De Wendel, des maîtres de forges au parasitisme financier

En 1975, les entreprises appartenant à la famille de Wendel produisaient près des trois quarts de l’acier brut en France. Aujourd’hui, les de Wendel possèdent une société financière, une société d’investissement qui n’a d’investissement que le nom, car elle se contente d’acheter et de vendre des entreprises existantes et d’en tirer du profit. La société financière Wendel assure toujours la fortune des 1 070 héritiers de la famille de Wendel. Leurs profits, toujours en hausse, viennent du pillage des entreprises qu’ils achètent, qu’ils vendent, qu’ils découpent au gré de leurs intérêts financiers.

L’itinéraire de la famille de Wendel est à l’image de l’évolution du capitalisme, où la part de la finance est devenue prépondérante[1]. C’est au travers de la sphère financière que la grande bourgeoisie se dispute et s’approprie les richesses créées par le monde du travail, car la finance ne crée rien par elle-même.

À l’époque du capitalisme sur le déclin, il n’y a pas plus de « bonne » bourgeoisie industrielle qui développerait la production que de « mauvaise » bourgeoisie financière, celle que fustigeait Hollande dans son discours du Bourget en janvier 2012, avant de la servir avec servilité. Il n’y a qu’une bourgeoisie qui exploite l’ensemble de la société.

Toutes les grandes familles bourgeoises, pas seulement les de Wendel, se sont lancées avec frénésie dans la finance. Les Peugeot avec leur holding FFP (Foncière, financière et de participations), les Bettencourt, Arnault et Pinault ont fait de même. Cela permet à ces grandes familles de ne plus avoir tous leurs œufs dans le même panier et de s’approprier les profits sans prendre le moindre risque industriel.

Mais les de Wendel ont été jusqu’au bout de cette logique : ils n’ont plus aucune activité industrielle. Ils sont finalement à l’image de l’évolution du capitalisme qui, de plus en plus parasite de l’économie, distribue au travers de la finance à l’ensemble de la bourgeoisie les fruits du travail humain, la plus-value suée dans les usines, les mines, les chantiers, sur toute la planète.

Une nationalisation heureuse

Les de Wendel ont bâti leur fortune sur l’acier, grâce à l’exploitation de générations de mineurs et de sidérurgistes. Productrices de canons et d’obus pour l’État, puis de rails de chemin de fer, de tôles, d’acier pour l’automobile ou la construction, les usines du groupe de Wendel produisaient des richesses matérielles qui ont permis à cette grande famille bourgeoise de faire partie de ce que l’on appelait les 200 familles.

Nécessitant de gros investissements de modernisation, l’industrie sidérurgique, lourdement endettée, n’était plus assez rentable pour les capitaux privés au début des années 1970. Toutes les activités industrielles ont été reprises par l’État lors de la prise de contrôle de la sidérurgie par le gouvernement Barre en 1978. Il s’agissait d’une quasi-nationalisation. Les dettes des patrons de la sidérurgie furent transformées en prise de participation, et la nationalisation fut achevée sous Mitterrand. L’État prenait à sa charge la modernisation des usines, les licenciements massifs, tandis que les anciens maîtres de forges allaient faire des profits ailleurs.

Dans un reportage diffusé sur France 2 en mars 2015, « Du fer à la finance, l’empire Wendel », François de Wendel, l’actuel président du conseil de surveillance de Wendel, se félicitait de la nationalisation, expliquant que, « sous l’égide de Raymond Barre, il faut admettre que les choix qui ont été faits ont été des choix équilibrés ».

La nationalisation n’a pas dépouillé la famille de Wendel, bien au contraire. Il lui restait quelques sociétés fort rentables, conformément au vieil adage « On nationalise les pertes et on privatise les profits ». François de Wendel précise : « Il nous restait Carnaud, la banque Demachy, une cimenterie, je ne pense pas qu’il y ait eu spoliation, c’était le point final d’une très belle histoire. » La fin d’une histoire industrielle et le début d’une histoire financière.

Aujourd’hui, les avoirs de la famille de Wendel sont regroupés dans Wendel, issu de la fusion en 2002 de la CGIP (Compagnie générale d’industrie et de participations) et de Marine-Wendel. Et c’est devenu une société d’investissement, comme on dit bien abusivement.

Wendel a longtemps été dirigé par Ernest-Antoine Seillière, le chef du clan de Wendel, qui fut aussi de 1988 à 1997 vice-président du CNPF, l’ancêtre du Medef, qu’il dirigea de 1997 à 2005. Wendel possède aujourd’hui 11 milliards d’actifs, avec un rendement global de 14 % par an. Le cours de l’action Wendel était de 12,37 euros au 1er janvier 1995 ; au 24 mai 2016, il était de 103,35 euros, multiplié par huit en vingt et un ans ! C’est sans compter ce que rapporte la possession de ces titres : pour l’exercice 2015, le dividende par action est en hausse de 7,5 %, bien plus que la hausse des salaires des sociétés contrôlées par Wendel.

Malgré les crises, les profits augmentent

Interrogé dans le reportage de France 2 en 2015, Ernest-Antoine Seillière, fanfaron comme à son habitude, se félicitait bruyam­ment des évolutions de la société d’investissement de la famille de Wendel : « L’affaire valait 50 millions en 1976, elle en vaut cent fois plus aujourd’hui. Ce n’est pas mal venu, sans me vanter. »

Le groupe Wendel possède des participations aussi diverses que variées. Il a acquis 40,5 % de Bureau Veritas, qui s’occupe de certification ; 11,6 % de Saint-Gobain, impliqué dans la transformation et la distribution de matériaux ; 61,4 % de Constantia Flexibles, spécialisé dans l’emballage et le conditionnement ; 96 % des services de sécurité AlliedBarton ; 84,5 % de Cromology, qui fabrique et distribue des peintures ; 75,3 % de Stahl, spécialisé dans les produits de finition pour le cuir et les revêtements spéciaux ; 98,5 % de CSP Technologies, dans le conditionnement plastique ; 99,1 % de Mecatherm, impliqué dans la boulangerie industrielle ; 98,8 % de Parcours, location de longue durée de véhicules aux professionnels ; 28,4 % de Exceet, dans la conception de systèmes électroniques embarqués ; 97,7 % de Nippon Oil Pump, conception et fabrication de pompes et de moteurs hydrauliques…

Et c’est vers l’Afrique que se dirige le groupe aujourd’hui, avec l’acquisition récente de 13,3 % de Saham, une société d’assurances africaine, et surtout 26 % d’IHS, qui possède des infrastructures de télécommunication mobile. Les bénéfices de cette dernière ont bondi de 268 % l’an dernier, faisant le bonheur des anciens maîtres de forges sur le dos des utilisateurs africains de téléphonie mobile.

Toutes ces sociétés ont pour seul lien d’avoir été des opportunités financières pour Wendel, acquises grâce à des mécanismes financiers nouveaux qui ont consacré le poids déterminant de la sphère financière dans l’économie. Avec les conséquences désastreuses que l’on a vues au travers des crises.

Legrand, la folie des LBO

Dans les années 1990-2000, Wendel s’est lancé dans les LBO (de l’anglais leveraged buy-out ou achat à effet de levier), une technique financière qui a explosé à la fin des années 1980.

Le principe est simple : il s’agit d’acheter une entreprise sans avoir l’argent pour le faire. L’acheteur s’endette, puis fait payer cette dette par l’entreprise qu’il achète. C’est l’entreprise qui finance son propre rachat ! Une technique complètement parasitaire qui permet aux acheteurs de se payer sur la bête et transforme les directeurs, associés la plupart du temps au LBO, en véritables capitalistes, très intéressés à faire suer le maximum de profits aux salariés.

Une fois l’achat de l’entreprise payé par l’entreprise elle-même, c’est-à-dire par l’exploitation accrue des salariés, il ne reste plus à ceux qui ont monté le LBO qu’à la revendre. Soit en entier soit par morceaux, mais toujours avec un confortable profit pour les « investisseurs » qui, en l’occurrence, ont souvent bien plus détruit qu’ils n’ont investi.

Les de Wendel ont ainsi racheté en 2002 la société Legrand, 36 000 salariés, spécialisée dans les installations électriques. Associés à KKR, un fonds d’investissement américain spécialisé dans les LBO, ils mettent dans l’affaire 650 millions d’euros chacun pour se payer cette société qui en vaut 4,4 milliards. Les trois milliards restants sont empruntés auprès des banques et seront remboursés par Legrand. Autant dire par ses salariés : 6 000 emplois vont passer à la trappe en trois ans, des usines sont fermées, des activités entières sous-traitées, délocalisées, et l’investissement est passé à la moulinette : réduit de 10 % du chiffre d’affaires à 2 %.

Main basse sur les entreprises

En 2006, Legrand est réintroduit en Bourse, et la mise de départ des de Wendel et de KKR est tout simplement multipliée par trois. Au passage, le Limousin, berceau de la société Legrand, est dévasté par les fermetures d’usines, un peu comme la Lorraine l’a été par la fermeture des usines sidérurgiques. Mais Wendel et KKR se sont enrichis.

Entre-temps, en 2004, Wendel rachète Editis (ex-Vivendi Universal Publishing) à Lagardère, pour 600 millions d’euros. « On est là pour quinze ans », proclame Seillière qui met ainsi la main sur Robert Laffont, La Découverte, le Robert, Nathan et Bordas. Mais, quatre ans plus tard, Wendel revend Editis pour un peu plus d’un milliard. Près de 400 millions de bénéfices au passage, sans compter une trentaine de millions de primes pour une poignée de cadres dirigeants de Wendel et 25 millions pour la direction d’Editis. Cette vente d’Editis s’est faite dans la précipitation car Wendel avait besoin d’argent suite à la tentative de prise de contrôle du groupe Saint-Gobain.

En 2007, Wendel s’est en effet attaqué à un très gros morceau : Saint-Gobain, un groupe de 170 000 salariés. Il en a acquis, en sous-marin, par l’intermédiaire de quatre banques, 20 % du capital pour la bagatelle de 6 milliards, dont l’essentiel,  4,5 milliards, est emprunté. Le problème pour Wendel c’est que le cours des actions Saint-Gobain s’est écroulé lors de la crise de 2008. Achetées 72 euros pièce avant la crise financière, elles valaient moins de 25 euros quelques mois plus tard. Rien qu’en 2007, Wendel a dépensé 735 millions en frais financiers pour cette seule participation. Au total, le groupe a perdu dans l’affaire près de 4 milliards et cela a bien failli le mener au dépôt de bilan.

Mais les crises passent, la bourgeoisie reste. Et l’action Saint-Gobain a fini par remonter.

Le pillage des fonds publics

Les sociétés financières comme Wendel ne pillent pas seulement les entreprises qu’elles vendent et qu’elles rachètent. Elles pillent aussi les caisses de l’État en tentant de se soustraire à l’impôt.

En 2007, au moyen d’un montage financier tarabiscoté et pour le moins opaque, quatorze dirigeants de Wendel, dont Ernest-Antoine Seillière, se sont mis dans la poche 324 millions d’euros sans rien déclarer au fisc. Une cousine, Sophie Boegner, a porté plainte contre Seillière et le directeur de Wendel à l’époque, Jean-Bernard Lafonta. Elle était furieuse que Seillière et ses affidés se soient enrichis en douce sur le dos des actionnaires familiaux. Cela a donné lieu à un grand déballage. Lors du procès qui a suivi, un directeur juridique de Wendel, qui n’avait pas digéré d’avoir été licencié, a balancé au tribunal les pratiques douteuses du groupe, au moyen de sociétés basées au paradis fiscal du Luxembourg. Il y en avait vingt-cinq à l’époque des faits !

Après ce déballage, le protégé de Seillière, Jean-Bernard Lafonta, a été licencié en 2009 avec une prime de 955 000 euros. Son passage chez Wendel lui avait permis, en huit ans, de s’enrichir de cent millions d’euros, selon Mediapart. Cela donne une petite idée de l’enrichissement des actionnaires grâce aux LBO mis au point par Lafonta, alors surnommé le Mozart de la finance, une insulte au génie musical du compositeur. Mais le déballage en justice a permis que le fisc et le parquet financier lancent à leur tour des procédures judiciaires. La justice se hâtant lentement, Wendel n’a pas encore été condamné. Il n’y a que Lafonta qui, le 14 décembre 2015, a écopé d’une amende de 1,5 million pour délit d’initié et diffusion d’informations trompeuses. Il a fait appel et l’affaire n’est pas close.

Voilà le petit monde de ces gens nés avec une cuillère d’argent dans la bouche qui, en plus, escroquent le fisc !

Les richesses sont le fruit du travail

Un reportage dans Complément d’enquête sur France 2 en 2011, intitulé « Une famille en acier », a montré la vie tranquille de quelques héritiers, pas les plus connus ni les plus riches. Ainsi le baron Jean-­Baptiste de Montrémy vit dans un confortable 250 m2 d’une valeur de deux millions d’euros, dans le 16e arrondissement de Paris. Questionné sur les revenus que lui procurent ses parts dans Wendel, il répond, un peu gêné, que cela lui rapporte environ 5 000 euros par mois, net d’impôts, sans lever le petit doigt. Et ils sont plus de 1 000 héritiers de Wendel à vivre sur le dos des travailleurs !

Le baron de Montrémy est du menu fretin par rapport au baron Ernest-Antoine Seillière, qui gagnait 763 407 euros de pension de retraite par an, à quoi s’ajoutaient 229 457 euros de jetons de présence dans les conseils d’administration et autres rémunérations, selon des chiffres cités par le journal Les Échos en 2010. Sans compter le revenu de ses actions et les dizaines de millions accumulés à la tête du groupe familial.

Comme l’explique au même journal un gestionnaire de fonds chargé de conseiller les 5 000 ultrariches qui en France disposent de 30 millions disponibles à investir : « L’entreprise est la seule source de création de valeur. » Il rappelle au fond quelque chose de simple, que tous les discours sur le « coût du travail » ou la compétitivité voudraient bien masquer : c’est le travail des salariés qui crée toutes les richesses. Un travail indispensable au fonctionnement de l’ensemble de la société et qui fait la force des travailleurs, s’ils en prennent conscience.

24 mai 2016




[1]  Voir l’article « Sidérurgie lorraine – Des de Wendel à Mittal : l’enrichissement ininterrompu des grandes familles bourgeoises », Lutte de classe n° 147, novembre 2012.