Léon Trotsky - L’heure de la décision approche…

Sur la situation en France (extraits) (18 décembre 1938)

En complément de l’article ci-dessus, nous publions les extraits d’un texte écrit par Trotsky au lendemain de l’échec de la grève générale de novembre 1938 contre les décrets-lois du gouvernement radical Daladier mettant fin aux 40 heures (le Parti radical ne fait alors plus partie du Front populaire et gouverne sans ses anciens alliés socialistes).

Le Front populaire, c’est une coalition de partis. Toute coalition, c’est-à-dire toute alliance sur une large base, a nécessairement le programme du plus modéré des partis unis. Le Front populaire en France signifiait dès le début que socialistes et communistes plaçaient leur activité politique sous le contrôle des radicaux. Les radicaux français constituent le flanc gauche de la bourgeoisie impérialiste. Sur le drapeau du Parti radical, on lit : patriotisme, démocratie. Le patriotisme, c’est la défense de l’empire colonial français ; la démocratie ne représente rien de réel, mais sert simplement à accrocher les classes petites-bourgeoises au char de l’impérialisme. Et, précisément parce que les radicaux lient l’impérialisme pillard à un démo­cratisme de façade, ils sont dans l’obligation de mentir, de tromper les masses populaires, bien plus que tout autre parti. (…) Comme les partis du Front populaire ne pouvaient pas aller au-delà du programme des radicaux, cela a abouti, dans la pratique, à subordonner les ouvriers et les paysans au programme impérialiste de l’aile la plus corrompue de la bourgeoisie.

(…) Le 9 juin 1936, nous écrivions : « La révolution française a commencé. » On peut penser que ce diagnostic a été démenti. En réalité la question est plus complexe. (…)

Le flot grandiose de la grève de 1936 a montré que le prolétariat français était prêt à la lutte révolutionnaire, et qu’il était déjà engagé sur la voie du combat. En ce sens, nous avions le plein droit d’écrire : « La révolution française a commencé. » Mais si toute situation révolutionnaire ne produit pas une révolution, il va de soi que toute révolution qui a commencé n’est pas assurée de progresser ensuite d’un pas uni. Le début de la révolution, qui jette dans l’arène politique les jeunes générations, est toujours marqué d’illusions, d’espoirs naïfs et de confiance. Il faut en général que la révolution subisse une violente attaque de la part de la réaction pour faire un pas en avant avec plus de résolution. Si la bourgeoisie française répondait aux grèves et aux manifestations par des mesures policières et militaires, et cela se produirait inévitablement si elle n’avait à son service Blum, Jouhaux, Thorez et Cie, le mouvement passerait rapidement à un stade plus élevé, la lutte pour le pouvoir viendrait inévitablement à l’ordre du jour. Mais le recours de la bourgeoisie aux services du Front populaire est un faux recul, une concession temporaire. À la pression des grévistes, elle a opposé le ministère Blum qui est apparu aux travailleurs comme leur gouvernement, ou presque. La CGT et l’Internationale communiste ont de toutes leurs forces apporté leur soutien à cette tromperie.

Pour mener le combat révolutionnaire pour le pouvoir, il faut avoir une claire vision de la classe à laquelle il faut arracher le pouvoir. Les travailleurs n’ont pas reconnu leur ennemi, car il portait le masque d’un autre. De plus, les instruments de combat pour le pouvoir : parti, syndicats, conseils ouvriers, sont nécessaires. Ces instruments ont été confisqués aux travailleurs, les chefs des organisations ouvrières ont formé un mur opaque autour du pouvoir de la bourgeoisie, pour la masquer, la rendre méconnaissable. C’est ainsi que la révolution qui commençait a été freinée, interrompue, démoralisée.

Les deux années et demie qui se sont écoulées ont montré pas après pas la faiblesse, le caractère mensonger, hypocrite du Front populaire. Ce que les travailleurs ont pris pour un gouvernement populaire s’est avéré simplement le masque temporaire de la bourgeoisie. Ce masque est maintenant tombé. La bourgeoisie juge, visiblement, que les travailleurs ont été suffisamment trompés et affaiblis, que le danger immédiat de révolution est passé. Le gouvernement Daladier n’est, dans l’esprit de la bourgeoisie, qu’un petit pas vers un gouvernement plus fort, plus sérieux, de la dictature impérialiste.

Paru dans La lutte ouvrière, 6 janvier 1939