Élections régionales et grandes manœuvres politiques

Un épisode secondaire du ronronnement du parlementarisme bourgeois aura servi de catalyseur pour accélérer l’évolution du jeu politique en France.En l’espace de cinq ans, le nombre de voix pour le Front national au premier tour des élections régionales est passé de 2 223 808 en 2010 à 6 004 482 en 2015. Et pour la première fois, à part dans la région Île-de-France, le Front national a même progressé en voix au deuxième tour.

Le système électoral de la démocratie parlementaire bourgeoise en France est ainsi fait que cette augmentation du nombre d’électeurs ne se reflète que très peu dans les différentes institutions. Mais cela ne change rien au fait que, d’élection en élection, des centaines de milliers de personnes en chair et en os font le geste de se prononcer pour un parti d’extrême droite. Les unes le font parce qu’elles retrouvent dans le discours réactionnaire, xénophobe, sécuritaire et raciste du FN une expression amplifiée de leurs propres préjugés ; les autres parce qu’elles ne sont pas choquées par tout cela au point de rejeter ce parti. La progression du Front national est une des expressions électorales de l’évolution réactionnaire de la société. La droitisation du langage de tous les partis de la bourgeoisie, de la droite traditionnelle à la gauche gouvernementale, en est une autre.

Bien au-delà des élections, cette évolution réactionnaire se manifeste dans des domaines aussi divers et multiformes que la progression des idées religieuses, l’augmentation du nombre de femmes voilées ou de signes extérieurs d’appartenance religieuse et/ou communautaire.

La question de savoir si le vote FN est seulement protestation ou traduit une adhésion devient oiseuse. Au-delà de ses résultats électoraux et au-delà de la question de savoir si le FN obtient les sièges qu’il convoite, des conseils municipaux à la présidence de la République en passant par les conseils départementaux et régionaux et le Parlement, le FN est devenu une des principales forces politiques de ce pays.

D’expression de l’évolution réactionnaire des choses, le FN en est devenu un facteur aggravant.

La progression du FN, ses causes et ses effets

La base sociale de l’électorat du FN a toujours été et reste la petite bourgeoisie, celle des petits patrons, des cadres, des artisans, des commerçants, la vaste petite bourgeoisie possédante.

Une part sans doute majoritaire de la progression électorale du FN dans ces élections régionales vient encore de ce milieu social. Elle consiste en un déplacement de voix des partis traditionnels de la droite vers le FN.

Dans six régions du pays, le FN, arrivé en tête, a dépassé au premier tour la droite traditionnelle. Il a réussi à capter à son profit une partie de leur électorat.

Le plus lourd de conséquences dans la progression du FN est cependant celle des votes en sa faveur dans l’électorat populaire qui votait auparavant pour le PS ou le PC.

Nous ne reviendrons ici que très rapidement sur les causes de cette évolution. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Les passages au pouvoir gouvernemental des grands partis réformistes ont jalonné et accéléré cette évolution.

De la période Mitterrand à celle de la présidence Hollande en passant par le gouvernement Jospin, chaque fois que le PS a gouverné, flanqué ou non du PC, il a déçu, démoralisé l’électorat ouvrier par ses promesses non tenues et par sa politique ouvertement en faveur du grand patronat.

Ce sont précisément les militants ouvriers, dans les entreprises comme dans les quartiers populaires, militants du PC, syndicalistes ou associatifs, qui ont été les plus désarçonnés. Ce sont eux qui avaient à convaincre et à mobiliser l’électorat ouvrier et qui, une fois la gauche portée au pouvoir, devaient lui expliquer et s’expliquer à eux-mêmes les trahisons des gouvernements qu’ils avaient tant contribué à porter au pouvoir. Chaque passage de la gauche au gouvernement s’est traduit par des abandons de l’activité militante, par le recul en particulier du PCF qui comptait, et de loin, le plus de militants dans la classe ouvrière.

Mais l’ascension du FN est aussi l’aboutissement d’une évolution à long, voire à très long terme. En un certain sens, c’est le dernier cadeau empoisonné laissé par le stalinisme.

Lorsque le FN a décidé d’élargir son influence électorale en direction des couches les plus désespérées du prolétariat, il n’a eu qu’à reprendre un langage, une phraséologie, des références qui avaient été introduites dans le mouvement ouvrier par le PC.

C’est le PC stalinien, alors qu’il avait une influence majeure dans la classe ouvrière, qui, tout en pourchassant par la violence tous ceux qui le critiquaient sur sa gauche, a non seulement introduit dans le mouvement ouvrier communiste un grand nombre d’idées de la bourgeoisie, mais les a présentées comme des idées de gauche qui correspondaient aux intérêts des travailleurs. La solidarité nationale à la place de la solidarité de classe, le nationalisme à la place de l’internationalisme, le drapeau tricolore à la place du drapeau rouge et, d’une façon plus générale, le « peuple de gauche » à la place du camp des travailleurs. Sans même parler du « produire français » ou des gestes démagogiques anti-immigrés du temps de feu Marchais.

Le PC stalinien a vidé la tradition communiste du mouvement ouvrier de tout contenu révolutionnaire pour la remplacer par une bouillie réformiste vantant les charmes des élections comme le moyen d’arriver au pouvoir gouvernemental dans le cadre du système électoral de la démocratie bourgeoise et sans toucher à l’organisation capitaliste de la société, c’est-à-dire au pouvoir de la bourgeoisie.

Le FN n’a pas seulement profité des déceptions dues au gouvernement de gauche et à la démoralisation du milieu militant ouvrier. Il a trouvé dans les préjugés distillés dans le mouvement ouvrier par le parti stalinien le langage dont il n’a eu qu’à s’emparer pour se faire passer pour un ami des ouvriers, des déshérités, un substitut à la gauche déconsidérée.

Le tripartisme, nouvel avatar d’un parlementarisme bourgeois mis à mal

Les élections régionales ont confirmé l’avènement d’un tripartisme. Aux deux blocs politiques postulant à gouverner pour le compte de la bourgeoisie, la coalition des droites et la gauche menée par le PS, s’est ajouté le FN. Ce tripartisme plus ou moins officialisé offre au parlementarisme déclinant de la bourgeoisie le dernier en date de ses avatars.

Le FN, tant qu’il reste un grand parti d’extrême droite jouant le jeu parlementaire, apparaît aujourd’hui, paradoxalement, comme le sauveur du parlementarisme bourgeois.

L’essence du fonctionnement de celui-ci réside dans la possibilité d’une alternance. Les élections servent de soupape de sécurité pour permettre au mécontentement contre les partis au pouvoir de s’exprimer, en donnant aux électeurs l’illusion qu’ils peuvent changer de politique en votant pour ceux qui n’y sont pas.

Ainsi fonctionne depuis plus de cinquante ans la forme actuelle du parlementarisme ici, en France, tel qu’il a été mis en place par de Gaulle : droite-gauche, gauche-droite, la gauche cherchant ses voix plutôt du côté des salariés et la droite du côté de la petite bourgeoisie possédante.

Au temps où l’économie capitaliste tournait à peu près rond, la bourgeoisie avait les moyens de permettre à la gauche quelques gestes en direction des salariés, en réalité principalement en direction des bureaucraties syndicales. Ce temps est révolu depuis bien longtemps, depuis que la crise de l’économie capitaliste exacerbe la concurrence entre les groupes capitalistes.

Le marasme économique mine les bases de la démocratie parlementaire. Non seulement la bourgeoisie n’est plus disposée à concéder quoi que ce soit, mais elle reprend ce qu’elle a concédé dans le passé.

La fonction de la gauche réformiste est de nourrir d’illusions les salariés, base sociale de son électorat. Mais la bourgeoisie non seulement ne lui donne aucun moyen pour faire ne serait-ce que quelques gestes en direction des travailleurs, mais l’oblige à mener une politique antiouvrière violente.

L’alternance ne peut fonctionner que si les électeurs y croient un minimum. La crise de confiance dans les partis de l’alternance se transforme en une crise de confiance dans l’ensemble du système.

Cette crise de confiance se manifeste surtout par le niveau élevé des abstentions. La forme la plus élémentaire du rejet des grands partis réformistes par l’électorat ouvrier est de se détourner de ces partis en se détournant de la politique.

En Grèce, la déconsidération des partis traditionnels de la bourgeoisie a profité à Syriza qui s’est posé en parti plus à gauche que le Pasok, le Parti socialiste de ce pays.

On a vu ce qu’il est advenu de l’expérience Syriza. Tsipras a fini par devenir l’exécuteur auprès de son peuple des exigences de la finance internationale. Les illusions qu’il a été capable de susciter ont permis cependant de sauver pour un temps le système parlementaire grec.

Ici, en France, ceux qui prétendaient au rôle de Syriza, de Mélenchon au PC, n’ont pas réussi à capitaliser à leur profit la crise de confiance envers les grands partis réformistes. Il y a à cela de multiples raisons. Une raison est probablement que Mélenchon, ce politicien élevé dans le sérail socialiste, ancien ministre, n’a pas réussi malgré ses palinodies à se donner la même image de rupture que Tsipras, tout en restant cependant sur la scène politique.

Une raison plus importante encore est que le PCF, principale composante du Front de gauche, celle qui lui fournit ses forces militantes, a trop souvent participé à des gouvernements socialistes pour faire oublier sa responsabilité dans la politique de ces derniers. Le fait que Hollande ne l’ait pas associé au pouvoir, ce qui permet au PCF de se démarquer, un peu, de la politique du gouvernement, ne suffit pas pour faire oublier le passé.

Avant de devenir la cinquième roue du carrosse d’un gouvernement du PS, le PC a littéralement sauvé celui-ci en utilisant sa force militante pour imposer en son temps Mitterrand, un homme politique de droite devenu dirigeant du PS par un véritable coup d’État interne, comme l’homme providentiel de la gauche. Ce sont le PCF et ses militants qui avaient le crédit politique nécessaire parmi les travailleurs pour faire passer l’accession à la présidence de Mitterrand comme l’objectif ultime proposé à l’électorat ouvrier.

On connaît la suite. Le PS avait commencé par étouffer le PC. Puis, en lui accordant quelques strapontins ministériels, il l’a subordonné à sa politique. Aujourd’hui­, il l’entraîne dans sa déchéance.

Il n’y a, pour l’heure, sur la gauche de l’échiquier politique de la bourgeoisie, aucun parti qui soit susceptible de relayer le PS et d’offrir une seconde vie au système de l’alternance gauche-droite.

Dans le contexte de l’évolution réactionnaire de la société, le FN a su transformer en capital politique le fait que les partis traditionnels ne l’ont pas intégré dans leur système d’alternance, en tout cas pas au niveau du pouvoir central. Présent de longue date sur la scène politique, ayant une base électorale propre dans la petite bourgeoisie réactionnaire, le FN a su, en captant une fraction de l’électorat populaire, devenir la dernière bouée de sauvetage du parlementarisme en France.

Cette bouée de sauvetage ne tardera pas à se dégonfler si, d’aventure, le Front national parvient au pouvoir ou y est associé. Pas plus que les partis traditionnels, il ne voudra ni ne pourra apporter de solutions à la crise de l’économie capitaliste et à ses conséquences pour les classes populaires.

En attendant, la simple progression du parti d’extrême droite vers le pouvoir pousse toujours plus loin les idées et les préjugés les plus opposés aux valeurs du mouvement ouvrier.

L’abdication de la gauche devant la droite, et le profit qu’en tire le FN

Le tripartisme reproduit d’une façon originale le bipartisme d’avant. C’est désormais le FN qui incarne l’espoir d’une alternance, avec toutes les illusions qui s’y attachent, contre le bloc qui unit de façon de plus en plus visible la droite traditionnelle et le PS.

L’émergence de ce bloc se fait sur la base de l’abdication de la gauche devant la droite, sur la base des idées de cette dernière qui fait la course derrière l’extrême droite.

Avec l’élargissement de son électorat, le FN, même s’il reste pour le moment écarté du pouvoir central, offre une multitude de postes et de positions aux aspirants politiciens qui le rejoignent. Alors que, dans les partis traditionnels, les vieux caciques occupent les positions les plus en vue, le FN offre des perspectives de carrière et d’ascension sociale à des jeunes aux dents longues. Cela donne au Front national, accessoirement, un argument de plus pour se présenter comme le parti du renouveau alors que son noyau central est une vieille clique réactionnaire.

Le retrait du PS dans trois régions à l’issue du premier tour préfigure en quelque sorte la réaction des partis traditionnels face à la menace que représente le FN : une menace non pour la bourgeoisie, ni même pour le système politique, mais pour leurs postes et positions. La signification de ce retrait dans ces trois régions où le FN est arrivé en tête au premier tour a encore été accentuée par les déclarations de Valls, qui a appelé avec insistance à voter explicitement pour Bertrand en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, pour Estrosi en PACA, et pour Richert en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne malgré le maintien de la liste PS du premier tour.

Le sacrifice que représente pour le PS cette abdication en rase campagne devant ses concurrents de la droite se mesure au fait que ce parti, devenu au fil du temps un club électoral comme ses concurrents de droite, est structuré autour de ses notables (sans même parler des ressources financières que cela représente pour lui).

Mais faire obstacle au FN continuera, même après les élections régionales, à servir de prétexte à l’alliance avec la droite, c’est-à-dire à l’alignement derrière celle-ci. L’appel solennel de Valls, au lendemain des élections, à travailler sans distinction avec tous les présidents de région, va dans le même sens. Et certaines déclarations de Bertrand et Estrosi, jurant que les régionales leur ont appris à faire de la politique autrement, montrent qu’ils ne sont pas insensibles aux yeux doux que leur font certains caciques du PS (Valls mais aussi Moscovici).

Et les discours de plus en plus fréquents, citant en exemple l’Allemagne et ses gouvernements de coalition droite-gauche, ne sortent pas du néant. Qu’ils sont donc intelligents, les différents personnels politiques allemands, pour participer à un même gouvernement sous la houlette de la femme de droite Angela Merkel !

Il est inutile de spéculer aujourd’hui pour savoir quelle forme pourrait prendre ce nouveau front républicain qui ne dit pas son nom, ni même s’il peut prendre une forme structurée et se traduire, par exemple, par un gouvernement d’union nationale réunissant la droite et le PS. La seule chose qui est sûre, c’est que cela ne peut signifier que la quasi-disparition de la gauche derrière la droite.

Du PS au FN : à droite toute !

L’avenir dira combien de temps pourrait fonctionner cette nouvelle configuration politique, et même si elle pourrait se mettre en place. L’éviction de la direction du parti Les Républicains de Nathalie Kosciusko-Morizet par Sarkozy, partisan de la ligne « ni ni », c’est-à-dire le refus de collaborer aussi bien avec le PS qu’avec le FN, montre que les hommes politiques de droite sont loin de s’être fait une opinion commune à ce sujet. Et le comble est qu’aujourd’hui Estrosi, homme de droite s’il en est, semble presque être un homme ouvert à gauche, à côté de Sarkozy !

Dans les grandes manœuvres que ce type de préoccupation suscite, il y a des postes, des positions et des plans de carrière en cause.

Bien au-delà des manœuvres de clans ou des confrontations d’ambitions personnelles, ce qui sera décisif cependant pour l’évolution des choses, c’est la gravité de la crise économique et les réactions qu’elle est susceptible de déclencher dans la classe ouvrière.

Si des mouvements sociaux et plus particulièrement une mobilisation massive de la classe ouvrière ne nécessitent pas, du point de vue des intérêts de la grande bourgeoisie, la liquidation du système parlementaire pour recourir à un régime plus autoritaire, la grande bourgeoisie préfère faire gérer ses intérêts politiques dans le cadre de ce système. En outre, cela lui permet, au niveau du pouvoir central, de se passer pour le moment du FN avec sa lubie de se retirer de la zone euro, voire de l’Union européenne. Cet aspect de la démagogie plaît peut-être à nombre de petits patrons – et encore… –, mais certainement pas aux actionnaires des multinationales.

Au fur et à mesure que le FN aura l’impression qu’il se rapproche du pouvoir central, il saura, certes, se ranger même sur ce terrain aux desiderata de la grande bourgeoisie, de ces grands groupes industriels et financiers qui ont été à l’origine de cette caricature d’unification de l’Europe qu’est l’Union européenne et dont les intérêts transnationaux exigent que cela ne soit pas abandonné.

Nul ne peut prévoir pour le moment combien de temps le tripartisme – en réalité, une nouvelle variante de bipartisme tant que la droite s’oppose à intégrer le FN dans ses combi­nai­sons gouvernementales – pourra fonctionner. Mais son fonctionnement ne laissera d’autre choix à l’électorat populaire qu’entre la droite, flanquée ou pas d’une gauche droitisée, et l’extrême droite.

Devant les grandes manœuvres engagées aussi bien à droite qu’à gauche, on ne peut même pas écarter l’hypothèse que le nouveau bipartisme prenne une forme concrète. C’est manifestement, à gauche, l’orientation politique d’un Valls, qui trouve du répondant à droite du côté de Raffarin et aussi de Bertrand, qui vient d’accueillir chaleureusement Hollande qui, de son côté, a choisi de lui réserver la première de ses visites aux présidents de région nouvellement élus.

En somme, il s’agit du rêve d’un grand parti comparable au Parti démocrate aux États-Unis. Ce serait une façon de liquider définitivement tout lien même lointain et formel d’un des partis de l’alternance avec le mouvement ouvrier.

Symétriquement, le FN ne demande qu’à jouer le rôle d’un parti républicain, si la bourgeoisie lui donne la possibilité d’accéder au pouvoir gouvernemental.

L’opposition entre le FN et les partis de la bourgeoisie, qui ont en commun de vouloir lui barrer la route, recèle en même temps une profonde complicité. Le même type de complicité, au fond, qui unissait et unit encore la droite traditionnelle et la gauche.

Cette nouvelle forme d’alternance, si elle se réalisait, représenterait un pas de plus vers la droitisation de la vie politique.

Le FN, ennemi le plus menaçant pour la classe ouvrière

Malgré la ligne de dédiabolisation de Marine Le Pen pour se renforcer dans l’électorat déçu du PS et du PC, et malgré le fait que les têtes d’affiche les plus réactionnaires du FN aient été reléguées au second plan, tout ce que l’extrême droite compte de militants hostiles à la classe ouvrière et prêts à la briser et à en pourchasser les militants se retrouve dans le FN ou autour de lui. Ces gens-là préservent la voie fasciste pour la bourgeoisie, en cas de besoin. Les succès même électoraux du FN ne peuvent que leur donner des ailes ou, du moins, la ténacité d’attendre leur heure. Cette heure ne dépend pas de leur seule ambition mais de l’intensité de la crise et des réactions de la classe ouvrière.

Le soulagement des grands partis réformistes d’avoir évité l’arrivée du FN à la tête d’une ou plusieurs régions ne change rien à l’influence croissante du parti d’extrême droite sur la société.

Sans même qu’il utilise la violence, le FN est déjà l’ennemi le plus menaçant pour les intérêts de la classe ouvrière. La croissance du poids social donnera plus de force aux préjugés les plus crasses qu’il véhicule, de la haine de l’étranger à la misogynie en passant par le racisme et par la propagation des idées sécuritaires les plus stupides.

Toute cette pression réactionnaire sera amplifiée par les partis traditionnels. Par la droite bien sûr qui restera, clairement ou pas, encline à vouloir disputer son électorat au FN en essayant de le concurrencer sur son propre terrain. Mais le PS suivra le mouvement, voire le précédera, comme il l’a fait avec la proclamation de l’état d’urgence.

Même dans l’hypothèse où le FN ou une fraction de celui-ci ne donne pas dans la violence contre les travailleurs immigrés, sa pression sur la société et les inquiétudes qu’elle suscitera inévitablement dans le milieu immigré, y compris celles et ceux de la deuxième ou troisième génération, amènera des réflexes de repliement. L’influence croissante du FN renforcera le communautarisme. Les deux se conjugueront pour morceler encore plus la classe ouvrière et pour disloquer sa conscience de classe.

Voilà pourquoi il est vital, même sur ce terrain, de mener une propagande et une agitation, non pas sur le terrain de la morale ou des bons sentiments, encore moins sur celui de la vaste fumisterie des « valeurs républicaines », mais sur celui de la conscience de faire partie de la même classe ouvrière, aux intérêts fondamentalement identiques, par-delà les origines et la nationalité.

Seule issue à la crise du capitalisme, la renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire

Le PC constate, dans un éditorial de L’Humanité (16 décembre 2015) que « le Premier ministre semble s’engager personnellement dans une course folle […] qui ressemble fort à une tentative historique de liquidation de la gauche ». « On est face à une tentative d’en finir avec la gauche tout entière », constate, dans les colonnes du même journal, un des dirigeants du PC, pour ajouter : « Nous, on veut se mettre à son service. » Pitoyable lamentation relayée par Pierre Laurent, secrétaire national du PCF : « Poursuivre dans cette voie serait aller vers de nouveaux désastres », et de proposer pour la énième fois au PS de changer de politique !

Mais le PS, installé au gouvernement, ne pourra ni ne voudra changer de politique. La bourgeoisie ne le lui permet pas.

Le Front de gauche, réuni au lendemain du deuxième tour, n’a pas de perspectives. Il en est réduit au souhait qu’« un nouveau front populaire et citoyen doit émerger ».

L’intérêt politique de la classe ouvrière n’est certainement pas qu’à la place de la gauche traditionnelle, qui se décompose dans la honte, renaissent des copies plus ou moins conformes de toutes les tentatives qui, du Front populaire à l’Union de la gauche, n’ont été utiles qu’à la bourgeoisie pour tromper la classe ouvrière et pour l’assujettir à sa domination.

La crise de l’économie et ses conséquences délétères sur l’ensemble de la société sont l’illustration de la faillite du capitalisme. Il dépend de la renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire que le capitalisme n’entraîne pas toute la société dans le naufrage. La classe ouvrière réagira tôt ou tard. La crise du capitalisme ne lui laissera d’autre choix qu’entre la paupérisation croissante ou la révolte.

Mais cela pose le problème de la direction révolutionnaire, c’est-à-dire de l’existence d’un parti communiste révolutionnaire. Elle ne s’improvise pas. Elle ne peut se reconstituer qu’en renouant avec les expériences du passé. Elle ne peut se reconstituer qu’en s’appropriant les leçons des révolutions prolétariennes qui ont, en leur temps, ébranlé l’ordre capitaliste, de la Commune de Paris en 1871 à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière russe en octobre 1917. En s’appropriant aussi les leçons de tant d’autres événements révolutionnaires, y compris après la dégénérescence de la révolution russe, notamment en Espagne en 1936.

Face à la confusion et à la perte des repères, affirmer l’essentiel : son camp, celui des travailleurs, et une politique de classe

La relative stabilisation du système capitaliste en France, pays impérialiste, stabilisation basée sur le pillage de ses anciennes colonies et qui a rendu possible aussi une relative stabilisation du système parlementaire bourgeois, a donné du crédit à l’électoralisme et aux partis qui, au sein du mouvement ouvrier, prônaient le changement par la voie électorale. Cela était, même à cette époque, une illusion. Mais, aujourd’hui, cette illusion se dissipe dans la réalité du capitalisme en crise.

C’est en se situant dans cette perspective que Lutte ouvrière a présenté dans ces élections régionales des listes « Faire entendre le camp des travailleurs », dans 12 des 13 régions de métropole, ainsi qu’à La Réunion. C’est dans cette perspective aussi que se sont situées les listes présentées par nos camarades de Combat ouvrier en Guadeloupe et en Martinique.

Nous n’avons pas cherché des alliances avec d’autres organisations, même quand elles étaient critiques envers le gouvernement PS et sa politique. Évidemment pas avec des partis ou formations dont certains, tout en étant critiques aujourd’hui – écologistes mais aussi PC et mélenchonistes –, ont été associés au PS et ont leur part de responsabilité. Ils sont nos adversaires politiques, même si, bien sûr, il est indispensable de s’adresser aux militants ouvriers du PC.

Nous n’avons pas cherché non plus à nous associer à d’autres, plus proches de nos positions politiques mais qui n’en partagent pas l’essentiel : se présenter clairement au nom d’une politique de classe.

En cette période de confusion et de perte de repères, dans le mouvement ouvrier, la clarté est essentielle. Notre campagne a été menée en opposition à tous les partis de la bourgeoisie, de l’extrême droite au PS. Nous avons défendu un programme qui donne des perspectives de classe aux travailleurs par rapport aux principaux maux dont ils souffrent en cette période de crise de l’économie capitaliste : le chômage, les salaires et les retraites. Toutes les exigences mises en avant vont dans le sens de faire passer l’idée qu’on ne peut les imposer qu’en mettant en cause le système capitaliste lui-même et en se donnant les moyens de le faire.

Nous avons clairement mis en avant l’idée que les travailleurs ont besoin d’un parti qui représente leurs intérêts politiques à court et à long terme.

L’urgente nécessité d’un parti ouvrier communiste révolutionnaire

C’est en défendant ces idées que nos listes ont recueilli un total de 320 054 voix (1,5 %) au premier tour, en progrès par rapport aux élections régionales de 2010 (206 229 voix, soit 1,09 %).[1]

C’est évidemment peu par rapport aux nécessités, mais c’est réconfortant parce que cela confirme ce que nous avons ressenti pendant la campagne électorale, que ces idées trouvent un écho favorable parmi les nôtres, parmi ceux qui supportent tout le poids du capitalisme en crise : travailleurs salariés, chômeurs, retraités.

Bien sûr, la portée de notre campagne a été limitée par nos forces et par notre présence insuffisante dans les entreprises, dans les quartiers populaires et à l’échelle du pays. Et même si, campagne électorale oblige, nous avons eu un accès aux grands médias plus important que d’ordinaire, cet accès s’est réduit à quelques minutes à la télévision et à quelques lignes dans la presse écrite.

Nous n’avons pas à nous en étonner et encore moins à nous en plaindre. Il n’y a aucune raison pour que la bourgeoisie favorise l’expression d’un courant politique qui conteste radicalement sa domination sur la société.

C’est bien pourquoi le courant révolutionnaire ne peut se maintenir et ne pourra se développer qu’en se donnant des moyens d’expression indépendants (presse politique, feuilles volantes d’entreprise…).

Et lorsque la classe ouvrière relèvera la tête, elle saura se donner une infinité de moyens pour propager des idées et une politique favorables à ses intérêts. Trotsky, dans son ouvrage consacré à la révolution de 1905, donnait une formidable description de la propagation de la grève générale insurrectionnelle, d’heure en heure, de minute en minute, sans avoir besoin de quelque média de la bourgeoisie que ce soit.

Nous ne sommes pas dans une période de montée ouvrière. Les idées communistes révolutionnaires ne se propagent que par les efforts des militants et par l’audience individuelle de ceux qui partagent ces idées. C’est à cette aune que les 320 054 électeurs sont précieux. Car ce sont autant de femmes, d’hommes, qui ont saisi l’occasion des élections pour manifester leur adhésion aux idées défendues par nos listes.

Les élections, et leurs résultats, sont des faits politiques mineurs, dans le sens qu’elles n’ont pas le pouvoir de bouleverser la société. Mais elles ont celui de contribuer à la propagation des idées et de vérifier l’écho que ces idées rencontrent. Leur fréquence dans un pays comme la France permet aussi de mesurer la ténacité de ceux qui défendent ces idées et de confirmer que le courant existe et que le drapeau est toujours levé. Cela compte pour l’avenir.

Nul ne peut prédire si la direction révolutionnaire qui sera nécessaire au prolétariat lorsqu’il retrouvera confiance en ses forces viendra des toutes nouvelles générations ou, au moins en partie, de la prise de conscience d’un certain nombre de militants, issus du PC ou pas, militants ouvriers qui n’ont pas perdu confiance, qui continuent à agir au sein de leur classe.

La déstabilisation à la fois sociale et politique de notre époque les amènera-t-elle à se poser des questions et à chercher des réponses ?

Nous n’en savons rien. Mais nous n’aurons la réponse qu’en agissant sur des idées claires et avec ténacité. Il n’y a pas d’autre voie de salut que de revenir aux perspectives et aux références du mouvement ouvrier révolutionnaire. En tout cas, c’est la nôtre !

17 décembre 2015




[1]  Le lecteur trouvera en annexe le détail de nos résultats