Grande-Bretagne : après le référendum sur le Brexit

Après plusieurs mois de campagne où se sont affrontés deux clans de politiciens bourgeois, le référendum organisé au Royaume-Uni a donné la majorité à ceux qui souhaitaient que le pays quitte l’Union européenne. Les travailleurs n’avaient rien à gagner à cet affrontement, ni d’un côté ni de l’autre. Ils ont, en revanche, déjà perdu, car la campagne a charrié des tombereaux d’abjections réactionnaires visant à semer la division dans les classes exploitées, dressant les travailleurs britanniques contre les travailleurs immigrés, les immigrés de vieille date contre ceux qui sont récemment arrivés. Le grand patronat et les financiers de la City, dont les préférences allaient plutôt au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, finiront par s’adapter à cette nouvelle situation pour pouvoir continuer à faire leurs affaires. Les négociations prévues avec l’Union européenne aboutiront alors à… réinventer le Marché commun. Les électeurs votent, et la grande bourgeoisie décide. Mais il n’est pas dit que la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne n’entraîne pas de réactions en chaîne, susceptibles de se transformer en catastrophes pour les classes laborieuses. Sur le plan économique, d’abord. Dans une situation dominée par la prépondérance de la finance et son instabilité, cette rupture peut être l’élément déclencheur de nouvelles catastrophes financières. Dès l’annonce des résultats, la livre sterling s’est effondrée par rapport au dollar, et les Bourses ont commencé à plonger, et pas seulement en Grande-Bretagne mais un peu partout dans le monde. Si ces soubresauts se transformaient en panique et la panique en crise financière, cela aurait des répercussions certaines sur la vie économique, bien que d’une ampleur imprévisible. Réactions en chaîne menaçantes également sur le terrain politique. La Grande-Bretagne est brandie en exemple par tous les courants réactionnaires d’Europe, à commencer par le Front national. Conséquence de l’évolution réactionnaire des choses à l’échelle de l’Europe, le Brexit en devient un facteur aggravant. Et s’il aboutit, à plus ou moins longue échéance, à l’indépendance de l’Écosse et à la décomposition du Royaume-Uni, cela favorisera les multiples forces centrifuges qui taraudent plusieurs États d’Europe, l’érection de nouvelles frontières et de nouveaux barbelés entre les peuples. Sur les conséquences immédiates du Brexit, nous reprenons ci-dessous l’éditorial de Workers’ Fight, publication de nos camarades de l’UCI en Grande-Bretagne.

« Faire l’histoire », c’est aller de l’avant, et c’est la tâche de la classe ouvrière !

Cameron a perdu son pari. Sa tentative de priver le parti UKIP [un parti souverainiste] du levier de sa démagogie eurosceptique, pour endiguer la rébellion montante dans son propre parti, s’est retournée contre lui. Comme ses commanditaires de la City de Londres, Cameron avait certainement espéré que le maintien dans l’UE l’emporterait. Mais, celui-ci n’ayant réuni que 48,1 % des voix, contre 51,9 % pour le Brexit, Cameron savait que les barons de son propre parti, quelle qu’ait été leur position dans cette campagne, allaient maintenant déclencher la curée. Il n’avait donc pas d’autre choix que d’annoncer officiellement sa démission d’ici à l’automne, ouvrant par là même la course à sa propre succession.

Les querelles et surenchères qui avaient, à l’origine, produit ce référendum et se sont poursuivies pendant toute la campagne dans les rangs conservateurs vont donc reprendre de plus belle. Et on peut penser que le partisan du Brexit Boris Johnson, une sorte de Donald Trump à l’anglaise, à peine plus policé grâce à son passage dans les institutions élitistes d’Eton [une grande école privée] et d’Oxford, fait déjà figure de principal prétendant.

Des laquais de la City nostalgiques du passé

À la suite de l’annonce des résultats du référendum, les politiciens du camp du Brexit ont multiplié les discours pour célébrer la « grande nation » britannique, maintenant qu’elle est enfin « libre de vivre sa vie ». Qu’importe que ce pays ne soit guère plus qu’un point sur la carte du monde, habité par moins de 1 % de la population de la planète, ou qu’il soit totalement dépendant, économiquement et socialement, du reste du monde, y compris de l’Europe !

Seuls des nostalgiques de la « grande époque » de l’Empire britannique peuvent encore proférer pareilles âneries ! Mais, à défaut de pouvoir revenir à ces jours glorieux, les politiciens du Brexit saluent le 23 juin comme une date historique, comme si reculer l’horloge de l’histoire de 43 ans, c’est-à-dire jusqu’à 1973, année où la Grande-Bretagne rejoignit l’ancêtre de l’UE, pouvait être ce qu’on appelle « faire l’histoire » !

Seul l’avenir peut dire ce que ces politiciens feront du mandat que, selon eux, les électeurs leur ont donné de quitter l’UE, car cela dépend de bien des facteurs sur lesquels ils n’ont guère d’influence.

Par exemple, il est impossible de prévoir l’impact qu’aura sur l’économie la spéculation financière déclenchée par la victoire du Brexit. On peut simplement constater que la mobilisation 24 heures sur 24 de toutes les grandes institutions financières pendant les jours qui ont précédé et suivi le référendum, n’a pas empêché une baisse chaotique de la livre sterling, ni des mouvements frénétiques sur les places boursières, tant à Londres que dans le reste de l’Europe. Jusqu’où iront ces soubresauts ? Il est impossible de le dire.

Mais surtout, quel que soit le successeur de Cameron, il aura sur le dos les cercles dirigeants de la City. Et, quelles qu’aient été ses vues sur le Brexit, il n’aura d’autre choix que de se plier à la ligne dictée par le capital britannique, et notamment de faire en sorte que celui-ci conserve l’accès dont il dispose aujourd’hui au marché de l’UE, quel qu’en soit le prix.

Quelle suite pour la classe ouvrière ?

Pour les travailleurs, tout cela implique de nouvelles attaques contre les emplois et les conditions de travail, de nouvelles coupes dans les services publics et les budgets sociaux, comparables à ce qu’ils ont connu depuis six ans, sinon pires, si la crise s’approfondit. Mais sur ce plan, si le vote pour le maintien dans l’UE l’avait emporté, les mêmes conséquences en auraient découlé, à en juger par les nouvelles mesures d’austérité annoncées il n’y a pas si longtemps par le chancelier de l’Échiquier [le ministre des Finances] Osborne.

Comme on pouvait le prévoir, les bastions les plus solides du Brexit ont été dans les régions rurales dominées par les conservateurs. Mais cela n’a pas empêché les médias et les politiciens de faire porter la responsabilité du Brexit à l’électorat ouvrier du Parti travailliste. Certains dirigeants de l’aile droite de ce parti ont même exigé la tête de Corbyn, qu’ils accusent d’avoir été trop mou sur la question des travailleurs migrants !

Or, dans les bastions travaillistes, les mêmes électeurs qui ont voté pour le Brexit le 23 juin n’avaient pas voté pour UKIP lors des municipales de mai dernier, mais pour le Parti travailliste. S’ils ont voté pour le Brexit, ce n’est pas forcément l’expression de préjugés ­anti-immigrés, comme le disent tant de politiciens, mais parce que beaucoup y voyaient une occasion, la première depuis longtemps, d’exprimer leur ras-le-bol face à la dégradation de leurs conditions de vie et la politique antiouvrière du gouvernement Cameron. Ce n’est pas un hasard si, parmi les régions ouvrières, c’est dans des zones sinistrées par la désindustrialisation que le Brexit a obtenu ses meilleurs scores, comme dans les anciennes régions minières de Bolsover, Mansfield, Barnsley, Chesterfield, ou dans des anciennes villes sidérurgiques comme Middlesbrough et Corby.

Ce qui restera surtout de cette campagne, et en fait de toutes ces années où les gouvernements ont fait porter aux travailleurs immigrés la responsabilité de tous les maux dont souffrait la société du fait de leur politique, est une atmosphère de division qui pourrait devenir dangereuse si la classe ouvrière ne parvient pas à éradiquer ce poison de ses rangs.

Pour la classe ouvrière, aucun changement n’est jamais sorti des urnes. En revanche, des changements, elle peut en arracher, par l’action directe contre les attaques du patronat et les politiciens à ses ordres, et contre leur système d’exploitation. Mais seulement si elle sait regrouper toutes les forces dont elle peut disposer, derrière des objectifs communs de lutte. C’est alors et alors seulement que la classe ouvrière pourra réellement « faire l’histoire », mais, cette fois, en tirant la société vers l’avant !

24 juin 2016