La Chine rattrapée par la crise mondiale et par la lutte des classes

Ces derniers temps, les interrogations se sont multipliées sur la santé réelle de l’économie chinoise, cette économie que les journalistes de la presse bourgeoise qualifiaient jusque-là de miracle économique. Entre une dévaluation du yuan et un krach boursier à Shanghai, les économistes se sont interrogés sur les raisons de la baisse de la croissance chinoise et sur les conséquences de ce ralentissement. Ils ont longuement discuté pour savoir si ces difficultés étaient annonciatrices d’un effondrement brutal de l’économie chinoise, susceptible d’entraîner un peu plus dans la tourmente toute l’économie mondiale, ou si les dirigeants chinois sauraient faire atterrir en douceur leur économie en pleine surchauffe.

Depuis des années, la Chine affiche des taux de croissance de son produit intérieur brut défiant toute concurrence. Mais il faut déjà dire, en préalable, que ces chiffres intègrent tout et n’importe quoi. Par exemple, les terres que le régime a volées aux paysans, valorisées à la valeur du marché sans que rien ne change par ailleurs, ont mécaniquement fait gonfler le chiffre de la croissance. De même pour l’immobilier, dont les prix n’arrêtent pas de monter dans les grandes villes sous l’effet de la spéculation. C’est dire si la réalité économique que les taux de croissance officiels représentent est pour le moins discutable. Et cela sans même compter que le pouvoir affiche les chiffres qu’il veut. On se souvient qu’en 2015 le régime a affiché une croissance de plus de 7 %, alors que la consommation d’énergie avait stagné. Quoi qu’il en soit, cette année, la croissance officielle chinoise serait inférieure à 7 %, le plus mauvais taux enregistré depuis 25 ans, alors qu’en 2007 le taux de croissance officiel s’était élevé à 14 %, son record, et que de 2009 à 2011, alors que la planète sombrait dans la crise financière et la récession, la Chine annonçait encore des taux de croissance supérieurs à 9 %.

Quelle que soit la croissance réelle de la Chine, elle reste un pays sous-développé. Si on ramène le PIB officiel au nombre d’habitants, ce n’est pas dans le peloton de tête mondial qu’on retrouve ce pays gigantesque de 1,3 milliard d’habitants, mais autour de la 80ème position, au même niveau que la République dominicaine. Mais si les économistes occidentaux et les marchés occidentaux ont été si sensibles aux difficultés de l’économie chinoise ces derniers mois, c’est parce que ce pays représente 20 % de l’humanité et que son activité économique a, en partie, empêché l’économie mondiale de sombrer complètement depuis 2008 ; parce qu’une partie non négligeable des profits mondiaux se sont faits là-bas, sur le dos du prolétariat et des paysans chinois ; et enfin parce que les spéculateurs sur les matières premières réagissent naturellement à la moindre nouvelle en provenance d’un pays qui consomme 40 % des métaux produits dans le monde, et 20 % à 30 % des autres matières premières.

Une économie d’exportation d’abord au service des trusts occidentaux

La croissance économique chinoise repose sur l’exploitation des travailleurs et sur l’expropriation des paysans. L’économie chinoise n’a décollé vraiment qu’au tournant des années 2000, quand elle a commencé à devenir, si ce n’est l’atelier du monde, du moins un centre de production de biens manufacturés parmi les plus importants. Cette transformation, certes spectaculaire, repose essentiellement sur les bas salaires, parmi les plus bas au monde pratiqués au début des années 2000. En s’ouvrant aux capitalistes occidentaux, en mettant à leur disposition la puissance d’un État fortement centralisé, la Chine a attiré des capitaux occidentaux ou japonais s’investissant dans des usines produisant pour le compte des trusts de ces pays-là. Dans des zones franches, d’abord localisées sur la côte est entre Pékin, Shanghai, Shenzhen et Hong-Kong, les dirigeants chinois ont fait surgir de terre des zones industrielles entières. Ils y ont vendu, pour presque rien, la main-d’œuvre chinoise. Le schéma des échanges commerciaux, toujours d’actualité pour l’essentiel, est le suivant : les ateliers chinois, entre les mains de sous-traitants chinois ou étrangers, importent les matières premières et les composants, les assemblent pour le compte des Apple, Honda, Nike ou de tout autre secteur où la main-d’œuvre représente une composante importante du prix de revient des marchandises. Et les marchandises, propriétés des multinationales, sont ensuite réexportées vers le marché mondial.

Pour les trusts occidentaux, ce fut dès le départ tout bénéfice. La force de travail chinoise semblait innombrable, avec de colossales armées de réserve dans les campagnes, ce qui pouvait leur laisser penser que les très bas salaires dureraient en Chine bien plus longtemps qu’en Corée du Sud ou à Taïwan, où le développement industriel a vite épuisé les réserves de travailleurs. En Chine, il y a aussi le régime, avec sa police, son armée, son syndicat unique aux ordres du pouvoir, qui s’est chargé du maintien de l’ordre tout en créant l’environnement permettant aux entreprises occidentales de trouver leur bonheur et leurs profits. C’est ainsi que la Chine dépassa le Japon en valeur de biens exportés en 2004, puis les États-Unis en 2007 et l’Allemagne en 2009, devenant le premier exportateur mondial. En 2000, la part de la Chine dans le commerce mondial était inférieure à 4 %. En 2014, elle est de 12 %. Les dirigeants chinois ainsi qu’une couche de quelques dizaines de millions de nouveaux petits ou grands bourgeois chinois en profitèrent pour s’enrichir au passage, en pots-de-vin ou en commissions à la tête des usines, recevant ainsi les miettes, et pour certains de grosses miettes, de l’exploitation des travailleurs chinois, une exploitation dont la plus grosse part revient toujours aux trusts des pays impérialistes.

La crise financière et la politique d’investissement

C’est la crise financière mondiale de 2008 qui modifia la donne. La récession gagna la planète, et avec elle une baisse de la consommation de biens manufacturés. Un vrai problème pour l’économie chinoise. Pour contrer les effets de la crise, le régime décida dès 2008 de plans de relance économique comparables à ce que faisaient alors les États-Unis. Pour soutenir les profits de la nouvelle bourgeoisie mais aussi pour inciter les capitaux occidentaux à venir s’investir, le régime décida de développer massivement les infrastructures du pays. Des milliers de milliards de dollars furent dépensés pour construire des lignes de chemins de fer, des aéroports, des zones industrielles toutes neuves, mais aussi des théâtres et des musées. Des milliards furent injectés dans la construction navale, le photovoltaïque, le charbon, l’acier, le ciment... Tous ces investissements développèrent les capacités de production chinoises, au point que très vite, dès 2013, il était évident que ces capacités dépassaient en fait, et de très loin, les besoins.

L’immobilier fut le premier secteur à caler. L’immobilier, c’est d’une part la spéculation et l’envolée des prix dans les grandes villes, Pékin, Shanghai. Mais ce sont aussi des quartiers entiers fantômes, dans nombre de villes petites ou moyennes, où les collectivités firent sortir de terre des millions de logements et toute l’infrastructure qui va avec. Ces logements sont toujours en grande partie vides, faute d’avoir trouvé preneurs. Mais il n’y a pas que dans l’immobilier ou dans la construction immobilière que l’on peut parler de surinvestissement. Le Financial Times estimait en 2015 que la moitié des investissements promus par l’État et les collectivités locales depuis 2008, soit 6 800 milliards de dollars, ont été dépensés en investissements qui se sont révélés inutiles. Ces chiffres sont certainement discutables, mais tout cet argent injecté n’a pas été perdu pour tout le monde. Il a fait la fortune de bien des promoteurs immobiliers, de patrons du bâtiment, mais aussi d’industriels occidentaux ou de producteurs de matières premières, de fer, de pétrole ou de nourriture, importées en masse pendant des années. Après 2008, le pays était le nouvel eldorado des capitalistes occidentaux, l’endroit où il fallait être pour placer ses avions, ses métros, ses aéroports, ses machines. Le plan de relance n’arrosa donc pas que les couches dirigeantes et possédantes chinoises. Toute la bourgeoisie mondiale en profita, à tel point que la Chine était alors considérée comme l’un des rares moteurs de la croissance mondiale.

La dette chinoise et ses conséquences

Après les exportations, il est manifeste que la politique d’investissement massif dans les infrastructures a calé à son tour. Et cela pour une raison, essentielle : son financement. Cette politique a d’abord été, en partie, financée sur le dos de la paysannerie. Ce sont les collectivités locales qui, en Chine, sont les décideurs d’une grande partie des investissements locaux en infrastructures. Et leurs principales ressources reposent en fait sur la vente de terrains aux promoteurs immobiliers ou aux industriels, des terrains qu’elles ont le droit d’arracher aux paysans qui les cultivent. Selon une université chinoise, 16 % des familles chinoises ont dû quitter leurs terres depuis 1990 sur consigne des autorités, soit environ 200 millions de personnes. C’est comme cela que les gouvernements locaux bouclent leurs fins de mois, et c’est aussi comme cela que la bourgeoisie chinoise et la bourgeoisie mondiale se sont enrichies. Mais cela n’a représenté qu’une partie des sommes nécessaires. Pour le reste, c’est par la dette que le régime a trouvé les finances pour les investissements dans les infrastructures. De 2003 à 2008, la dette chinoise est restée relativement stable, autour de 150 % du PIB si l’on compte la dette publique et la dette privée. Puis, à partir de 2009, la dette a littéralement explosé, pour atteindre l’année dernière 260 % du PIB. Et il n’y a aucune raison de penser que cela va cesser. Devant la panne de l’économie mondiale en 2008, la Chine a donc, elle aussi, fait tourner la machine à crédit, et cette machine aujourd’hui craque de toutes parts. Un article du journal Les Échos (« La dette obligataire explose en Chine », 11 mai 2016) affirme ainsi que les intérêts à rembourser, tous confondus, ont plus que doublé sur ces douze derniers mois. Le nombre d’entreprises, de promoteurs immobiliers ou même de villes entières devenus incapables de rembourser leurs traites ne cesse de grandir. Et si les plus gros des défaillants sont sauvés par l’État, un transfert de dette n’annule pas la dette.

Vers une économie de services ?

Aujourd’hui, le régime cherche une solution. Les exportations ne progressent plus, elles ont même tendance à régresser comme ce fut le cas sur huit des neuf derniers mois. Et, on l’a vu, les investissements dans les infrastructures n’offrent plus les mêmes promesses qu’auparavant. C’est pourquoi le régime parle maintenant de tourner l’économie chinoise vers les services et la consommation intérieure, rêvant, avec les capitalistes de tous les pays, de transformer les centaines de millions de Chinois en un nouveau et gigantesque marché. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. En attendant, les vieilles recettes sont à l’œuvre. Pour soutenir les exportations, les rendre un peu plus profitables et contrer ainsi la (petite) concurrence vietnamienne ou cambodgienne, le régime chinois a dévalué sa monnaie plusieurs fois cette année. Une politique qui consiste à faire payer le consommateur chinois, en renchérissant les prix des denrées importées. Et, pour les entreprises, le régime a annoncé en mars, outre des allègements fiscaux destinés à rassurer les capitalistes chinois ou étrangers sur leurs marges, une nouvelle vague d’investissements dans des infrastructures : 300 milliards d’euros supplémentaires dans les voies ferrées et les routes, financés par l’emprunt.

Et puis surtout, le gouvernement et la bourgeoisie chinoise font payer le ralentissement économique à la classe ouvrière.

Le prolétariat chinois

Alors, s’il est bien difficile de prévoir les conséquences politiques du ralentissement économique de la Chine, il reste que, pendant ces années où ce pays est devenu l’atelier du monde, un prolétariat chinois considérable s’est développé, un des prolétariats les plus nombreux du monde. L’immense paysannerie de ce pays s’est déjà largement prolétarisée. À la campagne, on ne trouve souvent plus que les anciens. Leurs enfants ont migré vers les zones urbaines. 274 millions de Chinois sont ainsi des travailleurs migrants, des mingongs, qui ont, avec les centaines d’autres millions d’ouvriers et de prolétaires des villes, construit la Chine moderne qu’on voit s’afficher à Shanghai ou à Pékin, et qui ont assuré la fortune de la bourgeoisie chinoise et des couches dirigeantes de l’appareil d’État. Les travailleurs migrants sont des Chinois de seconde ou de troisième zone, les plus exploités. Ils représentent un tiers de la population active, l’essentiel des ouvriers dans la construction et dans l’industrie, en particulier dans les entreprises privées ou semi-privées. Les deux tiers d’entre eux n’ont même pas de contrat de travail. Contraints par leur passeport interne, le hukou, qui les lie de façon héréditaire à leur province d’origine, ils n’ont souvent droit à rien dans les villes où ils travaillent, à aucun service public, aucune école publique, aucune santé publique. Leurs salaires sont inférieurs à la moyenne, mais leurs salaires réels sont encore plus bas, car ils doivent tout payer avec. Autant dire que l’État, criblé de dettes, n’est pas près de revenir sur cette ségrégation sociale, tant cela lui coûterait.

Au total, la population active chinoise est d’environ 800 millions de personnes. Dans les usines à proprement parler, il y a plus de 100 millions d’ouvriers. Des dizaines de millions d’ouvriers travaillent dans les mines, d’autres dizaines de millions sont dans le bâtiment. Une centaine de millions de travailleurs sont employés dans les commerces. Et enfin des dizaines de millions font des petits boulots et vivent comme ils peuvent. Tout cela dessine une classe ouvrière moderne, jeune et dynamique, et qui, ces dernières années, n’a pas manqué de se battre.

Les luttes grévistes

La grève est devenue une des armes utilisées couramment par les travailleurs, une arme qu’ils ont expérimentée dans la lutte pour de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, une meilleure couverture sociale et pour de meilleures pensions de retraite. La question des salaires et de la couverture sociale est essentielle car, dans ce pays, ce sont les entreprises où l’on travaille qui abondent elles-mêmes les fonds qui seront distribués sous forme de pensions de retraite. Il n’y a pas de mutualisation. En Chine, un travailleur est exploité dans les usines proprement dites en général jusqu’à l’âge de 40 ans. Au-delà, il est considéré comme trop vieux, pas assez habile, et doit souvent se contenter d’un emploi dans le bâtiment ou dans le commerce, moins bien payé. Et c’est l’argent épargné entre 20 et 40 ans qui permet ensuite de faire face, avec difficulté, aux aléas de la vie, de compenser les salaires plus faibles et les pensions de misère. Aussi la lutte pour les salaires est-elle vitale.

Les salaires ouvriers chinois varient aujourd’hui autour de 400 dollars mensuels. S’ils sont supérieurs à ceux pratiqués au Vietnam ou au Cambodge, ils restent bien inférieurs à ceux de Taïwan, du Japon et des pays occidentaux. La Chine est toujours un pays à bas salaires. Mais il est notable que les ouvriers chinois ont réussi malgré tout à imposer que, entre 2008 et 2014, le salaire minimum soit doublé dans de nombreuses villes, et qu’en dix ans le salaire moyen ait plus que triplé ; des hausses qu’il faut bien sûr relativiser en tenant compte de l’inflation et en particulier de la hausse des prix de l’immobilier. Ces hausses de salaire ont été le fruit des luttes grévistes. En la matière, la presse chinoise officielle donne surtout des nouvelles des grèves dans les entreprises étrangères. Mais elles sont caractéristiques d’une véritable ambiance. À l’été 2010, une grève dans l’usine de Foshan du groupe japonais Honda paralysa toutes les usines chinoises du groupe, faute de pièces détachées. La direction de Honda lâcha une augmentation de 50 % des salaires, qui passèrent de 1 600 à 2 400 yuans par mois (soit de 200 à 300 euros à l’époque). Pour ce que l’on en sait, la contagion gagna alors le pays. Dans la ville de Dalian, dans la province du Liaoning, à proximité de la Corée, 70 000 ouvriers répartis dans 73 entreprises distinctes se mirent en grève dans les mois qui suivirent. En 2014, une autre série de grèves secoua la Chine. La plus connue de ces grèves se déroula au printemps, quand à Dongguan, l’un des principaux centres industriels chinois situé près de Hong-Kong, 40 000 travailleurs de Yue Yuen, le plus grand producteur mondial de chaussures (une paire de chaussures sur cinq vendues dans le monde), sous-traitant de Nike, Adidas ou Asics, cessèrent le travail pour exiger une meilleure couverture sociale.

Ces quinze dernières années, la jeunesse ouvrière chinoise a donc démontré qu’elle n’était pas corvéable à merci. Voilà ce qu’en dit un patron chinois : « Les jeunes nés après 1990 sont beaucoup plus difficiles à gérer. Ils changent de travail dès qu’ils trouvent un bon job ailleurs et communiquent très vite avec les réseaux sociaux pour s’informer de telle opportunité mieux payée. Ils ne veulent pas passer 8 h à 10 h par jour au travail, alors qu’en 2000 on pouvait aisément atteindre les 14 heures quotidiennes. »[1]. Les patrons se plaignent de ne plus pouvoir exploiter les travailleurs chinois comme avant !

La classe ouvrière chinoise face au ralentissement de l’économie

La fin de l’année 2015 s’est traduite aussi, semble-t-il, par une nouvelle série de grèves. Selon l’association China Labour Bulletin basée à Hong Kong, qui recense les grèves qu’on lui signale sur les réseaux sociaux, il y eut en décembre et en janvier dernier, avant les fêtes pour le nouvel an chinois, trois fois plus de grèves qu’il n’y en eut en moyenne l’année précédente. Cette fois-ci, le motif qui revenait le plus n’était pas les augmentations de salaire. Sur les 503 conflits recensés en janvier, 439 concernaient le paiement d’arriérés de salaire ou des luttes contre les baisses de salaire, symptomatiques du ralentissement de l’économie et de l’endettement des entreprises.

Pour la classe ouvrière chinoise, une bonne partie de la menace vient du gouvernement chinois, qui a ouvertement annoncé un plan de guerre sociale contre les travailleurs, en premier lieu dans les secteurs qui sont estimés en surcapacité ou surendettés. La Chine se prépare ainsi à supprimer des millions d’emplois dans ce que les Chinois appellent les entreprises zombies, des entreprises d’État qui ne tiennent que par le crédit. Cela concernerait 1,8 million d’emplois dans le secteur minier et dans la sidérurgie sur les cinq prochaines années. Dans le charbon, on a déjà entendu parler des travailleurs de Longmay qui, à plusieurs centaines, ont manifesté et fait grève en mars dernier à Shuangyashan pour protester contre les arriérés de salaire. Longmay, c’est 250 000 travailleurs et 100 000 licenciements programmés. Dans les chantiers navals, dans la production de ciment, on peut s’attendre là aussi à des centaines de milliers de suppressions d’emplois, en particulier dans les entreprises d’État. Dans le bâtiment, les suppressions d’emplois se feront, ou se font peut-être déjà, sans grande décision étatique, car le secteur est entre les mains de nombreux capitalistes indépendants. Et, comme dans les usines dont la production est en recul ces derniers mois, ce seront les travailleurs migrants, ceux qui n’ont pas même un contrat de travail, qui seront les premiers à être mis à la porte.

Dans un proche avenir, les travailleurs chinois devront donc se battre pour défendre leurs positions, comme ils le font déjà pour se faire payer les arriérés de salaire. Et c’est peut-être cette nouvelle période troublée que prépare le pouvoir en se radicalisant et en se personnifiant de plus en plus dans son leader Xi Jinping. En Chine, le PC est le parti unique et dirigeant, le parti qui concentre en son sein tous ceux qui se sont enrichis ces dernières années. En 2015, selon les chiffres avancés par un journal local, plus d’un tiers des cent premières fortunes de Chine siégeaient soit au Parlement chinois, soit dans l’Assemblée politique consultative nationale. La richesse cumulée de ces 36 personnes équivalait à 1 200 milliards de yuans (190 milliards de dollars), soit davantage que le produit intérieur brut (PIB) du Vietnam. Au total, 30 % des 1 000 premières fortunes chinoises occuperaient une position officielle, et les dirigeants du parti et de l’État sont parmi les premiers servis. Le leader actuel Xi Jinping est un « prince rouge », dont la fortune de près de 400 millions de dollars est abritée dans quelques paradis fiscaux. C’est dire si la lutte anticorruption qu’il a entreprise depuis son accession au pouvoir est surtout l’occasion d’imposer le pouvoir de son clan. Xi Jinping s’est par ailleurs mis à cumuler fonction sur fonction, occupant tous les espaces à la tête de l’appareil d’État, dans le secteur économique, dans le secteur militaire. Tout se passe en fait comme si Xi Jinping faisait le vide autour de lui, éliminant toute opposition possible, toute équipe de rechange qui pourrait émerger et avoir la tentation de s’imposer, dans une période qui pourrait devenir politiquement agitée.

Les contradictions de classes qui déchirent ce pays pousseront donc inévitablement les ouvriers chinois à la lutte. Personne ne peut prévoir comment les choses vont se passer, mais il se peut que ce soit précisément le retournement de la situation économique en Chine, avec toutes les conséquences catastrophiques qu’il aura pour une classe ouvrière jeune et nombreuse, qui poussera cette dernière vers des luttes bien plus amples que les luttes ouvrières du 19e et du début du 20e siècle. C’est là qu’il deviendra primordial que le prolétariat de Chine renoue avec le passé, c’est-à-dire avec l’expérience de ses frères de classe d’Angleterre, de France, d’Allemagne ou de Russie, et qu’il accède à la conscience politique indispensable pour disputer le pouvoir à la bourgeoisie et se donne le parti pour incarner cette conscience. Ce parti chercherait aussi à faire revivre dans les consciences les expériences révolutionnaires qu’ont connues les ouvriers chinois, comme celle des années 1925 à 1927. La jeune classe ouvrière, encore très minoritaire, fut finalement écrasée. Elle paya chèrement le suivisme du tout jeune Parti communiste chinois par rapport aux nationalistes bourgeois du Guomindang, alliés temporaires contre les impérialistes occidentaux et les féodaux, et qui se transformèrent en bourreaux. Pour que de telles expériences puissent être utiles à l’avenir, il faut que des militants se les approprient et trouvent les moyens de les faire vivre au sein d’une classe aujourd’hui forte de centaines de millions d’ouvriers.

La société capitaliste porte en elle-même les forces qui la détruiront et, tôt ou tard, cela se produira. Renouer avec l’expérience du passé et retrouver sa conscience de classe économiserait bien des tâtonnements au prolétariat.

19 juin 2016




[1]  Cité par Gabriel Grésillon, Chine, le grand bond dans le brouillard, Stock 2015.