au moment où il limogeait une grande partie des généraux de l’armée, suspects de sympathies pour Gülen et pour les putschistes, Erdogan passait un accord avec les généraux kémalistes qu’il avait précédemment éliminés et remplacés... par les mêmes gülenistes. 150 généraux ou amiraux ayant été arrêtés, soit la moitié du haut commandement, il fallait combler les vides créés à la tête de l’armée. Ces généraux kémalistes furent donc réintégrés, avec l’assurance que tous les procès qui avaient été intentés contre eux étaient oubliés...

C’est ainsi muni d’une caution venue de sa gauche et des kémalistes que Erdogan a pu apparaître comme le grand vainqueur de l’épreuve représentée par la tentative de coup d’État. Quelques semaines plus tard, cette lune de miel semble déjà terminée, sans doute parce que le CHP n’a pas obtenu ce qu’il espérait obtenir en échange de son soutien à Erdogan. Celui-ci méprise trop les autres partis, du CHP au MHP, pour les associer au pouvoir et s’assurer leur aide dans le cadre d’un gouvernement de coalition. Le gouvernement de l’AKP se sent assez fort pour s’en passer et se permet même maintenant d’élargir l’éventail de la répression. Celle-ci, après avoir dans un premier temps épargné la gauche, a commencé à toucher des journalistes prokurdes et aussi de nombreux membres du syndicat du secteur public KESK, au point que parmi les fonctionnaires, les enseignants et de nombreux employés, même sans aucun lien avec le milieu güleniste, personne ne se sent plus vraiment à l’abri de cette vague de répression.

Des problèmes nullement résolus

Au sortir de la crise ouverte par la tentative du 15 juillet, le pouvoir d’Erdogan et de l’AKP – ou du moins de la fraction du parti vraiment liée au clan du président – apparaît donc renforcé. Erdogan ne se fait pas faute d’en profiter en poursuivant et approfondissant l’épuration des institutions commencée des mois auparavant, au point qu’on peut parler d’un véritable contre-coup d’État. La « démocratie » d’Erdogan prend l’allure d’un arbitraire total, valant bien celui que les putschistes auraient pu instaurer en cas de victoire.

En même temps, ce sont les proches d’Erdogan, y compris les membres de sa propre confrérie, celle des Nakşibendi, qui mettent la main sur nombre d’institutions, d’écoles, de clubs, d’entreprises auparavant contrôlées par les proches de la confrérie de Gülen. Il ne s’agit pas seulement d’enjeux de pouvoir, mais bien d’enjeux financiers, de placer des hommes à des postes lucratifs, d’occuper des places dans les entreprises et dans l’économie.

Mais, à plus long terme, la victoire d’Erdogan pourrait bien ne plus être aussi nette. Les problèmes qui se posaient à lui avant la tentative de coup d’État restent, et se posent même d’une façon plus aiguë. Son gouvernement doit maintenant payer la facture de la stratégie de tension qu’il a choisie il y a plus d’un an et qui n’est d’ailleurs certainement pas pour rien dans la tentative de coup d’État elle-même.

Concernant sa politique extérieure, le gouvernement Erdogan avait commencé à l’infléchir avant même la tentative du 15 juillet. Reconnaissant implicitement l’échec de sa politique d’appui aux groupes djihadistes en Syrie, il veut maintenant montrer qu’il les combat. Il s’est excusé officiellement pour l’avion russe abattu en novembre 2015 par l’armée turque et a rétabli les liens avec la Russie, rompus après cette affaire. En août, Erdogan et Poutine se sont rencontrés, confirmant que cet épisode était oublié et que les nombreuses affaires en cours entre les deux pays pouvaient donc reprendre. Une reprise de relations est aussi en cours avec les dirigeants iraniens, laissant prévoir un assouplissement de l’attitude turque vis-à-vis de leur protégé, le régime d’Assad. Ce n’est certainement pas par hasard si, quelques jours après ces rencontres, l’armée turque est entrée en Syrie en s’attaquant aux positions de l’organisation État islamique. Il s’agissait officiellement de répondre à l’attentat commis le 20 août par celle-ci contre des familles kurdes réunies pour une noce à Gaziantep, en territoire turc. Mais l’armée d’Ankara, en occupant ces positions, a du même coup affronté les milices kurdes syriennes pour les empêcher d’étendre le territoire du Rojava et leur signifier qu’elles devaient le limiter à l’est de l’Euphrate.

Il semble évident qu’avant de s’inviter ainsi sur le territoire syrien, la Turquie avait voulu s’assurer de l’accord de la Russie, de l’Iran, et aussi des États-Unis qui jusque-là appuyaient l’avancée des milices kurdes syriennes. Elle s’invite aussi du même coup à la table des futures négociations sur l’avenir de la Syrie, en posant ses conditions, dont le fait de ne tolérer ni l’extension du Rojava, ni une véritable autonomie kurde en Syrie. Comme bien des fois dans leur histoire, les Kurdes font l’expérience de la fragilité des appuis dont ils disposent parfois de la part des différentes puissances. Après s’être servies d’eux, celles-ci sont en fait toujours prêtes à les abandonner à la suite de quelque marchandage diplomatique. L’Iran, l’Irak, la Turquie, les États-Unis, l’ont déjà montré maintes fois.

Le gouvernement Erdogan espère certainement ainsi se mettre en meilleure position pour affronter la question kurde en Turquie même. Car l’offensive menée par son armée dans les régions kurdes depuis juillet 2015, en fonction des calculs électoraux d’Erdogan, ne l’a évidemment pas résolue. Après le coup du 15 juillet, l’armée turque est moins que jamais en mesure de mener une guerre prolongée dans les zones kurdes, et la question se pose de reprendre la négociation là où elle en était restée, mais dans une situation aggravée et sans avoir l’assurance que le PKK se contentera aujourd’hui des quelques concessions du pouvoir turc qu’il aurait acceptées il y a deux ans.

Mais c’est d’abord sur le plan intérieur que la facture s’annonce lourde. La mobilisation sur commande de ces dernières semaines sur le thème de la défense de la démocratie menacée par des terroristes allant de Fethullah Gülen au PKK et à l’État islamique ne sera plus là pour cacher les difficultés.

Dans l’immédiat, l’arrestation ou la révocation des gülenistes présents dans les différentes institutions laisse des trous béants. Des universités, des hôpitaux sont fermés du fait de l’arrestation de leurs cadres, des établissements scolaires privés d’une partie de leur personnel ne savent pas comment affronter la rentrée. On ne peut que se demander quelle est cette démocratie qui arrête, emprisonne, licencie ou révoque plus d’une centaine de milliers de personnes sur simple décision du pouvoir, avant même qu’une preuve ait été apportée de leur participation au putsch ou d’une sympathie pour ses auteurs.

D’autre part, la crise économique s’est encore aggravée du fait de l’arrêt de nombreuses activités et, entre autres, de la non-venue des touristes étrangers effrayés par la situation en Turquie. L’inflation continue de ronger le pouvoir d’achat de la population salariée. De son côté, le patronat fait pression sur le gouvernement pour qu’il impose certains reculs à la classe ouvrière, notamment sur les indemnités qu’un patron est tenu de verser aux travailleurs en cas de licenciement. Il attend aussi du gouvernement qu’il agisse pour limiter les revendications salariales de plus en plus pressantes. Or la classe ouvrière ne se sent nullement vaincue. Comme l’ont montré les luttes des travailleurs de la métallurgie du printemps 2015, elle s’est habituée à une situation un peu meilleure, a pris conscience de sa force et n’est pas prête à accepter des reculs. Le gouvernement Erdogan, attentif à ne pas trop saper ses bases dans l’électorat, ne tient pas à l’affronter. On l’a vu notamment quand il a accepté, au 1er janvier 2016, d’augmenter le salaire minimum en le portant à un montant net de 1 300 livres turques (soit alors environ 400 euros et 30 % d’augmentation).

L’invraisemblable lutte de cliques qui a déchiré l’AKP montre que le parti islamiste est trop divisé entre les différentes confréries, acharnées à s’approprier un butin et à satisfaire leurs clientèles, pour réussir à constituer un parti de gouvernement menant une politique un peu cohérente dans l’intérêt de la bourgeoisie. De ce point de vue, son étiquette islamiste ne l’empêche pas de s’inscrire dans la continuité des partis dits laïques qui l’ont précédé, dont la corruption a amené rapidement le discrédit. S’il a montré plus de longévité au pouvoir, l’AKP subit le même processus, même si Erdogan s’agite en tous sens pour tenter d’y échapper.

Cette incapacité des partis de gouvernement ne fait que refléter les contradictions de la bourgeoisie turque elle-même et son incapacité à gérer ses propres affaires autrement qu’en fonction de ses intérêts les plus immédiats. Le projet de république présidentielle d’Erdogan est une tentative pour répondre à ce problème en imposant un exécutif dont les décisions s’imposeraient à tous, mais il ne semble plus avoir les moyens de le mener à son terme. Dans le passé, la réponse à cette incapacité de la bourgeoisie turque a été à plusieurs reprises l’intervention de l’armée et des coups d’État militaires qui, pour un temps, ont envoyé les politiciens dans une prison et ainsi arbitré leurs conflits. La tentative du 15 juillet procédait au fond de la même logique. Elle a été infructueuse et laisse derrière elle une armée divisée, humiliée et mécontente. Mais rien ne dit qu’en son sein d’autres projets du même genre ne soient pas déjà en train de mûrir. Même si Erdogan a cherché à se garantir en plaçant à la tête de l’armée des hommes de confiance, l’histoire est pleine d’exemples où des militaires jouissant de la totale confiance de leur gouvernement et lui ayant juré pleine fidélité ont fini par l’envoyer en prison.

Si la situation continue de se dégrader, la victoire d’Erdogan sur les putschistes se révélera donc peut-être éphémère. L’armée pourrait de nouveau intervenir sur la scène politique, et cette fois réussir son coup. Pour la cinquième fois dans l’histoire de la Turquie moderne, on verrait ainsi les militaires permettre à la bourgeoisie de se sortir des contradictions dans lesquelles l’ont placée ses gouvernants. Il est possible aussi que, cette fois, leur tentative soit mieux reçue par une opinion publique de plus en plus lasse et ayant eu le temps de mesurer les limites de la démocratie dont Erdogan s’est proclamé le représentant et que, pendant un mois, il a appelée à venir soutenir tous les soirs.

Il est possible aussi, et il faut l’espérer, qu’une partie de la population le prenne au mot. Pendant ce mois de mobilisation sur commande, le pouvoir n’a cessé de répéter que la vraie souveraineté n’appartient pas à une poignée de putschistes, mais au peuple. Pourtant, s’il a mobilisé celui-ci, ce n’est que dans les limites bien encadrées de meetings où la population était conviée à agiter des drapeaux turcs et à applaudir des orateurs exaltant la nation et l’œuvre d’un président menacé par des terroristes. Erdogan n’empêchera pas de nombreux travailleurs de se dire que, si le pouvoir émane vraiment du peuple, alors celui-ci est donc en droit de prendre vraiment la parole et d’imposer ses exigences. Les manifestants de Gezi, les femmes inquiètes de la montée insidieuse de l’ordre moral islamiste, les Kurdes réclamant la reconnaissance de leurs droits, les travailleurs en lutte pour leurs salaires et contre un patronat qui se croit tout permis, tous ont beaucoup à dire. Face à des militaires putschistes, face à des politiciens bourgeois étalant leur corruption, face à un régime de plus en plus autoritaire, face à un système capitaliste à bout de souffle, le seul pouvoir politique vraiment démocratique sera celui que les travailleurs construiront.

12 septembre 2016