La situation politique et sociale aux États-Unis

Le texte suivant est extrait de l’analyse de la situation politique et sociale faite par les militants du groupe trotskyste américain Spark, datée du 27 mars 2016, et publiée par le périodique Class Struggle (n° 89, mai-juin 2016).

Deux mandats : le bilan d’Obama

Quels qu’aient été les espoirs de la classe ouvrière lorsque Barak Obama est entré pour la première fois en fonction en 2009, la situation des classes laborieuses ne s’est pas améliorée. Leur niveau de vie continue de baisser, tandis que la part du monde du travail qui a un emploi est inférieure de 3,5 % à ce qu’elle était avant que ne débute la « grande récession » [en 2008]. Les chômeurs qui ont retrouvé du travail ont été surtout poussés vers des emplois marginaux et peu payés, bien pires dans l’ensemble que les emplois qu’ils avaient perdus.

Uber, avec tout son discours sur l’axe « soyez votre propre patron, décidez de vos heures », est en train de fixer la nouvelle norme pour les emplois, nous ramenant aux premiers temps du capitalisme, avec ses marchands ambulants, ses petits boulots et ses travailleurs à domicile.

La situation est aggravée par le niveau croissant d’endettement de larges couches de la population laborieuse, pas seulement pour les voitures, les nouveaux prêts hypothécaires, mais aussi pour les prêts étudiants. Aujourd’hui, après quatre années dans une université publique, la moyenne pour un crédit étudiant est de 29 000 dollars, ou bien 40 000 dollars s’il a suivi les cours d’une des écoles privées techniques qui ciblent les enfants de travailleurs. Là aussi, le niveau d’endettement est deux fois plus élevé qu’il y a dix ans.

L’écart entre les patrimoines, qui a commencé à croître dans les années 1980, a continué de grandir au cours des années de « reprise Obama ». En 2014, le 1 % le plus riche de la population détenait 36,6 % des richesses du pays, en hausse de 2,8 % depuis 2008. Pris ensemble, les 10 % les plus riches détenaient 75,2 % des richesses du pays. En d’autres termes, il restait 25 % pour tous les autres. Mais la partie la plus révélatrice de ce tableau concerne la moitié la plus pauvre de la population, qui détenait un peu plus de 1 % des richesses en 2014, en diminution de 2,5 % par rapport à 2008.

Cette « reprise » économique, à laquelle Obama a présidé, n’a pas changé grand-chose pour la plupart des gens, sauf pour les riches et en particulier les très riches.

Quant à la politique étrangère, Obama a présidé à un élargissement des interventions militaires américaines à travers le monde. Sans parler des dizaines de pays où les États-Unis ont engagé des campagnes de bombardements ou leurs propres troupes dans des situations de combat, ils sont maintenant engagés dans trois guerres majeures – en Syrie, en Irak et en Afghanistan – alors qu’Obama avait promis d’arrêter deux d’entre elles lorsqu’il est entré en fonction.

L’intervention américaine en Syrie fut commencée sous son administration. Et puis il y a le Yémen, dont pratiquement personne ne parle, malgré le désastre que les États-Unis ont contribué à créer pour la population là-bas.

Guantanamo, qu’Obama avait promis de fermer lors de l’une de ses premières déclarations de président, a toujours des prisonniers. Le renforcement du contrôle de l’appareil d’État sur toute la société, passé à la vitesse supérieure sous George W. Bush après le 11 septembre 2001, continue sous Obama, même symboliquement avec la « confrontation » actuelle très médiatique avec Apple[1].

La colère de la population face à une situation aggravée n’a pas seulement été dirigée contre Obama, ce qui est la réaction normale à l’encontre d’un président en exercice dans des temps difficiles. Le désarroi de la population s’est aussi reflété au cours de la campagne présidentielle de 2016, avec un nombre important d’électeurs réfractaires face aux traditionnels candidats de chacun des partis, cherchant des candidats qui puissent exprimer leur colère, aussi déformée soit cette expression.

Trump : un démagogue d’extrême droite

Donald Trump a attiré l’attention, même avant le début des primaires, par son langage grossier et son mépris ouvert envers les immigrés, les femmes, les musulmans et même envers d’autres pays. Il a désigné de manière abjecte les immigrés mexicains comme des voyous, et bien pire. Il a promis de faire payer le Mexique pour le mur qu’il ferait construire sur la frontière américano-mexicaine. Il a joué des préjugés sexistes sur les femmes. Il a appelé à attaquer les gens qui protestent face aux meurtres causés par la police, c’est-à-dire les Noirs. Il a appelé à interdire à tout musulman l’entrée dans le pays. En même temps, ses attaques virulentes à l’encontre d’autres candidats républicains ont semé la confusion dans le parti. Les débats républicains ressemblaient à une bataille à coups d’aliments à la cantine d’un collège. Les médias commencèrent à se demander si le parti n’était pas sur le chemin du suicide.

Début mars, Trump étant en tête, les figures en vue du Parti républicain commencèrent une campagne pour le discréditer. Mitt Romney, le candidat républicain de 2012, le dénonça comme raciste, misogyne, isolationniste, piètre homme d’affaires et, ce qui est pire, stupide. John McCain, candidat en 2008, joignit publiquement son nom aux accusations de Romney.

Tout cela peut bien être vrai. Mais le problème pour le Parti républicain n’est pas l’attitude sociale, le comportement ou le langage de Donald Trump. Le Parti républicain et ses candidats ont joué sur ce tableau depuis 1980. C’est sur la base d’un racisme pas si voilé et de l’opposition à l’avortement que le Parti républicain a construit une base électorale fidèle faisant implicitement appel, dans un langage codé, aux attitudes les plus réactionnaires parmi des fractions de la population, particulièrement parmi les chrétiens intégristes blancs.

La seule différence entre Trump et la plupart des autres Républicains est qu’il dit ouvertement et grossièrement ce que les autres ne font qu’insinuer. Personne ne devrait jamais oublier les publicités de campagne de George Bush père en 1988, montrant Willie Horton [un meurtrier condamné à la prison à vie, qui commit un crime pendant une sortie temporaire] : elles étaient conçues pour suggérer que les hommes noirs sont des brutes ne cherchant rien d’autre qu’à violer les femmes blanches.

Personne ne devrait non plus oublier ce pour quoi sont les autres candidats républicains : Cruz et Rubio mettent en avant des idées aussi réactionnaires que celles de Trump et ils s’adressent tous les deux aux défenseurs du Tea Party. Cruz est pour construire un mur plus fortifié et militarisé dans son État du Texas. Kasich s’est fait un nom dans l’Ohio en essayant d’éliminer les droits de négociation collective des syndicats et en signant toute loi antiavortement[2].

Non, le vrai problème pour le Parti républicain n’est pas l’attitude répugnante de Trump, pas même le fait qu’il incite ses supporters à la violence. Le problème du parti est que Trump le place devant un dilemme. S’il devient le candidat officiel, les personnalités du parti craignent que ses attaques ouvertes envers d’importantes parties de la population ne leur coûtent l’élection, pas seulement à la présidence, mais toutes les suivantes. En même temps, le parti risque de perdre une grosse fraction des électeurs de Trump si, lors de la convention, il lui refuse manifestement une candidature gagnée au cours des primaires.

Il devenait évident que d’importantes parties de la bourgeoisie ne voulaient pas des perturbations qu’un électron libre comme Trump pouvait amener à la Maison-Blanche. Elles veulent pouvoir compter sur leur propre classe politique pour mener les affaires. Elles l’ont dit ouvertement et ont commencé à financer d’importantes attaques contre lui. Pour le moins, elles disent clairement que s’il devait gagner, ce serait à court terme.

Pour nous, le danger est que Trump a trouvé le moyen de toucher d’importantes fractions des travailleurs blancs. C’est certainement en partie parce que de profondes tendances racistes comme d’autres idées réactionnaires existent déjà dans certains secteurs de la population blanche.

Mais ce ne sont pas seulement ses opinions violemment à droite qui ont créé un public pour Trump. Il parle aussi de la situation des travailleurs, des difficultés qu’ils rencontrent. Il a attaqué tous les autres Républicains qui s’accordent pour dire que la sécurité sociale devrait être réformée, c’est-à-dire amputée. Il a dit que les banques sucent le sang de tous et il s’est moqué des gens qui travaillent pour les grosses entreprises de Wall Street comme de gens qui ne font pas un travail utile. Il a accusé les compagnies d’assurance de rendre les soins médicaux inabordables. De plus, il a critiqué George W. Bush pour être parti en guerre contre l’Irak en 2003 sous un prétexte mensonger. Il l’a rendu coupable des attaques du 11-Septembre. Et, comme tous les démagogues, il a changé de position lorsque cela s’est avéré utile : de pro-choix à ­antiavortement, au soutien à une association de planning familial, même s’il « ne soutiendrait pas la partie de leur travail qui concerne l’avortement » !

Mais surtout, il a joué sur la crainte du chômage, mettant les pertes d’emplois sur le compte des accords de libre-échange, des immigrés et des importations par les entreprises, comme Ford, qui déménagent une partie de leur production vers d’autres pays, plus spécifiquement le Mexique. En dénonçant Ford pour la construction d’une usine au Mexique, détruisant des « emplois américains », il cache les énormes destructions d’emplois aux États-Unis occasionnées par les efforts continuels de Ford pour soutirer plus de production à moins de travailleurs. En proposant d’empêcher tous les musulmans d’entrer dans le pays, il a ajouté à l’hystérie qu’ont façonnée toutes les administrations depuis Bush au sujet d’un risque d’un nouveau 11-Septembre.

En d’autres termes, tout en utilisant une sorte de discours populiste, Trump renforce les violentes positions anti-immigrés et d’autres idées réactionnaires qui circulent déjà dans la classe ouvrière. Il rend acceptable de dire ces choses ouvertement, et donc d’agir en conséquence, comme des groupes armés l’ont déjà fait le long de la frontière avec le Mexique et le faisaient déjà avant que Trump ne se présente.

La candidature de Sanders

Le Parti démocrate a aussi rencontré un obstacle lorsque Bernie Sanders, un homme politique auparavant inscrit comme indépendant, a commencé à faire de bons scores dans les primaires démocrates.

Sanders a parlé de l’écart grandissant entre les riches et le reste de la population, il a invoqué une « révolution politique », et il a attaqué les grandes banques, en promettant de les briser.

Mais il est loin d’être l’« insurgé » ou même l’« indépendant » que présentent les médias. Depuis qu’il est membre du Congrès, Sanders a voté avec la direction du Parti démocrate 98 % du temps, y compris pour toutes les mesures visant à financer les guerres. Il a voté de même pour des mesures qui ont augmenté la criminalisation des jeunes hommes noirs. Il a également voté pour le texte de soutien du Sénat à Israël en 2014 face au massacre des Palestiniens de Gaza.

Le succès de Sanders dans les primaires peut représenter une petite gêne pour Clinton, mais elle comprend certainement qu’il peut renforcer son nombre de voix en novembre, en admettant qu’elle soit la candidate.

De plus, le Parti démocrate pourrait facilement s’accommoder de Sanders, si celui-ci devait emporter les primaires. Il est un politicien professionnel, tout comme Clinton, et il n’y a qu’une infime différence entre leurs deux bilans en termes de votes. En fait, il est membre de la direction du groupe du Parti démocrate au Congrès, et membre important de son comité à la politique au Congrès.

Jusqu’à récemment, le premier soutien à Sanders est venu des étudiants comme des intellectuels et d’autres milieux de gauche, très majoritairement blancs. Il ne fait pas de doute que ses propos sur les frais de scolarité qui devraient être gratuits dans les universités et établissements supérieurs lui ont gagné des soutiens étudiants, parmi lesquels des Noirs et des Latinos. Mais ce qu’il a à dire sur les inégalités a aussi touché l’idéalisme d’un certain nombre d’étudiants. En tout état de cause, et jusqu’à maintenant, cette base solide, avec autour de 90 % d’étudiants votant pour lui dans certains États, a été suffisante pour lui gagner 40 % des voix dans les primaires démocrates à mi-parcours.

Dans le Michigan, en focalisant sa campagne sur les accords de libre-échange, dont il dit qu’ils ont coûté de nombreux emplois, il a trouvé le moyen de toucher une partie de la classe ouvrière, y compris pour la première fois même une petite fraction des votes de la classe ouvrière noire. La majeure partie de sa campagne a consisté à faire la liste des dix accords de libre-échange contre lesquels il a voté, reprochant à Clinton de les soutenir.

En d’autres termes, lorsqu’ils s’adressent à la classe ouvrière, Trump et lui jouent la même musique. En focalisant l’attention des travailleurs sur les accords de libre-échange, tout comme le fait Trump, il ne cache pas seulement les causes des pertes d’emplois aux États-Unis, ce qui pourrait être combattu par les travailleurs : il donne du crédit au blabla nationaliste de ­Trump. Et la position de Sanders sur le libre-échange, qui diabolise les travailleurs mexicains, reflète ce qu’il a fait au Congrès sur la question des immigrés sans papiers, à savoir qu’il a voté pour des lois telles que la loi « antitunnel », qui a criminalisé toute personne sans papiers traversant la frontière par un tunnel. Cela a constitué un précédent, de sorte que quiconque traverse la frontière sans papiers peut être considéré comme un criminel.

On doit ajouter ici que les organisations syndicales, qui mettent constamment les pertes d’emplois sur le compte des « exportations » d’emplois à l’étranger, ont contribué à créer un terreau sur lequel les opinions réactionnaires de Trump et Sanders fleurissent.

Sanders joue le rôle que d’autres ont joué avant lui, spécialement Jesse Jackson, à savoir attirer la colère des travailleurs avec une rhétorique populiste, mobiliser les jeunes qui veulent être actifs contre les maux de cette société, seulement pour les ramener derrière le Parti démocrate à la fin de la longue campagne des primaires. Il a déjà dit qu’il soutiendrait le candidat du parti, quel qu’il soit. Bien sûr qu’il le fera, puisqu’il l’a fait cela d’une façon ou d’une autre à chaque élection présidentielle depuis 1984, où il avait soutenu Walter Mondale.

La candidature de Sanders a peut-être donné quelque crédit au mot « socialiste », mais elle a, quoi qu’il arrive, redonné des couleurs au vieil espoir usé du moindre mal, la même illusion que les Démocrates ont colportée depuis 1932, qui peut difficilement passer pour une propagande pour le socialisme. Et cela n’a absolument rien à voir avec ce que nous, tout comme Marx et ceux qui l’ont suivi, comprenons par ce mot.

Hillary Clinton et la population noire

Pour finir, nombreux sont ceux à gauche qui demandent pourquoi la population noire s’accroche si majoritairement à Clinton. Même dans le Michigan, où Sanders est censé avoir mordu sur le soutien qu’elle a dans la population noire, elle a rassemblé 74 % du vote des Noirs, avec une proportion plus grande à Detroit. Dans d’autres États, elle a rassemblé 80 % ou 90 % du vote des Noirs.

Non seulement la question est idiote, mais elle implique, de manière condescendante, que la population noire ne se rend pas compte de qui est Sanders et de qui est Clinton. En fait, la population noire a probablement moins d’illusions que quiconque en ce qui concerne les politiciens, parmi lesquels Sanders, Clinton et Trump.

Mais Hillary Clinton, comme Bill Clinton avant elle, a fait des efforts particuliers pendant des années pour s’adresser à la population noire, pour être dans ce milieu, pour parler en détail des problèmes auxquels elle fait face. Les autres candidats, Sanders en premier lieu, ont ignoré la population noire et les problèmes particuliers qui la touchent. Ils ne sont venus frapper aux portes que lorsque le temps de voter est venu. Nous savons quelle est l’attitude des travailleurs à l’usine lorsque le représentant syndical ne passe qu’une fois tous les trois ans, juste avant les élections professionnelles. Pourquoi cela serait-il différent ?

En fait, la base solide qu’Hillary Clinton a préservée est probablement bien plus révélatrice des Démocrates blancs comme Sanders, qui considèrent simplement le vote des Noirs comme acquis, que de Clinton elle-même, qui est une politicienne adroite et cynique.

En tout état de cause, le fait que les médias insistent sur cet aspect du soutien à Clinton a pu contribuer à pousser certains Blancs vers Trump, ou vers Sanders. Si l’élection aboutit à un affrontement Trump contre Clinton, on pourrait voir la campagne se transformer en une méchante lutte opposant une partie des travailleurs blancs aux populations noire et immigrée.

La classe ouvrière est divisée, tourmentée, entre voter pour un dangereux démagogue de droite, ou un faux populiste, ou une femme qui fièrement se présente comme une représente de l’establishment. Une fois de plus, personne ne représente les intérêts de la classe ouvrière.

De grosses quantités d’argent convoitées par des vautours

Pendant quatre décennies, le capital a presque cannibalisé son propre appareil productif, dans ses efforts pour soutirer plus de profits à moins de travailleurs. Au début, cela a été le plus notable dans le secteur privé, où le niveau d’exploitation, le surplus tiré du travail productif, a atteint de nouveaux sommets, alors même que des installations productives étaient laissées à l’abandon.

Mais, le capital étant toujours à la recherche de nouvelles sources de richesses, il a plus récemment ciblé les fonds publics qui financent l’eau, le réseau d’égouts, l’éclairage, les autoroutes, les transports, les écoles tout comme des services sociaux comme la sécurité sociale, Medicare [l’assurance- santé pour les plus de 65 ans], Medicaid [l’assurance-maladie pour les plus pauvres] et même l’aide aux familles et aux enfants.

Bien sûr, il y a toujours eu des moyens de tirer des profits du secteur public, même si c’était indirectement, au travers de contrats avec des entreprises privées qui fournissent des matériaux et des services, ou des intérêts des obligations que le secteur public avait contractées auprès des banques. Il n’y a pas si longtemps, le capital fonctionnait principalement comme un parasite se nourrissant aux marges du secteur public.

Dans les dernières décennies cependant, le capital a eu des vues plus directement sur toutes ces sommes d’argent. Dans une large mesure, les banques et d’autres secteurs du système financier ont mené la charge. Ce n’est pas un hasard si les plus grandes banques se retrouvent derrière la privatisation, par exemple, des parkings et horodateurs de Chicago ; ni non plus si les plus grandes firmes de Wall Street ont poussé à la transformation des écoles publiques en système privé, les « écoles à charte »[3].

Nous sommes dans un cercle vicieux, au pire sens du terme. Des institutions publiques ont creusé des déficits de plus en plus grands en accordant des subventions et des réductions d’impôts aux entreprises privées. Elles ont utilisé des fonds publics pour fournir des terres ou des bâtiments à des propriétaires privés ; elles se sont débarrassées de grands stades publics à l’usage d’équipes de sport possédées la plupart du temps par des industriels ou d’autres capitalistes. Elles utilisent le domaine public pour donner les terres les plus intéressantes aux promoteurs immobiliers, etc.

La conséquence de tous ces déficits est une dette en croissance exponentielle due aux plus grands financiers et banques, avec des prêts qui sont souvent similaires aux crédits hypothécaires. En retour, l’appareil d’État utilise l’excuse de l’explosion de la dette de manière à réduire de façon plus brutale la diversité de services publics dont dépend la population.

Presque tous ces services ont été à l’origine créés pour servir les besoins du capital à mesure qu’il s’étendait. Cependant, la population bénéficiait par exemple de l’eau potable, des écoles publiques, de la sécurité sociale, des transports publics, ou même des autoroutes. Mais maintenant le capital semble de moins en moins intéressé par le maintien de ce dont il a eu besoin dans le passé.

Dans certains cas, les coupes ont été brutales. Le système d’écoles publiques de Detroit en est un exemple clair. Aujourd’hui, il est si gravement endetté que presque la moitié de l’argent fourni aux écoles par l’État du Michigan va au service de la dette.

Des « gestionnaires financiers de crise » ont été mis en place pour gérer cette dette. Ces gestionnaires ont été imposés au système scolaire de Detroit, non pas pour « réguler ses finances » comme l’ont prétendu les gouverneurs démocrates et républicains, mais pour ouvrir les fonds scolaires aux attaques des intérêts privés. Les écoles à charte rassemblent maintenant plus de la moitié des élèves de la ville. Des « entreprises d’éducation » privées sont arrivées avec prétendument les derniers logiciels de haute technologie, mais cela n’avait d’autre objectif que de remplacer les enseignants par des cours sur Internet. Des contractuels ont remplacé les surveillants. Un boom de la construction, payé par une dette toujours croissante, a fait sortir de nouvelles écoles, puis elles sont allées aux entreprises privées. Les vieilles écoles furent fermées, et on a entassé les enfants dans des classes plus chargées.

Detroit n’est pas la seule ville ainsi ravagée. Washington DC et la Nouvelle-Orléans sont pires. Et Flint n’est pas la seule ville dont le réseau d’eau et d’égouts a été pillé pour le profit privé : Jefferson County, dans l’Alabama, en a donné le ton il y a vingt ans. Mais, si ces villes semblent pires que d’autres, c’est uniquement parce qu’elles sont un indicateur de l’avenir de toutes les autres.

Le fait que le capital cannibalise des services dont il a eu besoin dans le passé est un signe que le capital étend ses griffes à la recherche de nouvelles façons de saisir tout le surplus de cette société. L’eau potable et les écoles pour les enfants des classes populaires sont devenues un luxe que le capital estime ne plus pouvoir s’offrir.

Colère dans la classe ouvrière, mais pas de mobilisation

Au cours de l’année 2015, les travailleurs ont été choqués par de nombreux impacts sur leur vie quotidienne, et pourtant la classe ouvrière s’est trouvée dans l’incapacité de rassembler ses forces pour riposter.

La grève des enseignants de Chicago en 2012, qui fut peu militante et peu déterminée, a cependant été le combat syndical le plus important depuis bien longtemps. Cette grève ne s’est pas étendue, elle n’a pas semblé encourager d’autres travailleurs à la lutte et, trois ans après, il en reste peu de chose.

En 2015, les travailleurs de l’automobile n’ont pas été loin de rejeter leurs contrats avec Chrysler, General Motors (GM) et Ford, les uns après les autres. Pas loin de les rejeter ? Cela peut sembler peu, mais cela n’était encore jamais arrivé dans les 79 ans d’existence du syndicat de l’automobile, l’UAW.

Il semblait évident depuis le début que les travailleurs utilisaient leur vote contre le contrat pour exprimer un mécontentement large, mais il semblait également clair que trop peu d’entre eux entendaient lutter pour appuyer leur vote non. C’est exactement l’arme que le syndicat a retournée contre les travailleurs pour faire accepter le contrat. Après le premier vote chez Chrysler, qui a été un refus, l’appareil du syndicat s’est répandu dans les usines, menaçant les travailleurs d’une grève qui durerait des mois, qui donnerait un contrat pire que celui qu’ils avaient rejeté et qui coûterait leur travail aux ouvriers. L’appareil de l’UAW répéta de telles manœuvres, d’abord à GM, puis à Ford. La campagne de peur et la somme d’argent assez importante qui était accordée en prime si les travailleurs de GM puis Ford signaient ont finalement été suffisantes pour obtenir un oui dans chacune des entreprises, même si c’était avec une plus faible marge à Ford.

La prime a été la plus importante chez Ford, après que les travailleurs des deux autres entreprises eurent ratifié le contrat, alors que ce vote venait en dernier. C’était une preuve du travail accompli pour organiser un refus lors du contrat de 2009, la seule fois où les travailleurs de l’une de ces entreprises américaines avaient non seulement refusé l’offre de contrat mais avaient aussi été capables de maintenir leur refus.

Quoi que ce quasi-refus ait pu signifier historiquement, cela n’a pas changé la démoralisation d’ensemble dans la classe ouvrière.

Une classe ouvrière sans organisation politique

Au milieu d’une crise économique qui, année après année, crée plus de problèmes à la population, la classe ouvrière ne riposte pas. Un aspect crucial du problème est le manque d’organisation de la classe ouvrière. Cela constitue à la fois une cause et une conséquence de l’absence de toute mobilisation. Il y a certes des syndicats, mais même eux ne touchent qu’une fraction toujours plus petite de travailleurs : seulement 6,7 % dans le secteur privé, 11,1 % pour l’ensemble. Mais, même si les syndicats étaient plus importants qu’ils ne le sont aujourd’hui, ce n’est que politiquement que les travailleurs peuvent faire face à la plupart des problèmes auxquels ils sont confrontés.

Mais la classe ouvrière n’est pas organisée politiquement. Il n’y a pas de parti de la classe ouvrière et il n’y en a pas eu depuis presque un siècle. Les travailleurs n’ont pas eu d’expression politique, ils n’ont pas d’organisation qui, même petite, aurait été capable de parler à des fractions importantes de la population ouvrière du point de vue des intérêts de classe des travailleurs. Œuvrer pour que naisse un tel parti est certainement l’objectif fondamental pour tous ceux qui militent pour que la classe ouvrière se donne les moyens de son émancipation.




[1]  Il s’agit de la « confrontation » entre le FBI et Apple, autour de l’accès aux données protégées de l’iPhone d’un des auteurs de la tuerie survenue à San Bernardino le 2 décembre 2015. [NDLR]

 

[2]  Depuis que ce texte a été écrit, Cruz et Rubio, distancés par Trump, ont jeté l’éponge dans les primaires républicaines [NDLR, 24 mai 2016].

 

[3]  Voir : « États-Unis – La privatisation de l’école : une attaque contre la classe ouvrière », Lutte de classe n° 133, février 2011.