Leur Côte d’Ivoire à eux, les riches, n’est pas la même que celle des travailleurs

Nous publions ci-dessous un extrait du journal Le pouvoir aux travailleurs (n° 225, 10 septembre 2016), publication de nos camarades de l’Union africaine des travailleurs communistes internationalistes (UATCI), éditée à Abidjan.

Toutes les occasions sont bonnes pour l’actuel président de s’autoféliciter. Et quand ce n’est pas directement lui qui le fait, la presse gouvernementale, la télé et la radio s’en chargent à longueur de journée. Des athlètes ivoiriens rapportent des médailles, c’est grâce à « l’esprit nouveau » insufflé par le président ! Des artistes ont quelques succès au-delà des frontières nationales, c’est encore lui qui essaye de tirer la couverture. Partout on n’entend que le couplet sur la « Côte d’Ivoire qui gagne ».

Ils nous disent que l’économie ivoirienne va très bien ; ils sont ravis des bons chiffres de la croissance économique que la Banque mondiale a attribués à la Côte d’Ivoire et du palmarès annuel de cette institution financière plaçant ce pays comme la « première puissance subsaharienne ». Mais les travailleurs n’ont pas à en être fiers car leurs conditions d’existence ne font qu’empirer. Ce sont les salaires de misère, les cadences infernales, les heures supplémentaires non payées, les contrats journaliers, le travail non déclaré à la CNPS [Caisse nationale de prévoyance sociale, sous la tutelle de l’État], etc.

De plus, nos maigres salaires sont rongés par l’augmentation des prix des denrées, du loyer, du transport, de l’électricité, entre autres. La rentrée scolaire qui s’approche n’annonce rien de bon pour les familles à revenus modestes car elle va générer des dépenses supplémentaires, pour une scolarisation de plus en plus dégradée. C’est cela la Côte d’Ivoire des pauvres, ce n’est pas la même que celle des riches.

Cette situation injuste ne peut pas durer éternellement. Il faut que ça change un jour. Ceux qui détiennent actuellement le pouvoir feront tout pour maintenir cet ordre établi en faveur des capitalistes car non seulement ils sont pieds et poings liés aux intérêts exclusifs des possédants mais eux-mêmes font partie du monde des exploiteurs. Quant au FPI, le principal parti d’opposition, même s’il paraît élever le ton en ce moment contre le pouvoir, ce n’est pas du tout sur le terrain des travailleurs et des couches populaires. Les dirigeants de ce parti disent qu’ils vont mobiliser leurs adhérents et sympathisants contre la réforme constitutionnelle telle qu’elle sera proposée par Ouattara lors du prochain référendum. Ils vont peut-être organiser des marches et des meetings mais les travailleurs et les petites gens n’ont aucun intérêt à se laisser distraire par leurs discours démagogiques. Ils n’ont rien à attendre de ces politiciens-là car lorsqu’ils étaient hier au pouvoir derrière Gbagbo, ils ont aussi contribué à l’exploitation des travailleurs et des petits paysans et à l’aggravation de leurs conditions d’existence.

Pour changer leur sort, les exploités ne peuvent compter que sur leurs seules forces. Les seules améliorations qu’ils peuvent attendre, ils ne les obtiendront que grâce à leurs luttes.

Les travailleurs ne doivent pas être les laissés-pour-compte de l’« émergence », façon Ouattara

Selon les estimations de la Banque mondiale, le taux de croissance de la Côte d’Ivoire en 2016 atteindra 8,5 %. Ce pays attire en effet de plus en plus de capitaux grâce à sa relative stabilité politique retrouvée après plusieurs années de crise et de guerre. Les grands capitalistes de l’ancienne puissance coloniale sont les premiers à se frotter les mains. Déjà l’année dernière, l’ambassadeur de France de Côte d’Ivoire déclarait avec une certaine fierté : « Aujourd’hui [le 14 juillet 2015], les entreprises françaises établies en Côte d’Ivoire emploient directement 40 000 personnes, contribuent à hauteur de 50 % aux recettes fiscales et de 30 % au produit intérieur brut (PIB). » Ce sont en effet les Bouygues (eau, électricité, BTP), les Bolloré (chemin de fer, port à conteneurs, hévéa, cigarettes), les Colas (construction de routes) et autres opérateurs de la téléphonie comme Orange, qui sont les premiers bénéficiaires de cette croissance économique.

Mais cette richesse ne tombe pas du ciel. Elle provient de l’exploitation féroce des travailleurs des villes et des campagnes. Ce sont les bas salaires et les conditions inhumaines qu’ils imposent à la classe laborieuse qui permettent aux capitalistes d’amasser des fortunes et aux dirigeants politiques de s’enrichir en vidant les caisses de l’État.

Oui, dans ce pays les riches deviennent de plus en plus riches. Les villas, les belles voitures et les magasins de luxe fleurissent dans les beaux quartiers. Mais pour la grande majorité de la population, c’est la misère au quotidien. Au fil des ans le niveau de vie des travailleurs recule. Les loyers, le prix des transports, de la nourriture, de la scolarité des enfants (pour ne citer que quelques-unes des principales dépenses des familles pauvres) augmentent sans arrêt alors que les salaires ne suivent pas.

Mais cette réalité-là n’est pas une fatalité. Les travailleurs, par leur nombre et la position qu’ils occupent dans l’économie, ont les moyens d’imposer leurs droits à une existence décente. Ce sont eux qui produisent les richesses, construisent les routes et les bâtiments, entretiennent les machines et conduisent les engins. Sans eux, rien ne fonctionnerait. Leur arme principale pour changer cet état de choses, c’est la grève. Ils ont déjà montré maintes fois leur force lors des récentes luttes dans le secteur du bâtiment mais aussi dans les usines, dans le port et le transport public, entre autres. Ils ont montré qu’ils ont la capacité de s’organiser et de faire aboutir leurs revendications lorsqu’ils sont déterminés. Ils peuvent s’appuyer sur leur expérience des luttes passées pour en mener d’autres, plus larges, pour être plus forts. C’est la seule manière de se faire craindre et d’imposer notre droit à une vie digne au patronat et au gouvernement à son service.

Leurs débats sur la réforme constitutionnelle, de la poudre aux yeux pour masquer les vrais problèmes

Depuis plusieurs mois, la vie politique en Côte d’Ivoire tourne autour de la question du projet de réforme constitutionnelle que Ouattara a décidé de soumettre au référendum à la fin du mois d’octobre.

Il veut créer un poste de vice-président qui prendrait la place de chef de l’État en cas de vacance de pouvoir, un Sénat dont les membres ne seraient pas élus mais désignés, une « Chambre des rois » où siégeront des roitelets traditionnels bénéficiant de salaires et autres avantages aux frais de l’État. C’est ainsi qu’il veut, selon ses propres termes, « promouvoir la culture et les valeurs de la Côte d’Ivoire nouvelle ». Remettre ces parasites fossiles du Moyen Âge africain au goût du jour, c’est cela sa conception de la « nouvelle Côte d’Ivoire » !

Certains dirigeants de l’opposition lui reprochent de vouloir instaurer « un exécutif tricéphale », de « choisir son successeur ». D’autres, ou les mêmes, lui reprochent, peut-être non sans raison, d’avoir des « intentions cachées ». Du coup, des proches de Ouattara se sont sentis obligés de prendre la parole pour dire que leur chef n’a pas l’intention de briguer un troisième mandat (chose que l’actuelle Constitution lui interdit).

Il est aussi question de modifier l’article controversé de la loi dite fondamentale qui stipule que pour avoir le droit de briguer le poste de président de la République, il faut être « né de père et de mère ivoiriens, eux-mêmes ivoiriens d’origine ». C’est cela qui a dans le passé servi de prétexte à Bédié puis à Gbagbo pour écarter par deux fois Ouattara de la candidature à la présidence au nom de sa « nationalité douteuse ». Il s’en était suivi toute une propagande haineuse autour de « l’ivoirité » à laquelle Bédié [président de 1993 à 1999] et Gbagbo [président de 2000 à 2011] avaient participé. Cela s’était traduit par des massacres à caractère ethnique puis par la partition du pays entre le nord et le sud, puis avait débouché sur une guerre civile atroce, des milliers de morts et des dizaines de milliers de déplacés. Alors, tant mieux si l’on supprime des lois qui enveniment la coexistence entre les différentes populations et ethnies de ce pays. Mais sachons que ce ne sont pas les lois qui empêcheront demain les politiciens d’entraîner de nouveau les populations dans un bain de sang pour assouvir leurs ambitions personnelles.

Le principal parti de l’opposition, le FPI de l’ex-président Gbagbo, fait feu de tout bois et essaie de mobiliser ses troupes pour s’opposer à toute modification de la Constitution tant qu’un « consensus » ne sera pas trouvé entre le pouvoir et lui sur l’ensemble des textes. Il remplit des pages et des pages de ses publications avec des débats fumeux entre de prétendus constitutionnalistes. Ce faisant, il ne fait que rendre un service au pouvoir de Ouattara car pendant que les uns et les autres se focalisent là-dessus, on ne parle ni de la vie chère, ni des salaires de misère, ni de divers autres problèmes dont souffrent les populations pauvres de ce pays. Or, ce sont les réponses à ces questions-là qui sont vitales.

La véritable cause de la relative pénurie de denrées vivrières n’est pas là où on le dit

Une récente pénurie de manioc a entraîné un brusque renchérissement du prix de l’attiéké, une denrée de base fabriquée à partir du manioc. De nombreuses familles sont obligées de s’en priver, faute de moyens. Le prix de l’igname, de la banane, des tomates, des aubergines a aussi augmenté. La difficulté de se nourrir, qui était déjà bien réelle, est devenue un sujet d’inquiétude encore plus obsédant pour une partie toujours plus grande de la population laborieuse dont les revenus sont réduits à la portion congrue.

Les ministres et les prétendus experts en climat ont tour à tour accusé le réchauffement climatique ou la sécheresse d’être les responsables de cette pénurie. Mais la récente sécheresse relative, si tant est qu’elle ait eu un effet, n’est pas la véritable cause du renchérissement des produits vivriers. La véritable cause est à chercher dans le fait que les cultures de rentes comme l’hévéa, le cacao ou l’anacarde (encouragées par l’État parce qu’elles lui rapportent des devises) prennent de plus en plus de terres agricoles, au détriment des cultures vivrières.

Poussés par l’espoir de toucher un revenu conséquent dans la pratique de ces cultures d’exportation, les petits paysans y mettent toute leur énergie et y consacrent le maximum de leur terre. C’est ainsi qu’ils se retrouvent dans une situation où eux-mêmes ne produisent plus ou pas assez de cultures vivrières pour leur propre subsistance. Ils sont alors contraints d’acheter des produits qu’ils cultivaient auparavant. C’est ainsi que l’on constate que des habitants de certaines localités proches d’Abidjan comptent désormais sur leurs familles travaillant dans la capitale pour leur faire parvenir des denrées comme le piment, l’aubergine ou la tomate, alors qu’il n’y a pas longtemps c’étaient eux qui fournissaient ce genre de produits à leurs familles implantées dans les villes.

Il y a quelques années le prix de vente de l’hévéa avait grimpé jusqu’à environ 1 000 francs CFA (1,52 euro) le kilo. Ce prix relativement élevé a provoqué une sorte de ruée des petits planteurs vers cette culture. Mais entre le moment où le paysan décide de se mettre à l’hévéa et celui où il commencera à recueillir la fameuse sève qui sert à fabriquer le caoutchouc, il faut au moins 5 à 7 ans selon la qualité de la terre, l’hygrométrie, la quantité d’engrais et de produits phytosanitaires que le paysan consacre à sa plantation. Au moment où celui-ci veut vendre son produit, le prix n’est pas forcément celui qu’il espérait. Il ne peut pas facilement faire marche arrière car il a déjà investi de l’argent et du travail. Il ne peut pas non plus stocker sa récolte et attendre une hypothétique hausse du prix. Il se retrouve pieds et poings liés aux entreprises de l’agroindustrie et contraint de se plier au prix du marché international qui varie à chaque instant à cause de la spéculation mondiale.

Aujourd’hui le prix de l’hévéa au producteur est descendu à 265 francs CFA (0,40 euro) le kilo. Il y a quelque temps, il était même tombé bien en dessous. Le petit paysan se trouve parfois étranglé de dettes car il a misé sur un prix plus élevé de son produit. C’est alors la ruine et le désespoir ainsi que le risque de sombrer dans la misère. C’est ainsi que le capitalisme mondial étrangle les pays pauvres et affame des millions de familles à travers le monde.